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fourneaux ont bien leur charme. Quoi qu'il en soit, je m'y plais, surtout quand j'ai Pierril pour marmiton. Après dîner ordinairement,
je lais visite à des agneaux qui viennent de naître, je leur dis qu'ils sont jolis et de grossir vite, mais cela je le dis seule, et cela n'a pas de moitié son prix : tout plaisir doit être partagé (1). »
Et lorsque lasse de quelques bas tricotés, elle se garnissait une quenouille pour filer avec un petit fuseau :
« Je prends ma quenouille, dit-elle, et au lieu de la femme du xvne siècle, je suis la simple fille des champs et cela me fait plaisir, me distrait, me détend lame (2.)
« Il y a en moi un côté qui toucheaux classes les plus simples et s'y plaît infiniment. » Et voilà peut-être le secret de tout cet ascendant, le secret de tout le bien fait par elle et du rôle joué par elle.
(1) Lettres, p. 62.
(2) Id., p. 169.
La Vie et l'Apostolat.
La vie d'Eugénie de Guérin, c'était le respect volontaire des vieilles traditions et la pratique simple des vieux usages chers au cœur des paysans, usages dont elle nous détaille le charme et la variété, la veillée de Noël et le choix de la bûche, la route faite en commun avec les voisins du hameau pour se rendre à la Messe de Minuit, les feuilles de buis tournées, pour les absents, le jour des Rois, la cuisson des crêpes, la pose de l'âtre nouveau, mis dans le foyer et célébré comme un rite familial, les moments passés sur la terrasse à côté de la pauvre vieille, chantant une complainte lamentable sur quelque antique événement, les visites répétées aux métayers les jours où Ton bat le blé et l'anis, une longue pause faite, assise sur une pierre, au feu des bergers pour écouter leurs récits.
La vie d'Eugénie de Guérin, c'était encore la vie du dimanche passée au village, au presbytère ou à l'église, sur le pas des portes, à
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l'entrée des petites maisons rustiques. Elle voyait les uns et les autres, répondait par un bon sourire à la révérence cérémonieuse des femmes, causait avec elles des fruits, du troupeau, du mari, des enfants qu'elle avait grand plaisir à caresser, questionnait les paysans sur leurs bêtes, sur leurs travaux, sur eux-mêmes, peu surprise d'en rencontrer qui ignorent presque leur âge, émue alors, prise de respect devant ces vies de paysans, pauvres vies simples, qui s'en vont comme des ruisseaux, sans savoir depuis quel temps ils coulent (1).
La vie d'Eugénie de Guérin, c'était encore, par les soirs radieux d'hiver, d'admirer la splendeur de certaines nuits étoilées, nuits si douces, si « suaves », inexprimables en beauté, où dans la transparence d'un air embaumé, tout se dessine comme sur un globe de cristal, ou bien, par les jours d'été, de jouir du soleil sur la Côte de Sept-Fons. « C'est un de nos plus beaux plaisirs comme tous ceux qui viennent du ciel. » Que d'instants parfaits écoulés devant cet horizon du Cayla, si joli
(l) Lettres, p. 159.
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à contempler, « de l'angle occidental de la terrasse » !
Que de joie en regardant « de sa fenêtre tout le vallon où chante le rossignol ! »
Les aspects de la nature incessamment renouvelés et dont elle demeure l'un des peintres les plus achevés, et l'un des observateurs les plus minutieux, l'enchantaient et lui procuraient quelques-unes de ses plus douces joies. « Elle ne passait pas un jour sans faire une infinité de réflexions qui naissent même à la vue de certains objets que le vulgaire regarde d'un œil indifférent, mais devant lesquels la méditation s'arrête et où elle sait trouver un objet intéressant. » Elle eut, comme Maurice, l'intuition profonde de cette nature qui semblait avoir livré à ces deux âmes d'une si merveilleuse sensibilité ses secrets les plus intimes, mais à la différence de Maurice qui puisait dans une telle contemplation, je ne sais quelle maladive et malsaine volupté, elle semblait à la vue des choses s'épurer plus encore, elle n'y voyait au contraire pour son cœur prédestiné au voisinage de Dieu qu'une occasion nouvelle de s'élever, de se perfectionner davantage.
