ME DE QUI 'A(J
Paris et la Nièvre.
La vie d'Eugénie deGuérin, ce fut aussi ce
quenous pourrions nommer sa vie extérieure, bref intermède de voyage et d'existence mondaine, qui pendant un temps la fit vivre de la vie du monde soit à Paris pendant les deux séjours qu'elle fut appelée à y faire (1), soit dans la Nièvre, àNevers, ou dans la belle demeure de la baronne Amaury de Maistre, sœur d'un ami de Maurice et que celui-ci aima peut-être. Elle écrit bien, mais faut-il pleinement la croire, qu'elle est plus touchée d'un chant de grive sur les genévriers du Cayla que des concerts de Valentino.
Mais Paris la charmait « avec son bruit, son éclat, son monde, son esprit, les choses qu'on ne voit pas ailleurs, ses hommes distingués, ses femmes élégantes (2) ».
« Les belles toilettes, les cheveux bouclés, mille petites jolies choses, petits riens char-
(1) Automne 1838, hiver 18U.
(2) Journal, p. 14.
mants et magnifiques (1) » lui plaisaient à elle, la recluse lointaine du Cayla.
« J'aime tout ce qui est élégance, bon goût, belles et nobles manières. Je m'enchante aux conversations distinguées et sérieuses des hommes, comme aux causeries, perles fines des femmes, à ce jeu si joli, si délicat de leurs lèvres dont je n'avais pas l'idée. C'est charmant pour qui se prend aux apparences, mais je ne m'en contente pas. Le moyen de s'en contenter quand on tient à la valeur morale des choses (2). »
Si l'on en croit Barbey d'Aurevilly, Eugénie de Guérin, mêlée par ses relations avec les de Maistre, au monde le plus élégant et le plus cultivé, fut parisienne elle aussi. Habillée chez Palmyre, coiffée à la mode, frisée, ayant quitté, comme il l'écrivait avec sa taquinerie mordante, sa coiffure de vendangeuse et fait blanchir ses mains, elle prit une part active et passagère à la vie de Paris. Mais l'impitoyable moqueur est obligé d'avouer que partout et toujours, tant il y avait en elle de vie et de distinction native, elle évo-
(1) Lettres, p. 243.
(2) Mémorandum d'Eugénie, par E. Leillos.
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luait avec aisance et en imposait & chacun* Voilà de quelle manierai B, d'Aurevilly dépeignait alors Eugénie deOuérin.
« N'est pas jolie de traits ot môme [courrait passer pour laide si on peut l'être av une physionomie comme la sienne. Figure tuée par l'âme, yeux tirés par les7 combats intérieurs, un coup d'ceil jeté de temps en temps au ciel, avec une aspiration infinie, air et maigreur de martyre : lueur purifiée, mais ardente encore d'un brasier de passions éteintes seulement parce qu'elles ne flambent plus... Mais tout, tout n'est pas consumé, et le démon, comme parle cette pieuse et noble fille, pourrait être encore le plus fort dans cette âme, si le démon se donnait la peine d'être beau, fier, éloquent, passionné, car le Diable de Diable à quatre trouverait là à qui parler (1;. »
Ce Paris où elle voyait et recevait chez son amie les visites du Père Lacordaire lui parlant de Maurice, « ce jeune homme de tant d'espérances », où elle entendait le Père Ravignan, où le comte de Maistre lui était
(1) Portrait d'Eugénie fie Guérin, par B. d'Aurevilly, le 8 octobre :
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présenté, où elle suivait les offices de Saint- Roch et de l'Abbaye-aux-Bois, où elle connut enfin Barbey d'Aurevilly, ce Parisl'enchantait, mais sans jamais attiédir ou atténuer d'ailleurs sa chaude tendresse pour la terre natale si ensoleillée et si voisine de son cœur toujours.
