‹ Eugène ScribeChapitre 1 sur 5 · QUAI · texte numérisé non relu

QUAI

Mesdames et Messieurs,

C'est un grand bonheur dans la vie que de rencontrer et d'avoir pour ami un de ces hommes supérieurs qui font le charme et l'honneur de leur époque. Je sais pourtant une joie plus grande encore : c'est de pouvoir, si cet ami disparaît avant nous , le faire revivre pour ceux qui l'ont connu, le faire connaître à ceux qui le connaissent mal, le défendre contre ceux qui le méconnaissent ou le nient.

Je dois beaucoup à Scribe : non-seulement mon nom a été associé au sien dans des ouvr$iges favorablement accueillis du public; mais, lors même que j'ai travaillé sans lui, il a été souvent mon collaborateur sans le savoir. Les entretiens de ces maîtres de

Tart sont pleins d'enseignements ; ils ne disent rien qui ne contienne quelque germe fécond; tel mot que j'avais entendu prononcer à Scribe, sans le remarquer, me revenant tout à coup à la mémoire quand j'étais à l'œuvre, m'avertissait d'un péril pu m'ouvrait une voie de salut, et je pourrais citer tel ouvrage de moi, complètement étranger au genre et au goût de ScHbe, dont il n'a pas lu une seule ligne, où il ne m'a pas donné un seul conseil, et dont je lui dois en partie la réussite. Pardonnez-moi, messieurs, cette digression personnelle; elle vient, non d'un sentiment de vanité, mais d'un sentiment de gratitude ; vous parler de moi n'est ici qu'une manière de vous parler de lui.

Messieurs, je trouve une grande difficulté dans mon sujet : c'est sa richesse. Je dois vous entretenir d'un homme qui a écrit plus de quatre cents ouvrages dramatiques, qui a rempli des œuvres les plus diverses les cinq théâtres les plus importants de Paris, et j^aî une heure pour cette tâche. Comment faire tenir un si grand tableau dans un si petit cadre? Je ne vois qu'un moyen, c'est de traiter cette conférence comme une pièce de théâtre, c'est-à-dîre de commencer par faire un plan. D'abord Scribe ne me pardonnerait pas de parler de lui sans un plan. Divisons donc, si vous le voulez, l'art dramatique en cinq parties : i* l'invention des sujets; — 2* le plan; — 3^ les caractères; — 4* le style; — 5^ la mise en scène, et 6\:. Je vous nommerai ce sîxièmemeât quand nous y arriverons. Montrer ce que fut Scribe dans chacune de

ces six parties, ce sera le montrer tout entier. Mai8 que cette division un peu dogmatique ne vous effraye pas, c'est en action que je veux le peindre. Je veux vous le représenter, tel que je Tai connu, sur son double champ de bataille, c'est-à-dire dans son cabinet de travail et sur la scène, et Dieu veuille que mes paroles vous rendent quelque peu du plaisir et du profit que j'ai eus à écouter celui que je n'appellerai pas un homme de génie, le mot est peut-être trop fort, ni un hommQ un talent, le mot est certainement trop faible, mais qu'on peut définir : l'esprit qui a le plus amusé le monde depuis Voltaire !

L'INVBNTION.

J'appelle invention dramatique la faculté spéciale de trouver, dans la vie ou dans son imagination, des sujets de pièces et de les disposer au point de vue de la scène : c'est un double don, don d'imagination et don d'optique, et ces deux talents réunis constituent l'homme de théâtre. Eh bien , Scribe n'était pas seulement un homme de théâtre, c'était l'homme-théàtre. Pour lui, tout se métamorphosait en pièces; pour lui, la vie humaine se jouait sur la scène, la nature même lui apparaissait souvent comme une décoration. Je me rappelle qu'un jour, dans son beau domaine de Séri-

court, il m'amena devant un charmant point de vue : « Regardez donc! me dit-il, le décor du 1" acte de. la Muette. »