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Suivant une magnifique comparaison Maurice, - «4H<^ habitait la solitude, '-'est dire qu'un vaste champ s'offrait à sa pensée
dans la contemplation de la nature », préférant au monde où elle se trouvait étrangère et aux salons où l'on danse, la pelouse, les marronniers ou les garennes du Cayla.
La vie d'Eugénie de Guérin, ce furent ses lectures; lectures de choix, faites à haute voix en famille, lectures sérieuses faites au coin du feu de la cuisine; c'est là, dans le voisinage des serviteurs et des métayers, qu'elle lut Platon et les antiquités de l'Église anglo-saxonne, lectures prédestinées, faites dans le recueillement de sa chambre. Lamartine, Chateaubriand, Fénelon, furent au nombre de ses maîtres et de ses amis. André Chénier la charme, Victor Hugo la stupéfait et la transporte à la fois. « Il est divin, il est infernal, il est sage, il est fou, il est peuple, il est roi, il est homme, femme, peintre, poète, sculpteur, il est tout. »
Avec Molière elle a ri. Saint Augustin, Bossuet et Massillon l'ont instruite et consolée. Leibnitz, dit-elle, l'a enchantée par sa catholicité et les bonnes choses pieuses
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qu'elle y trouve. Elle a compris pour des raisons diverses Bernardin de Saint-Pierre, l'éclatant coloriste, et Pascal, « l'étonnant penseur ».
Les lettres de saint Jérôme, de saint Grégoire, de saint Bernard, les poésies de saint Paulin, les écrits de sainte Thérèse, de sainte Catherine de Gênes, de Louis de Blois, de saint François de Sales, le Guide du Jeune âge de M. de Lamennais, « livre que je relis souvent, » dit-elle dans une annotation, attestent le sérieux et la variété de ses lectures. L'arrivée d'un livre nouveau, d'un journal, d'une revue semblent un événement et comptent au nombre des joies désirées du Cayla, et Maurice, dans sa vie de Paris ou de la Chênaie, savait que de toutes ses attentions,. la plus appréciée serait encore l'envoi de quelque ouvrage.
« A la campagne on cause avec les livres, on se crée une société de morts et de vivants, qui revient chaque soir, à la même heure, avec les agréments de nouveaux esprits, de nouvelles figures (1). »
(1) Lettre» à Eugénie, p. 41.
Par goût, Eugénie de Guérin aimait spécialement La lecture de l'histoire; elle la trouvait volontiers la plu- instructive de
toutes, « par les réflexions qu'elle fait taire sur ce monde et sur l'autre, et en menant la pensée des hommes à Dieu qui les gouverne (1) ».
La poésie et les romans la séduisaient, mais cette femme d'esprit supérieur et de raison droite, qui plus qu'une autre et sans danger, guidée par son ferme bon sens, aurait pu affronter les lectures les plus fantaisistes et peut-être les plus osées, cette femme exerçait elle-même sur le choix de ses lectures le contrôle le plus sévère. Quel que pût être son attrait, quel que pût être son désir de lecture, elle rejetait de propos délibéré tout volume qui eût affaibli en elle ce sens de l'énergie, cet équilibre de volonté, et cette maîtrise de soi qui demeurent encore les meilleures garanties de la perfection morale. Elle allait d'instinct vers tout ce qui porte à l'énergie morale et physique, vers tout ce qui l'entretient et la développe : en toute chose elle se disciplinait.
(1) IbicL.
La vie d'Eugénie de Guérin ce fut aussi sa vie d'apostolat qui prenait toutes les formes.
