ET DE LA PUISSANCE
Peu à peu s'est montrée à nous une âme simple et claire, comme la pureté de ses prairies ; une âme mélancolique, comme la tendresse devant l'infortune ; une âme puissante, comme l'héroïsme dans la simplicité de sa grandeur. Surprenante association et miracle psychologique ! Comment réunir tant de simplicité et tant de puissance ? Comment concilier tant de fraîcheur et tant de profondeur? Et comment se fait-il que l'habitante des bois, la timide et tendre Nausicaa chrétienne nous donne les grandes émotions de la Littérature et de l'Art?
C'était une âme profonde, parce qu'elle était infiniment simple et claire. Comprenons la force invincible de la simplicité, l'énergie per-
EUni^NIE DE GUÉRIN
çante de la clarté. La simplicité, avec son geste tranquille, écarte l'inutile et atteint la région des sources. La simplicité, c'est l'aveu charmant d'une source. La clarté, c'est le rayonnement de la lumière, l'ivresse heureuse de la lumière. Un regard clair dissipe tous les mensonges. Un regard clair et calme arrête le trouble et la menace. Dans le reflet d'une onde claire, la lumière du soleil est la plus étincelante. O puissance créatrice et divine de la clarté !
Ensuite cette âme a été forgée et sculptée par la douleur. Rien n'aiguise l'âme comme la souffrance. Rien ne creuse l'âme et n'agite les profondes régions intérieures comme la méditation obstinée du malheur. L'âme d'Eugénie, construite par la souffrance, a trouvé dans la souffrance une merveilleuse puissance d'approfondissement. Car la souffrance est l'exaltation de la tendresse et la tendresse est aussi puissante que la force. La tendresse est plus puissante que la force. Qui dira ce qu'il y eut de tendresse refoulée dans le génie de Racine ? Qui dira ce qu'il y eut de tendresse comprimée dans le génie de Michel-Ange ?
Enfin, parce qu'elle fut tout cœur, toute tendresse, toute effusion d'âme, Eugénie nous montre les forces inspiratrices qui soulèvent la sensibilité. Car la sensibilité d'Eugénie, c'est
l'ardeur qui emporte l'Éva d'Alfred de Vigny dans les régions de l'enthousiasme : « Éva, qui donc es-tu? — L'enthousiasme pur dans une voix suave ? » La sensibilité d'Eugénie, c'est l'élan du cœur enflammé qui arrache le poète à la solitude orgueilleuse et permet à Éva de mener au triomphe la pensée des sages : « Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles. » La sensibilité d'Eugénie, c'est la lumière placée au fronton de la Maison du Berger, qui éclaire du haut des monts la marche de l'humanité vers son destin : « Diamant sans rival, que tes feux illuminent — Les pas lents et tardifs de l'humaine raison ! » Voilà pourquoi cette âme si simple nous a paru si haute. Voilà pourquoi cette âme modeste se place spontanément parmi les plus magnifiques génies. Elle sent, elle voit, elle juge avec toute son âme ; et, parce que cette âme est grande, elle est à l'aise parmi ces grandeurs.
t>onc Eugénie n'est pas un philosophe qui groupe des raisonnements et combine les plans des démonstrations. C'est une âme ardente qui traduit les illuminations de son désir, — une pensée profonde qui saisit soudain la rai-
son des choses et exprime ces lueurs de pensées en des phrases promptes comme un jet de lumière.
Ainsi elle nous éclaire, en évitant les dangers de l'esprit de système. Un système d'idées est un faisceau d'énergies quelquefois vigoureux, presque toujours décevant. Les vérités particulières sont souvent attirées, plus souvent violées par ce maître aux décisions tyranniques. Ces systèmes impérieux organisent de beaux monuments qui étalent des symétries fastueuses, mais cette beauté ostentatoire est vite ébranlée. Colonnes de vapeurs brillantes et légères ! Beaux nuages mouvants ! Architectures de neige qui s'écoulent et se dispersent dans le ravin !
