LA MORT DE MAURICE
Grave état de Maurice. — Il veut revenir au Cayla . — Eugénie accompagne son frère. — Le voyage. — L'arrivée au Cayla. — Progrès de la maladie. — Eugénie prépare son frère à la mort.— Les derniers moments de Maurice. — Il rétracte les doctrines de Lamennais. — Il meurt en baisant le crucifix. — Eugénie exprime sa douleur dans d'admirables lettres.
Le 18 juin 1839, Maurice quittait Paris.
Se sentant mortellement atteint il avait impérieusement voulu revoir sa sœur et le Cayla, chaque jour il exprimait à Barbey d'Aurevilly son désir de revenir là-bas, et l'ami dévoué, le sachant perdu, suppliait sa jeune femme de le laisser partir pour le Midi.
Eugénie se trouvait au château des Coques chez la baronne de Maistre et c'est là qu'avec
un émoi indicible elle apprit que son frère se disposait à se mettre en route. Elle résolut d'aller rejoindre le malade à Orléans, mais le départ de Maurice ayant été précipité, elle ne put atteindre son bien-aimé frère qu'à Tours.
La rencontre fut navrante.
Aucune illusion n'était plus possible, son enfant, son frère, l'être au monde qu'elle chérissait le plus, était condamné, un miracle seul pouvait l'arracher à la mort, le miracle, Eugénie le demanda au ciel avec une ferveur touchante, et désormais elle n'eut plus confiance qu'en Dieu seul. Elle commanda aussitôt une neuvaine à Nevers, aux reliques de sainte Philomène ; le prince de Hohenlohe, un saint prélat, passait pour faire des guérisons miraculeuses; elle s'efforça de l'intéresser à la santé de Maurice, enfin elle retira sa confiance aux hommes de science pour ne plus compter que sur le secours des amis du ciel. Lorsqu'elle eut tout tenté de ce côté, elle fit un acte de soumission à la volonté de Dieu qui sait ce qu'i nous faut de la vie ou de la mort.
Depuis Tours, Maurice, sa femme et Eugénie vinrent en chaise de poste, à petites journées, à lente all'ure. Pour ne pas fatiguer le malade.
Eugénie parlait peu, mais plus encore que le son affectueux de cette voix chérie, la présence de sa sœur bien-aimée faisait que Maurice reprenait goût à la vie. Avant de quitter Tours, la douce Antigone, heureuse de ce mieux inespéré, écrivait la lettre suivante à son amie, la baronne de Maistre :
Tours, le 22 juin 1839.
a A Tours enfin, chère amie, et le cher malade pas si mal que je croyais. Dieu soit béni ! C'est une grâce, les moindres peines sur les grandes. Il est cependant bien pâle, bien maigre, bien changé : grosse toux profonde, point de voix du tout, et délaissé de M. Pétros (son médecin). Il n'a pas voulu s'en charger. Vous me disiez bien qu'il était alarmiste. Mais M. Buquet et la Providence ont amené une ressource inattendue : un médecin qui, ayant entendu parler de ce jeune malade, a demandé à le voir comme ami de M. Buquet. Changement complet de régime : éther jeté à la rue, des bains, qu'il a eu la bonté, le bon docteur, de mettre lui-même au degré d'ordonnance, presque froid, essuyant de ses mains le malade et lui faisant six visites en un jour, afin de voir la maladie dans toutes ses périodes quotidiennes. N'est-ce pas, mon
amie, que c'est un envoyé du ciel? La preuve c'est que le malade est sensiblement mieux. Il est venu à moi, dans le salon, et il y a sept à huit jours, m'a-l-il dit, il ne pouvait se tenir sur ses jambes , puis le voyage le distrait sans trop le fatiguer,
» Nous passerons par Bordeaux avec des chevaux de poste ; ainsi je ne sais quand nous nous verrons aux Coques. Je vous écrirai de Bordeaux plus de long ; ceci n'est que le mot d'arrivée, tracé à la hâte dans une chambre d'hôtel où je suis seule, bien seule, je vous jure, après vous avoir quittée. Mon frère, sa femme et Charles sont chez M™*' Mansell, belles, élégantes et gracieuses Anglaises, qui m'ont, aussi, bien accueillie, mais n'ont pas de lit à me donner. Si j'avais su qu'on dût passer ici trois ou quatre jours, je ne serais pas partie des Coques, mon paradis.
» Adieu, mon ange. Je n'ai jamais quitté personne si vite, ni plus tendrement. Toutes sortes d'amitiés à tout Saint-Martin.
» P. -S. — Le malade se souvient de vous tous et vous offre ses hommages. 11 a vu souvent votre frère. Oh quelle chaleur ! Je fais des vœux aux nuages. A jamais à vous. Le rosier se porte bien. »
BUGÉNIE ET MAURICE 115
De Tours, la voiture qui menait si doucement le pauvre Maurice mit huit jours à gagner Angoulême. Parfois, un mieux sensible venait faire renaître l'espérance dans les cœurs. Parfois aussi, le malade crachait le sang et subissait des crises terribles qui angoissaient les siens, Caroline, sa jeune femme le soignait avec un grand dévouement jetant l'or à pleines mains pour adoucir un mal qu'elle espérait encore vaincre. Eugénie seule comprenait la vérité. Voici une de ses lettres à M"" de Bayne, datée du 29 juin 1839, où l'état de son esprit est très apparent.
» Angoulême, samedi 29 juin 1839.
» Le triste voyage ! à commencer par le départ des Coques, l'adieu à la plus aimable amie, à ma ressource de cœur, de toutes choses, à ma consolatrice depuis six mois de chagrin, enfin à celle à qui je dois tout après Dieu. Ce n'est qu'ensemble, près de vous, que je puis vous dire ce que j'ai reçu en bienveillance et intérêt de cette amie et de sa famille. Sa mère veut absolument que je revienne 1 an prochain. Le cœur dit oui, mais que puis-je promettre ? Toute ma vie dépend de mon pauvre Maurice, tant nous sommes
liés l'un à l'autre en lamille. Mon Dieu, s'il nous était enlevé ! Je ne puis ra'arrêter à cette pensée, qui me vient aussi souvent que le battement du cœur. Sans être désespéré, son état donne tout à craindre. Il souffre de la faim et ne peut pas manger. Je crains que cette gorge ne finisse par se boucher tout à fait. Voilà, mon amie, le pauvre voyageur que nous menons à petites journées vers l'air du pays, ce cher Cayla, après lequel il soupire.