Le voisinage de Barbey dont elle fit la connaissance à l'occasion du mariage de Maurice et qui ce jour-là fut son voisin, séduisant et empressé, la troubla au plus intime d'ellemême, plus qu'elle ne le supposait. Elle lui donna son amitié, simplement, et dans le mirage de l'amitié profonde qui unissait Maurice à Barbey, elle se trompa elle-même sur la nature du sentiment, qui l'attacha inévitablement, malgré elle, à ce nouveau venu. Après la mort de Maurice, dans l'illusion d'un sentiment fraternel qui n'existait pas, puisqu'il était tout autre, elle lui dédie pour ainsi dire ce journal, commencé jadis pour Maurice et qu'elle continuera pour le frère de Maurice.
En 1841, sous l'égide de ce même souvenir, retrouvant chez Mme de Maistre ce compagnon de choix, l'intimité devint plus grande
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entre eux, et le monde parlait même de leur prochain mariage. Quoi qu'il en soit, Eugénie quitta brusquement Paris, voyant à la fois se briser son amitié si tendre pour cette baronne de Maistre énigmatique et captivante à la fois, dont elle avait été pour ainsi dire la directrice d'âme et de conscience, et son amitié pour Barbey d'Aurevilly; on a supposé parfois qu'un sentiment partagé par les deux amies pour l'apôtre du dandysme avait été la cause de cette triple rupture.
Elle souffrit alors de voir rompues certaines amitiés dans lesquelles, sans méfiance,, elle avait eu foi, elle souffrit de voir se dénouer brusquement certains liens de confiance qu'elle croyait indissolubles, elle souffrit enfin dans son cœur de femme, car elle aima et ne fut pas aimée, elle qui savait tant aimer. Cette affection qu'elle supposait fraternelle pour Barbey d'Aurevilly n'était qu'une forme de l'amour, mais Barbey d'Aurevilly passa sans voir, ou plutôt il vit, il comprit, mais il passa quand même. Eugénie de Guérin souhaita désespérément d'être belle, « elle souhaita la beauté avec la flamme de désir de Mmede Staël » : certes comme toute femme elle
avait rêvé d'être belle, mais peu à peu elle n'envia plus d'autre beauté que celle de ;> l'âme.
fOui, l'amazone du Cayla, comme on l'a parfois appelée bien à tort, avait un cœur de femme qui souffrit du mal d'amour comme en peuvent souffrir les femmes qui savent aimer. Dans son Journal certains mots, certains passages, ont pu être interprétés comme des aveux. Toute l'énigme puissante de l'amour, ce don obstiné ej presque involontaire de soi-même qui en résulte, ne se retrou- ,/vent-ils pas dans ces quelques mots? « Je n'ai fait que l'apercevoir mais l'âme reste dans l'âme. » Et quand, bien peu de semaines après la mort de Maurice, attendant de l'ami survivant des lettres qui n'arrivent plus, qui s'espacent d'abord, pour cesser désormais, quel désarroi dans son cœur, et comme au milieu de cet abandon parfait à la volonté souveraine, on sent parfois que des rêves humains d'amour l'ont effleurée et enchantée peut-être.
« Et lui, pourquoi ne pas écrire, ton frère? dit-elle en s'adressant à Maurice disparu. Serait-il mort aussi ? Mon Dieu, que le silence
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m 'effraye à présent : pardonnez-moi tout ce qui me fait peur. L'âme qui vous est unie, qu'a-t-clle à craindre? Ne vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique et véritable et éternel amour? Il me semble que je Vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas comme Jean qui s'endormait sur Votre cœur. Doux repos qui me manque. Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d'une poitrime humaine, hélas ! J'ai vu comme la mort vous l'ôte. Plutôt m'appuyer, Jésus, sur Votre couronne d'épines (1). »
Tous ces détails achèvent la physionomie " d'Eugénie et lui donnent un relief singulier.
