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CHAPITRE PREMIER

Zyromski — Eugénie de Giihiu.

Eugénie de Guérin — née en 1805 au château du Cayla, près d'Albi, et morte en 1848 — mérite, par la qualité de son âme et la richesse de vibration de son cœur douloureux, d'être étudiée avec la minutie et l'ardeur que commande l'œuvre des Maîtres.

Son Journal et sa Correspondance vont déployer devant nous, avec le charme des effusions confidentielles, une vie morale d'une fraîcheur et d'une intensité surprenantes.

Pour expliquer cette noblesse et comprendre ces miracles, il faut connaître les sources qui alimentent ces énergies intérieures. Car les sources sont les puissances de vie qui émanent des régions profondes : là elles coulent dans le mystère et accomplissent un travail secret, mais elles se déclarent dans la manifestation répétée de certains faits primordiaux.

Comme l'herbe de la prairie et les arbres de la montagne montrent, aux rayons du soleil,

la fécondité des germes souterrains et des ondes mystérieuses, ainsi ces faits essentiels signalent, dans l'éclat de la vie, les forces centrales et créatrices. On peut donc les nommer les faits révélateurs de sources.

Les autres faits sont négligeables, comme le bavardage de la curiosité inutile. Désencombrons notre mémoire de l'amas des notations superflues. Le savoir qui ne se construit pas en pensées est fastidieux et stérile. En s 'attachant au contraire à ces faits révélateurs qui recouvrent un secret de la vie, l'esprit trouve les motifs d'une méditation efficace, puisqu'il assiste à l'ordre grandissant des richesses cachées, à l'architecture d'une belle vie, à l'éclosion d'une âme qui va s'épanouir dans l'harmonie et dans la grandeur.

La beauté morale d'Eugénie de Guérin sera expliquée par la mise en lumière de ces forces génératrices : sa puissance infinie de souffrir, son besoin inépuisable d'aimer, la vivacité poétique de son admiration de la nature, l'effusion mystique de son sentiment du divin, le jaillissement du courant génial. Ainsi se forme peu à peu le lieu des ardeurs secrètes, la région sacrée des sources, l'asile où brûlent les plus hauts désirs, le paysage intérieur dont les plans sont tour à tour mystérieux et illuminés ; car

l'âme trouve d'abord, dans la paix du silence et la solennité de l'ombre, le recueillement qui protège l'organisation de la force, et elle répand ensuite, aux heures claires où les sources chantent, les énergies de l'épanouissement et les dons du génie créateur.

La puissance infinie de souffrir révèle une sensibilité d'une tendresse profonde.

Les âmes les plus hautes semblent vouées au chagrin. Autour d'elles et en elles, tout les dispose à la souffrance, et le malheur survient, comme un compagnon inévitable. Dans ce groupe pathétique, Eugénie apparaît avec un mélange singulier de simplicité et de grandeur.

Quand on considère sa vie traversée de joies si brèves et soumise à une si longue infortune, on est frappé d'abord par cette capacité de souffrance manifestée par la dignité de la plainte et la beauté de la résignation. Et devant nous surgit une âme mélancolique et noble, qui subit sans cesse les assauts de la déception et maintient, malgré les larmes secrètes, la force invincible de la douceur.

Cette alliance du malheur et de la sérénité, de la souffrance et de l'espérance, de la défaite

apparente et de la réelle grandeur, voilà le fait primordial qui permet de grouper les événements importants de sa vie en définissant sa qualité d'âme.

Cette âme si tendre n'a pas joui longtemps des tendresses d'une mère. A douze ans, dès l'âge où l'on est capable de mesurer les ravages de la mort, Eugénie perdit celle qui avait bercé son enfance. Donc elle grandit, avec ce regard anxieux de l'orpheline qui s'étonne, dans la tristesse de la maison en deuil, parmi les souvenirs toujours renaissants qui font la douleur inconsolée.

Or cette enfant délicate et enveloppée de chagrin appartenait à une famille d'aristocrates ruinés. Elle connut vite les combats silencieux du calme et de la gêne, — de cette gêne qui doit sourire et faire les gestes de l'abondance. Cette contrainte et ce repliement, que la douceur maternelle ne consola pas, ont assombri l'enfance de l'orpheline. Car il fallut vivre dans l'ombre et demeurer dans la solitude : la solitude est le suprême rempart de la dignité qui n'abdique pas. Rarement le Cayla était la maison parée de bonheur pour l'affection heureuse. Le plus souvent le château lointain ressemblait à ces demeures farouches et un peu consternées sur qui plane le souvenir des anciennes

magnificences. Certes Eugénie ne se plaint jamais : elle est trop simple pour réveiller l'écho des jouissances mondaines, et trop fière pour aspirer aux apparences de la vanité victorieuse. Pourtant l'inévitable sentiment du déclin, qui apporte sa quotidienne meurtrissure, imprime à la jeunesse de cette enfant une mélancolie émouvante.