» Depuis Tours, où nous avons stationné huit jours, nous ne faisons que coucher le soir dans un hôtel. Nous avons passé par Châtellerault, renommépour ses couteaux, par Poitiers, dont vous savez les batailles ; ce soir à Angoulême, où vous avez un abbé qui n'en fera pas, je crois, la célébrité, mais que j'irais voir si j'avais le temps. Je vous écris au chevet du lit, prête à me coucher, pour me lever demain à cinq heures. Nous voyageons le matin, pour éviter la chaleur, dans une voiture de poste, façon la plus commode pour transporter un malade, mais chère à ruiner. Il ne faut rien moins que la bourse indienne pour fournir à ces dépenses.
» La pauvre tendre femme donnerait tout l'or du Bengale pour la santé de son mari.
Son dévouement est sans bornes ; toujours là, de nuit et de jour, se levant du lit plusieurs fois. Chaque jour elle écrit à Paris l'état du malade au médecin qui le traite. Ce nouveau docteur, consulté depuis peu, a changé tout le régime, supprimé les vésicatoires, tout ce qui épuisait, et substitué aux bains les bons bouillons, défendu les saignées qu'on prodiguait. De tout cela, il en résulte un peu de mieux, un peu plus de forces ; mais la poitrine s'emplit, la gorge s'enflamme. Mon Dieu, venez à notre aide î Quelles frayeurs quand nous lui avons vu cracher le sang, dans une bicoque où nous n'avons eu pour toute ressource que de l'eau et un œuf frais. Nous comptons arriver après-demain à Bordeaux, et quand nous pourrons au Cayla, dernière station de notre voie douloureuse.
» Priez, ma chère amie, et faites-moi l'amitié de m'écrire le plus tôt possible, au Cayla, par quel moyen on peut s'adresser au prince de Hohenlohe. Le prêtre auquel j'ai écrit pour cela est à Rome. Je n'ai donc pu adresser ma demande de prières, ne sachant comment m'y prendre. Soyez assez bonne pour me l'indiquer, et assez tôt, afin que je puisse le faire en arrivant au Cayla. Il n'y a pas de temps à
perdre pour demander miracle et fçuérison...
» Nous serons dans une huitaine de jours au Cayla. Quel retour de noces, hélas ! Pauvre vie, si Dieu ne soutenait. Ecrivez-moi, s'il vous plaît, tout de suile. Cherchons tous les moyens de sauver ce pauvre frère. Je sais que ce serait bonheur pour vous d'y contribuer. Cette pauvre Elisa Lafont est à plaindre. Je viens aussi d'apprendre la mort d'une jeune femme de dix-neuf ans qui était à la noce de Maurice, bien fraîche et bien jolie. Qu'est-ce que cela fait ? La mort ne regarde à rien. Tenons-nous prêts ; le malheur n'est que pour ceux qui ne sont pas préparés.
» Maurice me demande chaque jour des lectures pieuses. Rien que ces sentiments me consolent.
» A 10 heures du soir, et toujours à vous.»
D'Angoulême à Bordeaux, la route est charmante, le temps fut merveilleux et Maurice, suivant un régime qui lui donnait des forces factices, se prit à causer et à sourire. Une lettre d'Eugénie à la baronne de Maistre nous montre que ce mieux ne la trompe pas et que sa clairvoyance maternelle est plus aiguë que celle de l'épouse elle-même.
ETGÉNIE ET MAURICE 119
« Bordeaux, Hôtel de Nantes, mardi 2 juillet.
» Enfin à Bordeaux, chère amie, bien loin de vous et encore loin du Cayla, station de repos seulement et d'agrément pour les yeux. Pays charmant, jolie ville, grande, peuplée, animée, Paris du Midi, avec un ciel plus beau. Nous allons voir tout cela au dehors, et nous promener un peu; mais le cœur avant tout,
» J'ai pensé à vous plutôt qu'aux monuments et curiosités. Vous ne m'avez pas quittée pendant toute la route, ma chère amie, je vous voyais dans notre calèche, ou bien nous étions aux Coques sur le canapé, ou dans le bois, ou dans la laiterie, enfin ensemble, vous en moi et moi en vous. Les distances ne séparent que le corps et c'est hélas bien assez.
» Que n'est-il un télégraphe au service de l'amitié ! Vous auriez su à chaque instant ce qui se passait en voyage, nos transes ou notre calme suivant l'état du malade. Il a très bien supporté le voyage, je crois même que le mouvement de la voiture lui est bon, puisqu'il se trouve moins bien dès qu'il en descend. Nous n'avons eu d'inquiétude vive qu'une fois qu'il a craché du sang, dans un état d'accablement immense et la gorge irritée à ne pouvoir supporter une goutte d'eau. C'était
dans une bicoque de village, où nous n'avons trouvé pour toute ressource qu'un œuf frais et de l'eau. Il a avalé l'œuf et s'est trouvé mieux. Les plus simples remèdes sont souvent les meilleurs ; c'est, je crois, le secret de l'homéopathie. Mon pauvre Maurice ne serait pas si mal s'il eût commencé par là. On l'a épuisé de saignées, de cautères. Le régime d'à présent vaut bien mieux : ne rien faire, que du repos, ne rien prendre que du bouillon et des choses nourrissantes, bœuf, mouton et vieilles poules. N'est-ce pas que c'est excellent, et tout à fait de votre système ? Vous ne faites que du bien. Il est certain que le malade se trouve mieux de ce nouveau régime. Dieu veuille nous le sauver ! Je ne sais s'il ira aux eaux ; on attend pour cela l'ordonnance du médecin, qui n'avait voulu rien décider au départ. M. Petros n'a pas voulu se charger, pour si peu de temps, d'une cure qu'il eût peut-être entreprise et achevée heureusement il y a six mois. Pourquoi n'y pas penser plus tôt ? Mal sans remède ! Espérons de ce qui reste encore, d'un peu de vie, de l'air du pays, du repos de l'âme.