Elle faisait le catéchisme aux petits enfants des pauvres et les instruisait. « J'aime à ouvrir ces petites intelligences, à voir quels parfums sont renfermés dans ces boutons de fleurs. » Elle apprenait à lire à sa petite écolière Miou, enfant d'intelligence lente et molle « dont elle veut faire une intelligence chrétienne, qui sache pourquoi Dieu l'a mise au monde », elle jouait, à sa façon, dans ces campagnes du Languedoc, « où bien des paysans n'en savent pas plus long que des sauvages, à commencer par sa cuisinière Marianne » , elle jouait le rôle de missionnaire, parlant de Dieu et de leur âme aux chemineaux et aux bergers. Elle s'occupait des nécessiteux et des infirmes, soignait les malades et consolait les douleurs dont l'écho venait jusqu'à elle. Elle allait caresser et distraire le petit enfant de la Toinon d'Aurel, dont elle accepte une grosse belle pomme en remerciement des soins donnés ; elle se fait
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accueillante et maternelle à l'enfant curieuse qui se glisse dans sa chambre, et au cours de cette visite Inattendue Interroge sur toute chose, s'intéresse à tout et* veut tout savoir, et Eugénie lui donne en passant ce baiser dont elle est si heureuse. « Ils sont doux les i baisers d'enfant, il me semble qu'un lis s'est posé sur ma joue. » Elle multiplie ses visites aux malheureux et aux mourants, elle suit avec compassion l'enterrement du brave paysan, le Durel des Mas de Méris, un modèle de paysan, « "de ceux qu'on ne peut s'em- | pêcher de saluer comme si on voyait passer ; la vertu », elle regrette la mort de cette pauvre Annette le Boiteux, « morte, sans y penser, ou plutôt elle y pensait tous les jours », elle pleure « Vialarette la vieille servante, si sûre, si discrète, qui semblait, par sa religion du secret, réaliser le sublime de sa condition ». Tous ces vieux et tous ces malades, tous ces petits enfants qui se cachaient dans le tablier de leur mère quand passait la demoiselle du Cayla, et qui finalement se jetaient dans ses bras, toutes ces femmes qui lui faisaient la révérence le dimanche à la sortie de la messe d'Andillac, avant de lui conter leurs
misères, et de lui demander ses avis et son appui, tous ces paysans, voisins, métayers ou bergers, qui venaient au Cayla prendre place au plat ou à la bouteille, tous ces pauvres êtres de misère, si rudement courbés par les nécessités de la vie quotidienne ou penchés sans relâche sur le sillon et sur la terre auxquels ils arrachaient le pain de chaque jour, toutes ces créatures de Dieu, en un mot, elle les aimait. Elle ne leur était bonne ni par devoir, ni par condescendance, mais par élan ; et dans une sorte d'instinct spontané et sublime, elle leur donnait son affection vraie. A celui qui lui eût parlé de fraternité et de solidarité, elle eût répondu sans doute comme Henriette des Femmes Savantes, qu'elle n'entendait pas le grec et qu'à tous ces grands mots elle opposait la pratique coutumière de la charité, prèchée et vécue par Jésus. Une sorte de tendresse native la poussait vers les misères et les souffrances.
« Mon cœur va tout naturellement vers ceux qui pleurent. »
Son frère Erembert rapporte de la chasse deux cailles vivantes encore et les lui offre de suite « parce qu'elles sont blessées ».
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i Le souffrant est pour moi et l'a toujours été, écrit-elle. Etant enfant, je m'emparais de tous les poulets boiteux. Soulager, faire du bien est une jouissance intime, la moelle du cœurj d'une femme (1). »
Eugénie de Guérin savait que mieux vaut donner son cœur et son âme que sa pitié, toujours un peu condescendante et où s'accuse la dépendance de celui qui souffre. Le Christ qui était Dieu et qui était le Maître daignait avoir pitié des foules affamées, mais à nous ses enfants, les fils de la famille commune, il ne nous disait pas : « Ayez pitié les uns des autres, » mais bien : « Aimez-vous les uns les autres », et vraiment nulle mieux qu'elle, n'a compris et pratiqué la plus belle, peut-être, de toutes les paroles du Christ.
Eugénie de Guérin possédait aussi de l'apôtre, la divine, la tyrannique passion des âmes qui s'applique à les sauver, à les ramener au bien, au prix de tous les sacrifices, à les aiguiller par tous les moyens vers la vie éternelle.