Cette mélancolie, que son courage aurait dominée, était renouvelée sans cesse par une douleur intolérable. Car le souci permanent des exigences matérielles nécessita ce malheur : l'éloignement de Maurice vers les cités redoutables où la misère est vaincue dans la lutte des ambitions. Pour cette âme forte et haute, la gêne était supportable et se faisait même ingénieuse pour multipUer les dons délicatement répandus ; mais le départ du frère vers le tumulte et vers la bataille apportait l'insoutenable chagrin. Toujours la pensée obsédante de l'enfant menacé répandra autour d'elle l'agitation et l'effroi des fantômes.

Au fond de son vallon, que ne réjouit plus l'écho de la joie fraternelle, la jeune fille en deuil a connu les formes les plus tragiques de l'infortune : le silence que laisse la mort, ce silence des voix qui furent les plus chères, — la mélancolie prolongée des destinées qui s'éteignent, — le

déchirement des nécessaires séparations. L'image obstinée de la Mort se déploie sur la vie monotone et la solitude désespérée de la demeure lointaine.

Toujours, jusqu'à la fin, les joies brèves de sa vie furent traversées par de longs chagrins. Elle crut quelque temps que Maurice, dérobé à la maladie et à l'incertitude, trouverait dans la paix du mariage la douceur des épanouissements. Un cahier du Journal, longtemps inédit et publié récemment par M. de Colleville, nous apprenait que son espoir fut déçu et que Maurice ne fut pas heureux. Donc, quand le frère mourut après avoir fait briller, avec le tragique de l'éphémère, tant de grandeur et tant d'infortune, la sœur demeura sous l'obsession permanente de cette âme si grande et si triste ; et, de plus en plus soHtaire, elle médita sa prière et son imploration devant l'image toujours caressée. Pourtant, avec les suprêmes ardeurs de l'affection qui veut retenir son objet, elle s'attacha à la magie du souvenir. Dans le cœur de ceux qui survivaient, elle voulut retrouver un peu de l'âme défunte. Avec l'effusion de la confiance, elle se porta vers Barbey d'Aurevilly que Maurice avait tant aimé. Elle pensa que l'amitié de l'ami prolongerait les joies de l'affection fraternelle. Duperie émouvante, comme

l'a montré M. Seillière, et vite arrêtée! Car son âme si simple ne pouvait pas être comprise par cet esprit brillant et léger qui dirigeait mal une âme flottante. Ce conflit de la naïveté et de la complication, de la loyauté qui se donne et de la subtilité qui se prête et se dérobe lui apporta une dernière souffrance que sa sublime candeur avait encore écartée : l'agonie lente de la confiance dans les chocs répétés de la désillusion.

Alors, vaincue et désemparée, elle reprit son dialogue avec le Mort, et elle accueillit avec une simplicité indomptable toutes les tristesses et toutes les grandeurs de la Solitude. Son cœur se resserra, mais sa pensée capable de puissance se dilata dans la méditation et dans la prière ; et son âme, qui domina l'amertume, acheva de s'épanouir sous l'action bienfaisante de la douleur purificatrice.

Car, devant la tristesse de son destin et les déceptions des hommes, Eugénie apportait une sensibilité généreuse et toujours ouverte aux retentissements du malheur. Sa tendresse infinie se montrait ingénieuse en délicatesses. D'ordinaire la pitié humaine, dans sa bonté médiocre, se répand en des gestes faciles et s 'abandonne volontiers à la commisération pour écarter le visage désobligeant de la plainte. Indulgence rapide et sympathie passagère et

bientôt épuisée ! Mais dans l'âme d'Eugénie et de ceux qui offrent au monde une sensibilité secrète et retentissante, les souffrances de l'humanité et de la nature soulèvent une infinie résonance d'endolorissement et de meurtrissure. Ces sensibilités, qui semblent mesurées et qui connaissent tous les tumultes, ont des expansions soudaines vers la miséricorde qui amplifient avec une générosité triomphale le royaume de la tendresse, de même que le génie a de merveilleux bondissements vers la beauté qui élève les images de la nature et les pare de magnificence. Donc la vie d'un village perdu dans la montagne déploiera, dans le cœur de cette solitaire, toutes les amertumes des misères humaines, et le déroulement d'une existence monotone fera lever devant nous toutes les formes du pathétique. Cet épanouissement de la bonté créatrice est un privilège souverain et redoutable : souverain parce qu'il manifeste la présence d'un Dieu ; — redoutable parce qu'il s'achète par de grandes souffrances. Tout se paye, même la noblesse morale.

