LA MISE EN SCÈNE
J'ai hâte d'arriver à la cinquième étape de notre voyage dramatique, à la mise en scène ; car nous y retrouvons Scribe au premier rang.
La mise en scène, surtout dans la comédie, est en^
core un art tout moderne. Autrefois Fauteur écrivait -bien sur son manuscrit :, La scène se passe dans un salon, mais rien ne s'y passait comme dans un salon. D'abord, on ne s'y asseyait pas. Vous vous rappelez encore les acteurs du Théâtre-Français venant réci*ter leurs tirades, tout debout, à côté l'un de l'autre, devant le trou du souffleur. Un homme d'esprit, devenu depuis un personnage officiel, voulut inaugurer rue Richelieu ce qu'il appela la comédie assise. Malheureusement, la pièce tomba, et la comédie . assise se trouva une comédie par terre. Scribe, un des premiers, jeta sur la scène toute l'animation de la vie réelle. La nature de son talent l'y forçait. Ses comédies vives, alertes, pleines d'incidents et de péripéties soudaines, ne pouvaient s'accommoder de la sobriété de mouvement du théâtre d'autrefois. En réalité, un manuscrit de Scribe ne contient qu'une partie de son ouvrage, la partie qui se parle ; le reste se joue ; les gestes complètent les mots, les silences font partie du dialogue, et les petits points achèvent la phrase. Avezvous jamais comparé la ponctuation d'une pièce de Scribe avec celle d'une pièce de Molière ? Dans Molière, toute pensée se termine par un point, et il entremêle dans son dialogue, selon les mouvements de la phrase, les points et virgules, les deux-points, les points d'interrogation, et, de temps en temps, les points d'exclamation. Scribe y a ajouté les petits points, c'està-dire la phrase inachevée, le sentiment sous-entendu, la pensée qui ne se produit qu'à demi. Je pourr.ais citer dans la Camaraderie un monologue d'une page o
j'ai compté quatre-vingt-trois petits points ! Il est vrai que ce monologue, plein de réticences, est dans la bouche d'une jeune fille, et certaines gens prétendent que les jeunes filles ne disent jamais que la moitié de ce qu'elles pensent.
Toujours est-il qu'il y a toute une école dramatique dans le système des petits points, et Scribe avait raison de dire que la mise en scène était une seconde création, et comme une nouvelle pièce ajoutée à la première.
En effet, on ne connaissait Scribe qu'à moitié, tant qu'on né l'avait pas vu tirer un ouvrage dramatique des limbes du manuscrit, le faire monter sur la scène et y monter avec lui. J'ai assisté un jour, à l'Opéra, à une répétition du Prophète. J'arrivai au moment où le poëte mettait en scène la grande révolte du troisième acte. Figurez-vous un général sur un champ de bataille. Il était partout à la fois, il jouait tous les rôles : tantôt . peuple, tantôt prophète, tantôt femme; marchant à la tête des conjurés d'un air farouche, avec ses lunettes relevées sur son front ; puis, tout à coup, se jetant de l'autre côté et figurant la jeune première..., toujours avec ses lunettes sur son front, assignant à chacun sa place, marquant sur leè planches avec de la craie l'endroit précis ou tel acteur devait s'arrêter, et mêlant si habilement les diverses évolutions de ses personnages, que les mouvements les plus vifs étaient toujours de l'ordre, et que l'ordre était toujours de la grâce.
