I II I I ■ I II
nuit. Ce n'est pas le temps des oiseaux nocturnes. Voilà qui me détourne et brouille le fil que je dévidais. Comme il faut peu ! Cette petite apparition me fait quitter ma chambre, non pas de peur; je y£Ûs dire à Mimi de venir voir cet oiseau.
Le 9. — Qu'était-ce que cet oiseau d'hier au soir? Il a disparu comme une vision dès que j'ai apporté la chandelle. On m'a ri au nez, disant que je l'avais vu dans ma tête. Cependant c'était bien de mes yeux que je l'avais vu; je l'ai regardé plus de cinq minutes, et c'est le bruit qu'il faisait en volant qui me l'a fait apercevoir.
Le 1" mars. — Voilà bien longtemps que mon Journal était délaissé. Je l'ai trouvé en ouvrant mon bureau, et la pensée d'y laisser un mot m'a reprise. Te dirai-je pourquoi je l'ai abandonné? C'est que je trouve perdu le temps que je mets à écrire. Nous devons compte à Dieu de nos minutes, et n'est-ce pas les mal employer que de tracer ici des jours qui s'en vont? Cependant j'y trouve du charme, et mo complais ensuite à revoir le sentier de ma vie dans ma solitude. Quand j'ai rouvert ce cahier et que j'en ai lu quelques pages, j'ai pensé que dans vingt ans, si je vis, ce serait pour moi plaisir délicieux de le lire, de me retrouver là comme dans un miroir ^ji garderait mes jeunes traits. Je ne suis plus jeune pourtant, mais à cinquante ans je trouverai que je
Tétais à présent. Ce plaisir donc, je me le donne. Je croîs qu'il est innocent. Si le scrupule me revient, je le laisserai tout de suite. Mais le bon Dieu peut-être est moins rigoureux que ma conscience et me pardonnera ce petit passe-temps. A demain donc la reprise de mon Journal. Il faut que je dise mon bonheur d'hier, bonheur bien doux, bien pur : un baiser de pauvre que je reçus comme je lui faisais Taumône. Ce baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu.
Le 3. — Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prière : les pinsons, les grives ét.mon petit linot. C'était comme au printemps, et ce soir voilà des nuages, du froid, du sombre, l'hiver encore, le triste hiver. Je ne l'aime guère ; mais toute saison est bonne, puisque Dieu les a faites. Que le givre, le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que tout temps soit donc le bienvenu ! N'y a-t-il pas du mal à se plaindre quand on est chaudement près de son feu, tandis que tant de pauvres gens sont transis dehors? Un mendiant a trouvé à midi ses délices dans une assiette de soupe chaude qu'on lui a servie sur la porte, se passant fort bien de soleil. Je puis donc bien m'en passer. C'est qu'il faut quelque chose d'agréable aujourd'hui que partout on s'amuse, et nous voulions faire notre mardi gras au soleil en p^ein air, en promenades. 11 a fallu se borner à celle du hameau, où tout le monde voulait nous fêter. Nous avons dit merci sans rien prendre, parce que
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nous étions après dîner. Les petits enfants sont venus à nous comme des poulets. Je leur ai fait piquer des noisettes que j'avais mises pour leur donner dans ma poche. Dans vingt ans encore ils se souviendron de notre visite, parce que nous leur avons donné quelque chose de bon, et ce souvenir leur sera doux. Voilà des noisettes bien en ployées. Je n'écrivis pas hier parce que je trouvais que ce n'était pas la peine d'écrire des riens. 11 en est de même aujourd'hui; tous nos jours se ressemblent à peu de chose près, quant au dehors seulement. La vie de l'âme est différente; rien n'est plus varié, plus changeant, plus mobile. !4'en parlons pas, ce serait à l'infmi quand il ne s'agirait que d'une heure. Je vais écrire à Louise. C'est me fixer dans l'aimable.
Le â. — J'ai suspendu ce matin à côté du lit de papa une petite croix qu'une petite fille lui donna hier, par reconnaissance de ce qu'il Ta fait placer au couvent. C'est Christine Roquier. Son pieux souvenir nous a été très-agréable, et nous le conserverons comme une relique de reconnaissance. Le bénitier de papa sera entre cette croix et une image du Calvaire. Cette image, toute déchirée qu'elle est, j'y tiens, parce que je Fai toujours vue là, et que quand j'étais enfant j'allais devant faire mes prières. Je me souviens de lui avoir demandé bien des grâces à cette sainte image. Je racontais tous mes petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur mourant, et
toujours j'étais consolée. Une fois que j'avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, do peur d'être grondée, je priai mon image de les faire disparaître , et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le bon Dieu! Depuis ce jour, je ne crus rien d'impossible à la prière ni à mon image, et je lui demandais quoi que ce fût : une fois, que ma poupée eût une âme ; mais cette fois je n'obtins rien. Ce fut la seule peut-être.