Ainsi, après avoir observé l'acharnement du malheur sur une âme compatissante, nous aurons à contempler les effets du malheur sur cette âme capable de le dominer. Le chagrin apporte sa blessure : mais il tombe sur un cœur qui

connaît la puissance de la résignation. La souffrance pénètre, subtile et lourde, sur ce cœur dévasté, mais ce cœur se redresse parce qu'il aspire à la force. Et la force se mesure, non seulement au courage de l'acceptation, mais à cette ferveur aux ailes de feu qui entraîne aux sommets de la joie dans un élan de victoire.

Devant les coups répétés de la douleur, Eugénie trouvera en elle des énergies quelquefois étonnées et toujours intactes : son ardeur d'idéalisme, sa volonté d'espérance, sa puissance de rayonnement. Elle souffre sans cesse et semble souvent abattue, mais toujours elle s'arrache à la fatigue pour faire monter sa souffrance vers le réconfort de la sérénité. Sa vie morale sera le conflit permanent de son infortune et de sa noblesse d'âme, et le Journal traduira le duo de ces voix qui chantent au fond d'elle : la voix du malheur qui l'accable et la voix de l'énergie qui entonne dans la détresse le chant de la délivrance.

Cette puissance de souffrir est la source intarissable où s'alimenta la vie morale d'Eugénie de Guérin.

Or cette puissance de souffrir, qui la désigne à l'infortune et à la grandeur, était liée au be-

soin d'aimer qui va répandre sur cette âme profonde la beauté du sacrifice quotidien.

Ce besoin d'aimer, qui multiplie ses formes pour s'adapter à toutes les souffrances, se révélera dans la Correspondance ^ où le cœur d'Eugénie se donne avec une grâce incomparable et compose, sans le savoir, le chef-d'œuvre de l'amitié.

Mais il éclatera surtout dans le Journal où la tendresse de la sœur inquiète s'élance vers la tristesse du frère absent, — où l'âme de la sœur meurtrie exhale ses gémissements et ses prières devant l'ombre du frère défunt.

Le Journal, c'est le « reliquaire » d'où monte et brille vers la miséricorde de Dieu l'ardeur toujours brûlante de cette tendresse fraternelle. C'est pourquoi, avant d'étudier ce livre où cette âme se lamente, il conviendra de dresser l'image de celui qui l'a inspiré.

Après la puissance inspiratrice de la souffrance et de l'amour fraternel, il faut signaler l'amitié passionnée d'Eugénie pour sa terre natale, où Maurice déploya son délire, — où la joie de Maurice enfant se mêla aux joies de la sœur aimante et ravie, — où l'image de Maurice perdu tourmenta le repos de la sœur

inconsolée. C'est pourquoi, dans les confidences du Journal^ ce paysage sourit et pleure comme un compagnon qui accueille le bonheur et la plainte d'une solitude enivrée ou mélancolique.

Eugénie ne peut pas être détachée de son vallon, de ses bois et de ses prairies. Elle comprend le silence de sa forêt et elle entend le murmure de ses fontaines. Le Journal, c'est le paysage natal qui a trouvé son interprète et qui raconte l'anxiété de ses hivers, l'éclat de ses printemps et le trouble de ses automnes. Car le paysage est un poème qui se déroule dans l'allégresse ou dans l'amertume, avec les mouvements gracieux ou lugubres de la vie et de la mort. Les personnages de ce poème sont le soleil et les étoiles, les bois dépouillés et les frondaisons magnifiques, l'ombre farouche et la lumière heureuse, la prairie qui écoute le chant de l'oiseau et la fontaine qui prolonge le chant de la source. Tous ces compagnons de sa vie solitaire revivent dans le Journal avec leurs harmonies et leurs menaces. Parmi ces forces naturelles, attirantes ou redoutables, elle surgit devant nous, comme une fleur vivante caressée par le soleil ou accablée sous l'orage. Elle leur parle et elle les remercie. Elle se pare de leur éclat ou elle s'enveloppe de leur tristesse. C'est

pourquoi la vie d'Eugénie ne doit pas être séparée de la vie de son Cayla.

La vie de la nature paraît muette et inabordable aux esprits rudes et aux sensibilités mortes. Mais qu'une âme de poète s'y déploie, et ce paysage s'agite et chante. Le Journal d'Eugénie sera la voix chantante de son vallon.

Un autre fait, plus révélateur des sources profondes, est le sens du divin qui donne à cette vie monotone une fraîcheur toujours renouvelée et une puissance de rebondissement incomparable.

