‹ Eugénie de Guérin intimeChapitre 13 sur 19 · EUGÉNIE CONTINUE SON JOURNAL ET L'ADRESSE A MAURICE, AU CIEL · texte numérisé non relu

EUGÉNIE CONTINUE SON JOURNAL ET L'ADRESSE A MAURICE, AU CIEL

Douleur d'Eugénie après la mort de Maurice. — Eugénie voudrait entrer en religion. — Elle y renonce par dévouement pour son père. — Elle continue son journal et l'adresse à Maurice au ciel. — Découragement d'Eugénie. — Lettres de Barbey d'Aurevilly. — Elle continue pour lui son mémorandum. — Il y a trop d'amertume à parler à Maurice sur la tombe. — Ensemble ils rappellent tous les souvenirs du mort.

En perdant Maurice, Eugénie avait tout perdu. Depuis ce funèbre événement, elle vivait plus retirée que jamais seule en sa chambrette où les heures s'écoulaient dans les prières et les larmes.

Elle ne sortait que pour se rendre au cimetière ou à l'église et pour la faire aller jus-

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qu'au village il lallait bien qu'il y eut des malades à soif^ner ou des douleurs à consoler.

« Mon âme est dans un cercueil. » « Toutes mes aCTeclions sont mortes hormis celles que la mort m'a prises », disait-elle souvent. Et il était bien vrai qu'elle ne pensait plus qu'à la mort. La vie de famille, la nature, le chant des oiseaux, le cri joyeux des enfants, tout lui rappelait Maurice et ramenait sa pensée vers lui.

Dans les tendresses de l'intimité familiale, elle voyait la place vide de l'absent, elle se remémorait les joies du retour autrefois. La nature lui rappelait l'amour de Maurice pour les longues courses dans les bois, les cris enfantins, les premiers ébats de ce frère qu'elle avait élevé comme si elle était sa mère.

Toutes ces choses, qu'elle chérissait jadis parce qu'elles étaient autant d'évocation de l'absent aimé, lui faisaient mal à présent et la ramenaient sans cesse aux heures cruelles do l'agonie de Maurice et des apprêts funèbres.

« A dater de la mort de son frère, a écrit d'Aurevilly, M"" Eugénie n'est plus. » « Est-ce que nous ne sommes pas déjà morts, disait M"'° Rachel Varpagen, avec les misérables lacunes de notre vie, ses imperfections et ses

fragments éparpillés ?» Hélas ! combien cela est plusvrai encore quand une moitié de vous-même est enfermée dans une tombe, Eugénie de Guérin ne fut en efiTet qu'un fantôme errant autour de la tombe de ce frère avec lequel elle demeurait. Mais dans son égarement, dans son éloignement de toutes les choses humaines, l'âme d'Eugénie restait remplie de la grâce divine et étrangère au désespoir. Elle se soumet sans une plainte aux arrêts de Dieu.

Elle sait que Maurice est au ciel, et elle a trop lutté pour le ramener à Dieu dont elle pourrait dire avec le disciple de sainte Catlierine de Sienne : « Je ne le pleure pas ! mais je recevais de lui tant de consolation et je ne puis m'empêcher de pleurer, parce que j'ai perdu un tel bien. »

Elle ne trouve donc d'autre consolation en son ardente douleur que dans la contemplation et dans la prière.

« Il m'a quittée pour le ciel, écrit-elle, il y a eu des signes évidents de grâce, de miséricorde dans cette mort. Mon Dieu ! j'ai plus à vous bénir qu'à me plaindre. Vous avez fait un élu par les souffrances qui rachètent, par la résignation qui mérite, par la foi qui sanctifie.