Le 7. — Aujourd'hui on a placé un âtre nouveau & la cuisine. Je viens d'y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace. C'est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait?... Moi peut-être je le quitterai la première, ma mère s'en alla bientôt. On dit que je lui ressemble.
Le 8. — J'ai fait cette nuit un grand songe. L'Océan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j'entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c'était pendant une tempête que j'avais la vue de la mer, et j'avais peur. Un ormeau qui s'est élevé avec un oiseau chantant dessus m'a détournée de la frayeur. J'ai écouté l'oiseau : plus d'Océan et plus de songe.
D'EUGENIE DE GUERIN. 39
Le 9. — La journée a commencé douce et belle, point de pluie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j'étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd'hui. Le voilà, mon ami, c'est une de tes lettres. Oh ! s'il m'en venait ainsi tous les jours! Il faut que j'écrive à Louise.
Du temps que j'écrivais, les nuages, le vent sont revenus. Rien n'est plus variable que le ciel et notre âme. Bonsoir.
Le 10. — Oh ! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'évangile que je lisais I
Le H. — Aujourd'hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au monde. Nous sommes allés, lui, Mimi et moi> à l'église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe. Prier Dieu, c'est la seule façon dd célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tei> dre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute à ses années tant d'années que je ne les voie pas finir I Mon Dieu, non, je ne voudrais pas mourir ]a dernière ; aller au ciel avant tous serait mon bonheur. Pourquoi parler de mort un jour de naissance? C'est que la vie et la mort sont sœurs et naissent ensemble comme deux jumelles.
Demain je ne serai pas ici. Je t'aurai quittée, ma
chère chambrette, papa m'emmène à Caylus. Ce voyage m'amuse peu; je n'aime pas de m'en aller, de changer de lieu ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage. Adieu, mon confident, tu vas m'attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons? Je dis dans huit joux-s, mais qui compte au sûr en ce monde ? Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce n'est pas sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m'aimait tant ! On prétend qu'il m'aime encore. Je vais le savoir. C'est possible qu'a soit le même; lui me trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c'est un siècle pour une femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.
« Le 12. — C'était pour moi une véritable peine de m'en aller; papa l'a su et m'a laissée. Il me dit hier au soir : « Fais comme tu voudras. » Je voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que tîe soir je serais loin d'ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau : tout, jusqu'aux moindres choses, se présente quand on s'en va, et vous entoure si bien qu'on n'en peut sortir. Voilà ce qui m' arrive chaque fois qu'il est question de voyage : j'appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j'aime chaque soir de revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.
D'EUGISNIK DE GUIîHIN 41
Jo n'aime que les fleurs que nos ruisseaux arrosenti Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon ; Je n'aime que les bois où nos oiseaux se posent, Mon ciel de tous les jours et son môme horizon.
Neuf heures. — C'est Fheure que l'âme pieuse écoute avec le plus de recueillement, à cause des pieux souvenirs qu'elle réveille. A la neuvième heure, nous dit rÉvangile, les ténèbres couvrirent la terre pendant que Jésus était en croix. Ce fut aussi à la neuvième heure que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Aussi cette heure est-elle bénie et consacrée par l'Église à la prière* C'est alors que les chanoines commencent leur office.
Le 14. — C'est un de mes beaux jours, de ces jours qui commencent doux et finissent doux comme une coupe de lait. Dieu soit béni de ce jour passé sans tristesse ! Ils sont si i ares dans la vie ! et mon âme plus qu'une autre s'afilige de la moindre chose. Un mot, un souvenir, un son de voix, un visage triste, un rien, je ne sais quoi, souvent troublent la sérénité de mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent. Ce matin, j'ai reçu une lettre de Gabrielle, de cette cousine que j'aime à cause de sa douceur et de sa belle âme. J'étais en peine sur sa Banté si frêle, ne sachant rien d'elle depuis plus d'un mois. Sa lettre aussi m'a fait tant de plaisir que je l'ai lue avant la prière, tant j'étais pressée de la lire. Voir une lettre, et ne pas l'ouvrir, chose impos-
sible! Je l'ai lue. Entre autres choses, j'ai vu que Gabrielle n'approuve pas mes goi\ts de Retraite et de renoncement au monde. C'est qu'elle ne me connaît pas, qu'elle est plus jeune et qu'elle ne sait pas qu'il est un âge où le cœur se déprend de tout ce qui ne le fait pas vivre. Le monde l'enchante, l'enivre, mais ce n'est pas la vie. On ne la trouve qu'en Dieu et en soi. Être seul avec Dieu seul, ô bonheur suprême ! On m'a remis à Gahuzac encore une lettre. Celle-ci est de Lili , autre douce amie, mais tout à fait à l'écart du monde ; âme pure, âme de neige par sa candeur, si blanche que j'en suis éblouie quand je la regarde, âme faite pour les yeux de Dieu. Elle me dit de l'aller voir, mais je ne veux pas sortir avant Pâques. Après j'irai à Rayssac, et au retour je demeurerai tant que je pourrai avec Lili. Je m'en allais de Cahuzac toute contente avec ma lettre, lorsque j'ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l'âme. C'est qu'il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d'être battu par son père. Ce n'est pas lui qui me l'a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j'ai vu qu'avec dix sous je le consolerais; et le prenant par la main, je l'ai mené chez un terrassier où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus heureux s'il reprenait sa couronne. N'est-ce pas que c'est un beau jour?