»... Oh mon amie, que je reviens souvent aux Coques, et près de vous ! que j'y vis de-
puis que je les ai quittés ! Le Jourdain ne remonta pas plus rapidement vers sa source que le cœur aux endroits qu'il aime ; ce qui veut dire pour moi, près de vous, où nous avons été, où vous êtes. Vous voilà à Saint- Martin où je suppose que vous êtes arrivée de Nevers votre ville, après avoir embrassé votre tante et l'intéressante M™® de R... Leur aurezvous laissé mes souvenirs à ces dames dont je me souviens ? J'en ai beaucoup rencontré de par le monde où je voyage, mais pas de semblables, pas de votre famille.
» J'ai pourtant trouvé fort de mon goût ^jme Mansell, à Tours et puis Mélina sa sœur, deux jolies et gracieuses Anglaises, aux manières distinguées, chez qui nous avons reçu l'hospitalité la plus aimable. Ce sont des Indiennes, encore, mais qui rappellent les nobles et intéressantes femmes des romans de Scott; au reste amies de lady Bentink, la femme du gouverneur général des Indes. Nous étions, vous voyez, bien adressées. Ces dames aiment beaucoup Caroline et sa tante. Rien n'est plus séduisant aussi que notre Indienne : elle est belle comme une rose de mai, avec ses fraîches joues et ses fraîches toilettes. C'est bonheur d'être jeune on glisse sur les
peines où les âgés s'enfoncent, Caroline toujours près de son mari, le voyant souffrir sans cesse, se levant plusieurs fois la nuit, du dévouement le plus actif se porte bien ; c'est qu'elle ne le voit pas non plus si malade. Elle espère et fait bien : l'espécance est si bonne ! Toute la mienne est en Dieu ; quand je le vois si faible, si pâle, si maigre, il ne me reste guère de confiance humaine. Il est là, à côté de moi dans son lit qui tantôt dort et tantôt me dit un mot. Je suis seule, Caro m'a laissée pour quelques heures garde-malade, ce que j'aime autant que de voir la ville de Bordeaux. Cela se fera plus tard. Nous devons aller voir le navire où s'embarque M. Dulac, le beau-frère. Cela me fait plaisir, je parlerai de voiles et de cordages ; j'aurai vu un peu de tout en retournant au Cayla.
» Et voilà comment on s'insti-uit en voyageant ; le reste du couplet ne me regarde pas.
» Aurai-je bientôt de vos nouvelles ? Oh ! voilà ce qui me regarde intimement. Parlezmoi de vous bien au long, de votre santé, de votre, je puis dire de notre chère maman, qui doit être heureuse de voir ses deux enfants auprès d'elle. Vous ne tarderez pas de voir
M, Adrien. S'il est avec vous, faites-lui bien les amitiés de Maurice, après avoir reçu pour M™° de Sainte-Marie et pour vous, ses affectueux hommages. Adieu, ce mot est triste après ceux qu'on a dits ensemble... »
Enfin ce fut le 8 juillet, soit vingt jours après le départ de Paris, vers 6 heures du soir, que Maurice arriva en vue du Cayla, on eût pu croire qu'il redoutait de ne pouvoir parvenir au lieu où il voulait reposer pour jamais, tant il était nerveux.
Le chemin ne permettait pas d'arriver en voiture jusqu'au château, Maurice dut donc monter à cheval et livide^ vacillant sur sa selle, il accomplit ce court trajet à grand'peine et il lui fallut une volonté de fer pour ne point tomber.
Le malade eut un transport de joie indicible à la vue du château, il descendit de cheval, serra bien fort la main de son frère Erambert, embrassa son père et sa sœur Marie comme dans un rêve.
Il s'arracha pourtant à cette sorte d'ivresse pour dire un mot affectueux aux moissonneurs venus l'entourer.
Quand il eut franchi le perron de sa de-
meure, il se laissa tomber sur un fauteuil : « A-h, dit-il, que l'on est bien ici » et il embrassa de nouveau son père avec une extrême émotion. Eugénie s'assit près de lui, le baisa au front et dit doucement : « Ici, tu guériras vite.
» Je l'espère, répondit-il, je me trouve si heureux chez moi. »
Le repas fut exquis, Marie, la petite sœur, avait préparé soigneusement tous les plats favoris de l'absent, il mangea de tout aven beaucoup d'appétit.
« Ta cuisine est délicieuse », disait-il en souriant à Marie et en lui faisant de temps à autre une caresse.
Cette première journée fut digne du Paradis. Maurice ne sentant plus sa fatigue, causait volontiers et semblait joyeux, on pouvait tout espérer de la douceur du climat, de l'air natal, du soleil du Midi, mais par une fatalité déplorable, dès le second jour le froid devint sensible lé malade frissonna plusieurs fois.
Cependant, comme la température du corps ne s'était pas élevée, les médecins l'autorisèrent à quitter son lit et à descendre se promener sur la terrasse. Maurice témoigna une grande joie de cette décision. Il pourrait jouir
de l'air, du soleil, de la belle nature qu'il aimait tant. Il sema des fleurs, piocha, tendit des fils de fer, s'amusa comme un enfant : « Chaque jour je reviendrai ici essayer mes forces », dit-il en regagnant sa chambre. le lendemain la faiblesse fut si grande qu'il ne put quitter son fauteuil. Alors sa femme chanta et lui fit de la musique.
Le lendemain, Maurice se trouva moins las, se leva, s'en fut de lui-même au piano et joua une symphonie de Beethoven.
Eugénie avait perdu tout espoir, les choses de la terre ne l'occupaient plus, elle n'avait qu'une pensée : préparer cette âme à la vie éternelle, la ramener à Dieu, lui faire accepter la décision suprême, la sauver en un mot.