« Voilà que cette âme m'attriste, écrit-elle
(1) Journal, p. 235,
un jour en songeant à un ami, par qui elle souffrait, que son salut m'inquiète. Que je souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel ! Mon Dieu, recevez ce que j'en souffre et toutes les douleurs de cette affection. Je voudrais le salut de tous et que tous profitent de la Rédemption qui s'étend à tout le genre humain. Mais le cœur a ses élus, et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Cela n'est pas défendu ; Jésus, n'aviezvous pas votre Jean bien-aimé dont les apôtres disaient que par amour, vous feriez qu'il ne mourrait pas? Faites qu'ils vivent toujours ceux que j'aime, qu'ils vivent de la vie éternelle. Oh ! c'est pour cela, pas pour ici que je les aime. A peine hélas! si l'on y voit (1). » Elle offrait à Dieu toute sa part de bonheur pour la joie des siens. Elle écrivait un jour, en parlant d'une de ses amies : « A présent, elle va offrir sa vie à un couvent, sa vie éprouvée, désembelJie, sans plaisir au monde* C'est ainsi que les femmes se consolent, heureuses, bien heureuses que Dieu leur ait fait un bonheur en Lui. »
(1) Journal, p. 265.
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Parfois, sous le coup d'une tristesse qui ne lui était pas familière, •■ll<> enviera par exemple cette compagne, Eugénie Vialar, partie en Afrique pour travailler dans un monast< à sauver l'âme musulmane, elle parlera de la vie religieuse, mais elle songe de suite aux devoirs très précis qui l'entourent, à sa famille, à ce Cayla dont elle disait un jour : « Volontiers, je ferais vœu de clôture au Cayla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi », et la vue très claire de la vie qui est la sienne lui apparaît de suite. Une âme telle que la sienne, appelée par une vocation surnaturelle, eut été incapable d'y demeurer sourde. jÇ^Ï^ERSV/
La vie d'Eugénie de Guérin, ce fut encore cette heure choisie qu'elle dérobait chaque jour aux soins du ménage pour la vivre et la passer dans sa chambre, dans cette chambrette qu'elle aime, « où elle se plaît comme aux plus beaux endroits du monde, toute solitaire qu'elle est ». « C'est que j'en fais ce que je veux, un salon, une église, une acadé-
/ mie. J'y suis quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand, Fénelon, une foule d'esprits m'entoure : ensuite ce sont des saints, sainte Thérèse, saint Louis et une petite image de l'Annonciation. Voilà de quoi me plaire ici et murer ma porte à tout ce qui se vit ailleurs (1). »
Cette heure recueillie, passée dans le travail, la prière et la méditation devient pour Eugénie l'heure féconde de sa vie. Tout le train de ménage, tout le courant d'affaires, emportaient tous ses moments et tout ellemême « hormis le cœur, dit-elle, qui monte dessus et s'en va du côté qu'il aime». Elle priait, car la prière avait sur elle un merveilleux pouvoir de calme et d'apaisement; quoi qu'il arrive, elle le savait, elle trouvait la paix dans un entretien immédiat avec Dieu.
// a II n'y a pas de jour que je sente la puissance de la foi sur mon âme, tantôt pour la calmer, la contenir ou l'élever. »
Elle échangeait avec des amies, une correspondance incessante qui n'était pas le moindre de ses moyens d'influence et d'ascen-
1) Journal, p. 101.
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•dant. Bile écrivait et recevait un courrier important qu'elle s'occupait & Lire et à relire et a classer ensuite dans le portefeuille vert OÙ sont les lettres qu'elle aime et qu'elle conserve.
Dans sa correspondance variée, instructive, elle commentait à sa guise, du fond de son désert, et dans une allure très personnelle, les grands événements qui agitent le monde. Mais si tout l'intéresse, si son intelligence ouverte et accueillante lui fait suivre avec curiosité la marche des choses, elle nen répète pas moins que sa vie « se plaît toute petite au plus petit endroit possible, là où elle a ses chers vivants et ses chers morts (1) ». Dans ses lettres qui demeureront comme un des beaux exemples de l'amitié humaine, elle apparaît comme l'Amie parfaite. Elle rêve de réunir au Cayla ses amis, le petit nombre de ses élus de cœur dispersés par le monde, distingués par elle et dont elle disait : « Mes choisis ne ressemblent à personne, cherchez-les parmi ceux qu'on voit le moins, parmi les natures rares (2). »
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Elle rédigeait à l'intention de son frère ou j en souvenir de lui, ce Journal, reliquaire ; merveilleux où elle enchâssait dans la | richesse, la variété et la forme achevée d'un j style incomparable, ses pensées, ses élans et ses méditations.
