Eugénie de Guérin
L'Amélioration du sort des travailleurs, avec préface de M. Gailhard-Bancel, 1 vol. in-12 (Roger Chernovitz, 1906.) 3 francs.
Les Vies nécessaires, (couronné par l'Académie française), 1 vol. in-12 (Rivière, 1910, 2' édition. . 3 fr. 50
Sur les Lisières, [Etudes historique,* et littéraires, 1 vol. in-12. (Rivière, 1909) 3 fr. 50
Le Rôle social et moral de la Presse, 1 vol. in-12 (Lethielleux, 1911) 1 fr. 50
L'Erreur Primaire, Revues pédagogiques et scolaires. Manuels scolaires, 1 vol. in-12. (Librairie Marcel Rivière, 1911) 3 francs.
Monopoles et Régies, (questions de sociologie) 1 monogr. chez Bloud 0 fr. 60
Les Vies Sociales, 1 vol. in-12, librairie Marcel Rivière,
3 fr. 50
ru
Zzio /9>3
Sans doute, il est trop tard pour parler encor d'elle Depuis qu'elle n'est plus....
Depuis qu'elle n'est plus, cette Eugénie de Guérin si lointaine, et dout la vie s'écoula sans incident, perdue au fond des provinces, dans un éloignement constant et dans la monotonie des perpétuels recommencements, bien des années ont passé.
Il semblerait que l'oubli eût dû peser à jamais sur la mémoire de cette femme, si oublieuse d'elle-même. Mais par un retour étrange des choses d'ici-bas, l'ombre épaisse, faite de vertu, d'énergie simple et forte, de discrétion dont elle aimait s'entourer, se dissipe tous les jours. Et c'est en pleine lumière maintenant, presque dans un rayon d'apothéose dont sa fierté ombrageuse eût souffert, qu'apparaît Eugénie de Guérin.
Les juges les plus autorisés ont à jamais consacré ses mérites et ses talents littéraires :
ils ont tour à tour, en des portraits diversy dessiné tous les traits de cette très noble physionomie, et vraiment, sur elle, tout a été dit.
Mais comment ne pas évoquer encore cette femme toujours présente, sur laquelle l'effacement de la mort ne pouvait avoir de prise, car durant son passage en ce monde elle a voulu, à l'exclusion de tous les autres, ne connaître que les amours plus forts que la mort, elle a voulu, à l'exclusion de toutes les autres, se dévouer aux seules causes qui, dans leur simplicité et leur modestie mêmes, demeurent pourtant les grandes causes éternelles.
Comment, une fois encore, ne pas demander à cette vie quelques-uns des enseignements qui s'en dégagent et lui donnent, dans la pauvreté des événements apparents qui l'ont occupée, je ne sais quel caractère exemplaire et de perfection accomplie.
Depuis quelque temps d'ailleurs la sympathie se fait plus ardente, plus tenace autour de Maurice et d'Eugénie de Guérin, autour de ce frère et de cette sœur, si vivement épris d'ombre, l'un et l'autre, qui contribuèrent inconsciemment à leur mutuelle apothéose,
et dont le plus doux et Le meilleur litre de gloire demeure peut-être dans leur commune parenté et leur commune affection.
La plus douce manière de glorifier l'un est de rappeler qu'il fut le frère d'Eugénie, comme la plus sûre façon d'exalter l'autre est de répéter sans cesse qu'elle fut la sœur de | Maurice.
Ces deux natures ombrageuses et délicates, qui avaient au plus haut point la pudeur de leur obscurité volontaire, exerçant lointainement après elles l'attrait irrésistible de leur séduction personnelle, sont exaltéesetvantées aujourd'hui, parfois sans retenue ; tout ce bruit fait autour de ces deux âmes si attachantes et si volontairement effacées, tout cet éclat, toute cette lumière projetée sur elles les eussent, sans aucun doute, offusquées, comme une indiscrétion, comme une atteinte même à cette pudeur exquise et fière qui, toujours et maintenant encore dans le recul des temps, les nimbe de je ne sais quelle auréole, et donne à la beauté qui les enveloppe l'attrait profond d'un peu de mystère et d'inconnu.