Qu'elle ait souffert dans son cœur, qu'elle ait senti la blessure délicieuse et mortelle, elle en devient plus humaine, plus fraternelle à chacun de nous et plus voisine de nous, accessible aux mêmes maux. Et que ce cœur si bien pétri pour aimer, ait triomphé de ses désirs, de ses passions peut-être, il n'en devient que plus héroïque et plus grand. Ceux qui nous ont parlé de l'âme passionnée d'Eu-
(1) Journal, p. 288.
génie, ne la diminuent pas, mais il nous semble qu'ils la grandissent et l'élèvent encore. « Je bénis cent fois Dieu de ma vie retirée et tranquille, écrit-elle avec son humilité de chrétienne. Je me sens dans le cœur tout ce que vois dans les autres, le même brasier est dans tous : mais il fermente ou ne fermente pas, suivant les circonstances et la volonté (1). »
En tout cas, Eugénie quitte rapidement et sans regret « ce monde où elle n'avait fait que passer, et qui n'avait rien de ce qu'elle voudrait ». « Je le quitte aussi sans en avoir reçu l'influence, ne l'ayant pas aimé (est-ce bien sûr), et je m'en glorifie. Je crois que j'y perdrais, ce que ma nature a de meilleur en elle restant ce qu'elle est sans mélange (2) ».
Son infaillible bon sens lui révélait l'exacte vue des choses et sa nature robuste et disciplinée, maîtresse d'une volonté demeurée droite, pénétrée de sang-froid, était bien sans mélange. Quoi qu'il en soit, cette part mondaine et accidentelle de sa vie n'ajouta rien à son talent et n'ajouta qu'à ses souffrances. La
(1) Lettre à Mm* de Maistre.
(2) Mémorandum d'Eugénie de Guérin.
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rupture de certaines amitiés ne fut pas l'un de ses moindres chagrins, car elle jouissait si profondément de l'amitié I Ecrivant un jour une admirable prière, élan mystique vers
Jésus agonisant, écrivant ses litanies de la tristesse qui se déroulent comme une gamme de la douleur, l'une des suprêmes douleurs dont elle plaint le Christ Jésus d'avoir pâti, n'est-elle pas d'avoir été renié par ses ami^ -
En résumé, quelle fut la vie d'Eugénie de Guérin, et vécut-elle, même si vivre n'est qu'un assemblage de faits extérieurs, qu'une suite variée de déplacements, qu'un changementde place et de séjour dans l'unique préoccupation de plaisirs et de goûts satisfaits ? Non, vraiment, cette femme qui mourut proche de la cinquantaine, ne vécut pas. Son existence eût mal occupé, je ne dis pas une année, mais une saison d'une mondaine de notre époque. Ses déplacements à Paris et dans la Nièvre, une saison dans les Pyrénées, quelques visites aux parents de Gaillac et d'Alby ou aux voisins de province et puis ce
fut tout. Et pourtant Eugénie de Guérin dont la vie se passait à l'église, auprès des malades et des malheureux de son village, ou sur la terrasse de son petit château, beaucoup dans la cuisine et beaucoup dans sa chambre, vécut pleinement sa vie, car l'existence de cette vieille fille fut un perpétuel don d'ellemême, dans le renoncement accepté de toute joie personnelle, sans aucun retour sur ellemême. De la fiancée, de l'épouse, de la mère elle ne connut aucune des joies, et ce cœur qui eût si parfaitement aimé, se ferma délibérément aux amours imparfaits, à ceux qui souvent aussi donnent un peu de joie et de bonheur. Sa vie peut se résumer d'un mot. La vie pour les autres, pour les orphelins sans mère auprès de qui elle avait résolu de remplacer la tendresse maternelle disparue, pour les frères et sœurs plus jeunes ou souffrants,, désemparés par le deuil du foyer, ou blessés aux épines de la route, pour tous les siens, pour ses amis, pour les pauvres, les déshérités, pour la défense d'une mémoire fraternelle bien-aimée, pour tous en un mot, hormis pour elle-même.