Le troisième acte fini, nous courons ensemble
au ThéAtre-Français , où Ton nous attendait pour une répétition. Il s'agissait de mettre en scène un second acte, un acte tout intime et ne comptant que quatre personnages. Soudain, \oilà un autre homme qui m'apparatt en Scribe. Autant à rOpéra je l'avais vu puissante manier les masses et à traduire par la figuration les plus violentes passions populaires, autant je le vois, à la Comédie française, plein de finesse et de nuances dans l'interprétation des sentiments délicats. Avant son arrivée, la scène semblait aux artistes eux-mêmes un peu languissante, un peu froide. Il vient, et, en quelques instants, sans ajouter un mot, il parsème le dialogue de gestes si vrais, de poses si expressives, de temps d'arrêt si ingénieux, il se sert si adroitement des meubles et des chaises comme d'autant d'accidents de terrain, que la situation s'accentue, que l'intérêt se dessine, que les personnages prennent du relief, et que l'acte devient rapide, animé, vivant ; on eût dit un coup de baguette de magicien. Ce n'est pas tout : la mise en scène était pour lui une sorte de révélation; à la lueur de ce sombre petit quinquet des répétitions que nous connaissons tous, il apercevait dans son œuvre ce qu'il n'y avait pas soupçonné auparavant. Il m'a souvent raconté ce qui lui arriva pour un drame fort intéressant, nommé Philippe^ qu'il avait composé avec Bayard, et qui roulait sur le mystère d'une naissance illégitime. La pièce s'ouvrait par la révélation de ce mystère ; Scribe, qui n'avait pas pu assister aux trois premières répétitions, arrive à la quatrième, au moment même oii l'acteur révélait
ce secret au public. — « C'est trop tôt, s*écria-t-il,il faut reporter cette révélation à la seconde scène! f> On la reporte le lendemain àla seconde scène. — «C'est trop tôt, s'écria-t-il, il faut la reporter à la troisième. » On la reporta à la troisième; mais c'était encore trop tôt, et de report en report, on la recula si bien, qu'elle fut reléguée à la fin de la pièce, et que l'exposition devint le dénoûment.
Je pourrais multiplier les exemples, vous montrer Scribe trouvant sur le théâtre même de véritables inspirations de champ de bataille, improvisant de ces mots qui relèvent toute une situation, ou de ces coupures radicales qui la sauvent, car notre outil d'auteurs dramatiques est un instrument à deux parties, moitié plume et moitié ciseaux; mais je tiens surtout à vous parler un moment de lui comme professeur de déclamation. Que d'artistes dont il a fait deux fois la réputation, d'abord en leur donnant de beaux rôles, et ensuite en leur enseignant à les bien jouer! Peut-être avait-il parfois le tort de ne pas leur laisser assez le temps de se chercher et de se trouver eux-mêmes ; peut-être s'imposait-il trop, se substituait-il trop à ses interprètes; mais, sauf cette réserve, quel art de diction ! Quelle science de l'effet 1 Quelle habileté à tirer souvent parti, même des défauts d'un acteur! Il prétendait parfois en riant qu'il était plus sûr de travailler pour leurs défauts que pour leurs qualités, parce que les qualités sont sujettes à des intermittences, à des défaillances, tandis que les défauts, c'est solide, et cela augmente même, avec le temps! Il
ne s^interdisait pourtant pas de les corriger, et citait volontiers à ses jeunes interprètes une anecdote charmante de M^^'' Mars, que je lui ai déjà entendu raconter à elle-même. La célèbre M"® Contât aimait beaucoup M""" Mars, quoiqu'elle devinât en elle son héritière présomptive. — « Ma chère enfant, lui disait-elle souvent, vous faîtes trop de gestes. Votre bras gauche surtout a une tendance à se lever à tout propos, dont il faut que je vous corrige. Vous jouez ce soir Eugénie, je vous attacherai un fil noir et, par conséquent, invisible à la main coupable ; je tiendrai le fil dans la coulisse, et quand vous gesticulerez trop, je tirerai. x> Ainsi fut fait. Au quatrième acte, M""" Mars, emportée par la situation, va pour lever le bras gauche, crac ! Le fil I La scène s'échauffe, la jeune actrice aussi; le bras gauche fait un mouvement... Le fil! La scè$e monte toujours ; M"® Mars, de plus en plus animée, veut remuer le bras ; le fil ne veut pas ! M"' Mars persiste, le fil aussi! la lutte s'engage, jusqu'à ce qu'enfin la jeune actrice, faisant un effort plus violent, casse le fil, et voilà le bras gauche en pleine insurrection! Qui fut honteuse et confuse après l'acte terminé ? Qui rentra dans la coulisse, la tête basse, osant à peine regarder sa maîtresse, et balbutiant quelques vaines excuses? Mais M^^' Contât, lui relevanf le menton : a Ma petite fille, lui dit-elle, voilà une leçon qui vaut toutes les miennes; apprenez par là qu'il ne faut jamais faire de gestes que quand on casserait la ficelle !... d
J'arrive, messieurs, à cette sixième partie de l'art dramatique que je ne vous ai pas encore nommée,
mais qui se rattache trop étroitement à la gloire de Scribe pour que nous ne nous en occupions pas un moment, à la collaboration.
