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CHAPITRE HUITIEME

Nous sommes en présence de l'âme la plus unie et la plus dérobée aux artifices de la coquetterie littéraire. Or cette âme simple et amie de l'ombre a senti au fond d'elle les mouvements du génie créateur. Dans le silence de sa chambre et la solitude de son vallon, elle a entendu le murmure d'une voix soudaine qui veut retentir ; et, avec la loyauté de la candeur qui s'étonne, elle a fait l'aveu de ces manifestations surprenantes.

Recueillons ces aveux qui nous apportent le témoignage du génie sur le génie même. Ce témoignage spontané et ainsi plus précieux éclairera la démarche mystérieuse de cette puissance qui élève l'homme dans la grandeur.

Pour mettre en lumière les idées ou, pour mieux dire, les pressentiments d'Eugénie de

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Guérin sur la force créatrice de l'esprit humain, nous pouvons sans doute préciser ses indications en les traduisant dans ces affirmations capitales :

Le génie est l'effusion nécessaire et inévitable d'une richesse intérieure qui tient l'âme à la fois accablée et ravie.

Le génie est une libération enivrante.

Le génie est une purification.

Le génie se déploie soudain comme la révélation d'un mystère.

Le génie est la fusion du sentiment poétique et du sentiment religieux.

Méditons ces affirmations et montrons qu'elles ne trahissent pas sa pensée, en groupant autour de chacune d'elles les aveux involontaires de cette grande âme étonnée par sa propre grandeur.

a) Le génie est l'effusion nécessaire et inévitable d'une abondance intérieure qui tient l'âme à la fois accablée et ravie.

Dans le Journal et la Correspondance, l'image la plus fréquente pour désigner cette agitation est l'image de la source qui sommeille dans les entrailles de la terre et sort en jaillissant.

« C'est mon signe d'écrire, comme à la fontaine de couler. Qui sait ce que c'est que cet épanchement de mon âme au dehors, ce besoin de se répandre ? »

« A présent, seule, en repos dans ma chambre, j'écrirais beaucoup, je ne sais quoi, mais j'écrirais. Je me sens la veine ouverte. »

« Je sens quelque chose en moi qui renaît, qui va jaillir de mon âme. »

« Le trop plein fait torrent parfois : il vaut mieux lui ouvrir passage. »

Ainsi les émotions et les souvenirs s'accumulent dans l'âme, comme les eaux qui s'amassent au fond d'un lac. Que le vent du printemps apporte la douceur de sa brise ou qu'un vent d'orage sème le murmure de son trouble, alors ce calme de l'onde et du cœur s'agite : tout s'émeut d'un long frisson et l'âme fait entendre son bruit de joie ou de plainte. C'est l'agitation de l'âme conquise, quand l'arrivée soudaine d'une émotion nouvelle réveille le sentiment endormi et groupe les idées, les désirs et les évocations qui le traduisent dans la lumière. Ainsi, "^dans Lamartine, le bruit d'un hêtre qui tremble amène l'apparition des ombres et fait lever l'enchantement du souvenir dans la méditation du soir. « De ce hêtre au feuillage sombre, — j'entends frissonner les rameaux ; — on dirait autour des tombeaux, — qu'on entend voltiger une ombre. »

b) Le génie est une libération enivrante.

Nous trouvons dans le Journal ce mot si

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tendre : « Je me livre de nouveau au charme de l'épanchement. » C'est proprement un charme. Il tient l'âme surprise par la grâce de ces aveux bienfaisants. Il la tient captive dans la volupté de ces tendresses qui s'abandonnent, et nous comprenons que la sœur heureuse d'être charmée ajoute : « La pensée de te faire plaisir vient me donner la plume et me dicte sans fin ». Cette spontanéité et cette abondance dévoilent des richesses intérieures qui ne demandent qu'à s'épanouir. Le génie entend un bruit d'ailes quand il assiste à ce départ de forces fraîches longtemps contenues et heureuses de se déployer.

c) Le génie est une purification.

La terre s'ouvre aux ferments généreux des sources. L'âme se dilate dans l'expansion des sentiments qui la soulèvent. Et tout ce courant d'émotions et de souvenirs qui envahit l'âme et l'empHt d'un doux murmure lui permet de se répandre avec la grâce de la fraîcheur. Dans ce dialogue avec le frère absent, dans cette élévation vers le frère mort, Eugénie éprouve, avec le sentiment si cruel de la séparation, une joie d'exaltation et une ivresse d'épanouissement. La douleur se purifie et s'élève dans le mouvement de ce souvenir qui monte comme un chant et se termine dans l'effusion de la prière.

« Rapprochons-nous, mon ami, rapprochonsnous de cœur et de pensée. Cette communication est bien douce, ces épanchements soulagent, purifient même l'âme, comme une eau courante emporte son limon. »

En décrivant ce qu'elle éprouve dans l'épanchement de son cœur purifié, elle commente, sans le savoir, la doctrine d'Aristote sur la purgation des passions et elle illustre ce jugement de Gœthe : « L'art est une délivrance ».

d) L'œuvre du génie s'accomplit comme la révélation d'un mystère.