Sa vocation se révéla de bonne heure. U débuta, à peine majeur, par quatorze chutes. Le jour de la quatorzième, il dit à son collabprateur Germain Delavigne : a Quel métier! j'y renonce! Et après les quatre ou cinq plans que nous avons ensemble, je n'en fais plus ! » Après les quatre ou cinq plans, est adorable. C'est le mot naïf de la passîonJ « Encore ces quatre ou cinq louis, dit le joueur, et je ne joue plus. » ce Que je la revoie encore une fois, dit l'amoureux, puis je pars ! » Et l'on ne part pas, et l'on joue encore, et quand on s'appelle Scribe, on écrit toujours. Mais , lors même qu'on s'appelle Scribe, souvent au début on se cherche, on s'ignore, et l'on a grand besoin que quelqu'un vienne vous dire : « Voilà votre route ! » Scribe trouva un ami qui le devina, qui le poussa en avant, et qui imagina le moyen le plus étrange pour lui apprendre ce qu'il valait. Cet ami lui répétait sans cesse : « Tu arriveras ! tu auras un jour autant de talent que Barré, Radet et Desfontaines ! — Que c'est absurde d'exagérer ainsi ! répliquait Scribe. — Je t'en réponds, reprenait l'autre ; seulement, il te manque deux choses : la continuité du travail et la solitude. Eh bien, je t'enlève! J'ai, à quelques lieues de Paris, de bons amis qui habitent une jolie maison de campagne ; je t'y emmène ! — Tu m'y emmènes ! tu m'y emmènes ! mais je ne les connais pas, tes amis ! — Je les connais, moi, cela suffit. Nous

nous y installons ensemble pour quatre mois, et, à l'automne, tu reviendras avec cinq ou six pièces charmantes. )> Les voilà partis, les voilà logés tous deut dans deux chambres contiguês, Scribe toujours sous le regard de son geôlier, et ne descendant qu'après sa journée de travail, pour trouver la plus cordiale hospitalité et une table excellente. Un seul détail le gênait : c'était l'indiscrétion de son ami. Si, par hasard, le rôt était trop brûlé ou les légumes trop salés : «C'est détestable! s'écriait l'ami ; emportez-moi ce plat-là. ^> Scribe, confus comme le sont toutes les bonnes gens quand ils se trouvent témoins des sottises des autres, — il leur semble toujours que ce sont eux qui les font, — Scribe baissait le nez sur son assiette, envoyait sous la table des coups de pied à son ami pour le forcer à se taire, et, le dîner fini, lui adressait les plus vifs reproches : « On ne parle pas ainsi à des hôtes! — Laisse faire! ils sont enchantés. — Tu ne te conduirais pas autrement dans une auberge. » C'est qu'en effet ils étaient dans une auberge ou, du moins, dans une pension bourgeoise ; une pension où l'ami payait pour Scribe ; l'ami logeait, chauffait, nourrissait Scribe pour le contraindre à travailler, pour forcer le génie naissant à éclore. Connaissez-vous un plus bel exemple de l'amour de l'art ? Je dois ajouter, il est vrai, pour l'exactitude du récit, que pour peu que l'ami eût trouvé le titre de la pièce, où donné le point de départ, ou inspiré un couplet^ il passait de l'état d'admirateur à celui de collaborateur ; mais qu'est-ce que cela prouve? que c'était une

admiration... bien placée; elle n'en fut, pour cela, ni moins heureuse, ni moins efficace, et elle aida certainement Scribe à devenir ce qu'il a été, le plus merveilleux inventeur dramatique de notre littérature.

Messieurs, on a quelquefois disputé à Scribe ce titre d'inventeur, et on l'a dédaigneusement qualifié d'arrangeur. La réponse est bien simple. Scribe a, pendant vingt ans, occupé le premier rang sur les principaux théâtres de Paris. Eh bien, il n'en a abordé aucun sans y apporter une forme d'ouvrages inconnue avant lui ; à mesure qu'il s'élevait à un genre nouveau, il s'y transformait et le transformait. Qui peut nier que les Huguenots, le Domino noir, les Malheurs dun amant heureux, Bertrand et Raton, ne soient autant de créations tout à fait originales, autant de types d'un répertoire qui n'existait pas avant Scribe? Quand on lui refuse le titre d'inventeur, on n'oublie qu'une chose : c'est qu'il a sa part de paternité, de création dans les œuvres, je dirais presque dans le génie de nos plus grands compositeurs. Que Meyerbeer n'ait pas rencontré Scribe, qu'Âuber n'ait pas rencontré Scribe, qu'Halévy n'ait pas rencontré Scribe. Les aurions-nous eus tout entiers? Évidemment non. Pourquoi ? Parce que Scribe les a agrandis et comme suscités en leur ouvrant et en s'ouvrant à lui-même des routes nouvelles. Ce n'est pas un brevet d'invention qu'il mérite, c'est deux.