Nous avons dit dans quelle pensée, en quel sentiment de piété, elle avait écrit au prince de Hohenlohe, on a pu retrouver sa lettre, elle témoigne qu'Eugénie n'espérait plus qu'un miracle : la voici :
« Monseigneur,
» Les miracles de guérison opérés par les saints me font tout espérer de votre intercession. Permettez qu'avec tant d'autres je l'implore, que je recommande à votre crédit auprès de Dieu un frère bien-aimé et mourant.
pour lequel il ne nous reste que peu de ressources humaines ; celles de la foi sont les meilleures et seront, je crois, grandes pour le malade aidé de votre charité. Comme pour le chrétien l'âme est plus précieuse que le corps, je vous recommande celle de notre cher Maurice. Ce n'est pas que le malade ne vive en chrétien ; mais a-t-on jamais assez de foi et d'amour ? Je vous conjure d'intercéder pour tous ses besoins. Que votre charité, Monseigneur, veuille accueillir ma prière et m'indiquer aussi le jour où nous pourrions nous unir à vous pour obtenir de Dieu la grâce que nous souhaitons. Mais quoi qu'il arrive nous acceptons d'avance la volonté de Dieu, et dans le même sens je vous prie, Monseigneur, d'agréer l'hommage de ma reconnaissance... » - La grande afï'aire pour Eugénie ce n'était donc plus maintenant de sauver la vie de son frère, c'était d'assurer à son âme sa part de Paradis et de ne point le laisser quitter cette terre, sans qu'il eût accompli chrétiennement tous ses devoirs.
Ce qui rassurait un peu la pauvre sœur dans son inquiétude, dans son émoi, c'est que Maurice cette année, à sa prière instante, avait fait ses pâques à Pari et elle relisait cons-
tamment ce mot qu'il lui avait écrit alors :
« L'abbé Buquet est venu me voir, demain il revient encore pour causer avec moi comme tu l'entendais. »
Enfin elle l'avait vu à Tours seul dans sa chambre, lisant les prières de la messe un dimanche, et elle avait pleuré de joie.
Alors elle avait profité de ces bonnes dispositions pour lui remettre les livres de sainte Thérèse et de Fénelon et chaque jour, Maurice avait exigé qu'elle lui en fît lecture. Enfin il réclamait souvent l'Imitation de Jésus- Christ et cherchait lui-même certains passages sur lesquels il méditait longtemps.
Tout cela pourtant ne suffisait pas à rassurer l'ame si pure, la conscience si délicate d'Eugénie, tant qu'elle n'aurait pas la certitude des dispositions résolument chrétiennes de son frère elle ne pourrait dormir tranquille.
Le 17 juillet, la toux si cruelle s'apaisa, la vie sembla renaître, ainsi le flambeau jette un plus vif éclat au moment de s'éteindre, Maurice assista au dîner de famille, remercia son père, disant avec tendresse : « Oh comme vous savez aimer vos enfants ! » plaisanta doucement Eugénie, qui lui avait refusé une figue, puis soudain se sentit infiniment faible, on
dut le porter jusqu'à sa chambre. La nuit fut mauvaise, comme au matin il avait le regard fixe Eugénie envoya chercher le prêtre.
Alors se penchant sur lui et baisant son front moite, elle lui dit en tremblant : « As-tu confiance en Dieu, Maurice ? »
« Oui, confiance suprême ! » répondit-il.
« Eh bien, mon ami, demandons-lui en toute confiance ses grâces pour toi, on doit dire une messe à laquelle nous communierons ; tu pourrais, toi aussi, communier comme nous. »
« Je le veux, je m'unirai à vos prières. »
« C'est bien de ton plein gré que tu consens à parler à M. le Curé ? »
« Oui ! »
« Prépare-toi donc à la confession. »
Avec un grand calme, Maurice demanda un livre de prières et se fit lire celles qui touchent à la confession. Il était en recueillement depuis un assez long temps quand le prêtre arriva. Maurice exprima d'abord le désir d'examiner plus longuementsaconscience, puis au bout d'un quart d'heure il voulut voir le prêtre et pendant plus d'uue demi-heure avec une grande lucidité d'esprit, il fit une confession complète. Il entendit expressément rétracter les doctrines de Lamennais et de-
manda ensuite avec beaucoup de ferveur à recevoir la communion et l'extrême-onction. Maurice repondait très distinctement aux prières des agonisants avec un calme absolu et un naturel parfait et Eugénie enfin libérée des plus cruelles angoisses sentait son cœur de chrétienne et de sœur se dilater sous l'empire d'une joie douloureuse. Avec quel accent de reconnaissance elle remercia Jésus qui lui apportait cette suprême consolation, la vie pour elle était peu de chose, c'était l'éternité seule qui lui importait et grâce à elle, à ses prières constantes, ce frère bienaimc était rentré dans la voie de Dieu, il était sauvé, il allait demeurer parmi les élus où pour jamais elle serait réunie à lui dans la contemplation éternelle du Divin Maître,
Cependant Maurice, tranquillisé, reposé par ce grand acte, se sentit mieux, et il eut faim. Eugénie, après lui avoir procuré le pain de l'àme, voulut fournir la dernière nourriture que devait prendre son corps, elle lui apporta un peu de fécule et le fit manger comme un enfant.
« Dieu, dit-elle, avait accordé à ma tendresse de sœur de rendre au frère bien-aimé les derniers services à l'âme et au corps. » Cet
aliment des deux vies il lui appartenait à elle la mère et la sœur de le donner au pauvre Maurice.
Au moment où on apporta le Saint Viatique, Bt pendant qu'on faisait les tristes apprêts de cette suprême cérémonie, Eugénie éprouve le besoin impérieux de s'épancher dans un sein ami et elle jette sur le papier ces lignes éplorées destinées à la baronne de Maistre.
« 19 juillet 1839.
