‹ Eugénie de Guérin intimeChapitre 11 sur 19 · BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

BARBEY D'AUREVILLY

Portrait de Bsurbey à cette époque. — La jeunesse de B. d'Aurevilly. — Amitié de collège avec Maurice. — Barbey fait son droit à Caen et vit dans l'inconduite. — Il a perdu la foi et ses traditions de famille. — Il revient à Paris auprès de Maurice. — Son œuvre littéraire remplie d'incrédulité avant de connaître Eugénie.

Barbey d'Aurevilly, l'ami de Maurice, le frère d'élection d'Eugénie a une place trop prépondérante dans ce livre pour que nous ne rappelions pas à grands traits la figure du dandy qu'il était à cette époque.

Jules Barbey d'Aurevilly, l'écrivain de génie qui fut le Robert Burnes et le Walter Scott de la Normandie, était alors un mauvais sujet, un incroyant, sorte de don Juan, de roué, qui rappelait volontiers que par sa mère, Ernes-

tine Ang-o, il provenait des amours illégitimes de Louis le Bien-Aimé,

Chevaleresque avec les femmes, hautain avec les hommes, il avait une suprême horreur de la vulgarité et de la familiarité et cherchait aussi bien par l'originalité de sa mise que par le panache de sa phrase à se singulariser.

Il avait fait ses études au collège Stanislas où il se lia avec Guérin : « J'étais dans la même classe que Guérin, nous étions compagnons du même pupitre. Au lieu d'écrire nos devoirs et d'apprendre nos leçons nous nous écrivions des lettres et des vers, et déjà la défiance de lui-même, dont j'ai eu tant de peine à le guérir, commençait à lui faire sentir son oppression cruelle. Il me donna un jour un petit portefeuille de cuir de Russie tout blanc, sur la première page il avait écrit de cette petite écriture de race (les pattes d'abeilles ivres de Lacryma-Christi des Guérin) : « Sou- )) viens-toi qu'il fut un être misérable! » L'être misérable a été puissant et charmant et je le lui ai appris. IMais le souviens-toi ! a été bien obéi. Je n'ai pas manqué à celle consigne. Il est des endroits de Paris qui m'ont été consacrés par lui et des pierres ou du bitume des-

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quels il sort une douce flamme par me yeux quand je les revois.

» C'est là que nous avons échangé des sentiments et des pensées, fait de la vie, car il n'est pas un autre mot qui puisse exprimer cela{i). »

Ce fut sans doute leur commun amour de la poésie et de la nature qui souda ces deux âmes, car depuis elles ne furent séparées que par la mort.

Barbey ayant terminé ses études dut aller faire son droit à Caen et là il commença à écrire alors sans grand succès et sans goût car il s'ennuyait déjà comme Werther.

« Je vais commencer un journal, écrit-il, cela durera le temps qu'il plaira à Dieu, c'està-dire à l'ennui qui est bien le dieu de ma vie. Quand je serai las de me regarder, je fermerai ce livre et tout sera dit. Pourquoi ne se débarrasse-t-on pas aussi facilement de soimême, cet inexorable quelque chose qui est malgré lui-même, car le suicide nous en débarrasse-t-il entièrement ? Qui le sait, le sommeil sans rêves que souhaitait Byron n'était pas une réponse à l'angoissée question de Shakespeare. » Cet ennui si lourd, si cruel, est à

(1) Lettre à Trebutien, août 1855.

peine égayé par quelques aventures très peu décentes, par des débordements successifs qu'il ne convient pas de retracer ici. Dans les heures de désenchantement qui accompagnent l'inconduite st suivent l'orgie, Barbey dévore Manfred et le Corsaire de Byron et se passionne pour les héros superbes et solitaires. 11 envie les orages qui ravagent leur destinée, il se compose un idéal byronien et entre en révolte avec la société.

A cette époque, sous le souffle de toutes les passions, Barbey s'affranchit des croyances religieuses de son enfance.