Rentrée chez elle, recueillie et attentive,, elle écrivait ce journal qu'elle aimait, qui se rattachait pour elle à une chaîne de joies et de souffrances, à tout un passé, à tout un présent qui constituaient sa vie même.
« J'aime de m'arrêter avec mes pensées, de m'incliner pour ainsi dire sur chacune d'elles pour les respirer, pour en jouir avant qu'elles s'évaporent (1). »
Certes dans ce Journal, elle demeure infiniment vraie et sincère pour elle-même qu'un mensonge eût indignée, et vraie pour Dieu. « Quand Dieu ne verrait pas tout, je lui ferais tout voir, je ne saurais me passer de l'approbation divine en ma vie et mes affections, mais peu m'enquiers de celle des hommes, encore moins des femmes. Tout m'est échelle pour le ciel, même ce petit cahier que
(1) Journal, p. 33.
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j'attache à une pensée céleste. •> Mais elle prend soin de nous en avertir.
« Le cœur n'est pas un livre qu'on veuille ouvrir au public (l). » Nous ne trouver' sous sa plum»*, ni indiscrétion, ni quelquesunes de ces confidences dont la hardiesse inquiète et dont l'intimité engendre le malaia
Elle demeure toujours « la vierge craintive et d'une ombre offensée », qui refoulera dans son cœur les plaintes inutiles, et dont la pudeur qu'un rien eût effarouchée sort triomphante de tous les aveux et de tous les récits.
Elle écrit avec son cœur qui s'épanche, qui j pleure, qui tombe sur le papier, avec ce cœur quelquefois pesant de tristesse, pauvre roseau auquel il faut pour le soutenir d'autres appuis que les roseaux, et tout alors lui devient motif pour confier à ce confident discret et silencieux tant de pensées exquises. Elle se plaisait infiniment dans sa chère solitude car « il y vient des idées qui ne ressemblent à rien du monde (2), inconnues, jolies comme
des fleurs ou des mousses. » Si par hasard feuilletant un livre, elle y retrouve une feuille de rose flétrie, « elle s'apitoie sur les printemps passés, sur les jours et les lieux où cette rose a fleuri, sachant, hélas! que rien ne revient de ces choses perdues. Ce n'est pas un malheur d'être une fleur, sans doute, tout ce qui prend mystère est un charme (1). »
Elle notait ainsi mille petits riens, mais tous ces riens de la vie étaient exprimés par elle de manière exquise avec un art étonnant du coloris, avec des rapprochements inattendus, des considérations profondes. Quatre pas au dehors, une course au soleil à travers champs et dans les bois lui laissaient beaucoup à dire (2). « Une nouvelle, un bruit de vent, un I oiseau, un rien me vient au cœur par moment et me ferait écrire des pages. » Parfois au milieu de développements plus prolongés elle écrira quelques pages qui demeurent encore aujourd'hui comme de purs chefs-d'œuvre (3).
(3) Lire notamment le départ pour la messe de Minuit, p. 29.. Les pensées que lui inspirent les dernières heures de l'année. 31 décembre 1834.
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Dans une pensée touchante, elle avait décidé de léguer à Maurice ce Journal, estimant qu'elle lui laissait ainsi sa meilleure richesse, « des idées, des larmes, des tristesses », c'est-à-dire tout ce dont une noble et grande vie se compose presque toujours.
Mais la mort vint briser ce projet et le journal qu'elle écrivait pour son frère, qu'elle poursuit en souvenir de lui, sera continué pourtant, il demeure pour elle comme le témoin, comme le gardien des entretiens d'autrefois, comme le dépositaire des confidences posthumes, faites au frère bien-aimé dont la mort a pu faire un absent, mais dont jamais elle ne peut faire un oublié. « Je l'aime, ce journal, comme on aime une boîte funèbre, un reliquaire où se trouve un cœur mort tout embaumé de sainteté et d'amour. Ainsi ce papier où je te conserve, ami tant aimé, où je te garde un parlant souvenir, où je te retrouverais dans ma vieillesse... si je vieillis (1). »
Eugénie et Maurice.