Eugénie de Guérin au sujet des siens et de
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sa famille écrit : a Les chroniques de notre maison nous disent d'origine vénitienne » : et elle aligne sans forfanterie comme une constatation toute simple les preuves de sa noblesse. Eugénie, la vraie descendante de ces grands maîtres de Naples, decesGuarini d'Italie, la véritable et lointaine petite-nièce de ces cardinaux de la Sainte Eglise Romaine, ne fut pas la petite châtelaine brodant quelque ouvrage dans la grande salle du modeste castel, échangeant quelques visites avec les familles également pauvres et nobles du Languedoc, où la parisienne un instant brillante, choyée du salon de Mme de Maistre, habillée chez Palmyre, la vraie patricienne, fut peut-être cette sauvage, cette solitaire, cette provinciale, nous allions dire cette paysanne dans le sens où ce mot a conservé toute son ampleur et tout son enseignement, si rudement jugée par Barbey « avec sa coiffure de vendangeuse et ses mains hâlées ». Car cette femme à la main toujours tendue, au cœur largement ouvert, égale à toutes les épreuves, montra vraiment de quelle race et de quelle âme elle était.
Et de grands enseignements se dégagent
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d'un tel exemple. D'abord elle accepte sa vier non pas celle qui lui plaît, celle qu'elle eût choisie peut-être, mais celle que les événements et les circonstances, celle que la Providence lui ont imposée, et elle la remplit pleinement, et sa récompense est d'y trouver sa joie. Il était dans sa nature, dit-elle, d'être heureuse loin du monde et de ses plaisirs, estimant qu'elle n'avait nul besoin de courage pour jouer son rôle, puisant dans son amour de la famille et du foyer le contentement desa vie propre.
« Si bien des choses nous manquent, celles dont nous jouissons sont bien douces et j'en bénis Dieu tous les jours, tous les jours je me trouve heureuse d'avoir des bois, des eaux, dés prés, des moutons, des poules qui pondent, de vivre enfin dans mon joli et tranquille Cayla avec une famille qui m'aime. Qu'y a-t-il de plus doux au monde (1)? »
La pauvreté et le malheur, « héréditaires dans sa famille », ne la rebutaient pas. Alliant autour d'elle ces deux grandeurs qui se sauvegardent l'une l'autre, la noblesse et
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la pauvreté, elle acceptait simplement les obligations souvent un pou rudes qui en découlaient. Ce qui montre I<- mieux peutêtre la vraie beauté et la vraie grandeur Ho cette femme c'est que sa vie modeste ne la fit pas souffrir. Elle ne souffrit ni des côtés restreints de cette existence, ni de la simplicité de certaines habitudes, ni de la monotonie apparente de ses jours, ni du cadre modeste dont elle était entourée. Elle n'a pas souffert de tant de médiocrité apparente, car elle n'était pas médiocre elle-même. C'est qu'en réalité son horizon était immense et sa vie intérieure se déroulait dans la contemplation du plus merveilleux paysage moral qui fût. On demeure surpris auprès d'elle de toute l'ampleur de vues que donne à certaines âmes bien trempées l'étroitesse apparente de certaines vies. Elles y puisent avec cette science parfaite de la maîtrise de soi une perception plus étendue de la réalité et de la vérité des choses.
L'emploi de la vie.
Eugénie de Guérin eut enfin un sens très profond, une conception magnifique de la beauté et de l'emploi de la vie. La vie est une chose admirable et sérieuse que nous avons pour devoir d'occuper et de remplir. Le talent que le père de famille a confié à chacun de ses enfants doit fructifier et ce but justifie tous nos efforts et toute notre activité. Eugénie de Guérin connut des douleurs, des déchirements, des détresses, mais l'ennui, cette sensation décevante qui annihile, qui neutraj : lise et qui dissout, lui demeura inconnu, hormis cet ennui sacré qui n'était chez elle qu'une des formes de cette soif du devoir dont elle était tourmentée. Elle était en bons termes, en termes amicaux avec la vie et voilà bien le critérium auquel on distingue le plus sûrement peut-être les natures équilibrées. Et le perpétuel malaise de Maurice, cette demirancune qu'il semblait conserver contre la vie demeurait une des préoccupations d'Eugénie.