Cette âme claire et perçante néglige les détours de la pensée discursive, parce qu'elle trouve les vérités à la source même d'où les vérités jaillissent. Dans un cri de souffrance, elle découvre les vérités de sentiment qui sillonnent, en traits de feu, la douloureuse vie sentimentale. Dans un élan d'éclair, elle surprend les vérités de raison qu'illumine soudain le détail observé par un œil lucide. En se traduisant sur ce cristal qui rayonne, la vie dévoile les causes secrètes qui la font vivre. Alors la pensée semble sortir du cœur des choses ressenties, comme le parfum émane des sèves vigoureuses, — et elle
éclate comme une voix longtemps comprimée, enfin libérée et triomphante.
Or cette âme de lumière est en même temps une âme de tendresse, et la tendresse est profonde parce que les palpitations de la tendresse sont les mouvements les plus jaillissants. Dans une âme tendre passe l'élan d'amour qui mène le monde. En associant à la transparence de la clarté la profondeur de la tendresse, Eugénie a pu être à la fois fraîche et brûlante. Qu'il est facile de comprendre le charme et la vivacité de son sentiment de la nature, les soudaines illuminations de son intelligence, le pathétique de sa vie sentimentale, le mysticisme de sa vie religieuse ! Et qu'il est aisé d'expliquer qu'en cette âme naïve s'élèvent et montent les pensées d'un grand philosophe !
Donc cette âme lumineuse semble marcher dans le cortège des lois de la Vie. Elle se tient sur le plan de la clarté parfaite et de la tendresse, c'est-à-dire de l'essentiel. C'est ainsi qu'en vivant devant nous, elle sème la merveilleuse moisson de ses expériences qui sont ses découvertes.
Nous vivons dans le mystère et nous errons dans le murmure des ombres. Mais devant ces âmes transparentes et profondes, le voile qui nous enveloppe se dissipe et nous voyons le mystère
se déplier. Ainsi compris et pénétré, le cœur d'Eugénie se montre dans la beauté d'une apparition merveilleuse. Ses miracles retiennent notre admiration ; pourtant ils ne nous étonnent plus, car nous avons compris sa grandeur.
Ces remarques générales ne sembleront pas inutiles, mais elles ne suffisent pas à résoudre le problème toujours épineux des rapports de la simplicité et du savoir. N'écartons pas la question que soulève l'étude du Journal et n'éludons pas la réponse qui doit satisfaire une légitime curiosité.
Avec la candeur d'une modestie excessive, Eugénie se plaît à parler de son ignorance. Elle aime à se proclamer l'habitante des bois, l'anachorète de la vallée, la solitaire d'Andillac. Pourtant elle nous avoue qu'elle a lu quelques livres et qu'elle a écouté, dans le silence de son vallon, l'écho de grandes voix qui furent retentissantes. Un jour même elle nous déclare qu'elle lit Platon dans la cuisine de son Cayla et qu'elle a médité sur les pensées de saint Augustin : aveu précieux que nous ne pouvons pas négliger. En outre, nous recueillons, çà et là, dans ses Lettres, quelques citations qui paraissent le
témoignage de son admiration et de sa gratitude : citations expressives que nous ne devons pas omettre. Enfin nous possédons le catalogue de sa bibliothèque : document essentiel qu'il est nécessaire d'utiliser.
Or la manière dont elle prend ces richesses révèle la force d'une pensée toujours maîtresse d'elle-même. Certes l'enseignement d'un Bossuet, d'un Fénelon, d'un saint François de Sales a soutenu sa tristesse dans les tourments de sa solitude. Mais comme cette âme simple et haute n'est jamais à l'état littéraire, elle ne cherche pas à combiner des souvenirs adroitement amassés. Donc elle marche, d'une allure vive, dans le sillon tracé par son propre désir, et, avec la noblesse de la simplicité, elle reçoit la sympathie des compagnons qui viennent vers elle.