Maurice, surtout, paraît la proie des apolo-
gisteset son génie, maladif et tourmenté, alimente les plus subtiles curiosités.
Eugénie, dont les mérites et les talents littéraires furent consacrés tant de fois par les juges les plus autorisés, semble en possession d'une réputation plus assise. Nous ne viendrons pas discuter et vanter une fois de plus ces qualités qui font d'elle un si parfait écrivain. Mais de l'œuvre et de l'existence de cette femme, des circonstances infiniment simples qui encadrent cette vie, nous chercherons à dégager les pensées qui mettent l'âme en évidence, nous chercherons à surprendre cette flamme intérieure d'une intensité insoupçonnée, nous nous approcherons ainsi du foyer lumineux et brûlant où s'alimentaient à l'insu même d'Eugénie tant de ces facultés et de ces vertus, qui devaient donner à sa vie une importance et une portée vraiment sociales.
La famille et le milieu.
Eugénie naquit en 1805, au Cayla, dans ce petit château du Languedoc que la plume et le cœur d'un jeune homme et d'une vieille
BUOÉNU DE Gl BRIN 7
fille allaient rendre désormais célèbre. Le
Cayla compte maintenant an nombre de ces demeures consacrées par un passé de souffrance ou de i^énie et qu'adopte la piété des génération-.
Elle fut l'aînée des quatre enfants d'un ménage parfait que la mort allait briser, et dans lequel, toute jeune encore, déjà mère par le sacrifice, elle devait adopter et poursuivre le rôle de la disparue. Quand Mme de Guérin, femme d'une haute vertu et d'une foi inébranlable, s'éteignit, en confiant à cette fille, encore enfant, la mission maternelle que la mort la condamnait à abandonner, par un accord tacite, chacun sembla reconnaître à Eugénie l'autorité et le mérite voulus : elle fut sans cesse la consolatrice et la joie du père, qui transparaît au travers de sa vie de chrétien et d'agriculteur, comme un homme grave et triste, très aimé et respecté des siens, d'une bonté mélancolique et pour qui la vie strictement passée dans le devoir accompli, n'était que l'attente patiente de l'au-delà. M. de Guérin incarne bien le type de ces gentilshommes rivés à un pays et à un sol qu'ils aiment et qu'ils fécondent, poursuivant dans
le respect des populations dont ils sont entourés, respect reconnaissant, affectueux ou hostile, suivant les époques, les meilleures traditions de la race.
Erembert de Guérin, passionné de chasse et de culture, nature droite et simple, dont les jours s'écoulaient dans la monotonie alternante des saisons et des nécessités rurales ; Marie, pieuse et stricte, vouée, comme Marthe dans la maison de Lazare, aux besognes d'intérieur ; Maurice enfin, le dernier né, sur lequel s'étaient posés, avec quelle infinie tristesse, les regards suprêmes de la mère mourante, cet être de tant de faiblesse et de délicatesse, âme aux mille facettes plus changeantes que l'opale, dont sa sœur devait dire un jour, pour marquer leur intime union, qu'ils étaient soudés l'un à l'autre^ comnaejes deux yeux d'un même front, Maurice, dont les premiers pas, l'éducation, la santé, les découragements, les angoisses, dont la vie et la mort et dont enfin la gloire posthume furent pour cette famille l'unique souci, complétaient cet intérieur exemplaire.
Une grand'mère terminant ses jours dans une vieille maison familiale de Cahuzac,
■ KNli: DB QUERIN 9
quelques amis d'élection, M. de Bayneetsa fille, cette Louise de Bayne qui, la première,
alla le cœur de Mauri* <> au sentiment d'amour et lui lit verser ces larmes a m «'.Tes, pieusement recueillies dans la roche d'Onelle, Antoinette de Boisset, Irène Comj)an, quelques cousins de Gaillac ou d'Alby, quelques ecclésiastiques formaient les relations habituelles des Guérin. Rivés à leur sol provincial, éloignés des grands centres, ils vivaient dans le calme et dans la paix, « dans la paix relative d'ici-bas. »
Les Lettres et le Journal d'Eugénie, nous permettent de suivre dans une minutie qu'il est significatif d'approfondir, tous les détails de sa vie.