» J'adore, mon Dieu, vos décrets éternels et impénétrables, je m'y soumets de tout mon cœur pour l'amour de vous ! 11 y a trois ans, chère amie, que je fais cette prière, qu'elle m'a soutenue et préparée au plus cruel sacrifice. Le moment est venu, plus d'espoir; le médecin a prononcé le terrible : « C'est sans remède » et nous a parlé des derniers sacrements. Bien facilement nous y avons fait consentir le malade. Je lui en ai parlé à propos des prières du prince de Hohenlohe, et comme il a fait ses pâques, sa conscience ne l'a pas efîrayé. Le voilà confessé. Je vous écris dans les apprêts du saint viatique et de l'extrême-onction. Je ne sais pourquoi je ne suis pas mortellement désolée. J'espère encore sans doute. Oh ! mon amie, ma pauvre amie,
prions bien Dieu pour cette chère âme. Parmi tous, je pense à vous ; je n'ai pu m'empêcher de vous écrire, de vous unir à mon cœur, à mes larmes, à toute une famille affligée. Pensons au ciel ; je ne veux plus rien que de l'autre monde. Mon Dieu que votre volonté soit faite ! Je le dis dans des larmes, mais les larmes sont des prières.
» Combien je sens en ce moment le besoin de la foi, le secours de la piété. Oh ! que devenir? Votre lettre m'est venue hier ; je ne croyais pas y répondre si tristement. La faiblesse, l'affaissement de la vie s'est fait tout à coup. »
Le malade avait toute sa raison lorsqu'on lui administra l'extrême-onction, il présenta lui-même ses mains et reçut le saint viatique avec toute l'expression de la foi la plus vive. Il serra la main du prêtre qui lui parlait du ciel, colla longuement ses lèvres à la croix qu'on lui présentait, puis il mourut le vendredi 19 juillet, à 11 h. 1/2 du matin alors que dans un suprême baiser Eugénie aspirait son dernier souffle.
La douleur d'Eugénie fut indicible, celle d'une mère qui a perdu son enfant, mais sa peine fut tempérée uniquement par la joie
divine d'avoir triomphé du doute et d'avoir arraché au mal cette âme qu'elle chérissait tant et pour le salut de laquelle elle aurait donné plus que sa propre vie.
Les lettres qu'elle a écrites en ce terrible moment à ses amies méritent d'être citées car dans chacune d'elles transpirent avec force ces deux nobles sentiments. Trois jours après la mort de Maurice, elle écrit à M^'* Louise de Bayne la lettre suivante :
<( Vous devez savoir, chère amie, la perte que nous avons faite, mais je veux aussi vous en parler, j'ai à vous dire mon chagrin, mon affliction de sœur, d'amie intime de ce pauvre Maurice. Cher frère le voilà mort. Mort ! Vous dire ce que ce mot fait sur moi, ce qu'il a d'incompréhensiblement douloureux ! Non, je ne puis me faire à cette pensée de séparation éternelle, ne plus le trouver nulle part sur la terre î
» Oh! Comme nos affections disparaissent! Dieu veut que nous les portions plus haut que terre, et il prend au ciel ceux que nous aimons. Il est là, mon frère, au ciel parmi les bienheureux, je l'espère, car il a fait la mort d'un prédestiné. Dieu soit béni qui dans sa miséricorde a voulu sauver l'âme et laisser
mourir le corps, cette apparence humaine que nous aimons tant, qui semble l'homme et ne fait que le cacher. L'œil chrétien voit ainsi ces choses et regarde vers l'autre vie, lorsque celle-ci nous désole. Pour moi c'est fini de tout ce qu'on appelle bonheur. Cette mort me tue, m'enlève ce qui m'attachait avec quelque charme en ce monde. Mon avenir était dans le sien, ses enfants m'auraient appelée leur mère. J'avais tout mis en lui, trop peut-être. Dieu veut qu'on ne s'appuie pas tant sur la créature, roseau qui casse sous la main. Ma pauvre âme se doutait bien de cela ; mais n'importe, on s'attache plus fort à ce qui va nous échapper.
» C'en est donc fait ! le voilà au ciel et moi sur la terre. Oh prompte disparition ! n'étaitce pas hier, son jour de noce ? Hélas, tout ce passé me semble un songe, comme dit notre pauvre Caroline : « Il me semble que mon » mariage est un rêve. » Un rêve bien douloureux,
» Un mois après ont commencé les alarmes, les dépérissements et toutes ces souflVances qui nous l'ont conduit au tombeau. Pauvre, Maurice ! Je ne sais dire que ce nom. II avait pour moi tant de bonheur, quelque
chose d'électrique pour le cœur et ce n'était pas pour moi seule.
» Toute la famille était sous cette influence, c'était notre charme à tous.
» Mon père disait que cet enfant faisait sa gloire. Tout le monde se louait de lui, ce n'était que larmes et louanges sur son cercueil. Ce fut avant-hier, la triste, lugubre, déchirante et dernière séparation au cimetière. Nous l'y avons tous accompagné, ce cher Maurice, avec lui tant que possible en ce monde.
» Oh ! quelle descente que celle du cercueil dans la fosse ! Je l'ai suivi des yeux en priant pour la chère âme de mon frère. Je ne sais plus rien voir, plus rien aimer que ce morceau de terre où nous allons nous agenouiller tous les jours avec sa pauvre veuve. Comme elle nous est chère cette jeune femme, cette moitié de notre Maurice ! l'âme étonnante de foixe et d'énergie ! toujours près de lui, dévouée au mort comme au vivant. Pauvre jeune femme ! un ange en prière et en larmes pendant deux jours près de ce lit, tantôt tenant les mains, tantôt baisant ces joues, cette bouche... Hélas! hélas! quelle triste jouissance, mon pauvre Maurice, comme nous ne pouvions pas le quitter ! O mon Dieu ! là, tout
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froid, les yeux ternes, ces yeux si brillants, si beaux ! comme la mort nous met ! tous nous en viendrons là. Ma pauvre amie, que ferions-nous de l'éternité sur la terre ! Se bien préparer et partir quand Dieu voudra. Ce sont des coups qui atterrent, qui ne laissent debout que la foi. Priez Dieu de m'en donner beaucoup, jamais je n'en eus plus besoin.
» Si vous veniez me voir, Louise! Pour moi, ne m'attendez pas, je ne supporterais pas d'être ailleurs qu'ici, dans ces chambres où il a passé, dans cette maison où tout le rappelle et le pleure, et d'ailleurs, nous ne sommes pas trop en famille. Il n'a plus que trois enfants, mon pauvre père. Comme il est affligé de ne plus revoir son cher fils, son Benjamin! Son sacrifice est bien grand. Que Dieu l'accepte ! nous nous mettons au pied de la croix...»