Dans sa première œuvre : VOde aux Thermopyles, on ne trouve pas le moindre souffle religieux et le catholicisme n'est pas moins étranger à son second essai littéraire. Léa en mourant n'a point souci de la doctrine du Christ et Reginald de Beaugency ne se doute pas de l'existence du ciel.

Aucune trace du sentiment religieux ne se trouve dans la Bague d'Annibal, dans Germaine, dans VAmour impossible, le Dandysme et les poètes. Bien plus l'incrédulité de Barbey devient parfois irrespectueuse et ironique et ses lettres au V® d'Yzarn-Fressinet sont tout à fait voltairiennes.

Comment Barbey vint-il de Caen retrouver son ami Guérin à Paris ? Voici : le chevalier de Montussel, oncle et parrain de Barbey, eut le bon esprit de mourir et de laisser au pauvre étudiant 1.200 francs de rentes. C'était la fortune, huit jours après, le jeune homme venait s'installer auprès de Maurice.

Il y a plus de quatre années que ces amis ne se sont pas vus. Combien ils sont changés depuis Stanislas! Maurice revient de la Chênaie et son âme est en pleine crise religieuse. Barbey, fils émancipé des chouans, a perdu toute croyance, toute tradition familiale, ni l'un ni l'autre n'ont rien à opposer à l'orage qui les menace et restent sans sauvegarde contre la terrible maladie du siècle.

Jamais Barbey n'a souffert davantage qu'à c«tte terrible époque, il écrit alors Germaine et reprend Amaidèe où se retrouve le panthéisme de Guérin. Trebutien, qui voit son ami périr d'ennui à Paris, s'efforce de le faire retourner en Normandie. Barbey fait cette réponse significative : « Savez-vous ce que je sais ? C'est que la vie de province ne nous est plus possible. Il faut être parfaitement heureux ou obèse pour s'arranger de cette vie-là. Mais des hommes comme nous, non ! Si l'on est

lymphatique, on y mourrait de spleen, si l'on est nerveux, on s'y brûlerait la cervelle. »

Malgré tout, Barbey ne pourra donc plus s'évader de l'atmosphère capiteuse de Paris et il y bâillera sa jeunesse. Dans le grand monde ou dans tous les mondes, où il fut le romantique maladif, le Raimbaud de Maulévrier de son rom.a.nV Amour impossible, il passera sans joie et sans amour. Barbey n'a plus de patrie, plus de famille, plus de foi, il est perdu, quand Dieu lui envoie son ange, Eugénie de Guérin, pour le ramener dans la voie du bien.

C'est chez la fiancée délicate et charmante de Maurice qu'il a rencontré le 8 octobre 1838 la « divine Eugénie ». Et à grands traits il trace ainsi le superbe portrait de « la pastoure du Cayla ».

« N'est pas jolie de traits, et même pourrait passer pour laide, si l'on peut l'être avec une physionomie comme la sienne. Figure tuée par l'âme. Yeux tirés par les combats intérieurs. Un coup d'oeil jeté au ciel de temps en temps avec une aspiration infinie. Air et maigreur de martyre. Lueur purifiée, mais ardente encore d'un brasier de passions éteintes seulement parce qu'elles ne flambent pas.

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Ne ressemble pas à ces femmes qui ont ou se donnent l'air vulgaire d'une victime. C'est plus beau, elle, c'est un holocauste. Avec celte physionomie entièrement inconnue à Paris elle a les manières simples, la voix, l'accent, la plirase brisée, la politesse relevée et pourtant Tamilière de la femme essentiellement comme il faut. Qualité morale de la noblesse de sang et de race et qui fait se ressembler en tous points la femme la plus répandue dans le monde élégant et la pauvre fille qui n'a jamais quitté la tourelle de son château de province. Sa voix n'a pas le plus léger accent et tranche par la fraîcheur avec la fatigue et presque l'épuisement de toute sa personne. On est doucement étonné d'entendre cette voix suave et molle sortir de cette gorge maigre et ascétique, comme l'imagination en prête à Marie d'Egypte et aux saintes (émmes du désert dans la légende. Elle, cependant, n'a pas du toutl'air béat et dévot et même de dévotion touchante que ne manquerait pas d'avoir une bourgeoise qui aurait son âme. La patricienne est encore plus forte que la chrétienne et tout le ciel descendu dans le cœur d'une femme n'efface pas l'aristocratie puisée aux mamelles de sa mère et les traditions de son berceau. » On le

voit, Barbey fut profondément ému par cette rencontre et il n'oublia jamais la sœur de Maurice pour laquelle il eut une grande admiration intellectuelle.