Du reste, il suffit d'avoir travaillé avec Scribe pour se rendre compte de cette incroyable faculté créatrice. En réalité, savez-vous pourquoi il a écrit

quatre cents pièces de théâtre ? Parce qu'il n*a pas pu s'en empêcher! Parce que la loi de sa puissante nature était d'inventer, comme la loi de l'eau est de couler, comme la loi de la lumière est de se répandre 1 J*ai bien souvent cherché une définition de Scribe, et je n'en ai trouvé qu'une : C'était un amoureux ! Un amoureux qui avait toujours trois ou quatre passions à la fois 1 L'art a lu don Juan comme l'amour, Scribe me rappelait le héros de Molière ; c'était un don Juan dramatique. Dès qu'une jolie idée de comédie ou d'opéra passait devant lui, qu'elle fût habillée en paysanne ou en princesse, en jeune fille ou en grande dame, il quittait Elvire pour courir à elle, lui faisait la cour, l'épousait séance tenante, et l'union, en général, était féconde. J'ai dit qu'il avait composé quatre cents pièces de théâtre, c'est mille e tre que je devrais dire, si l'on comptait toutes celles qu'il a improvisées, ébauchées et oubliées ! C'était un perpétuel jaillissement d'idées l Tout lui était prétexte à invention ; un hasard de promenade, un entretien, une lecture, une visite. Le directeur de l'Opéra vient un jour lui confier son désir d'avoir un ballet nouveau, Scribe crée le ballet de genre dans la Somnambule. Une autre fois, nouvel appel : la direction est aux abois; il faudrait une œuvre originale, singulière, propre à ramener la foule : Scribe imagine l'alliance de l'opéra avec la pantomime et fait la Muette. Savez-vous comment lui est venue l'idée de son plus beau poëme lyrique? en lisant l'Évangile. Il était en train d'écrire une comédie ; ses yeux tombent par hasard sur une belle édition illustrée du Nouveau

Testament, sur la description des noces de Gana. A cette phrase de Jésus-Christ à sa mère : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » Scribe s'arrête, et peu à peu, transformant dans son imagination la figure du Christ : a Ce serait beau à peindre, se dit-il, un homme amené à dépouiller tous ses sentiments naturels, pour remplir ce qu'il regarde comme sa mission, sacrifiant son devoir de fils à son rôle de Dieu ! Quel admirable personnage pour Talmal )) Malheureusement Talma était mort; mais heureusement Meyerbeer vivait, et Scribe composa le Prophète.

II est un autre fait que je vous demande la permis sionde vous citer, car vous y verrez tout à la fois Tinventeur et l'homme. Scribe passait l'automne à la campagne chez des amis. On employait les soirées à hre des romans anglais. La lectrice était une pauvre institutrice, qui, un jour, dans un entr'acte de lecture, dit en soupirant: «Ahl si je pouvais jamais réaliser mon rêve ! — Et quel est donc votre rêve, mademoiselle? — D'avoir quelque jour, dans un bien longtemps, douze cents livres de rente, qui me donneraient l'indépendance et le repos. » A quelque temps de là, un soir, après le dernier chapitre d'un roman assez insignifiant, Scribe dit tout à coup à la lectrice : « Savezvous, mademoiselle, qu'il y a là un fort joli sujet de comédie en un acte? C'est vous qui me l'avez fourni, voulez-vous que nous fassions la pièce ensemble? » Vous jugez si elle accepta. Trois jours après, Scribe descend au salon avec la comédie achevée, et, trois