Dans cette effusion d'âme qui ressemble au jaillissement d'une source et amène la joie de la délivrance et l'ivresse des purifications, la collaboration de l'esprit devient inutile. On dirait même qu'il assiste, comme un étranger, à ce merveilleux déploiement. Eugénie a noté cette attitude singulière de la pensée devant l'expansion de l'âme attendrie, « Ces lettres de tendresse sortent toutes faites du cœur. »

Nous allons comprendre la puissance d'organisation de l'âme ainsi ébranlée et la richesse de synthèse des sensibilités émues par l'abondance des sources. Eugénie ajoute en effet : « Je ne sais écrire que lorsque je ne sais ce que j'écrirai ». On n'a jamais traduit avec plus de

simplicité et de force les vraies conditions et l'efficacité de l'énergie créatrice. Le génie traduit la vie profonde, la vie amassée dans les profondeurs de l'âme, la vie entretenue dans le mystère des cryptes. Le génie est l'explosion de ces sentiments mystérieux. L'inspiration est l'effusion de cette richesse intérieure, à la fois cachée et surabondante ; et cette effusion est imprévue, puisqu'elle jaillit quand le cœur déborde. Voilà pourquoi l'esprit étonné devant ces apparitions soudaines constate l'inutilité de son intervention. « Je ne sais écrire que lorsque je ne sais ce que j'écrirai. » Cette spontanéité est à la fois surprenante et nécessaire. Car l'esprit analyse et coordonne lentement ses analyses laborieuses ; mais le cœur n'analyse jamais puisqu'il ignore, dans la vivacité de son vol, les détours subtils et les savantes adaptations. Le cœur écarte l'artifice qui est toujours un déguisement. Il dédaigne l'art qui est toujours un délicat mensonge. Ses émotions s'organisent avec la force des atomes qui s'attirent et composent l'éclat du cristal et l'harmonie de l'univers. Ses intuitions étincelantes illuminent la vie, comme les rayons du soleil font resplendir la forêt obscure. C'est pourquoi, dans l'œuvre des puissants, le cœur triomphe quand il obéit aux mouvements décisifs de son énergie infail-

lible : en lui, au secret des profondeurs, les sources de la vie et les sources de l'art se rejoignent et se mêlent au courant mystérieux de l'élan vital qui mène le monde.

On s'explique aisément le sentiment de joie qui anime l'esprit créateur et on accueille avec gratitude ce nouvel aveu d'Eugénie devant l'émoi de son ivresse : « Ma plume veut partir de joie comme une flèche ». Image directe et sûre et si exacte qu'elle cesse d'être un ornement ou une agréable comparaison. Cette image est la pensée même, sortant comme un cri d'âme et jaillissant comme un rayonnement de lumière. La plume part de joie, comme une flèche qui vole ; car l'âme qui déborde finit par éclater, et la confidence est l'éclatement d'un cœur comprimé qui s'abandonne à l'épanouissement. L'esprit assiste tout à coup à cette agitation de flamme et se hâte de saisir ces apparitions. Alors les mots accourent et volent, et la plume les accueille et les dépose sur la page qui semble palpiter dans cet embrassement de l'âme émue et du mot où cette émotion retentit.

Comprenons maintenant pourquoi nos pages les meilleures sont les plus spontanées, et ne soyons pas surpris si les trouvailles les plus heureuses sont d'involontaires eflFusions. Mais

n'oublions jamais que ces soudains triomphes sont la récompense d'une vie intérieure longuement déroulée dans le secret et dans la souffrance.

e) L'œuvre du génie est la collaboration de deux forces : le sentiment poétique et le sentiment religieux.

Ici l'aveu est particulièrement attachant, parce qu'il traduit un sentiment enivrant et souvent médité. « J'admire comme ces deux sources (la prière et la poésie) coulent ensemble en moi et en d'autres. »

L'effusion d'âme, semblable au jaillissement d'une source, détermine une force d'élan qui soulève la prière, et un sentiment de la beauté qui entraîne la poésie. Le sens du divin et le sens du poétique s'unissent et se fondent dans les âmes créatrices qui renouvellent la sensibilité humaine. Dans les démarches laborieuses de nos pensées ralenties par l'impuissance et par la fadeur, nous nous étonnons de cette ardeur des poètes et il nous arrive de nous méfier de leur puissance d'embellissement. Préoccupés de nous-mêmes, nous voulons ramener à notre mesure cette puissance et cette volonté. Mais le génie n'embellit jamais. Il n'ajoute pas à l'incomparable beauté des choses la parure factice des imaginations orgueilleuses. Il affirme