De son côté, Eugénie, si prudente, donna dès le premier instant toute sa sympathie à l'ami de son frère et ce fut vraiment la pénétration de deux âmes sœurs, dont l'une par sa pureté céleste devait revivifier l'autre, la ramener à sa noblesse oiiginelle et la sauver.

Après le mariage de Maurice, qui donnait un foyer charmant, un nid bien doux à son unique ami, l'auteur de Germaine se montre plus désolé, plus désespéré, plus amoral et plus irréligieux que jamais. « Je plonge dans l'ennui de la réalité, écrit-il le 22 décembre, je suis dans cette disposition d'esprit qui me rejette éternellement dans le monde extérieur et aux surfaces. » Deux jours après, pour la nuit de Noël, il ose dire de la façon la plus irrévérencieuse; « Sainte Nuit pour les 7«r(7we/^f et autres poètes catholiques, mais non pour moi, » et il se plaît à conter mille aventures scabreuses, à boire plus que de raison pour chasser le chagrin qui le ronge.

Mais voici que Maurice est frappé de façon irrémédiable, la mort est là qui approche, et

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l'âme épurée par la douleur, pressée par la prière constante d'Eugénie se rapproche de Dieu et les lèvres de l'ami si cher se remettent à balbutier les prières apprises au Cayla.

Barbey est du reste déjà singulièrement remué par la lecture du merveilleux journal qu'il a lu fiévreusement au chevet de l'agonisant ; la mort si absolument chrétienne de Maurice le trouble dans la profondeur de sa conscience.

Ce journal qui a sauvé l'âme de son ami, qui a fortement émotionné la sienne, Dieu permet qu'il soit continué pour lui et sous le souffle bienfaisant de la pieuse Eugénie nous allons voir graduellement la foi renaître dans le cœur du malheureux d'Aurevilly et s'épanouir en une fleur magnifique.

Il n'est pas de preuve plus probante de cette évolution que la différence qui existe dans la manière dont sont traitées les deux parties du roman intitulé une Vieille maîtresse.

La première partie a été écrite par Barbey incrédule, la seconde composée après la connaissance d'Eugénie, dans celle-ci se manifestent déjà des tendances vraiment chrétiennes.

Barbey a jugé lui-même son œuvre très

sévèrement et dans des termes qui méritent d'être retenus ici.

« Vu à la distance de sept années, dit-il, à une époque où les convictions se forgent par l'épreuve et par le combat, ce livre n'est point à nos yeux ce qu'il aurait pu et dû être, quoique nous en ayons effacé un passage d'une couleur un peu trop vive, car le goût qui est aussi une décence est la conscience de l'art. Nous savons mieux que personne ce qui lui manque et non seulement nous ne recommencerions pas, mais nous ne voudrions pas recommencer... » A cette époque, l'auteur n'était pas entré dans cette voie de convicllons et d'idées auxquelles il a donné sa vie. Il n'avait jamais été l'ennemi de l'Eglise, il l'avait au contraire toujours admiiée et réputée pour la plus belle et la plus grande chose qu'il y eut humainement sur la terre. Mais chrétien par le baptême et par le respect, il ne l'était pas de foi et de pratique comme il l'est devenu grâce à Dieu et grâce aussi à l'instrument de la Providence, à Eugénie de Guérin, car à partir du jour de la mort de celle-ci l'œuvre de Barbey change complètement, elle devient absolument et nettement catholique.

Les Prophètes du passé défendent l'absolu-

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