La beauté répandue sur les apparences de l'univers est un don oflFert à tous les regards. Le soleil ne mesure pas son rayonnement : il le déploie sur toutes les énergies du monde. Il suffit de s'ouvrir aux effets bienfaisants de sa toute-puissance. Qui sait même si l'admiration de l'ingénuité n'est pas aussi profonde que les exaltations du grand Art?
Le soleil de l'IntelUgence éclaire les profondeurs de la pensée humaine comme le soleil qui brille
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dans l'espace pénètre aux germes secrets de la Vie et de la Nature. Une pensée vraiment grande est semblable à la beauté parfaite : elle brille pour tous. Il suffit de la regarder avec des yeux candides. Mais qu'ils sont rares ceux qui n'altèrent pas la clarté naturelle de ce regard humain ! Qu'ils sont rares ceux qui ne diminuent pas ces énergies révélatrices où triomphe la pureté de l'enfance ! Une âme simple et droite, qui n'a pas subi les empreintes du vice ni l'action si déformatrice de la pédagogie mal guidée, maintient en elle cette force de rayonnement. C'est pourquoi elle s'unit aisément aux expressions les plus puissantes de la vie. Ses sources profondes se mêlent spontanément à la profondeur des sources que le génie retrouve et répand. Donc elle est digne de l'amitié des grands Maîtres, comme une reine que ses vertus font digne de la couronne.
Cette simplicité et cette droiture sont fécondes, parce qu'elles joignent la grâce de l'ingénuité à l'intensité des forces fraîches. Énergies intactes et souveraines qui agrandissent soudain, au contact de la puissance, leur faculté de dilatation ! Dans le sanctuaire de l'âme qui ne connaît pas les limites humaines et que la présence de Dieu illumine, le mouvement ailé de l'épanouissement opère les merveilles de ses
créations. Le cœur s'agite et s'exalte, et les hautes pensées se lèvent.
Un son pur s'étend et se prolonge dans le silence des cimes. Ainsi la lumière et l'harmonie brillent et chantent dans les avenues inépuisables de ces âmes, directes comme un bondissement d'eau vive, éclatantes comme l'air des sommets.
C'est pourquoi devant les grandes pensées qui passent et s'offrent, ces âmes résonnantes s'ouvrent, comme la fleur à la joie de l'aube. Dans cette lumière et cette grandeur où elles se déploient comme dans leur royaume, ces âmes simples et triomphales accueillent la confidence des forts. Cette lumière, c'est leur propre désir qui s'exprime avec l'éclat de l'éclat. Cette grandeur, c'est leur puissance mystérieuse qui se manifeste avec plénitude. Avec un mélange de candeur qui révèle la modestie et d'audace qui signale une force secrète, leur cœur si noble se pare spontanément des beautés qui traduisent la noblesse. C'est pourquoi elle est si profonde, la fusion qui s'établit entre ce qu'il apporte et ce qu'il semble emprunter.
Ainsi, avec une aisance incomparable qui signale l'alliance de sa simplicité et de sa gran-
Zyromski. — Eugénie de Guériii. 14
deur, Eugénie monte et se place auprès des plus hauts. Quand elle lit Platon dans la cuisine de son Cayla, elle prolonge le chant de sa solitude dans le chant d'une grande âme, et elle se mêle en souriant au chœur des initiés qui s'exaltent à la parole de Socrate et gravissent les degrés de la dialectique platonicienne. De même elle deviendra sans effort la compagne éfi sainte Thérèse, puisqu'elle éprouve la même ardeur dans la même extase religieuse. Elle entendra sans surprise la voix formidable de Pascal, puisqu'elle l'écoute au fond d'elle-même : « Pauvre vaisseau que je suis sur un océan de larmes ! » Elle accueillera avec allégresse la voix pacificatrice de Bossuet, puisqu'elle aspire, à travers ses alarmes, à cette paix souveraine : « La paix, c'est la tranquilUté dans l'ordre. » Elle gravira sans fatigue les sommets de la Pensée et de l'Art, parce que son âme, que nous savons si brûlante et si fraîche, bondit vers la clarté et s'épanouit dans la lumière. Ces ivresses de la sensibilité et ces lueurs du génie, elle en signale la puissance, le jour où elle déclare qu'en lisant une Harmonie de Lamartine, l'enchantement de cette voix « fait jaillir je ne sais quoi de son âme » : alors elle se sent transportée loin de ceux qui parlent auprès d'elle et elle s'élève dans cette région divine où « les esprits qui balancent
les astres sur nos têtes vivent de feu comme nous vivons d'air ».