l'identité du réel et du beau parce qu'il la constate ; et il la constate parce que l'âme approfondissante dégage, à travers les mouvements essentiels de la nature et de la vie, la direction de la volonté divine. Le génie est ce besoin de dilatation qui, sur les deux ailes de la prière et de la poésie, amène le poète à la grandeur de l'état divin. Ainsi s'émeut le Centaure, le compagnon glorieux du grand frère. Quand il a gravi les sommets en écoutant le retentissement de ses pas dans le silence de la montagne, il voit un Dieu surgir devant lui ; alors, dans la solennité du crépuscule qui monte, il pénètre au cortège de Pan et des Muses et il mêle le chant de son âme au frémissement de l'arbre sacré et à l'harmonie des sphères. De même, lorsque Eugénie nous déclare avec l'enivrement d'un cœur inspiré : « Mon âme aujourd'hui abonde de prière et de poésie », elle nous laisse entendre que cette flamme brûlante au fond d'elle rayonne au souffle de Dieu et répand sur la nuture ces lueurs qui font resplendir les beautés cachées. Dans ces heures heureuses, où l'inspiration est l'éclat de sa vie intérieure, elle assiste, avec un étonnement charmé, à la fusion de la force poétique et du sentiment religieux.

Ces aveux décisifs permettent de comprendre

pourquoi, dans tous les temps et chez tous les peuples, le sentiment poétique a été lié au sentiment du divin, — l'inspiration des poètes à la confidence des Muses, — les créations du génie humain aux manifestations de la vie divine. « J'admire comme ces deux sources (la prière et la poésie) coulent ensemble en moi et en d'autres. ^

Ce courant génial se révèle d'abord dans le charme des eflPusions en vers, ensuite dans le mouvement d'ascension des méditations poétiques, enfin dans la cadence du style le plus soumis aux vibrations du cœur.

Eugénie de Guérin a laissé quelques poèmes. Il serait imprudent d'exagérer la valeur de ces œuvres qu'elle nous a mesurées. Ici, comme toujours, cette âme simple et noble a mis autant de soin à voiler sa force que nous en mettons à dissimuler nos faiblesses.

Signalons surtout le caractère lyrique de ces poèmes. Cette poésie est un épanchement. Elle traduit un cœur qui soufTre et qui exhale sa plainte. Car le rythme, qui offre aux agitations intérieures l'appui d'une armature et le charme d'un bercement, est la cadence naturelle de la douleur. De là cette action si profonde

du rythme sur le cœur de l'enfant, et le cœur spontané des simples, et le cœur agrandi des foules toujours ouvertes aux émotions fortes.

Dans les vers d'Eugénie, nous entendons la respiration d'une âme qui s'inquiète, le battement d'un cœur qui s'agite, le murmure d'élan d'une pensée en prière. Marceline Desbordes- Valmore ne montre pas plus de tendresse dans l'effusion mélancolique. Paul Verlaine ne révèle pas une sincérité plus meurtrie dans les aveux d'une sensibilité toute chargée d'alarmes.

Recueillons la souffrance d'Eugénie en écoutant cette âme qui sanglote et s'élève à Dieu :

Oh ! moi j'ai des pleurs à répandre, Oh I j'en ai pour l'éternité.

Passons en répandant les pleurs et la prière.

Sur mes deux mains ma tête tombe Et devant Dieu j'aime à pleurer.

Je retrouve partout ton image charmante !

Je voudrais que le ciel fût tout tendu de noir,

Et qu'un bois de cyprès vînt à couvrir la terre,

Que le jour ne fût plus qu'un soir !

Oh ! Qu'est-ce que la vie ? Exil, ennui, souflfrance, Un holocauste à l'espérance.

Tant que les ruisseaux couleront.

Tant que dans les cyprès funèbres Les vents d'automne gémiront, Tant que les cloches sonneront Le glas des morts dans les ténèbres.

Il est des yeux qui pleureront,

Zyromski. — Eugénie de Guérin. 12

Il est une douleur profonde, Des regrets, un deuil fraternel Qui dureront plus que le monde, Car je les prendrai dans le ciel.

A la pauvre âme qui trébuche Viens, ô mon Dieu, tendre la main !

Il est des esprits puissants Qui dirigent les planètes, Qui font voler les tempêtes Et s'allumer les volcans, Qui régnent sur l'air et l'onde.

Qui creusent le lit des mers.

Qui règlent le cours du monde Et prennent soin des déserts.

En Dieu seul est le lieu des âmes en souffrance.

Et devant Dieu, comme une amante,

L'âme exhale flamme et désirs.

Disant : « Que n'ai-je une aile d'ange

Pour voler sur tes pas, mon Dieu !

Que ne suis-je soleil, archange.

Un être d'amour ou de feu !

Une créature placée

Loin de ce monde ténébreux.

De cette région glacée

Que recouvrent de pâles cieux.

Et qui, sur quelque haute cime

Planant avec les aquilons.