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i Rien ni' me faisait plus de peine que de le voir si mal avec la vie, Tu vois comme elle est plus dou< «' quand on sait la mener. Le passage n'est pas si pénible qu'on le «lit et chaque jour apporte sa douceur (1). »
[nquiète de voir Maurice se plonger trop souvent dans la rêverie, dans an monde idéal, et s'occuper trop peu de celui où il se trouve, elle lui rappelle que tout homme a pour rôle d'agir et de se mouvoir en se mettant bien en face des réalités et des contingences d'icibas : « On doit avoir des rapports étroits avec la société : c'est là du moins le but de l'éducation que tu as reçue. Suivant les goûts qu'on y apporte, on y trouve son bien-être ou son malheur (2). »
On devine la réponse grave et sérieuse qu'elle dut adresser à son frère, quand, un jour, dans une de ses lettres (3), il lui posa cette question : « Que penses-tu de la vie ? Où places-tu ton plaisir et ta jouissance ? a
Eugénie envisageant « la vie comme une tâche sacrée dont il faut répondre » s'appli-
(1) P. 17, Lettres et lettre du 18 mai 1829.
(2) Lettre du 3 février 1829.
(3) 7 janvier 1829.
quait à en dominer le flot mouvant. Elle craignait de trouver perdu le temps qu'elle consacrait à écrire, car on doit compte à Dieu de chacun de ses instants. « Et pourtant c'est mon signe de vie que d'écrire comme à la fontaine de couler. » Mais elle ne cédait jamais à son besoin et à sa fantaisie d'écrire si quelque devoir ou quelque occupation nécessaire l'occupait ailleurs.
Son frère, trop averti, d'un sens littéraire trop affiné pour ne pas subir le charme qui découlait des écrits d'Eugénie de Guérin, l'engage non pas dans la voie des lettres proprement dites, mais lui conseille au moins de cultiver sa faculté d'écrire.
Que ne compose-t-elle, puisque l'idée lui en est venue, tout un recueil de poésies pour les enfants. Eugénie avait un instant songé à publier ce quelle nommait elle-mêmes ses Enfantines; elle ne poursuit pas ce projet, non pas, comme Maurice le crut un instant, sur les injonctions sévères des Missionnaires, mais parce que, d'elle-même et par scrupule de vertu, elle résolut de s'abstenir. Faut-il regretter une telle abstention? Mais la poésie, chez elle, n'émanait pas de ses vers, sans
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i, maisjaill ssait do son cœur, et s'exprimait en paroles exquises dans les contours / d'une prose personnelle et délicieuse. 5yîn père avait adressé un jour à des voisins qui en avaient été charmés, quelques poésies d'Eugénie, a Un peu de vanité m'en était venue, confie-t-elle à son Journal, elle est tombée dans ma couture. »
« J'aime mieux toute ma vie faire des bas que des vers inutiles, quand on pense au compte que nous aurons à rendre à Dieu, de toutes nos actions, de tous nos moments, il y a de quoi penser à l'emploi qu'on en fait. La vie est si courte pour gagner le ciel que chaque moment perdu vaut des larmes (1). »
Et quand certaines velléitésd'amour-propre littéraire surgissaient en elle, suivant sa pittoresque expression, elle y mettait bon ordre en « tombant dans sa couture », si bien qu'à la fin elle renonça définitivement à la poésie.
« Mais le sacrifice m'a d'autant plus coûté, qu'en abandonnant la poésie, la poésie ne m'a pas abandonnée, au contraire.... Éteignons,
(1) Lettre 1834, p. 56.