mois plus tard, on annonce la première représentation. Le matin, Scribe se rend chez son agent dramatique : « Aujourd'hui, lui dit-il, on donne une pièce de moi, où j'ai une collaboratrice. Quel sera le succès de Tou- V rage? je l'ignore; mais ce que je sais, c'est que cette comédie rapportera douze cents francs par an à ma collaboratrice, tout le temps de sa \ie : arrangez-vous pour que cela ait Tair naturel. » Voilà un trait bien délicat, n'est-ce pas? et Scribe, qu'on a tant accusé de plagiat, n'a imité cela de personne, et n'a pas eu beaucoup d'imitateurs. Mais écoutez la fin. Âffriandée par ce succès, l'institutrice trouvait sans cesse dans les romans anglais de nouveaux sujets de comédie, et les apportait à Scribe, qui déclinait l'offre en souriant : sur quoi, la collaboratrice^ quand on lui vantait Scribe, répondait tout bas : « Oh! ouil ouil c'est un charmant jeune homme I Mais enfin, il est un peu ingrat, car nous avons fait ensemble une pièce très-jolie, puisqu'elle nous rapporte à chacun douze cents francs par an, et il ne veut plus en faire d'autres I d Scribe ne la détrompa jamais. Oh ! la charmante ' chose qu'un homme supérieur, qui est en même temps un bon homme! Et quelle belle puissance Imaginative que celle qui tire d'un mauvais roman une jolie pièce et une bonne action I

J'ai essayé de vous peindre la faculté d'invention de Scribe ; je voudrais maintenant en chercher le principe, et pour cela, si vous le voulez, ne considérons plus en lui que l'auteur comique.

Il y a dans tout grand auteur comique un philosophe.

Je veux dire qu'il porte en lui-même un ensemble d'idées générales, une conception théorique de la vie, dont ses comédies ne sont que ia réalisation. Ces idées générales lui viennent soit de sa nature propre, soit du milieu où il a été élevé, et représentent la part de sa pensée et de son caractère dans les œuvres de son imagination : elles constituent son rôle social et moral. Celui de Scribe fut considérable. Il se résume en un mot : Scribe représente la bourgeoisie. Né rue Saint- Denis, dans un magasin de soieries, à renseigne du Chat noir, il restera toujours, et là est sa force, rhomme de la rue Saint-Denis; c'est-à-dire qu'en lui s'incarne cette classe moyenne et parisienne, travailleuse, économe, honnête, à qui manque peut-être un certain sentiment de la grandeur, qui ne poursuit pas un idéal très-élevé, mais qui garde en partage le bon sens, le bon cœur et le culte des vertus domestiques. De là l'originalité de Scribe dans la littérature de la Restauration. Il fut l'antithèse naturelle du romantisme. Pendant (\\x'A7itony nous entraînait éperdus et enivrés comme lui dans le tourbillon des passions adultères, tandis ({xx'Hemani nous enthousiasmait pour les bandits , et que Marion Delorme nous prêchait le culte des virginités refaites et surfaites, Scribe, lui, vantait le bonheur dans le ménage et prenait pour héroïnes les jeunes IBlles avant la lettre. Relisez les divers répertoires de Scribe : le Mariage de raison ou Une Chaîne, les Premières Amours ou le Mariage d'argent, vous y trouverez partout la défense de l'autorité paternelle, la' prédominance de la raison

sur la passion ; sa muse est la muse du coin du feu, du pot-au-feu, si Ton veut, mais c'est la muse du foyer de fauiille. On prétend qu'après une représentation du Mariage d'inclination, une jeune fille se jeta dans les bras de sa mère» en lui avouant qu'elle était sur le point de se laisser enlever. Après une pièce d'Alexandre Dumas père, elle se serait jetée dans les bras de son amant, en lui disant : Enlève-moi !

Les comédies de Scribe représentent encore la bourgeoisie pnr les sentiments patriotiques qui les remplissent. Ses guerriers et ses lauriers, ses vieux grognards, ses colonels, ont fait sourire depuis; nous, ils nous faisaient pleurer : car nous étions au lendemain de l'invasion ; nos blessures étaient encore saignantes ; chacun de ces couplets de vaudeville était pour nous une consolation et comme une sorte de revanche ; ou je me trompe fort, messieurs, ou nous ne nous en moquerions plus aujourd'hui!

Enfin l'œuvre de Scribe représente encore la bourgeoisie dans ses sentiments politiques. On a souvent remarqué que presque tous les grands auteurs comiques sortent de la bourgeoisie. La raison en est simple. Placés entre les classes d^en bas et les classes d'en haut, ils peuvent facilement se mettre en communication avec toutes deux, descendre vers l'une, monter vers l'autre, et embrasser ainsi dans leurs observations la société tout entière. Scribe, par la loi d'ascension naturelle au talent heureux, s'éleva bien vite au-dessus du monde des commerçants, mais en y gardant toujours un pied, et pénétra, toutes poi1»s ouvertes, dans

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