Trouve en toi son aire sublime,

Ainsi que l'aigle sur les monts ! »

Dans d'autres poèmes d'Eugénie, on peut apprécier les qualités de fraîcheur qui donnent à son style le mouvement et l'éclat de la grâce et de la lumière. Mais les vers que nous venons

de citer permettent de surprendre la force d'élan qui ouvre les ailes de l'imagination, l'ardeur de la sensibilité qui répand la flamme sur la tige des mots, la souplesse du rytlime qui se façonne aux palpitations du cœur. Maurice qui avait senti, dans les poèmes de sa sœur, l'agitation de ce jaillissement, l'engageait à se fier davantage aux audaces de la puissance. Mais la sœur se réduit aux brèves animations de l'esquisse. Pourtant ces cris trop retenus et ces expansions trop peu déployées suffisent à confirmer en nous l'assurance de l'admiration.

Le courant génial se manifeste ensuite dans certaines méditations qui ont l'élan des strophes lyriques.

On trouve en effet dans le Journal ces épanchements de pensées qui ressemblent à des effusions d'âme. L'éclat de ces méditations trop brèves fait regretter la sobriété de cette âme discrète. On sent bien qu'elle se refuse au développement de ces sentences pressées, et qu'elle ne rassemble jamais, par le lien de la méthode, le fil de ces thèmes à la fois vagabonds et vite arrêtés.

Pourtant, malgré la brièveté des aveux, on

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saisit la puissance de cette richesse intérieure. Car ces rêveries sont des méditations lyriques. Dans les rêveries lyriques, la pensée est dirigée par un élan du cœur. La force de retentissement de la sensibilité entraîne la pensée et lui permet de franchir les espaces et de relier, par des bonds soudains, les plus diverses évocations. Alors s'opèrent, avec la grâce de l'imprévu, les rapprochements les plus saisissants. Dans l'immensité de l'étendue, l'âme bondit et monte et se déploie avec une aisance souveraine. Agilité merveilleuse d'une pensée qui se répand comme une lumière ! Témoignage précieux d'une sensibilité féconde en rayonnements, d'une imagination capable d'évoquer les richesses secrètes, et d'une pensée qui en réfléchit la profondeur !

Comprenons ce don d'approfondissement, cet éclat de retentissement et cette puissance d'évocation. Un Claude Bernard voit, dans l'observation d'un fait, l'inépuisable déroulement d'une loi. Un Leibniz écoutait, dans le son que fait entendre l'être le plus fragile, le chant de l'universelle harmonie. Eugénie de Guérin saisit, sous l'humilité de la mousse, le foisonnement d'une vie innombrable. « Que de trésors sous une mousse ! »

Cette pensée lyrique et cette sensibilité qui

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égale spontanément l'agilité de sa course à l'abondance des beautés mystérieuses ou éclatantes du monde frappaient d'étonnement ceux qui étaient capables de suivre la vivacité de cette vie intérieure. Nous lisons dans le Journal un aveu d'un grand prix, qui signale cette qualité d'âme : « Louise de Baynes me dit qu'où les autres ne voient rien, je trouve beaucoup à dire. « Tenez, me disait-elle, vous diriez cent choses « sur cela. » C'était un loquet de porte qu'elle tirait en s'en allant. Assurément on aurait de quoi dire et penser sur ce morceau de fer que tant de mains ont touché, qui s'est levé sous tant d'émotions diverses, sous tant de regards, sous tant d'hommes, de jours, d'années. Oh ! l'histoire d'un loquet serait longue ». Pour cette âme de poète qui se répandait sur le Temps et l'Espace avec la rapidité du son et le mouvement de la flamme, l'histoire d'un loquet dans le silence de la vieille demeure et d'une mousse dans l'ombre de la forêt éveillait un long bruit d'émotions déroulées devant les changements de la vie humaine et les splendeurs secrètes de la vie de la nature.

Signalons quelques-unes de ces méditations qui ouvrent, malgré la petitesse du cadre, l'ampleur de larges perspectives, et résument, en des raccourcis puissants, de longues séries

de sentiments et d'idées. « En lisant un livre de géologie, j'ai rencontré un éléphant fossile découvert dans la Laponie, et une pirogue déterrée dans l'île des Cygnes, en creusant les fondations du pont des Invalides. Me voilà sur l'éléphant, me voilà dans la pirogue, faisant le tour des mers du Nord et de l'île des Cygnes, voyant ces lieux du temps de ces choses : la Laponie chaude, verdoyante et peuplée, non de nains, mais d'hommes beaux et grands, de femmes s'en allant en promenade sur un éléphant, dans ces forêts, sous ces monts pétrifiés aujourd'hui ; et l'île des Cygnes, blanche de fleurs et de leur duvet, oh ! que je la trouve belle ! Et ses habitants, qui sont-ils ? Que font-ils dans ce coin du globe ? Descendants comme nous de l'exilé d'Éden, connaissent-ils sa naissance, sa vie, sa chute, sa lamentable et merveilleuse histoire ; cette Eve pour laquelle il a perdu le ciel, tant de malheur et de bonheur ensemble, tant d'espérances dans la foi, tant de larmes sur leurs enfants, tant et tant de choses que nous savons, que savait peut-être avant nous ce peuple dont il ne reste qu'une planche ? Naufrages de l'humanité que Dieu seul connaît, dont il a caché les débris dans les profondeurs de la terre, comme pour les dérober à notre curiosité ! S'il en laisse voir quelque chose, c'est

pour nous apprendre que ce globe est un abîme de malheur, et que ce qu'on gagne à remuer ses entrailles, c'est de découvrir des inscriptions funéraires, des cimetières. La mort est au fond de tout, et on creuse toujours comme qui cherche l'immortalité. » Page émouvante, où la sensibilité d'un poète qui franchit le Temps et l'Espace répand sur l'univers une pensée de philosophe, dans la fusion des images et des méditations.