éteignons ce feu qui me consumerait pour rien. Ma vie est pour Dieu et pour le prochain, et mieux vaut pour mon salut un mot de catéchisme enseigné aux petits enfants qu'un volume de poésies. » Eugénie de Guérin apparaît tout entière dans ces quelques lignes. ^
La pensée de la mort, de la vie à remplir, du bien à faire, du travail, « soit de tête, soit des doigts, c'est bien égal aux yeux de Dieu » ne l'abandonnait jamais, car elle fuyait et redoutait comme un danger et un malaise « les jours vides, inutiles, perdus pour le ciel. »
Quand on poursuit les phases si monotones en apparence d'une telle vie, on songe à toutes les heures de silence qui l'envahirent, et le silence qui se transforme en méditation ou en réflexion, qui permet d'approfondir les , choses ou de refouler les élans trop prompts de la nature, les joies trop personnelles et les souffrances trop intimes, le silence apparaît alors comme une force singulière et comme une qualité féconde pour le bien.
Et dans les confidences si douces et si rayonnantes de sa pensée, qui parait se livrer entière au cours de ses écrits, comme il est
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aisé de surprendre chez Eugénie l'influence
et la vertu propre de ce silence 1 * J'aime mieux me taire (pie de me plaindre -, a t-elle écrit, et quelle puissance de réserve et de retenue dans cette formule si éloquente et si brève.
« Tout ne se dit pas. Que sert? »
Que sert en effet de livrer en pâture à la curiosité, à la pitié ou aux railleries d'autrui, l'intime de son cœur et de soi-même?
Songe-t-on parfois aux silences qui enveloppent certaines vies? Que cachent-ils de grandeur ou de néant, de valeur ou d'insignifiance, de vertu ou d'infamie, de laideur ou de beauté ? Songe-t-on à la profondeur de ces silences posthumes, qui laissent dans l'ignorance ou l'oubli des hommes, tant d'êtres, tant d'oeuvres et tant de faits qui eussent mérité la lumière? Les Lettres, le Journal d'Eugénie de Guérin, étaient en principe voués à l'un de ces oublis qui s'appesantissent comme le suaire, séparant à jamais la mort de la vie, si d'heureuses circonstances ne l'eussent à jamais rompu. jQui sait les silences que nous côtoyons, et tout l'inconnu mystérieux qu'ils nous cachent à jamais? Qui sait
toute la noblesse et toute la beauté de certaines âmes silencieuses?
Tout dernièrement un écrivain d'un très noble talent donnait à son livre étrange et poignant à la fois, dont la trame se déroule dans un cadre bien voisin de celui où se passa l'existence d'Eugénie de Guérin, ce titre : Ascension, et vraiment ce mot résume ainsi les pages où se trouvent consignées, comme en un reliquaire mystique, les pensées de cette femme admirable. Toujours plus haut, plus haut aujourd'hui qu'hier, plus haut demain qu'aujourd'hui, telle fut la devise de cette âme qui planait si loin des mesquines et basses compromissions de la vie, et qui pourtant, accueillante et accessible, se mêlait sans effort aux besognes les plus humbles et les plus modestes de cette même existence.
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Conclusion.
La vie d'Eugénie de Guérin, bien étudiée et comprise, fut en résumé le modèle parfait d'une vie de femme à la campagne. Et tant d'œuvres actuelles qui exaltent aujourd'hui sous toutes les formes, le Retour à la Terre, depuis celles qui ont pour objet les industries rurales, l'aiguille à la campagne, le travail au foyer dans les campagnes, jusqu'à celles qui se cantonnent dans renseignement ménager proprement dit, pourraient avec profit approfondir les enseignements qui se dégagent d'un tel exemple.