Toute cette lettre est une merveille de style noble et simple, c'est une page chrétienne d'une grande beauté et d'une sérénité morale absolue, il faudrait citer toutes celles écrites par Eugénie dans ses heures douloureuses qui suivirent la séparation, elles sont d'une égale force et d'une semblable noblesse de pensée.
Le 23 juillet, elle écrit à M"® Antoinette de Boisset, ces lignes admirables :
«Priez pour lui, ma chère Antoinette, priez pour ce frère, cet ami de votre amie. Nous voilà séparés, lui au ciel et moi sur la terre, où je ne vois plus rien de lui que sa tombe. 0 douloureuse disparition ! Je ne puis me faire à cela, je ne puis croire que Maurice ne soit plus de ce monde, qu'il ne revienne plus en famille à cette place, à ce fauteuil, à cette chambre, à ce lit. Mon Dieu ! mon Dieu ! c'est vrai cependant et vous l'avez voulu, vous nous avez ôté ce cher enfant dans quelque dessein de miséricorde sans doute. Comment en douter par tant de signes de salut, d'après cette mort heureuse et sainte ? Oui, ma chère amie, il a fait la fin la plus douce et la plus consolante, le prêtre qui l'a assisté, tout le monde nous dit qu'il est au ciel. Oh ! que cela console ! Mais ne laissons pas de prier pour cette chère âme. Qui sait ? il faut être si pur pour voir Dieu. C'est donc autant pour le recommander à votre pieux intérêt que pour vous faire part de mon chagrin que je vous adresse ces lignes.
» Hélas ! je vous écrivais il y a si peu de :emps une lettre si différente, lettre de noce...
Que les choses du monde changent vite ! Dieu ne veut pas que nous nous attardions à la terre et n'y fait passer que des semblants de bonheur. Vous l'avez éprouvé aussi bien que moi, chère amie. Vous pleurez une sœur, moi je pleure un frère, tous deux si aimables et si aimés, le bonheur de leur famille. Maurice, c'était pour nous tous un charme, rien qu'à penser à lui, rien qu'à dire son nom. Tout cela mort ! Pauvre chère sœur ! je veux parler de sa femme, la plus intéressante créature pour nous qu'il soit possible de voir. Nous l'admirons. Tant de courage, d'énergie, de soutien dans une si jeune femme ! Jamais si bel exemple de la puissance de la foi, de la piété. Oh ! quel ange Dieu avait donné à mon frère ! le coup qui les sépare est affreux. Veuve et orpheline à vingt ans. Je ne serais pas étonnée qu'elle entrât dans un couvent, tant elle a de piété et de détachement de la vie. Ce mariage, ce séjour à Paris, cette mort, tout me semble un rêve. Je me perds dans ces événements, dans ces souvenirs, dans ces réalités.
La Providence a sur nous d'inexplicables desseins. Des croix au bout de tout. Signes de salut que j'adore, adieu, chère amie ; priez
Dieu pour le frère et la sœur qui ne feront qu'un à jamais...»
Eugénie consume son temps dans une prière constante à la tombe de Maurice, ou bien elle demeure dans cette chambre funèbre où tout lui rappelle l'agonie douce de celui qu'elle a tant aimé, elle se complaît dans son horrible douleur; au lieu de détourner sa pensée de ces cruels souvenirs, elle en revoit tous les détails et quand elle défaille de chagrin, elle écrit avec son cœur, avec ses larmes et ce sont les plus belles pages, les plus sincères, les plus chrétiennes qui aient été jamais composées. Le vendredi 26 juillet, elle adresse à M™^ de Maistre cette lettre si touchante :
« Depuis huit jours qu'il nous a quittés, qu'il est au ciel et nous sur la terre, je n'ai pu vous parler de lui, me trouver avec vous, me joindre à vous, ma tendre amie, tant aimée aussi. Ne serons-nous jamais des abusés d'affection ? Ni chagrins, ni brisement, ni mort, rien ne nous change. Aimer toujours, aimer jusque dans la tombe, aimer des reste^, s'attacher à ce corps qui a porté l'âme, mais l'âme on la sait au ciel. Oh ! oui, là-haut où je te vois, mon cher Maurice, où tu m'attends, où tu me dis : « Eugénie, viens ici, avec Dieu
OÙ l'on est heureux », ma chère amie, tout est fini du bonheur sur la terre ; je vous l'ai dit, j'ai enterré ma vie de cœur, j'ai perdu le charme de mon existence. Je ne sais tout ce que je trouvais en ce frère, ni quel bonheur j'avais pris en lui. Un avenir, des espérances, ma vieille vie auprès de la sienne et puis une âme qui me comprenait ! Lui et moi, c'étaient deux yeux du même front. Nous voilà séparés, Dieu s'est mis entre nous, que sa volonté soit faite ! Dieu se mit au calvaire par amour de nous, par amour pour lui tenons-nous au pied de la croix. Je trouve celle-ci pesante, toute garnie d'épines, mais ainsi celle de Jésus. Qu'il m'aide à porter la mienne ! Enfin, nous arriverons au sommet.
» Et du calvaire au ciel le chemin n'est pas long. La vie est courte, et que ferions-nous de l'éternité sur la terre ? Mon Dieu ! pourvu que nous soyions saints, que nous profitions des grâces qui nous viennent des épreuves, des larmes, des tribulations et angoisses, trésors du chrétien.
» 0 mon amie ! il n'y a qu'à regarder ces choses, ce monde, de i'œil de la foi et tout change. Heureux père Imbert, qui le voit ainsi si éminemment ! Que je voudrais avoir un
peu de son âme si pleine de foi, si radieuse d'amour ! J'ai besoin de soutien et je désire souvent le saint homme qui rendrait enthousiaste de martyre et de croix. Hélas ! il a été prophète, il m'a dit : « Vous êtes l'enfant de la douleur, attendez-vous à beaucoup d'épreuves. » Moi qui, ce me semble, ne lui parlais en ce moment de rien de douloureux, je fus frappée de ces paroles que Dieu vient d'accomplir.