» Oh oui ! cette foi lui est revenue vive et pro-

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fonde. Cela s'est vu clans ses actes religieux, des prières, des lectures et dans ce baiser à la croix fait avec tant d'âme et d'amour avant de mourir. Oh ! moi qui le voyais faire, qui le regardais tant dans ses dernières actions, j'ai dit : « Mon Dieu, j'ai dit qu'il s'en allait en paradis. Ainsi périssent ceux qui s'en vont dans une vie meilleure. »

Elle a parfois cependant de terribles incertitudes, de redoutables inquiétudes : « Je suis l'âme de Maurice dans les trois demeures, je m'arrête aux délices, je passe aux souffrances, auxgouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non! Que mon frère ne soit pas là, qu'il n'y soit pas ! Il n'y est pas, son âme, l'âme de Maurice parmi les réprouvés ! Horrible crainte non ! Mais au purgatoire où l'on souffre, où s'expient les faiblesses du cœur, les doutes de l'âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui souffre et nous appelle dans les gémissements comme il faisait dans les souffrances du corps.

« Soulagez-moi vous qui m'aimez. » « Oui mon ami, par la prière, je vais prier, je l'ai tant fait et je le ferai toujours. Des prières et des prières pour les morts, c'est la rosée du purgatoire. »

Eugénie si lasse de la vie avait désiré entrer dans un cloître, elle voulait ainsi s'ensevelir dans son chagrin et consacrer ses derniers jours dans des prières pour son père, tout en faisant quelque bien.

« Rien d'humain ne console. Je voudrais aller en Afrique porter ma vie à quelqu'un, m'employer au salut des Arabes dans l'établissement de M™^ Vialar. Mes jours ne me sem bleront pas vides, inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s'en était allée me revient... » C'est la pensée du chagrin que causerait ce départ à son vieux père qui la relient. Abandonnera-t-elle ce vieillard accablé déjà par tant de douleur? Comme toujours elle se sacrifie pour ceux qu'elle aime. Elle restera dans le monde pour son père, pour Marie, pour Erambert ; mais ce sacrifice lui coûte, on le sent :

» Sans mon père j'irais peut-être rejoindre les Sœurs de Saint-Joseph à Alger. Au moins ma vie serait utile. Qu'en faire à présent ? Je l'avais mise en toi, mon pauvre frère. Tu me disais de ne pas te quitter. En effet, je suis bien demeurée près de toi pour te voir mourir... Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d'une poitrine humaine, hélas !

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j'ai vu comme la mort nous l'ôte. Plulôt m'appuyer, Jésus, sur votre couronne d'épines.

» Que de fois j'ai rôvé d'être sœur de charité, pour me trouver auprès des mourants qui n'ont ni sœur, ni famille. Leur tenir lieu de tout ce qui leur manque d'aimant, soigner leurs souffrances et tourner leur âme à Dieu. Oh ! la belle vocation de femme, j'ai souvent envié celle-là. Mais ni celle-là, ni une autre : toutes sont manquées. »

Le seul soutien d'Eugénie, c'est sa foi. « Je ne comprends pas, a-t-elle dit, comment les femmes qui n'ont pas de piété ne meurent pas toutes folles. Que devenir sous tant d'impressions détruisantes ? Tout nous est fer et feu, nous déchire ou nous brûle, pauvres femmes que nous sommes. »

Mais Eugénie a plus que la piété : elle a une foi ardente, une foi comparable à celle de sainte Sidonie ou à eelle de sainte Elisabeth, foi qui n'a pas un moment de défaillance, foi qui n'a pas connu l'ombre même du doute, foi angélique, foi de prédestinée.

Maurice mort, elle continue son journal. Elle écrit encore à son frère comme autrefois quand il était seulement absent, en Bretagne ou à Paris. Autrefois elle attendait son prochain

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retour, c'est elle maintenant qui se prépare à l'aller rejoindre. Elle pleure sur la durée peutêtre longue de la séparation, mais elle a la certitude que tous deux seront bientôt réunis pour jamais.

Elle croit fermement que les chrétiens qui demeurent sur la terre peuA^ent s'entretenir avec ceux qui après la lutte se reposent dans la paix et dans le sein du Seigneur. Sublime conversation ! troublant colloque où les âmes pieuses comme celle d'Eugénie savent bien qu'elles sont comprises.

