L'ÉVOCATION DE L'IMAGE FRATERNELLE
Le Journal d'Eugénie de Guérin a été écrit pour offrir au frère lointain ou perdu les espérances, les tourments et la détresse de la sœur solitaire, quelquefois heureuse, souvent inquiète, enfin dévastée et inconsolable. Donc il convient de dresser, au début de notre étude, l'image fraternelle qui fut la grande inspiratrice.
La mère d'Eugénie mourut en 1816. Maurice n'avait que 6 ans. Mais Eugénie fut pour Maurice non seulement la sœur, la sœur confidentielle, la sœur qui s'attache au frère comme le lierre à l'arbre : elle a été encore et surtout la Mère, car elle a vécu pour lui et en lui, avec l'ardeur infinie de la tendresse, dans un total abandon.
Jamais mère n'a pensé à son enfant avec
une sollicitude plus émouvante. Jamais mère n'a éprouvé, avec plus d'exaltation et de déchirement, le pathétique de la vie maternelle. Le Journal d'Eugénie, c'est un cœur de mère qui bat devant nous. On entend son chant éploré, dans le désert du Cayla, quand Maurice est parti vers la capitale redoutable et lointaine. Alors elle se tend vers lui ; elle le protège de son ombre invisible et toujours présente ; elle le couvre de toutes les caresses de son amour alarmé.
« Il me semble que tu es là, que ce papier c'est toi. »
« Ce que je te dis quand je te parle me vient du plus profond. C'est l'eau dans sa source, ou la source de l'eau qui sort pour te désaltérer. »
« Je te vois jusque dans tes veines. »
« Tout se réduit pour moi à souffrir pour toi. »
Quand Maurice est mort, le Journal devient de plus en plus émouvant, et nous entendons, dans ce dialogue de la mort et de la détresse, le sanglot mal étouffé qui retentit dans les allées des cimetières.
«. Mon journal est un reliquaire où je trouve un cœur mort. »
« Tu étais le fils de mon cœur... Maurice, le cœur du cœur. »
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« Lui et moi, c'étaient deux yeux du même front. »
« Je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort. »
« Tout meurt, je meurs à tout. Je meurs d'une lente agonie morale. »
Aussi, lorsqu'elle cessa de souffrir, le 31 mai 1848, à l'âge de 43 ans, son pauvre corps dévoré par le chagrin fut déposé auprès du corps de son frère. Elle voulut reposer aux pieds de celui « à qui allait toute sa vie », dans la paix du jardin qui entoure l'église.
Quel était donc ce frère, si relié au cœur d'Eugénie, si mêlé aux fibres profondes de ce cœur anxieux, toujours évoqué par la tendresse de ce cœur pathétique ? C'était une âme attirante et mystérieuse, puissante et déchirée, charmante et tragique, — mélange singulier de Platon et de Pascal, de Chateaubriand et de Vauvenargues. Reproduisons ici quelques pages de notre livre sur Maurice, et montrons, à travers les tourments de sa vie qui fut brève, les mélancolies et les grandeurs qui expliquent les inquiétudes et les exaltations d'Eugénie, et sa meurtrissure incurable.
Maurice de Guérin, comme Lamartine, a
grandi parmi les pasteurs. Il passa les onze premières années de sa vie (1810-1821) au château du Cayla, près d'Andillac, dans le Tarn. Enfance solitaire ! Enfance errante dans une solitude inviolée ! Enfance mêlée au cœur de la terre natale et fondue dans l'âme de son vallon ! Ainsi cet amant de la nature, ce prêtre du culte de Cybèle, ce compagnon de Diane et des nymphes, ce frère du Centaure et de la Bacchante s'est développé à l'ombre des bois et dans le murmure des sources. Ailleurs nous avons dit l'action inspiratrice du paysage familier, l'harmonie virgilienne de son vallon, l'abondance des effets d'horizon sur les coteaux qui ondulent, le silence et la solennité de la forêt de chênes.
Eugénie nous a laissé les aveux les plus touchants sur l'enfance de son frère, — enfance illuminée par les joies de l'aube et déjà visitée par les dieux. « Tout enfant, j'aimais à t'entendre : avec ton parler commença notre causerie. Courant les bois, nous discourions sur les oiseaux, les nids, les fleurs, sur les glands. Nous trouvions tout joli, tout incompréhensible, et nous nous questionnions l'un l'autre. Je te trouvais plus savant que moi, surtout lorsqu'un peu plus tard, tu me citais Virgile, ces églogues que j'aimais tant et qui semblaient faites pour tout ce