« Il y aurait de quoi passer la nuit à décrire ce qui se voit, s'entend dans ma délicieuse chambrette, ce qui vient m'y visiter, de petits insectes, noirs comme la nuit, de petits papillons, mouchetés, tailladés, volant comme des fous autour de ma lampe. En voilà un qui brûle, en voilà un qui part, en voilà un qui vient, qui revient, et sur la table quelque chose comme un grain de poussière qui marche. Que d'habitants dans ce peu d'espace ! un mot, un regard à chacun, une question sur leur famille, leur vie, leur contrée, nous mènerait à l'infini : il vaut mieux faire ma prière ici devant ma fenêtre, devant l'infini du ciel. » Toujours cette effusion d'âme, ce vif et cet enflammé d'une sensibilité de poète qui enveloppe soudain le fini dans l'infini, envahit le temps qui passe et s'ouvre à la région sans fin de l'Éternité !

« La belle vision, l'admirable figure de Christ que j'aperçois sur la tapisserie vis-à-vis de mon lit ! C'est fait pour l'œil d'un peintre. Jamais je n'ai vu tête plus sublime, plus divinement douloureuse avec les traits qu'on donne au Sauveur. J'en suis frappée, et j'admire ce que fait ma chandelle derrière une anse de pot à l'eau dont l'ombre encadre trois fleurs sur la tapisserie qui font ce tableau. Ainsi les plus petites choses font les grandes. Des enfants découvrirent les lunettes d'approche, un verre par hasard rapprocha les astres, une mauvaise lumière et un peu d'ombre sur un papier me font un tableau de Rubens ou de Raphaël. Le beau n'est pas ce qu'on cherche, mais ce qu'on rencontre. » Cette vie intérieure, frémissante et créatrice, se déploie avec une aisance royale dans les régions de l'art et de la pensée pour révéler dans ces soudaines découvertes la puissance de l'âme. La confidence du Journal explique les illuminations des artistes ; et cet esprit de lumière, qui voit la beauté dans les incertitudes des ombres et les formes mêlées par le hasard, justifie les aveux des maîtres les plus grands. La beauté est semée sur le monde : il s'agit de la rencontrer. Ici la solitaire du Cayla sent et pense :omme Léonard de Vinci.

Eugénie nous explique le miracle de ces

rapprochements, la facilité de ces bondissements, et le murmure profond de ces harmonies soudaines : « Les courants de l'âme sont longs. » — « Les enchaînements se font si bien de chose à autre, qu'on noue le monde par un cheveu quelquefois. Ainsi avons-nous tiré le passé de l'éternité où il est tombé, pour le revoir entre nous... » — « Il n'y a pas de temps et d'espace pour l'âme. » Mais ces remarques sont trop générales et nous désirons des aveux plus expressifs qui apportent les raisons de cette ardeur d'épanouissement. Un jour, dans le touchant émoi des confidences, elle déclare qu'elle sent en elle une inépuisable tendresse d'imagination et de sympathie. Elle éprouve cette noblesse d'inquiétude qui anime le cœur des poètes. Des liens imperceptibles, bienfaisants ou douloureux, rattachent sa pensée à l'âme des choses. Son goût de la simplicité lui défend de signaler sa grandeur, mais sa sincérité l'entraîne à des remarques inévitables. Ne pouvant s'empêcher de traduire ce qu'elle éprouve, elle nous révèle au fond d'elle un murmure de résonances, un bruit de sources toujours jaillissantes, une agitation sacrée qui l'entraînerait sans doute à de brillantes manifestations, si elle ne contenait cette ardeur qui lui semble indiscrète et ces mouvements qui étonnent sa modestie. « Je suis...

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en rapport avec la terre, avec l'air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant de choses visibles et invisibles que je n'aurais jamais fini si je me mettais à me décrire. » Dans cet aveu qui échappe à la discrétion de cette âme virginale, j'admire la belle audace de la candeur, et je retiens ce mouvement invincible du génie qui sent sa puissance.

Donc ne soyons pas surpris s'il lui arrive de constater l'amitié fraternelle qui la rattache aux âmes les plus lyriques. « Tous les soirs, je lis quelque Harmonie de Lamartine. Cette étude me charme et fait jaillir je ne sais quoi de mon âme qui me transporte loin du livre qui tombe, loin de ceux qui parlent auprès de moi : je me trouve où sont ces esprits qui balancent les ailes sur nos têtes et qui vivent de feu comme nous vivons d'air... » Cet essor de son âme lyrique lui permet de revivre le plus glorieux songe du poète, et elle chante la joie de son enchantement dans ces départs soudains vers les régions célestes parmi les esprits de feu.