Maurice est mort à la terre, mais sa foi lui certifie qu'il existe, qu'il l'aime toujours, qu'il écoute sa voix dans ce lieu où il réside. Voilà pourquoi le journal ne s'arrête point et que son neuvième cahier s'ouvre par cette pensée admirable de foi et d'espérance.

« Encore à lui, à Maurice mort, à Maurice au ciel. Il était la joie et la gloire de mon cœur. Oh ! que c'est un doux nom et plein de dilection que le nom de frère. Vendredi 19 juillet à 11 heures 1/2, date éternelle. »

Et le journal se poursuit comme autrefois, sur un mode plus grave, plus recueilli, plus élevé aussi et digne d'être lu et entendu par les élus du paradis.

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« Non, mon ami, la mort, la mort ne nous séparera pas, ne t'ôtera pas de ma pensée, la mort ne sépare que le corps, l'âme au lieu d'être là est au ciel et ce changement de demeure n'ôte rien à ses affections. Bien loin de là, j'espère, on aime mieux au ciel où tout se divinise. Oh mon ami ! Maurice! Maurice ! es-tu loin de moi, m'entends-tu ? Qu'estce que le lieu où tu es maintenant? Qu'est-ce que Dieu si beau, si puissant, si bon qui te rend heureux par sa vue ineffable en te dévoilant l'éternel? Tu vois ce que j'attends, tu possèdes ce que j'espère, tu sais ce que je crois. Mystères del'autre vie, que vous êtes profonds, que vous êtes terribles, que quelquefois vous êtes doux ! oui, très doux, quand je pense que le ciel est le lieu du bonheur... Que nous t'avons gardé et caressé et baisé, ta femme et nous tes sœurs, mort dans ton lit la tête sur ton oreiller comme si tu dormais. Puis nous t'avons suivi dans le cimetière, dans la tombe, ton dernier ciel, prié et pleuré, et nous voici, moi t'écrivant comme dans une absence, comme quand tu étais à Paris. Mon ami, est-il vrai, ne te reverrons-nous plus nulle part sur la terre. Oh ! moi je ne veux pas te quitter, quelque cliosi» de doux de toi me fuit présonff\

me calme, fait que je ne pleure pas, quelquefois larmes à torrent puis l'âme séchée... Reçu une lettre de ton ami d'Aurevilly pour toi. Déchirante lettre arrivée sur ton cercueil. Que cela me fait sentir ton absence. Il faut que je quitte ceci, ma tête n'y tient pas, parfois je me sens des ébranlements de cerveau, que n'aije des larmes ! j'y verserais tout. »

Dans ce journal après la mort de Maurice elle continue à mettre toute son âme comme avant et Ton y peut suivre sa vie jour par jour, y retrouver exprimés tous ses sentiments, toutes ses pensées.

« Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être orage ce soir ramassé par ces vapeurs. Qu'il tonne, qu'il passe des torrenîs d'eau et de vent. Je voudrais du bruit-, des secousses, tout ce qui n'est pas calme afî'aissant. » Eh bien ! cette douloureuse expression de sa pensée ne peint-elle pas l'excitation nerveuse, l'accablement dans lequel se trouve son esprit ; ce sont là les symptômes, les signes précurseurs du découragement absolu qui va bientôt s'emparer d'elle.

A la douleur aiguë des premiers temps va succéder un noir et lourd chagrin ; la torpeur silencieuse va remplacer les cris et les larmes.

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Abattue, prosternée, immobile aux pieds du crucifix, elle ne pense qu'à la mort, elle l'appelle, elle la désire, elle la demande à Dieu.

Terrible angoisse, morne tristesse où la raison d'Eugénie aurait certainement sombré, si deux puissants mobiles n'avaient encore pu faire agir cette malheureuse femme déjà mimorte.

Ces deux impérieuses nécessités, ces deux devoirs qui l'arrachèrent un instant à la fixité de sa pensée funèbre furent le désir d'assurer l'immortalité à son frère par la gloire littéraire, et celui d'arracher au doute et de ramener à Dieu la noble et grande âme d'Aurevilly.