On à dit beaucoup de mal de la collaboration, on Ta appelée une industrie, un métier mercantile, voire même une plaie ; ce sont là de bien gros mots, voyons ce qu'ils ont de juste.
Qu'il y ait plus de mérite à créer une œuvre d'art à soit tout seul qu'à deux, c'est incontestable.
Que les chefs-d'œuvre partent en général d'une seule main, c'est encore vrai, mais d'une vérité moins absolue. En effet, qu'est-ce que la collaboration? L'association de deux intelligences pour la création d'une œuvre d'art. Or, si cette définition est juste, et il me parait difficile de le contester, voilà toute une partie des plus beaux ouvrages dramatiques du dixseptième siècle qui est due h la collaboration. En effet, sans parler des Plaideurs qui ont été conçus, composés et exécutés par Racine, Boileau et Chapelle, sans parler de Psyché^ oîi le génie de Corneille, en s'associant au génie de Molière, s'est révélé sous une face toute nouvelle, qu'est-ce que le Cid et le Menr teur, sinon l'œuvre commune de Corneille et de Guillen de Castro ? Qu'est-ce qjà^ Phèdre et Iphigénie en Aulide, sinon l'œuvre* de Racine et d'Euripide ? Qu'est-ce que V Avare, Amphitryon, les Fourberies de Scapin, sinon l'œuvre de Molière et de Plaute? J'entends d'ici l'objection ! C'est bien différent, s'écriet-on, ils n'ont pas collaboré. Pourquoi? Parce qu'ils ne vivaient pas dans le même temps et le même pays?
Parce qu'ils ont travaillé avec les ouvrages au lieu de travailler avec les auteurs? Parce qu'ils leur ont emprunté leurs idées sans leur en demander la permission? Qu'importe? les anciens ont-ils fourni à nos compatriotes, non-seulement une donnée gênéraie, mais un plan, des caractères, des situations, des scènes entières? Oui? eh bien, trouvez-moi donc une collaboration plus complète! En vérité, j'ai beau chercher, je ne trouve entre les pièces de cette sorte, et celles qui sont signées de deux noms, qu'une seule différence, c'est que dans les unes on partage les droits d'auteurs, et que, dans les autres, on les touche seul.
Quelques critiques font une singulière objection aux ouvrages faits en collaboration. « Quand on y rencontre, disent-ils, un mot spirituel, on ne sait auquel des deux auteurs l'attribuer, j) Eh bien, attribuez-le à tous deux, et vous serez presque toujours dans le vrai. Vous vous rappelez la phrase célèbre, mise dans la bouche du comte d'Artois : « Il n'y a qu'un Français de plus. » Eh bien, ils se sont mis trois pour la faire, et ils ont mis trois jours.
J'entends dire encore : On ne peut voir un bon ouvrage ,, signé de deux auteurs, sans s'écrier: « Quel malheur qu'il ne soit pas d'un seul ! » Je suis bien plus tenté de me dire, en voyant un joli sujet manqué par un seul auteur : a Quel malheur quHl ne soit pas de deux ! » C'est qu'en effet il y a de par le monde une foule d^esprits charmants, mais incomplets, ou trop ardents, ou trop calmes, ou trop mûrs, ou trop verts^ qui^ laissés à eux seuls, ne peuvent
produire que des œuvres imparfaites, et qui, associés à une autre imagination, deviennent féconds, créateurs, originaux même ! Il leur faut la collaboration pour être tout eux-mêmes. Notre littérature dramamatique compte cent chefs-d'œuvre qui n'existeraient pas sans la collaboration ; il me suffit de citer /e» Gendre de M, Poirier^ les Faux Bonshommes et le Voyage de M. Perrichon. Certes, loin de moi la pensée de vouloir découronner de leur auréole immortelle ces puissants génies qui ne relèvent que d'eux seuls; j'avouerai même que je me sens une estime particulière pour ces esprits un peu farouches qui ne peuvent se plier aux concessions indispensables dans toute création commune; mais, ces glorieuses exceptions une fois établies, gardons le second rang, une place honorée pour cette forme de travail qui, en Angleterre, a produit toute une série de drames puissants avec Beaumont et Flechter ; qui a rendu tous les théâtres de l'Europe tributaires de notre théâtre, qui représente au vif un des traits les plus frappants de notre caractère national, la sociabilité, et qui, enfin, après tout, est d'institution divine, car c'est à la collaboration que Dieu a confié la garde de soa plus précieux ouvrage, puisqu'il a voulu que l'homme ait un père et une mère.
