‹ Eugénie de Guérin intimeChapitre 14 sur 19 · LE JOURNAL ADRESSÉ A BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

LE JOURNAL ADRESSÉ A BARBEY D'AUREVILLY

Amitié que la mort a fait naître. — Maurice est le lien qui unit ces deux âmes. — Eugénie arrachera Barbey à l'erreur. — Elle connaît à nouveau toutes les angoisses ressenties pour sauver l'âme de Maurice. — Maurice veille d'en haut sur l'affection de sa sœur et de son ami. — Signes précurseurs de la conversion de Barbey. — Barbey commence à être religieux par raison. — Eugénie veut qu'il soit chrétien par le cœur. — Elle prie et travaille plus que jamais pour atteindre ce but.

« Il faut bien que vous vous soyez fait mon frère ! A un frère on dit tout, tout ce qui vient en pensée », écrivait Eugénie à M. d'Aurevilly et c'est ainsi, bien simplement, que se scella l'alliance de ces deux âmes dont l'amitié avait pris naissance dans une commune tendresse pour Maurice.

« Quelqu'un, une femme, me disait qu'à ma place elle serait embarrassée pour vous écrire. Moi, je ne comprends pas pourquoi je le se- i rais. Rien ne me gêne avec vous, en vérité, pas plus qu'avec Maurice, vous m'êtes lui au cœur et à l'intelligence. C'est à ce point de vue que se met notre intirpité. »

Voilà comme il faut considérer l'amitié de ces êtres d'élite. Maurice, c'est le lien qui unit ces deux âmes : « Vous verrez cela, vous, à qui va de moi tout ce qui allait à Maurice. Ah ! il faut que tout passe par son cercueil maintenant. Cette pensée, vous le diraisje, m'assombrit tellement l'âme qu'aucune chose ne me fait plaisir, que ce cahier même, que j'avais écrit toute jubilante pour lui et que j'aime à faire pour vous, je le fais avec peine et tristement, comme qui bâtit sur un cimetière. »

Cette amitié que la mort avait fait naître, cette alliance de deux âmes supérieures eut, comme toute chose humaine, son charme et sa souffrance.

Le charme fut de pouvoir parler de Maurice entre deux êtres qui le connaissaient, qui l'aimaient de tout cœur, la souffrance fut, pour Eu|Ténie, l'incrédulité etl'indifférence de Barbey

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d'Au revilly et pour ce dernier, la mort de sa sœur d'adoption qu'il vénérait comme une sainte, comme une madone.

Dans les lettres de d'Aurevilly, Eugénie avait reconnu les symptômes de la maladie qui avait ronffé l'âme douloureuse de Maurice. Le monstre qu'elle avait vaincu reprenait vie dans l'âme du nouveau frère : il fallait recommencer la lutte.

M"® de Guérin reprit son œuvre avec une même énergie. Certes, elle avait bien souffert, bien prié, bien pleuré, pour remporter sa première et glorieuse victoire. Cependant elle était prête à donner jusqu'à sa vie pour arracher à l'esprit du mal une âme de cette rare qualité. Ecoutons-la parler contre le monde, au dandy, au roué, qu'est alors Barbey d'Aurevilly :

« On peut se distraire dans le monde, mais les choses seules de la foi soutiennent. Que je plains les âmes tristes qui ne savent pas cela, on ne les veut pas croire! j'en ai tant parlé à Maurice. J'en parle à tout ce que j'aime, des choses de l'éternité, car voyez-vous, je n'aime pas pour ce monde, ce n'est pas la peine : c'est le ciel, le lieu de l'amour. »

Toutes les angoisses qu'elle avait ressenties

pour la chère âme de Maurice, Eugénie les connut à nouveau. D'Aurevilly ému de tant de bonté, remué par cette céleste affection, ouvrit son ame toute entière à Eugénie. Il la consulta comme un confesseur, il lui demanda secours comme à un ange. Eugénie, à son tour, est tout au devoir qu'elle s'est imposé et elle parle au jeune homme avec un abandon fraternel bien persuasif:

« Avez-vous une foi consolante, la foi pieuse ? lui demande-t-elle, pensant trop que vous ne l'avez pas, je me prends à vous plaindre amèrement. Les sollicitudes que j'avais à cet égard pour son âme de frère se sont portées sur la vôtre, presque aussi chère » ou bien encore : « J'ai trouvé dans votre lettre des choses qui m'ont affligée, de ces chagrins chrétiens de l'âme pour une pauvre âme de frère, pour quelqu'un qui me dit: « Je ne prie pas ». Dieu sait là-dessus ce que je pense, ce que jo souffre, j'ai l'intérêt de la vie future de ceux que j'aime et qui n'y croient pas, tant en croyance et tant à cœur, que pour le leur procurer, je souffrirais avec joie le martyre. Ceci n'est pas une exagération, mais bien près, dans toste la raison et le sentiment de la foi. »

Elle suit la vie du jeune écrivain pas à pas,

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elle connaît ses actes par ses confidences, et sur tous elle lui donne son avis motivé. Elle touche aux détails les plus délicats et les plus intimes de la vie de Barbey, mais elle le fait avec un tact absolu qui lui permet d'exprimer délicatement son sentiment sur tout, même sur la perte d'une personne touchant de très près au jeune homme.