Ces deux pensées occupèrent désormais exclusivement son activité en ce monde, du reste elle se désintéressa. Son mémorandum, son journal lui-même demeuraient sans charme. A quoi bon écrire, Maurice était certainement parmi les élus, et voyait surnaturellement tout ce qu'elle faisait dans ce monde. Il était vain de tracer sur le papier les détails de la vie, ne sulîîsait-il pas de vivre mentalement avec le mort, de causer avec lui et surtout de prier.

Et le journal lui apparut comme un leurre, comme un subterfuge dont involontairement elle avait usé pour donner le change à sa dou-

leur, pour se procurer l'illusion que Maurice existait encore.

Et voici comme on trouve sous sa plume ces lignes amères :

« Chaque fois que je pose la plume ici une lame me passe au cœur. Je ne sais si je continuerai d'écrire ! A quoi sert ce journal ? Pourquoi hélas ? )) Et encore : « Le découragement me prend pour tout dans la vie. Je ne continuerai pas d'écrire. A quoi bon ce mémorandum ? Pour qui ? Puisque ce ne peut être que pour lui. Quand il vivait j'avais en lui mon soutien, j'avais mon plaisir dans la pensée de lui faire plaisir. »

C'est en ce moment même où le désespoir envahissait l'âme douloureuse d'Eugénie que Barbey d'Aurevilly écrivit à M'^" de Guérin et lui demanda avec instance de continuer pour lui ce journal qu'elle écrivait pour Maurice et qui avait fait tant de bien au cœur et à l'âme de son malheureux frère.

« Je veux remplacer Maurice, lui écrivait-il. Je veux que vous ayez le fil de mon âme, je veux que vous puissiez vous dire ma sœur de prédestination autant que d'adoption volontaire et réfléchie. »

Ces lettres d'Aurevilly firent sur l'infor-

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tunéc une impression bien salutaire, nous en retrouvons trace dans ses écrits :

« 0 mon Dieu ! que ces lettres sont déchirantes... II y a là dedans tant de larmes pour mes larmes. Cet intime ami me touche comme ferait te voir, mon cher Maurice, tout ce que tu as aimé m'est cher, me semble une partie de toimême. Frèreetsœur nous serons avec M. d'Aurevilly, il se dit mon frère. » Et encore : « A mon frère de Paris, le frère de celui de la tombe. Plus d'écriture ici, plus de pensées, l'illusion n'est plus possible, à chaque mot, à chaque ligne, je vois qu'il ne me lira pas. Mon Dieu j'avais tant l'habitude de lui tout dire, je l'aimais tant. »

Enfin M''* de Guérin accepte la proposition de Barbey d'Aurevilly. Pour lui elle continuera le mémorandum : « Il y a pour moi, écrit-elle avec un touchant abandon, une si attachante tristesse dans ce retour du 19, que je ne puis le voir sans le marquer dans ma vie, puisque je note ma vie. En qui mettrais-je maintenant, si je n'y mettais mes larmes, mes souvenirs, mes regrets de ce que j'ai le plus aimé? C'est tout ce qu'il vous viendra, ô vous qui voulez que je continue ces cahiers, mon tous les Jours au Caijla. J'allais cesser de le

faire il y avait trop d'amertume à lui parler dans la tombe, mais puiquevous êtes là, frère vivant, et avez plaisir à m'entendre, je continue ma causerie intime, je rattache à vous ce qui reste là, tombé, brisé par la mort. J'écrirai pour vous comme j'écrivais pour lui. Vous êtes mon frère d'adoption, mon frère de cœur.

» Il y a là-dedans illusion et réalité, consolation et tristesse, Maurice partout. »

Dans ces relations littéraires avec d'Aurevilly, Eugénie ne cherchait point de consolation, elle les avait acceptées parce qu'elle avait le ferme désir de faire auprès de lui le même office si bien accompli près de son frère bienaimé. Elle voulait convertir l'ami comme elle avait converti le frère. Et nous verrons dans le chapitre suivant avec quelle volonté elle s'y employa.

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