Messieurs, je devais bien cette apologie de la collaboration à celui qui a été le roi des collaborateurs ; mais, ce que vous ignorez peut-être, c'est qu'il a été le collaborateur d'un roi.
Vuici comment. Scribe avait composé, vers 1850,
un opéra sur la tempête de Shakespeare. Les Anglais désirèrent qu'il fût joué chez eux , et Scribe alla à Londres pour le mettre en scène. Dès le lendemain de son arrivée, sa première visite fut pour le roi Louis- Philippe. Scribe n'avait jamais été républicain, c'était un de nos rares points de dissentiment, et il avait trouvé trop bon accueil aux Tuileries pour ne pas faire un pèlerinage à Glaremont. Louis- Philippe, au dire de ceux qui l'ont connu, était un des plus aimables causeurs de son temps. II amena gracieusement Tentretien sur la Tempête^ et, tout à coup, d'un ton moitié railleur, moitié sérieux : « Savez-vous, monsieur Scribe^ que j'ai l'honneur d'être votre confrère? — Vous, Sire? — Oui, vraiment. Vous venez à Londres pour un opéra; eh bien, moi aussi j'ai fait un opéra dans ma jeunesse, et je vous jure qu'il n'était pas mal. — Je le crois, Sire ; vous avez fait des choses plus difficiles. — Plus difficiles pour vous, peut-être, mais pour moi, non ! J'avais pris pour sujet les Cavaliers et les Têtes rondes. — Beau sujet, répondit l'auteur des Huguenots. — Eh bien, voulez-vous que je vous le raconte? Le hasard m'a fait retrouver, ces jours-ci, mon manuscrit. Je serais curieux d'avoir votre sentiment. — Je suis à vos ordres, Sire. » Et voilà Louis-Philippe qui, avec sa verve de conteur,* entame la narration de son premier acte. Scribe l'écoute d'abord respectueusement, silencieusement, comme il aurait écouté un discours du trône; mais, peu à peu, à mesure que la pièce avance, son naturel d'auteur dramatique reprenant le dessus, il oublie absolument
le souverain, il ne voit plus qu'un plan d'opéra, et, arrêtant le narrateur à un passage défectueux ; — Oh 1 cela , c'est impossible ! — Gomment 1 impossible ! reprit le roi, un peu piqué. Pourquoi? — Parce que c'est invraisemblable d'abord, et, ce qui est pis, sans intérêt! — Sans intérêt! sans intérêt!... mon cher monsieur Scribe. Permettez ! . . .» Mais c'était fini ! Scribe était lancé, les rôles étaient intervertis, c'était l'auteur qui était le souverain ! — « Savez-vous ce qu'il faudrait là, sire? Il faudrait une scène d'amour! La politique, dans un conseil des ministres, c'est très bien ! mais, dans un opéra, il faut de l'amour ! — Eh bien ! mettons de l'amour ! » dit Louis-Philippe, en riant. Et les voilà tous deux, cherchant, travaillant, jusqu'à ce que Theure rappelle à Scribe qu'on l'attendait à Londres. — Déjàl lui dit le roi. Ohl mais, un instant, je ne vous laisse pas partir, si vous ne me promettez pas de revenir demain déjeuner avec moi!... Notre opéra n'est pas fini ! A demain ! . . . — A demain ! sire. » Il revint en effet le lendemain ; mais en arrivant, qui trouva-t-ilà la porte du cabinet du roi? La reine, qui l'attendait, et qui, lui prenant les mains avec émotion : « Ohl soyez béni, monsieur Scribe! lui dit-elle. Pour la première fois, depuis notre exil, le roi a dîné de bon appétit!... Pendant toute la soirée il a été gai, causeur, et ce matin, en entrant dans sa chambre, je l'ai trouvé assis dans son lit, se grattant le front comme son aïeul Henri IV, quand il était dans Tembarras, et disant tout bas : « Ce diable de Scribe ! il croit que c'est facile ! » Et il souriait, monsieur, il souriait... Revenez!... Rêve-
nez souvent!... Revenez tous les' jours, tant que vous serez icî.^. Me le promettez-vous?» Il le promit, et il tint parole, et, pendant toute une semaine^ il alla chaque matin verser un peu de joie dans ce cœur navré, un peu de lumière dans ce sombre séjour, et, quand il revînt en France, il rapporta les plus beaux droits d'auteur qu'il eût jamais touchés, la reconnaissance d'un exilé, l'affection d'un roi déchu et les bénédictions d'une sainte !