« Prié pour Paula ! Pauvre âme de jeune fille, où est-elle? Cette mort qui vous l'a prise, où l'aura-t-elle portée? Il est plusieurs demeures dans l'autre monde et moi je tremble pour ceux qui partent, qui meurent dans la jeunesse si passionnée, si fautive. Je ne connaissais pas Paula, mais un mot de vous me fait craindre et puis qui sait comment elle vous était liée, cette enfant qui vous était attachée plus qu'âme vivante? Mais laissons-la, aussi bien est-il de ne penser à mal sur personne. »

Ces quelques lignes, d'une mélancolie si douce, ne sont-elles pas plus éloquentes qu'un long sermon, et dans le vague même de leur imprécision, n'ont-elles pas violemment impressionné l'enfant du siècle?

Malgré l'empressement de Barbey à correspondre, malgré son désir apparent de rechercher la vérité, il décourage singulièrement Eu-

génie par sa légèreté, le progrès moral avance si peu que la pauvre fille désespère de jamais pouvoir faire quelque bien à ce frère et elle le lui dit :

« Vous êtes à part en moi. Je tiens à vous par quelque chose du ciel, par prédestination, comme vous avez dit. Dieu sait pourquoi, et dans quel dessein, il nous a unis d'amitié. Oh! que je veux votre bonheur, à commencer par celui du ciel. Je doute d'y pouvoir grand'chose, car je vous crois difficile en bonheur. Et que peut être pour vous une pauvre femme, mi-sortie de ce monde, mi-morte, qui ne sent plus rien que par le côté religieux? Vous ne l'êtes pas, mon ami. Cette différence qui m'afflige pourrait bien vous ennuyer dans nos rapports et alors les voilà changés, délaissés... »

Mais Eugénie reprend bientôt courage, et la lutte recommence contre l'esprit du mal, lutte dont l'âme de son frère d'adoption est le prix.

« On dirait que la création repose sur un plan incliné, de telle sorte, dit-elle, que tous les êtres se penchent vers ceux qui sont audessous d'eux pour les aimer et en être aimés. Maurice m'avait fait remarquer cette pensée que nous trouvions charmante. Cher ami, qui sait s'il ne penche pas vers moi maintenant,

vers vous, vers ceux qu'il aimait pour les attirer à ce haut rang où il est, pour nous soulever de terre au ciel. N'est-il pas croyable que ceux qui nous devancent dans les splendeurs de la vie nous prennent en pitié et nous envoient par amour quelque attrait vers l'autre monde, quelque lueur de foi, quelque éclat de lumière qui n'avait pas lui dans l'âme ?

» Si je demeurais près d'un roi et que vous fussiez en prison, assurément je vous enverrais tout ce que je pourrais de la cour. Ainsi dans l'ordre céleste, où nos affections nous suivent sans doute, et se divinisent et participent à l'amour de Dieu pour les hommes. »

Cette idée de Maurice veillant d'en haut sur eux, souriant à cette adoption et aidant sa sœur à arracher d'Aurevilly à l'erreur, était pour Eugénie la plus réconfortante des pensées et des espérances.

Voir Barbey d'Aurevilly foncièrement et absolument chrétien, le voir désormais consacrer exclusivement à la défense de l'Eglise romaine son superbe et courageux talent, c'était le rêve, le désir, toute la vie d'Eugénie. Bientôt ses efforts sont récompensés, elle voit apparaître dans cette âme qui lui est si chère les signes précurseurs de la guérison.

Oh ! elle les connaît ces signes, elle a appris à les découvrir dans l'âme du pauvre Maurice. Les divines sœurs de charité, dont la science est faite d'amour pour ceux qui souffrent, savent par intuition le véritable état de leurs malades. Quand le docteur hésite à se prononcer, la sœur dit nettement : « Il est sauvé » ou bien : « C'est l'instant de penser à la mort ». Ainsi Eugénie lisait dans l'âme de ceux qu'elle soignait pour leur donner la vie éternelle.

La joie qu'elle avait ressentie quand elle devina le changement qui s'opérait chez Maurice, elle la retrouva quand elle reçut de Barbey le premier mot d'espoir en Dieu et elle répondit :

« J'ai lu votre lettre au soleil dans le bois de Sept-Fonds, à la place où j'allais m'asseoir avec Maurice. C'est là aussi que j'ai lu souvent de ses lettres comme je viens de lire la vôtre, seule devant Dieu. Suivant la lecture et l'état de ces pauvres frères, je le prie ou le bénis et m'en retourne, repliant dans ma poche et en mon cœur cette bien-aimée écriture. La vôtre, aujourd'hui, ne m'a pas fait trop de mal, vous paraissez moins abattu que de coutume et ce mot : Je suis quelquefois religieux par rai-

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