Eugénie vit en union avec Dieu. L'amour de Dieu la soulève vers la pureté et vers la lumière. La présence de Dieu féconde sa solitude et l'anime sans cesse de manifestations émouvantes. Dans le calme de ce désert que menace la tristesse, Dieu est invoqué et Dieu apparaît soudain dans la beauté des émotions qu'amène sa présence. Alors tout s'élève dans cette âme apaisée, parce que tout s'enveloppe de beauté religieuse et de force divine.

Quand le soleil répand ses rayons sur la nature assombrie par l'orage, il apporte la paix de la clarté et la parure de la magnificence. Ainsi sur

la vie du lointain vallon qui semble souvent morose et ensevelissante, la vision de Dieu jette l'éclat de ses irradiations divines. Certes les amertumes ne sont pas toujours écartées. Souvent elles plient cette âme si tendre et vite ouverte au chagrin. Mais toujours la pensée de Dieu dissipe ces nuages, et la sérénité rentre dans cette âme que le divin surélève.

Dans cette âme de choix le sentiment du divin, toujours souhaité et toujours vainqueur, se mêle à sa tendresse pour le Cayla. La présence de Dieu sur cette terre tant aimée ajoute à son charme et lui apporte la grandeur. Une poésie sublime illumine le paysage, et Eugénie jouit, en poète, du soleil et des étoiles et des harmonies qui chantent dans la vallée. Devant ces beautés toujours fraîches, elle est souvent dans l'état de contemplation, car son regard suit l'élan de ses prières, et le charme de la nature et l'amour de Dieu sont associés et indiscernables dans ce cœur qui voit dans la beauté du monde le triomphe de la bonté divine.

L'âme d'Eugénie, c'est le cœur même du Cayla s 'offrant à Dieu, comme un hommage, dans une perpétuelle effusion de gratitude et d'adoration.

Enfin — car il convient toujours d'arriver à cette affirmation nécessaire, — la source essentielle de ce génie est son génie même : cette force indomptable qui brille dans l'ombre la plus écartée, — cette voix intérieure qui chante dans les ténèbres de la nuit, — cette lumière qui rayonne de cette âme que l'infini visite, — ce don de puissance créatrice qui fera revivre dans le Journal sa vie intérieure, étincelante et secrète.

Eugénie apportait au monde cette source de poésie : son âme même. Au fond d'elle, une force fraîche et spontanée vit dans l'attente ou se déploie soudain dans la floraison. Quand cette âme s'ouvre, elle répand ses grâces, ses harmonies, ses effusions tendres ; et les paroles accourent pour traduire la fraîcheur de cette pureté et de cette tendresse.

Cette source de poésie est alimentée par la présence permanente de ses sentiments essentiels : sa puissance infinie de souffrir, son besoin inépuisable d'aimer, sa passion pour Maurice, l'admiration de son Cayla, l'amour de son Dieu. C'est pourquoi les forces destructives de la vie, qui épuisent nos énergies les meilleures, sont

sans prise sur cette âme qui nourrit en elle une richesse intangible. Au contraire elles l'approfondissent et la chargent de surabondance. Car cette âme toujours capable de rebondissement peut accueillir la force régénératrice de la douleur. Les inquiétudes et les tourments d'un cœur alarmé, les lents et profonds mouvements de tristesse qui recouvrent d'un voile funèbre les charmes de la nature, cette mélancolie qui tombe sur le cœur dévasté par la déception semblent accabler d'abord la tendresse ; mais elles exaltent le génie en le menant aux deux sources intarissables de la vie intérieure : la puissance de l'amour qui veut supprimer l'espace ou vaincre la mort, et la confiance en Dieu qui survit aux désastres comme une fleur victorieuse éclate sur des ruines abandonnées ; alors, dans un élan de prière, elle écarte les fantômes et retient l'espérance, et, du fond de sa détresse, elle chante le plus beau chant de son amour fraternel. Ainsi, dans ce cœur pourtant consumé, la source du génie ne se tarit jamais dans le désespoir.

Tels sont les faits constants qui s'imposent à l'attention et se groupent d'eux-mêmes devant la pensée de celui qui a écouté longuement les confidences de cette âme sincère. En vivant

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au cœur d'un livre, dans un commerce prolongé qui achève l'effort douloureux des méditations dans les intuitions de la sympathie et les joies de l'hymen, notre esprit qui se mêle aux sources de l'œuvre étudiée opère spontanément son travail fidèle. Les éléments adventices et passagers s'agitent et tombent, mais les éléments énergiques demeurent et resplendissent. Alors le critique a la joie d'assister, après les lenteurs de son labeur silencieux, à la formation aisée d'une œuvre de synthèse, car les analyses patientes s'ordonnent sur des plans harmonieux sous la lumière organisatrice qui montre l'identité de la vie et de l'art. L'art est l'expression de la vie profonde et essentielle.

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