Levée à six heures, elle priait longuement et se rendait le plus souvent à la messe à Andillac. Elle s'occupait ensuite du repas de son père et lui faisait la lecture. Rentrée dans sa chambre, elle poursuivait une lecture pieuse. Elle se livrait à des travaux manuels, surveillait les servantes, dirigeait les travaux du ménage, allait dans le hameau, se mêler à la vie des gens; vers deux heures elle consacrait à la correspondance, à la méditation quel-
ques heures précieuses entre toutes. Tous les trois mois, elle se préparait spécialement à la mort. Les repas, quelques travaux à l'aiguille, la prière en commun avec les domestiques, terminaient ces journées, qui se renouvelaient presque identiques et toujours utiles. Quels étaient donc les incidents, les occupations et les événements d'une telle vie?
— La cloche d'Andillac, qui sonnait le glas ou les fêtes et dont les sons remuaient pour elle tout un monde de pensées ; sa fureur contre la chatte grise qui lui enlève un petit pigeon réchauffé avec tendresse ; la contemplation du feu dans lequel elle s'amuse à voir, au milieu de la fantasmagorie du foyer, « les mille petites figures de braise qui vont, qui viennent, grandissent, changent et disparaissent » ; de longues stations dans la cuisine, où elle reste parfois pour surveiller des ouvriers tout le long du jour, les mains aux fourneaux, où elle demeure, en tout cas, le matin, et une partie du soir, « passant la matinée dans la graisse, ouvrant et dépeçant les oies pour faire des confits ». Si, d'aventure, son père, gentilhomme après tout,, s'émeut de lui voir descendre un chaudron
BUOÉNII m-: OUÉR1N 11
du feu, Hl(i pense, dit-elle, ;ï saint Bonaven-
turo qui lavait la vaisselle de son couvent, quand on lui apporta le chapeau <le Cardinal, elle pense, elle, la petite-nièce des lointaincardinaux, qu'il faut savoir faire sans dégoût certaines choses comme de se noircir les mains a la cuisine.
Ses occupations, les voilà, multiples et simples telles que les détaille le Journal : ses conversations avec Pierril, l'enfant d'une servante, à qui elle faisait le catéchisme et qui l'amusait par ses questions, ou avec quelques métayers qui lui trouvaient l'air philosophe, ou avec Paul, un de leurs domestiques qu'elle décide à aller se confesser, ce qui lui inspire cette pensée : « Quel bonheur si je pouvais ainsi tous les jours gagner une âme à Die u » ; l'accueil cordial fait aux mendiants auxquels on sert la soupe chaude ; la récitation de son chapelet ; la confection d'une coiffe pour une petite servante ou une petite voisine ; la mort de la tourterelle blanche; une lessive de linge blanc étendue sur l'herbe au soleil et qu'elle voyait flotter sur des cordes ; la mort de Trilby, la petite chienne si gentille, qu'elle remplacera
par un jeune pigeon, « car ce pauvre cœur veut toujours quelque chose à aimer » ; la veillée passée quelquefois tout simplement avec les voisines du hameau, avec Romiguières venu s'asseoir à leur feu et qui tout le soir leur parlera ânes et moutons; l'arrivée de la première bergeronnette, la remarque du jour où la cigale se fait entendre pour la première fois, un instant d'attention accordé au berger qui siffle dans le vallon ou au bouvier qui passe en menant ses charrettes, quelques moments passés avec le petit berger quand au cours d'une promenade elle s'arrête à l'écurie des moutons pour voir un agneau blanc qui vient de naître, ce qui lui fait dire : « J'ai causé quelque temps avec lui, sans m'ennuyer du tout de cette conversation. De combien d'assemblées on n'en dit pas autant. »
Eugénie de Guérin pouvait en toute sincérité écrire à Antoinette de Boisset : « Vous voulez savoir ma vie, ma chère Antoinette, c'est toujours la même, fort occupée à mille riens du ménage, à faire la soupe parfois. Nous sommes avec une cuisinière de 16 ans. Le coin du feu de la cuisine et le parfum des