On voit qu'elle n'a pas toujours contenu, dans le silence de l'ombre, cette puissance secrète dont elle sentait les émanations, et que nos remarques sur les manifestations de cette pensée géniale se relient à notre analyse de cette âme si nuancée et surprenante. Donc répé-

tons, avec une croissante assurance, que cette modestie recouvrait, sous une énergie prête à éclater, une source de pathétique qui s'agitait dans le mystère. « Il est dimanche : je suis seule dans mon désert. Le tonnerre gronde et j'écris, sublime accompagnement d'une pensée solitaire. Quelle impulsion ardente et élevée ! Comme on monterait, brûlerait, volerait, éclaterait en ces moments électriques ! »

Le courant génial se révèle enfin par la spontanéité de l'élan verbal.

Parmi les grands écrivains, on distingue avec raison les artistes et les spontanés. Les grands artistes sont ceux dont la perfection est le triomphe de l'art. En combinant avec une maîtrise souveraine les ressources expressives des mots, ils opèrent la fusion merveilleuse de l'art et du naturel. En groupant dans le plus savant dosage les richesses plastiques de l'image et les valeurs morales de l'idée, ils composent le plus délicat mélange où le goût savoure la joie de l'œuvre accomplie.

Mais les grands écrivains sont ceux qui trouvent, dans une agitation soudaine, les mots et les tours et les rythmes secrets où l'invisible vie intérieure

se manifeste dans la lumière. Alors le style a la grâce de l'abandon et le charme de l'épanouissement, parce que l'âme semble chanter.

Eugénie de Guérin est un grand écrivain, parce que son Journal et sa Correspondance sont tout éclatants de ces heureuses trouvailles.

Une phrase manifeste la force du courant génial tantôt par le relief des valeurs plastiques, tantôt par la profondeur des harmonies musicales. Une phrase de grand écrivain peut surgir devant nous comme un monument d'architecture ou s'insinuer au fond de nous comme un chant retentissant. Puissance incomparable du verbe qui dispose de toutes les beautés de la forme et de toutes les sonorités de l'écho !

Dans le Journal, nous admirons souvent le génie du verbe dans la fraîcheur des évocations plastiques. Un grand peintre discerne et exprime la beauté du monde dans les lieux et dans les moments où cette beauté déploie sa magnificence. Il y a toujours un moment où les choses, par l'heureuse complicité de la lumière et des formes, s'ordonnent en un beau tableau. Il y a toujours un lieu d'où les choses se déroulent dans la gloire et la paix de leur plus grande harmonie. Le peintre est capable de choisir ce lieu si mobile et de saisir ce moment si fugitif. Puvis de Chavannes disait que les maîtres savent

trouver « l'aspect éminent d'un paysage ».

Eugénie de Guérin est un grand peintre, parce qu'elle surprend, avec la spontanéité de son intuition infaillible, ces heures profondes où la nature déroule ses créations les meilleures. Alors elle écrit dans un mouvement d'allégresse, et sa phiase jaillit et brille comme un reflet de soleil sur l'eau claire de son ruisseau.

« Tout est vert, frais, doré de soleil. »

« C'est un charme d'errer en plein air, d'errer comme les perdrix. »

« La vie de l'oiseau, cette jolie petite vie d'indépendance, de chants, tout aérienne... »

« Si quelque chose est doux, suave, inexprimable en calme et en beauté, c'est bien certainement nos belles nuits, celle que je viens de voir de ma fenêtre, qui se fait sous la pleine lune, dans la transparence d'un air embaumé, où tout se dessine comme sous un globe de cristal. »

Le Journal est semé de peintures charmantes qui ont la grâce et la fraîcheur de l'aquarelle. Mais, si aisées et brillantes que paraissent ses qualités plastiques, Eugénie semble plus admirable par l'harmonie de ses phrases musicales.

Le mouvement le plus naturel de sa phrase

devait être le mouvement lyrique. En effet le peintre se détache de lui-même. Il se soumet à l'objet qu'il contemple et il s'oublie dans l'intensité de cette contemplation. Il mesure les éléments de grâce et de force qu'il associe dans l'harmonie. Il groupe et il ordonne ces apparences mouvantes. Il compose une œuvre d'art. Mais Eugénie n'écrit pas pour peindre la beauté du monde et révéler ses dons d'écrivain. Elle médite devant l'image du frère absent, et elle se lamente devant l'ombre du frère mort. Son Journal est une confidence, et, dans cette confidence qui est l'effusion de sa tendresse, elle répand les joies de ses heures heureuses, les désirs de son âme inquiète, les angoisses de son cœur déchiré. C'est pourquoi le style révélera surtout les qualités du chant.