La vie d'Eugénie de Guérin ce fut encore, ce fut surtout peut-être son frère.
Dans une lettre datée de Paris en 1828, Maurice demandait pour ainsi dire officiellement à sa sœur d'être désormais sa confidente, et de l'aider de ses conseils et de son amitié. On peut dire qu'elle ne faillit jamais à cette tâche. Maurice demandait à Eugénie que leur correspondance devînt la « communication de deux cœurs qui versent mutuellement l'un dans l'autre tous leurs secrets, tous leurs sentiments, ils causeraient d'euxmêmes, de leur mutuelle amitié, de leurs projets, de leur vie. » Il supposait leurs deux caractères semblables, quand, en réalité, elle lui était très supérieure par l'énergie et la virilité du caractère. Sans doute, ils avaient au plus haut point l'art ou le secret de « sensibiliser », toutes choses, mais quelle dissemblance dans l'impression ressentie qui chez l'une se traduisait en une force nouvelle et qui chez l'autre achevait peu à peu de dé-
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tendre tous les ressorts de la volonté et du caractère.
Eugénie, certes, était mélancolique, elle aussi, mais à sa manière. Maurice parle avec admiration de la mélancolie de sa sœur. Mais Eugénie de Guérin dominant sa tristesse, la contrôlant pour ainsi dire, interdit à cette noble et hautaine visiteuse de se transformer jamais en une cause de faiblesse ou de domination ; elle en fit au contraire pour son œuvre et pour elle-même une pourvoyeuse de beauté nouvelle.
Elle demandait à son frère de ne pas s'égarer en de vaines rêveries, de ne pas se laisser entraîner à une imagination romantique. Elle craignait pour lui, car les craignant pour elle-même, elle les avait dominées, « ces délicieuses tristesses qui ont tant de charme pour le cœur », comme elle s'efforçait de le prémunir contre le découragement, « le redoutable découragement » qui retombe sur nous-mêmes comme un poids de glace.
Comme l'écrivait George Sand sur Maurice, « il n'a embrassé que des nuages, et son âme s'est brisée dans cette étreinte au-dessus des forces humaines. » Eugénie, au milieu des
enchantements que la nature lui faisait éprouver, n'embrassait à vrai dire que des réalités, et dans cette étreinte qui souvent la meurtrit et la brise, son âme s'est agrandie et fortifiée. Elle aima, elle cultiva dans Maurice le cœur, ce cœur d'enfant qui s'ouvrit et s'épanouit aux plus fraîches sensations, dans leurs courses communes, sous les ombrages de Cayla, aux jours de la petite enfance, aux jours un peu inquiets déjà des premières vacances, entre les mois de travail passés à Toulouse ou à Paris, elle aima, elle cultiva en lui ces mélancolies d'adolescent, ces rêveries de poète, ces soifs de tendresse et d'abandon dont les tressaillements le faisaient délicieusement souffrir au jour de sa vingtième année ; ces tristesses augustes et naïves qui ont quelque chose de sacré, car elles sont secrètes et mystérieuses (1) ; elle aima, elle cultiva en lui cette jeunesse inquiète et pensive, cette recherche du bonheur, ce respect et ce culte de l'amitié qui lui firent disperser et dépenser sa vie dans l'attente passionnée i d'un succès qui ne vint jamais, dans le désir
(1) Maurice de Guérin, Lbfranc.
