LES CARACTÈRES, LE STYLE
Après le plan, vient l'exécution, c'est-à-dire la peinture des caractères et le style.
Messieurs, je n'ai pas connu d'écrivains plus modestes que Scribe ; non qu'il n'eût pas le sentiment de sa valeur : quand le succès vous répète chaque soir, pendant quarante ans, que vous êtes un homme supérieur, il est bien difficile de ne pas le croire. Scribe n'avait donc pas la modestie qui s'ignore, mais il
avait celle qui se juge; s'il connaissait 1-étendue de son royaume , il en connaissait aussi les limites. Ce serait donc lui faire injure que de le surfaire; d'ailleurs, il est assez grand pour n'avoir pas besoin d'ôtre grandi.
J'avouerai donc sans hésitation que, dans Tœuvre de Scribe, il y a deux parties plus faibles que les autres, et que ces deux parties sont la peinture des caractères et le style. Seulement, hàtons-nous de l'ajouter, nos qualités et nos défauts sont teUement liés ensemble, et la prédominance d'une faculté maltresse réduit si souvent les autres à Tétat de subordonnées, que l'infériorité relative de Scribe, comme écrivain et comme peintre de caractères, tient en partie à sa supériorité comme auteur dramatique.
Je m'explique. Nous l'avons dit, la vie humaine lui apparaissait presque toujours à la lueur de la rampe; il connaissait très-bien les hommes , mais il les voyait à l'état de personnages de théâtre. De là, ce fait singulier, qu'il a créé une foule de jolis rôles, et qu'il a produit très-peu de types généraux et profonds. Ce n'est pas que la vie et la vérité manquent aux êtres qu'il jette sur la scène ; sa finesse d'observation démêle à merveille et met bien en relief leurs travers , leurs prétentions, leurs passions; ils parlent comme ils doivent parler, ils agissent comme ils doivent agir dans la situation donnée, mais ils ne sont que les hommes de cette situation; ils la remplissent, ils ne la dépassent pas. Au contraire, quand vous lisez Shakspeare, vous* sentez courir autour de ses personnages un si
grand souffle de Vie générale, ils portent une empreinte si caractéristique, qu'ils vous apparaissent non-seulement tels qu'ils sont dans les circonstances présentes, mais tels qu'ils seront dans toutes les circonstances possibles. Ce ne sont pas seulement des rôles ; ce sont des hommest des hommes complets.
Rien de pareil chez Scribe. Il a rarement le sentiment de ces fortes individualités qu'on appelle des caractères, et, sauf dans Bertrand et Raton, Rantzau et Burgstraf, sauf une admirable et dernière scène dans r Ambitieux, on peut dire que ses comédies offrent moins la peinture que la mise en scène du cœur humain.
Son style donne lieu à la même remarque. La langue de la comédie doit être à la fois une langue parlée et une langue écrite. Lisez V Avare, le Festin de Pierre, Georges Dandin! sans doute, c'est bien toujours don Juan et Harpagon qui parlent, mais vous y sentez toujours aussi Molière qui les fait parler. Scribe ne possède que la moitié de ses dons. Son style a toutes les qualités de la conversation, le mouvement, la vivacité, le naturel, l'esprit ; mais on y regrette trop souvent cette richesse de coloris et cette fermeté de dessin qui constituent seules le grand écrivain. Il a un autre tort. Tout poëte comique, mettant en scène les personnages de son époque, est forcé de leur prêter le langage de son époque ; mais, hélas! il y a bien du jargon, par conséquent bien des éléments éphémères dans ce langage. Chose singulière ! c'est le sentiment le plus éternel qui s'exprime
dans la forme la plus transitoire. Ce qui vieillit le plus dans les pièces de théâtre, ce sont les déclarations; et si vous relisez de vieilles lettres d'amour, même celles qui vous ont été adressées...; elles vous feront mourir de rire. Plus elles sont tendres, plus elles sont comiques. C'est \deux comme un vieux journal ! Eh bien, l'art des maîtres est de démêler dans l'idiome courant les éléments périssables, de telle sorte qu'ils ne lui empruntent que juste ce qui est nécessaire pour donner à leur dialogue l'accent et la saveur du moment : Molière écrit à la fois dans la langue de son temps et dans la langue de tous les temps. Scribe , en raison même de son instinct scénique, se sert trop du dictionnaire de la Restauration. Enfin l'impétuosité, le despotisme de son tempérament dramatique, lui faisaient tout subordonner à l'action théâtrale, tout, même parfois la grammaire, non par ignorance , personne ne connaissait mieux sa langue que lui; quand il péchait contre elle, c*était sciemment et avec préméditation. J'assistais un jour à une de ses répétitions : arrive une phrase un peu incorrecte, je lui en propose une autre. — « Non ! non I mon cher ami, me répond-il vivement, c'est trop long, je n'ai pas le temps ; ma phrase n'est peut-être pas très-orthodoxe, mais la situation court; il faut que la phrase fasse comme elle ; c'est ce que j'appelle le style économique ! » En revanche, ce n'est pas par économie, mais par nécessité, qu'il a écrit certains vers lyriques qu'on lui reproche sans cesse, et dont j'ai à cœur de laver sa mémoire. D'abord, messieurs, partez de ce principe : quand vous voyez un très-mau-
vais vers dans un opéra, soyez sûrs que c'est le ilflusicien qui l'a fait. Le despotisme des compositeurs dépasse toute imagination, et rien ne peut donner l'idée de ce que devient une strophe élégante entre leurs mains! Ils la brisent, ils la démembrent, ils y ajoutent des hiatus I C'est monstrueux ! Le fameux alexandrin des Huguenots :
Ses jours sont menacés. Ah ! je dois l'y soustraire î
n'a jamais été de Scribe; il est de Meyerbeer!. Scribe avait écrit correctement :
Ce complot odieux Qui menace ses jours....
Mais ce qui gênait Meyerbeer : il Ta coupé, il y a substitué son a£freux hémistiche, et le pauvre poète l'a endossé comme on signe un billet de complaisance, et, quand l'effet a été protesté, c'est lui qui a payé!