Sa phrase est essentiellement lyrique, parce qu'elle se modèle sur le rythme de la joie et de la douleur. La joie et la douleur sont des émotions vives qui demandent à être traduites avec la vivacité de l'élan et la promptitude de l'agitation. C'est pourquoi une âme joyeuse manifeste sa joie dans le cri jaillissant, et une âme meurtrie traduit sa plainte dans le soudain murmure du soupir ou du sanglot.

On s'explique donc la vivacité du style d'Eugénie : — un style direct que le souci littéraire

ne surmène jamais, — un style dépouillé de tous les mots inutiles et dégagé d'incidences, — un style bruissant de mouvements vifs, — un style qui se façonne aux mouvements d'un cœur agité. Avec une aisance triomphante, elle écarte les élégances vaines et les tours concertés et ces expressions rondes et molles qui allongent sans éclaircir. Même elle ne recule pas devant les ellipses, les abréviations, les anacoluthes. Cette âme étincelante se hâte de traduire ses sentiments pour les saisir dans leur fraîcheur Une langue trop travaillée pèserait sur ces émotions ardentes et agiles. Les beautés de son style nous charment, mais elle ne les cherche jamais, car elle les rencontre dans un élan d'âme.

A cette vivacité dans le jeu du mouvement verbal s'associent, par un privilège singulieif la puissance et la profondeur. Ces tableaux sont brefs, et on ne regrette pas cette brièveté. Ces effusions sont promptes, et elles sont décisives. Ces beautés ne sont pas organisées, et elles paraissent surprenantes.

L'écrivain, en effet, a su rendre cette brièveté évocatrice et cette effusion retentissante. Comment? Par la force expressive des sons. Le style d'Eugénie a une valeur musicale incomparable. Ce cœur qui bat devant nous, cette âme qui chante sa joie ou sa plainte, utilise, avec la sûreté

de l'instinct, les valeurs des sonorités éclatantes et sourdes. Seul le son peut exprimer la profondeur d'un sentiment, parce qu'il suggère la vie infinie du cœur dans l'infinie résonance de la mélodie. Sortilège merveilleux du son ! Puissance évocatrice des mots qui chantent ! Vous éveillez au fond de nos cœurs, dans le murmure allongé de l'écho, tout le poème de nos mélancolies et de nos allégresses !

La Correspondance et le Journal sont traversés de ces mélodies brèves où retentit la vie profonde d'un cœur passionné. C'est pourquoi pour définir ce style et pour adapter la valeur des mots toujours faibles à la force de ce langage si simple et si émouvant, ayons recours aux images musicales : un souffle du vent sur la clarté de son ruisseau, — un murmure de brise sur ses peupliers qui frissonnent, — un chant d'oiseau sur la fraîcheur de sa prairie, — un soupir de plainte dans le soulèvement de l'orage sur sa forêt de chênes.

Écoutons quelques-unes de ces confidences enivrantes ou mélancoliques. Voici le chant de l'âme qui dit son enchantement : les mots se meuvent et bondissent comme des sons qui s'égrènent dans le mouvement de la joie.

« Des hirondelles qui passent ! Je les aime, ces annonceuses du printemps, ces oiseaux

que suivent doux soleil, chants, parfums et verdure. Je ne sais quoi pend à leurs ailes qui me fait un charme à les regarder voler. » Comme un son qui monte, l'âme d'Eugénie vole et plane et chante parmi les oiseaux qui annoncent le printemps. Quel commentaire du mot de Platon : l'âçne que guide l'Amour a des ailes !

« Nous menons une vie d'oiseau en plein air sous les ombres. C'est un charme. » Pourquoi ce pluriel « les ombres », que Maurice de Guérin a rendu si émouvant, évoque-t-il le chant le plus profond de l'âme heureuse .-'

« Ce soir je me suis bien trouvée d'un repos sur la paille, au vent frais, à regarder les batteurs de blé, joyeuses gens qui toujours chantent. C'était joli de voir tomber les fléaux en cadence, et les épis qui dansent, des femmes, des enfants séparant la paille en monceaux, et le van qui tourne et vanne le grain qui se trie et tombe pur comme le froment de Dieu. » Quelle grâce dans ces tableaux si animés qui se dessinent successivement en traits brefs et décisifs ! IVIais quel charme dans cette musique des mots et dans cette chanson de l'âme d'Eugénie qui accompagne et enveloppe le chant des batteurs, la cadence des fléaux, le sifflement des épis et le murmure ardent du van qui tourne et fait tomber le grain !

Zyromski. — Eugénie de Guèriv. 13

« Une lettre de mon amie : rien que cœur, esprit, charme d'un bout à l'autre, façon de dire qui ne se dit nulle part que dans ces rochers de Rayssac. La solitude fait cela : il y vient des idées qui ne ressemblent à rien du monde, inconnues, jolies comme des fleurs ou des mousses. » On entend cette voix de jeune fille qui anime les rochers de Rayssac et fait lever les charmes de la solitude dans les appels de la tendresse.