éperdu d'une paix toujours trop éphémère. Que ce soit en Bretagne, à la Chênaie, chez ce grand et triste Lamennais, si inquiétant déjà, au Val de l'Arguenon, dans cette demeure prédestinée d'Hippolyte de la Morvonnais, à Paris, pendant le court professorat de Stanislas, ou dans cet intérieur trop bruyant de la rue du Cherche-Midi pour la nature si frissonnante de Maurice, toujours, partout elle le suivait de son affection vigilante, de sa protection tutélaire, sur lesquels à son insu, il s'appuyait avec abandon. Elle aima, elle cultiva surtout en Maurice, l'âme, cette âme qu'elle avait en partie formée, qu'elle s'appliqua si longtemps à préserver, et qu'elle supplia Dieu de sauver à tout prix. Quelle angoisse quand éclata l'orage qui dispersa le cénacle de la Chênaie, quelles inquiétudes, quand, avec ce merveilleux instinct de la tendresse, elle discerna malgré l'éloignement, au travers d'une correspondance réservée sur ce point, une crise de tiédeur religieuse, qui épouvantait sa croyance si calme et si robuste! Quelle joie, quand à l'époque du mariage, avec la délicieuse indienne, avec cette jolie Caroline de Cauvain,
elle eut l'assurance d'un retour certain aux meilleures pratiques de la foi. « Tout s'arrangeait alors dans les vues éternelles. »
Quelle consolation au milieu d'un chagrin et d'angoisses sans bornes, pendant les mois de souffrance et de maladie avant-coureurs d'une mort si hâtive, de voir Maurice, repris peu à peu par sa foi d'enfant, offrant à Dieu dans le sacrifice complet de sa vie tous ces espoirs qui avaient été si vastes et qui tous avaient été déçus, toutes ses tendresses contenues d'époux marié de la veille, toutes ses affections, toutes ses ambitions de poète et d'écrivain, oubliant tout, effaçant tout, et dont le dernier geste, le dernier sursaut d'énergie humaine furent de presser avec adoration sur une poitrine qui cessait de battre la Croix du Christ Rédempteur.
Mais quelle douleur inconsolée quand mourut ce frère qu'elle aimait d'une tendresse de mère, en qui elle trouvait un si grand bonheur !
« Je suis morte en ta mort, enterrée, ensevelie en toi », écrit-elle. « J'avais tout mis en lui, trop peut-être, Dieu veut qu'on ne s'appuie pas tant sur la créature, roseau qui casse
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sous la main. Dieu aoil boni qui d miséricorde a voulu sauver l'Ame et laisser mourir le cprp te apparence humaine
que nous aimons tant, qui semble l'homme et ne fait que le cacher (1). »
« Dieu ne veut pas (jue nous nous attardions a la terre et n'y fait passer que des semblants de bonheur. La Providence a sur nous d'inexplicables desseins. Des croix au bout de tout (2).» ^J
Sa douleur après la mort de son frère fut chrétienne et toute pétrie d'espérance : il lui semble au début de cette disparition essentielle avoir vu mourir toutes ses affections, et volontiers « mourant d'envie de tout ce qui est céleste » elle n'eût plus aspiré qu'à trouver dans sa poitrine ce souffle qui vient le dernier, ce souffle des mourants qui porte l'âme au ciel » (3). Mais elle comprit vite que les « chagrins ne dispensent pas des devoirs » et le devoir pour elle consistait à poursuivre sa vie, comme si quelque immense déchirure ne l'eût pas brisée. Elle demanda à Dieu de
(1) Lettre à Louise de Bayne.
(2) Lettre à Antoinette de Boisset.
lui ôter sa plainte, et de la « soutenir dans le silence ». Recueillie dans le souvenir de ce frère qu'elle a tant aimé, évoquant tout ce qui fut lui, elle continua à noter sa vie, pensant que désormais elle n'y pouvait plus mettre que ses « larmes, ses souvenirs, ses regrets, de ce qu'elle a le plus aimé » (1).
Elle comprit mieux qu'une autre l'éloquente et douloureuse puissance de la voix des tombes. Mais comme dans sa douleur elle reste vraiment humaine et surnaturelle à la fois, humaine par sa détresse, par les cris que jette son cœur meurtri, par l'angoisse qu'elle éprouve de cette blessure cruelle, et chacun de nous se retrouve dans les plaintes qu'elle exhale pendant cette agonie de son âme. Mais combien aussi nous apparaît-elle surnaturelle, ramenant tout à Dieu. Elle fut triste jusqu'à la mort, mais le Christ, celui qui était Dieu pourtant, au grand soir de sa détresse infinie dans le Jardin de sa Passion, n'a-t-il pas dit, Lui aussi, qu'il était triste jusqu'à la mort ?