Elle avait toutes les belles et grandes qualités de la femme forte, le respect des croyances, le courage, la foi, le dévouement, l'abnégation, le sens des responsabilités et du devoir. Elle aimait la terre natale et la fit aimer, non seulement de son vivant par son exemple admirable, mais encore après elle, par l'éloquent plaidoyer de ses livres. Elle fut présente et permanente auprès de ce sol
dont elle pratiquait et enseignait l'amour. Elle prit sa part personnelle de cette vie rurale qui l'entourait. Elle fut l'aide, l'âme, la compagne, l'associée, la conseillère, la directrice, la consolatrice, l'ouvrière tour à tour, et la gardienne du foyer domestique. Dans cette présence réelle à la terre qu'elle pratiquait comme un devoir d'état, comme la condition première de ce patronage rural qui était le sien, elle avait senti qu'unemission lui incombait. Elle l'accomplissait d'instinct sans faire peser sur personne le poids toujours un peu lourd à porter d'une gratitude pour un devoir accompli, ou pour un service rendu. Elle était celle que l'on rencontre toujours, souriante et douce aux joies comme aux douleurs de chacun, celle qui se donne et qui donne à ceux qui souffrent et aux pauvres, sans intermédiaire et personnellement.
Elle avait ainsi gagné la confiance des travailleurs des champs : comprenant et pratiquant la noblesse et la beauté des vies passées dans l'humilité des tâches quotidiennes, elle aima les petits et les pauvres et fut aimée d'eux. Elle aima ceux que trop
BUOéNIB DB OUÉRIN 61
souvent personne n'aime, et fut aimée de ceux qui trop souvent n'aiment personne ou
peut-être n'ont personne à aimer. ^.
Voila pourquoi son exemple est si rempli d'enseignements. Mais en approfondissant celte vie, il semble vraiment qu'au travers de l'âme si délicate d'une seule femme, on voit apparaître l'âme généreuse et tendre, l'âme forte et profonde, l'âme « innombrable » de milliers d'autres femmes, vouées â une tâche sociale dont elles savent la grandeur, éprises du rôle qui leur incombe, allant avec une ardeur que rien ne rebute, aux tâches les plus modestes, toujours égaleset joyeuses. Tous ceux qui parlent du rôle social de la femme pourraient voir en Eugénie de Guérin le plus parfait des précurseurs.
On raconte qu'à la fin de sa vie, Eugénie de Guérin, mourante et silencieuse, passait de longues heures allongée sur la terrasse du Cayla.
Elle regardait et elle attendait.
Elle regardait les lointains horizons qui allaient bientôt s'élargir pour elle, et faire place aux horizons éternels vers lesquels son âme n'avait cessé d'aspirer.
Elle attendait l'heure inconnue et prochaine.
Mais là encore, pendant cette attente même, elle demeurait accessible et accueillante aux petits et aux pauvres qui jusqu'à la fin gardèrent auprès d'elle leur droit d'entrée et de préséance : les enfants du village venaient,, paraît-il, jouer encore auprès du fauteuil où, tous les jours, elle achevait de mourir.
Les ayant aimés, ces pauvres, ces simples, ces âmes modestes des champs, elle les aima jusqu'au bout.
Eugénie de Guérin apparaissait ainsi, dans sa mort, ce qu'elle fut toujours, le modèle de l'être qui se donne, intégralement jusqu'au soupir suprême.
Eugénie de Guérin fut non seulemenl une individualité d'exception. Elle demeure comme le type accompli, toujours actuel, ei dont les exemplaires moins parfaits peut-être mais très attachants encore, se retrouvent e se perpétuent, elle demeure le type accompl du Dévouement.
Les âmes d'élite qui puisent dans les sacri fices d'hier la force des sacrifices de demain les cœurs embrasés qui réchauffent et qu
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éclairent â la fois, paui re « ■■ eurs meurtris*, brasiers mal éteints dont les flam incessant >nt alimentées de U
joies refusées, 'l»1 tendresses ardemment d
délibérément rejetées, d*hé de courage journalier dans les quoti-
diennes, trouveront en Eugénie de Gruérin la sœur parfaite qui les devine et qui leur marque la voie.
Nulle, mieux qu'elle, n'a compris, dans la souffrance acceptée et dans la sérénité, nous pourrions dire dans la joie et dans la paix qui en demeurent la récompense, toute la beauté de ces vies, achevées ou non, faites de renoncement et de discipline, qui ont été des vies closes, des vies nécessaires et vies sociales^
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