» Mon amie, j'ai beaucoup pensé à vous en ceci. La part que vous prenez à tout ce qui me touche, cet un que nous faisions à l'endroit du cœur m'a fait sentir que vous souffriez, que vous étiez brisée, déchirée avec moi. J'ai prié Dieu pour vous. Je suis calme, je vous écris sans larmes. Je me jette à votre cou. Mille visites nous viennent et aucune comme la vôtre. Cependant, ce sont des amis, des parents, des voisins bien franchement affligés. Mais s'occuper de dîners, de détails de ménage et de vie, voir autour de soi le cours des paroles et des choses quand au dedans tout est changé, quand on est dans un si grand vide voilà qui est accablant. Puis, le déchirant contraste, l'amère pensée de se dire : » Toutes ces personnes seraient venues pour
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» le voir en visage de noce et de félicilalion. » Six jeunes filles hier, de nos cousines, gracieuses et gaies de caractère avec lesquelles il aurait ri. Comme les choses changent ! Changeons aussi, mon amie, désabusons-nous du monde, des créatures, de tout. Moi je demande l'indiflerence complète.
)) Il s'est éteint sans agonie, tout doucement, comme dans un sommeil dès avoir reçu le Saint Viatique.
» Maurice, le curé nous assure qu'il est au ciel. Mais prions pour cette chère âme. Nous ne pouvons plus rien pour lui. C'est consolant de prier, n'est-ce pas ? de pouvoir ainsi soulager un peu ceux qu'on aime, de les suivre d'amour jusque dans Vautre vie. Je plains ceux qui n'ont à donner aux morts que des larmes. C'est bien bon de pleurer, mais non pas sans la prière. La prière, c'est la rosée du purgatoire. Répandons-en à flots, nous ferons tant de bien ! Que j'aime cela à présent ! Que la foi m'est bonne ! Chère amie, je vous souhaite sa douce, sa divine influence.
» Ecrivez-moi, je suis en peine, je ne suis pas morte à vous, vous m'occupez, Dieu sait ! »
Quelle profonde psychologie ! quel déli-
cieux style, si naturel, si exempt de préoccupation littéraire, quelle noblesse de pensée, quelle confiance en Dieu ! Ces lettres sont de purs chefs-d'œuvre, et de touchantes et pieuses prières, il n'est rien dans notre langue qui puisse être comparé à cela si ce n'est certains passages de l'Imitation. Le Cayla est devenu un but de visite pour la société d'alentour, chacun veut apporter ses compliments de condoléances au père, aux frère et sœur et à la veuve de Maurice, mais peu à peu le vide se fait, la veuve elle-même s'éloigne, bientôt Eugénie restera seule au foyer sans rien qui puisse distraire un instant sa douleur. Le 12 avril, elle dit à M"' de Bayne :
« Je m'ennuie, tout m'est désert et cimetière, je me trouve isolée en famille. Mon cher Maurice nous laisse à chacun ce vide, à moi plus qu à un autre, peut-être par l'habitude d'être ensemble, par l'union de nos vies. C'était trop doux, c'était trop goûté pour moi. Dieu m'a ôté ce qui me plaisait le plus sur la terre ; aussi tout m'est indifférent de ce que je vois.
» J'aime à vous écrire ; c'est un goût de cœui bien nécessaire depuis longtemps, surtout quand je suis malheureuse. Je le suis dans le
sens humain car chrétiennement je me trouve tout autre. Ces afflictions, séparations, déchirements, toutes choses passagères sont des dons de Dieu pour le ciel. Je me le dis et que ce cher frère est sorti de la vallée de larmes. « Pourquoi le pleurez-vous ? » m'avez-vous dit, oh ! que ce mot m'a fait de bien, mon amie, on a besoin d'être rappelé à Dieu, d'être soulevé vers le ciel, à tout moment l'âme retombe dans sa douleur ; toujours je suis sur cette tombe regrettant ce qu'elle renferme. Ma pauvre amie, il est là ! Quand je me mets à creuser cette terrible idée de la mort, je m'afflige, je me perds, je m'écrie : « Mon Dieu, » ayez pitié de moi ! »
» Dans votre lettre du 12, vous me disiez, » parlant de la beauté de Caroline : « Contem- » plez-la longtemps. «Hélas que c'a été court! la voilà partie la chère sœur, l'admirable femme. Son ame est aussi ravissante que son visage. Tout le monde l'admire, jusqu'au saint abbé de Rivières qui nous a dit tout simplement qu'elle avait fait sa conquête, conqiiêtù de saint par un ange. En tout, Caroline est une créature d'exception. Sa tante est venue la prendre, craignant pour elle dans cette chambre qu'elle ne quittait pas, dans ces
lieux, dans ces souvenirs pleins de lui. Nous voilà donc séparés de celle qui semblait être venue des extrémités de la terre et nous être donnée pour s'unir à notre Maurice. De ce mariage si brillant et si étonnant, il ne reste plus qu'une tombe. 0 néant des choses humaines ! prompte rapidité de la mort venue sur des ailes de fête ! C'était hier, n'est-ce pas, hier que nous faisions une noce ? Que de douleur, mon amie, pour votre amie, danscepassé, dans ce présent ! Mon Dieu ! tout s'arrangeait dans des vues éternelles !
» Louise, je voudrais vous voir, je vous aime, je n'aime à écrire qu'à vous et à deux autres ; j'écrirais pourtant à beaucoup et avec amitié, mais non avec tout le cœur, le cœur qui s'épanche, qui pleure, qui tombe sur le papier. Ma chère Louise, vous me le passerez de vous choisir pour des tristesses, de vous entretenir si douloureusement, mais vous entrez si bien en moi-même qu'il me semble quand je vous parle que c'est avec moi, un moi plus fort, plus soutenant, plus pieux. Oui, vous êtes plus pieuse que moi et j'en bénis Dieu. Vous en serez moins malheureuse, vous serez plus prête pour les chagrins qui vous viendront ou qui viennent, car il n'y a de force que là tout
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VU tout cherché. Tout appui humain n'est que sable, ne m'en parlez pas et cependant je n'en suis pas détachée ! Mon Dieu, quelle leçon faut-il encore ! Je m'appuie sur son souvenir, sur ses restes, sur tout ce que j'ai retrouvé de lui.