« Vos dons littéraires seront pour moi comme ces fruits merveilleux d'une île lointaine qu'un prince envoyait dans une boîte d'or à ses amis et qui s'y conservent toujours. « Les poèmes d'Henri de la Morvonnais apportent à Eugénie le parfum de cette Bretagne lointaine que le grand frère avait tant aimée. Alors l'âme de la sœur soupire cette phrase si mélodieuse, car l'âme chante quand elle se déploie dans l'harmonie d'un grand souvenir.

Voici maintenant la mélopée plaintive des heures mélancoliques :

« Le temps qui passe à vol d'oiseau nous emporte à son aile. »

« Toujours quelque charme manque à nos charmes. »

« Et le ciel si beau, et les cigales, le bruit des champs, la cadence des fléaux sur l'aire, tout cela qui te charmerait me désole. »

« Le Cayla, le grand désert vide... On y passe des jours à ne voir que des moutons, à n'entendre que des oiseaux. Solitude qui n'est pas sans charme pour l'âme non liée au monde, désabusée du monde. »

« Tout nous est fer et feu , nous déchire ou nous brûle. ))

« Hélas ! hélas ! la vie s'avance comme l'eau, comme ce ruisseau que j 'entends couler sous ma fenêtre, qui s'élargit à mesure que ses bords tombent. Que de bords tombés dans mes jours étendus ! »

« Voir s'abîmer ce qu'on aime et rester debout est effroyablement douloureux : c'est comme un naufragé resté seul sur la mer. »

« La terre est partout souillée : partout le mal se trouve, et séduit et entraîne. »

« Tout meurt, je meurs à tout, je meurs d'une lente agonie morale. »

« Mon Dieu ! ôtez-moi la plainte, soutenezmoi dans le silence et la résignation au pied de la Croix, avec Marie et les femmes qui vous aimèrent. »

La qualité des mots et la résonance des sons qui se mêlent et se prolongent donnent à la plainte de l'âme une singulière énergie de retentissement.

Voici enfin le duo de la mélancolie et de

l'allégresse, de la vie et de la mort. Eugénie aime ces nuances vives et distinctes, ces notations brèves et contrastées, où se traduit le drame de l'existence qui a si profondément retenti dans son cœur. Son style n'est jamais plus vif et chantant que dans l'expression de ces émotions qui s'opposent, de même qu'une plainte est d'autant plus profonde qu'elle traduit des discordances plus douloureuses : « Notre ciel d'aujourd'hui est pâle et languissant, comme un beau visage après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ce mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s'ouvrent sur des fleurs tombées, d'oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet air d'orage et cet air de mai font quelque chose de chiffonné, de triste, de riant que j'aime, »

Ce contraste est rendu plus émouvant dans le chant de la cloche, qui résonne dans l'alternance des joies et des douleurs humaines. Ici la phrase semble dérouler sur le clavier des sons toutes les allégresses et les mélancolies de la vie. Dans toute la littérature française, de Montaigne à Chateaubriand, on n'entend pas souvent des mélodies aussi mélodieuses. « C'est une jolie chose qu'une cloche entourée de cierges, habillée de blanc, comme un enfant u on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on Tinter-

roge, et elle répond, par un petit tintement, qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore ? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance, pour la mort, pour la prière, pour le sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin, j'annoncerai l'aurore ; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai V Angélus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes saintes prononceront le nom de Jésus, de Marie ou de quelque saint bien-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour. »

C'est ainsi que, chez les écrivains qui ont reçu le don de l'expression et du charme, une musique profonde se dégage des mots assemblés, — s'enroule comme une mélodie d'orchestre autour de la pensée qui monte, — et ajoute à sa force une force nouvelle d'aspiration et d 'épanouissement .

Nous avons suivi dans le Journal et la Correspondance le mouvement et le murmure du courant génial, et nous avons constaté dans les effusions de la poésie, de la pensée et du don verbal les manifestations de l'énergie créatrice.

De cette force intérieure, qui devient pressante aux heures d'inspiration, Eugénie a eu le sentiment clair et la joie assurée. Elle a entendu le soudain jaillissement des ondes intérieures. Mais ce bruit d'invention n'altère pas la décision de sa modestie. Ces appels qui révèlent la présence d'un Dieu ne la disposent pas au fracas de la vanité romantique. Elle reste ingénue parce qu'elle s'en étonne avec la candeur de la simplicité. Donc elle ne monte pas sur le trépied de la Sibylle et elle n'étale pas le délire effréné et un peu puéril du génie qui proclame sa puissance. Elle dit simplement ce qu'elle éprouve et ce qu'elle entend : une illumination intérieure, émouvante et brève, — un doux murmure de source qui chante, — un bruit de paroles lumineuses comme une invocation divine. Si l'on veut connaître ce que le génie a d'involontaire et de triomphant dans le naturel déployé, on pourra le saisir en écoutant les aveux de cette jeune fille qui garde sa grâce d'enfant dans l'apparition de la force ailée, c'est-à-dire de la grandeur.

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