Gardons la vision d'Eugénie ravie en songe à la suite de l'âmeLamartinienne, A ce moment, dans la « chambrette » illuminée, se déploie le monde merveilleux créé par l'imagination du poète. La barrière qui sépare la réalité et le rêve es*- anéantie. La solitaire du Cayla, égale à Lamartine par l'intensité de son émotion, monte auprès du poète dans l'ardeur de l'ivresse lyrique, et Lamartine et Eugénie de Guérin apparaissent, comme deux compagnons, dans une fraternelle communion d'âmes.
Dès lors semble inutile la question si souvent posée sur la valeur relative d'Eugénie et de Maurice. Eugénie est-elle supérieure à Maurice? Maurice est-il plus grand qu'Eugénie ? Dirons-nous avec Sainte-Beuve, Matthew Arnold et Edmond Pilon qu'il ne serait pas juste de comparer le talent distingué, mais limité d'Eugénie à l'esprit profond et retentissant de Maurice ? Soutiendrons-nous au contraire, avec Lamartine, que la sincérité d'Eugénie est plus puissante que les obscures élévations de Maurice, et répéterai-je ce que m'écrivait le poète
d'Orthez, Francis Jammes, qu'Eugénie est, intellectuellement, mieux douée que son frère ?
Il semble que notre commentaire, appuyé sur les aveux du Journal, facilite notre conclusion. Eugénie n'a pas voulu composer une œuvre littéraire. Sans le vouloir, sans le savoir, dans l'involontaire effusion de son âme, elle nous a permis d'entrevoir ce qu'aurait pu donner l'épanouissement de sa pensée. Car nous avons saisi çà et là, en des échappées émouvantes et brèves, les manifestations de sa force et de sa grandeur. Donc nous pouvons conclure : Eugénie, c'est Maurice qui se contient ; Maurice, c'est Eugénie qui s'abandonne. Eugénie, si modeste, trop modeste, n'a pas voulu aller jusqu'au bout de sa puissance. Elle s'est arrêtée, un peu inquiète, devant les audaces viriles de sa pensée. Elle les indique, même elle les constate ; puis elle s'en effarouche avec la tremblante pudeur d'une modestie qui s'alarme. Qu'il est charmant ce geste de vierge qui veut se retirer sous son voile !
Avouerai-je d'ailleurs que ces considérations littéraires paraissent futiles, quand on a été entraîné vers les sonmiets où rayonne sa tendresse ? Ici, pour emprunter le vocabulaire pascalien, nous ne sommes plus dans l'ordre de l'esprit : nous montons vers le monde suprême
du cœur et de la charité. Ici le sublime du dévouement ne se distingue plus du sublime poétique. Ici la beauté de l'héroïsme se confond avec la beauté de l'Art, et le son d'une grande âme est aussi exaltant que les sonates pathétiques ou que le retentissement du Centaure dans le triomphe de sa volonté. Donc le Journal d'Eugénie, écrit avec le sang de son cœur, apporte les plus hautes émotions intellectuelles, et notre admiration pour son esprit s'achève dans le respect de tant de pureté et de tant de grandeur. En fermant son petit livre, qui est un grand livre, je me sens si touché par le vif et le brûlant de cette âme de flamme, et je vois sur ce visage creusé par le chagrin tant de souffrance et d'exaltation, que cette Niobé de l'amour fraternel surgit, dans le déchirement de son pathétique, comme la statue du Sacrifice et de la Douleur.