))Nos amies comme vous ont fait des prières et dire des messes. Oh ! les prières ne lui manquent pas; tous les prêtres de la contrée sont venus dire des messes. Le saint abbé de Rivières a voulu aussi prier près des restes de son ami. Visites et lettres ne cessent pas. Cela occupe et console peu hormis quelques amis et quelque écriture qui font un bien infini...»
Le charme de ces lettres est si puissant qu'on ne peut se borner et que l'on voudrait les donner toutes. Ce serait un plaisir délicat et un régal académique que d'étudier largement les admirables qualités qui font d'Eugénie de Guérin une artiste d'autant plus grande, qu'inconsciente de son génie, elle n'écrit pas pour la publicité.
Mais alors, comme il faudrait s'arrêter à chaque belle pensée du journal, à chaque phrase harmonieuse des lettres, ce livre devrait être exclusivement littéraire. Il nous
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faut au conlraire étudier plus particulièrement la pensée religieuse et chrétienne d'Eugénie, c'est son apostolat, son divin amour pour les âmes, son désir passionné de les arracher à l'esprit du mal que nous voulons surtout mettre en lumière. Pour le cœur adorablement généreux et bon de cette véritable catholique, rien ne coûte afin d'obtenir à ceux qu'elle aime la vie éternelle, la seule fin à laquelle l'âme doive tendre. Et sa vie mortelle a été uniquemeat occupée de ramener à Dieu deux nobles esprits.
Malgré nous, nous avons dû citer les passages les plus émouvants des admirables lettres d'Eugénie, arbitrairement nous avons coupé, nous avons choisi et cela est un rôle ingrat, bien pénible pour qui aime la beauté littéraire.
Terminons donc là les citations déjà trop longues de ces véritables élégies par ces quelques lignes adressées par Eugénie à son amie Antoinette de Boisset :
« 17 août, 1839.
» Je ne sais, ma bonne amie, pourquoi j'ai tant tardé à vous donner de mes nouvelles à vous qui m'en demandez d'une façon si touchante, qui m'avez écrit une lettre dont j'ai tous les mots dans l'âme. Oh ! vous m'aimez
bien, je le vois, vous me parlez si aETcctueusement, si douloureusement, vous me dites que nous sommes en affliction. Oh ! oui, sœurs, ma pauvre Antoinette, pour pleurer, vous votre frère et votre sœur, moi mon frère, pour nous aider à porter cette croix comme Dieu veut qu'on la porte.
» Quel sacrifice, quelle occasion de salut dans ces pertes qui n'ont point de consolation sur la terre ! Dieu veut ainsi nous détacher d'icibas et de tout. Ce sont des coups de miséricorde pour nous qui demeurons et pour ces chères âmes qui nous quittent. Tout en vue de l'éternité; peut-être plus tard, ce cher Maurice eût été moins bien disposé. Il y a eu des signes marqués de grâce dans cette mort, qui me font bénir Dieu et me consolent du côté de la foi, car le cœur reste toujours bien triste, bien désolé. Nous étions si unis, si vivant l'un dans l'autre. Pauvre cher ami ! Oh ! qu'il soit heureux ! nous nous reverrons. La vie n'est pas longue ; dans nos épreuves au moins avons-nous de belles espérances. Qu'on est heureux d'être chrétiens ! C'est dans l'affliction qu'on le sent. N'est-ce pas que vous l'avez éprouvé comme moi, hélas ! et deux fois pour une ? Unissons-nous bien au pied de la croix,
ma chère Antoinette, prions ensemble pour ceux que nous avons perdus. On ne peut plus rien pour eux, mais c'est consolant de les soulager dans l'autre vie.
» Je vous recommande donc ce cher frère, priez pour lui comme j'ai prié pour les vôtres. Je sens que je vous dis une inutilité ; mais j'aime à vous la dire. J'aime à vous demander les choses que vous faites. Vous aviez donc compris mon malheur le jour de votre visite ? Hélas ! je l'appréhendais depuis longtemps, mais pas si tôt, et puis je ne sais quelle espérance, quelle foi au miracle et à la vie me tenaient dans l'illusion. Encore la veille de sa mort je disais avec Erambert : « S'il peut » aller au mois d'octobre, il passera ici l'hiver.» Mon Dieu qu'on compte mal en ce monde. Ne comptons plus que sur la mort, c'est la seule certitude. »
Ne comptons plus que sur la mort .' telle est maintenant la préoccupation unique de cette âme si digne du ciel. La vie d'Eugénie n'est plus qu'une aspiration constante vers l'éternité. En attendant l'heure tant désirée qui l'enlèvera à ee monde auquel elle n'est plus attachée que par de bien faibles liens.
nous allons la voir entrer mystiquement en communication avec l'âme de Maurice. Chaque jour elle conversera avec elle, et s'en rapprochera de plus en plus. Et cependant, dans sa course à la mort elle fera pour ainsi dire une halte, elle se créera un nouveau devoir, elle s'efforcera d'arracher à l'esprit du mal une âme bien noble, et plongée elle aussi dans le doute et le péché.
Elle voudra impérieusement la sauver comme elle a sauvé celle de Maurice, et elle le désirera avec tant d'intensité qu'elle y parviendra sinon de son vivant du moins peu après sa mort. C'est cette force de persuasion, sorte de phénomène hypnotique qu'il faut surtout mettre en relief. Barbey d'Aurevilly, l'ami le plus cher de Maurice, va devenir le nouveau frère d'Eugénie, c'est le salut de cette âme magnifique qui fera l'aliment dernier, la suprême occupation de cette noble existence comme nous allons le raconter.
L'union intime et spirituelle de ces deux esprits est certainement le roman le plus émouvant et le plus noblement chrétien qui ait jamais été vécu ; nous allons l'exposer dans la seconde partie de ce volume.