‹ Eugène Manuel: Poésies complètes, augm. de pièces inéd. et ornées d'un portrChapitre 76 sur 121 · II · texte numérisé non relu

II

Au dernier échelon demeurât-il perdu, Je lui rends, en passant, l'honneur que je crois dû! Oui, c'était un poète, un songeur, un des nôtres. Peut-être un peu plus fou seulement que les autres, Un de ces déclassés que la Muse, un beau jour, A séduits d'un regard et troublés sans retour. Et qui vont désormais, amoureux de la rime, Dans l'univers distrait cherchant qui les imprime!

Or, près de nos joueurs, l'homme attendait confus. Et ses regards baissés semblaient fuir un refus. On le laissa longtemps sur ses pieds se morfondre, Sans le remarquer même ou daigner lui répondre. « Des vers? dit l'un enfin. Que nous propose-t-on ?

— Des vers, beau troubadour ? Des vers de mirliton! Dit un autre. — Que veut de nous ce lunatique?

— Croit-il que nous ayons besoin d'un narcotique?

— Allons, la paix! Rengaine, ami, ta cargaison!

— Revenez au printemps : ce n'est pas la saison!

— Bonhomme, va conter à d'autres ton histoire! » Et les coups résonnaient sur les billes d^voire.

Il se glissa sans bruit, tandis qu'on se moquait, Vers d'acharnés joueurs qui faisaient un piquet; Mais, sans lui donner même un coup d'œil charitable, Pauvre homme, on l'accueillit par un capot sur table!

La tentative était, il faut bien l'avouer, Malheureuse : il se tut, et les laissa jouer.

Plus loin, de bons bourgeois, lasses de leurs gazettes. Le profil tout semblable à des casse-noisettes, Appuyant dans leurs mains leurs mentons recourbés, Autour d'un domino méditaient absorbés.

Il s'incline : « Prenez, messieurs, cet opuscule! Deux sous ! Ne' croyez pas au moins que je spécule ! Je gagne peu de chose à me faire imprimer :

Mais, pourvu que l'on vive, il est doux de rimer!

— Cinq et trois! repartit une voix nasillarde.

— A vous offrir ces chants, messieurs, je me hasarde...

— Trois partout!

— Voulez-vous mes fables, mes quatrains?

Je fais de petits vers et des alexandrins...

— Six et trois !

— Voulez-vous une petite épître ?

Je l'adresse aux amis inconnus : à ce titre, Vous la verrez peut-être avec plussde plaisir.

— Double-six !

— Six et deux!

— Vous avez du loisir :

On emporte cela dans une promenade.

J'y raconte ma vie; et, sans fanfaronnade.

Si VOUS tivez cncor des pleurs, vous pleurerez!

Car ce sont mes chagrins, messieurs, que vous lirez;

J'y parle de ma femme et de ma pauvre (ille ;

Ce sont d'humbles récits que l'on goûte en famille.

J'avais pour l'élégie un précoce talent.

Personne ne la veut, l'épître?...

— Deux et blanc !

— Domino! »

Les joueurs faisaient la sourde oreille, Car à la surdité l'àme sèche est pareille; Et le vieillard, plus triste, alla vers l'autre coin, Avec un gros soupir dont nul ne fut témoin.

Jjà, nos soldats fumaient, et vaillants, sans fatigue. Recommençaient vingt fois un éternel bésîgue. Il se mit au port d'arme, ainsi qu'un vieux troupier, Et, tâchant de sourire, il tendit son papier.

a Ce sont, mes officiers, des vers; mon capitaine, Chacun de ces feuillets en donne une centaine. J'en ai pour tous les goûts et pour tous les états : J'ai des vers pour péquins et des vers pour soldats. Voulez-vous mon poème aux Brigands de la Loire?

— Cent d'as !

— Préférez- vous mon Ode a la Victoire?

L'églaatine me fut donnée aux Jeux Floraux, Et j'ai chanté l'amour ainsi que les héros!

Voici douze chansons, un recueil d'épigrammes...

— J'ai quatre-vingts de rois !

— J'ai soixante de dames!

— Je suis un vieux rimeur qu'il faut encourager. J'étais plein d'espérance autrefois ! Béranger M'écrivit une lettre...

— As-tu fini, bonhomme ?

Ta longue litanie, à la fin, nous assomme !

— Par charité, messieurs, car je n'ai pas mangé. - — On est de mendiants tous les jours assiégé!

— Ma foi! j'aime encor mieux la harpe et la guitare, Dit un autre, en tirant de sa poche un cigare.

— Songez-y, je n'ai pas étrenné d'aujourd'hui. A mon âge, il est dur d'avoir besoin d'autrui : Ayez pitié! Je n'ai pas mangé, je vous jure!

— Allons ! prends cet argent, mais garde ta brochure ! Dit un troisième.

— Non! c'est trop humiliant.

Et, pour être poète, on n'est pas mendiant !

— Je n'aime point les vers, vois-tu : c'est par principe. Allons, donne pourtant! »

Pour rallumer sa pipe, Il l'approcha du gaz.

« Oh! lisez-la d'abord!

Dit le vieillard tremblant et pâle comme un mort.

Le mépris est pour moi plus dur que la misère,

Et cette cruauté n'était pas nécessaire! »

La feuille n'était plus que cendre sous la main.

« Vous m'auriez fait plaisir, vous montrant plus humain,

Si vous l'aviez gardée et si vous l'aviez lue! »

Puis, d'un air tout confus :

« Messieurs, je vous salue ! »

Dans une large poche il fit rentrer ses vers,

Et, d'un pas chancelant, s'éloigna de travers.

La brume du tabac, lui faisant un nuage,

Noyait sa silhouette et son maigre visage.

Dans un lointain opaque et de vagues lueurs, .

Il passait lentement au milieu des joueurs;

Le maître du café, sans bruit et d'un air digne.

L'invitant à partir, du doigt lui faisait signe;

Groupés sur son passage et le contrariant,

Les garçons à dessein le poussaient en riant.

Il atteignit la porte et l'ouvrit avec peine;

Mais, avant de sortir, — car la coupe était pleine,

On eût vu le vieillard, se détournant un peu,

Essuyer une larme avec son mouchoir bleu!

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