Je m'arrête, messieurs, car il est là tout entier ce charmant homme de cœur, qui n'a jamais fait de mal à personne, qui a fait du bien à beaucoup de gens et qui a fait plaisir à tout le monde. La mode, aujourd'hui, parmi quelques littérateurs, est de rabaisser Scribe et de le déclarer non-seulement vieilli, mais mort. Je leur donne rendez-vous, dans un mois ou deux, au Théâtre-Français, le jour où l'on reprendra, avec l'éclat qu'elles méritent, quelqu'une des grandes œuvres de Scribe. Ce jour-là, les applaudissements du public apprendront aux plus dédaigneux, qu'en* dépit de quelques défaillances de forme, l'auteur de la Camaraderie, à*une Chaîne, de Bertrand et Raton et de la Calomnie, reste encore un des maîtres de la comédie contemporaine, comme il restera toujours une des physionomies les plus originales de notre littérature. La France compte certainement des génies plus élevés, des gloires littéraires plus éclatantes ; mais nulle part, pas plus en France qu'à l'étranger, pas plus autrefois qu'aujourd'hui , vous ne retrouverez l'analogue, l'équivalent de cette organisation phéno-
ménale, de cette prodigieuse puissance dramatique qui s'appelait Eugène Scribe. Le prodige n'est pas qu'il ait abordé successivement tous les genres, c'est qu'il les ait menés tous de front pendant vingt ans ; c'est que pendant vingt ans il ait écrit de la même main, et presque le même jour, un vaudeville et une grande comédie, un couplet et un poëme, un libretto et un ballet; c'est qu'enfin, devenu grand poète tragique et lyrique sans devenir grand versificateur, et sans cesser d'être chansonnier, il ait pendant vingt ans parcouru dans tous les sens le domaine dramatique, à la façon des pionniers, cherchant toujours quelque coin de terre inconnue où planter son drapeau, et enrichissant par ses conquêtes, même les deux arts limitrophes du sien, la musique et la danse.
Dans la comédie pure, son originalité n'est pas moindre.
Il ne demande pas le succès au scandale, il ne spécule pas sur le tapage, il ne vise pas à l'excentricité, > il m flatte pas les mauvaises passions ; ses pièces reposent sur les sentiments les plus simples et les plus sains de l'âme humaine, et il résout le problème d'être aussi piquant que les écrivains les plus immoraux, et aussi moral que les plus ennuyeux.
Une vie si pleine eut un couronnement digne d'elle.
Scribe avait fait graver sur son cachet une plume avec ces deux mots : Inde fortuna et libertas : De là, l'indépendance et la fortune. Eh bien, sa devise à peine réalisée pour lui-même, savez-vous à quoi il pensa? à la réaliser pour les autres ! Dès qu'il n'eut plus
besoin d'être protégé, il eut besoin d'être protecteur, et, avec son singulier mélange d'imagination et d'esprit pratique, il conçut et organisa l'Association des auteurs dramatiques, c'est-à-dire une association fondée par les forts au profit des faibles; grâce à lui, les jeunes gens furent arrachés à l'exploitation des entrepreneurs de théâtres; grâce à lui, le talent devint un capital, l'imagination une propriété! grâce à lui, enfin, les débutants purent, comme les maîtres de l'art, prendre pour devise : Inde fortuna et libertas.
Messieurs, quand on fait de telles œuvres et une telle œuvre, on peut mourir..., on ne meurt pas !