Le 15. — Boue, pluie, ciel d'hiver, temps incom-
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mode pour un dimanche ; mais ça m'est égal, tout comme si je voyais le soleil. Non par indifférence, j'aime mieux le beau temps; mais tous les temps sont bons : quand le dedans est serein, que fait le reste ? J'étais à Lentin, où j'ai entendu bien mal prêcher, ce me semble. Cette parole de Dieu, si belle, comme elle se défigure en passant par certaines bouches! On a besoin de savoir qu'elle vient du ciel. Je vais à vêpres, malgré le temps. J'ai rapporté d'Andillac une fleur, la première que j'aie vue cette année. Les pareilles étaient sur l'autel de la Vierge, dont elles embaumaient les pieds. C'est la coutume de nos paysannes de lui offrir les premières fleurs de leur jardin; coutume pieuse et charmante: rien ne pare mieux un autel de campagne. Je laisse ici ma fleur comme un souvenir du dimanche le plus voisin du printemps.
Le 10. — Encore une lettre de G..., une lettre pour m'annoncer son mariage. Que j'étais loin d'y penser 1 Elle est si jeune, si délicate, si frêle. On ne voit qu'un peu de vie dans ce petit corps d'enfant< Mon Dieu, que je la souhaite heureuse I mais je ne sais pas... je ne vois rien de riant dans son mariage. Il faut pourtant que je lui fasse mes félicitations, c'est l'usage. J'ai passé tout le jour à penser à 3lle, à me figurer son avenir et à penser à ces mots de sa lettre : Je n'ai de calme qu'à genoux.
Le 17, ^- C'est un cœur tout neuf que celui de
G Voilà pourquoi elle pourra être heureuse, si
son mari est aimable, parce qu'elle l'aimera avec tout le charme d'une première affection.
J'écoute le berger qui siffle dans le vallon. C'est l'expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l'homme. Ce sifflement marque un sanssouci, un bien-être, un je suis content qui fait plaisir. Ces pauvres gens, il leur faut bien quelque chose, ils ont la gaieté. Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les moutons. Us s'interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J'aimerais de les voir faire et d'écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau ; mais je veux lire. C'est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J'admire son discours de vendredi sur la Prièrey qui est vraiment un cantique.
Le 18. — Le berger m'a annoncé ce matin l'arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée : c'est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génies et se gardent d'en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du troupeau périrait. Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d'autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement, et
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qui m'ont donné bien du chagrin autrefois. Le malheur des nids était un de mes chagrins d'enfance. Je pensais aux mères, aux petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes créatures I Je les recommandais à Dieu.
Je disais : 0 mon Dieu, ne les faites pas nattre
Ou préservez-les de malheur; Préservez ces petits, vous êtes bien le maître, Des grifies du vautour, des mains de Toiseleur.
J'en ai vu qu'on prenait de leur nid sous le lierre^ D'autres sur le grand cbôno ou cachés sous la terre. Et, tristes comme moi quand je n'ai pas ma cour, •Tous mouraient dans un jour.
Et tous auraient chanté, et tous, mettant des ailes, Se seraient envolés dans les bois, sur les mers ; Et quand naîtront les fleurs, ces pauvres hirondelles Renaîtraient dans les airs.
Vous les verriez, enfants, passer sous les nuages. Et puis chaque matin gazouiller tout Tété. Ohl que c'est bien plus doux que de les voir en cages Sans chants ni liberté I
Le 19. — Je ne sais jusqu'où ces oiseaux m'auraient menée, tant ils me donnent de souvenirs et tant je leur portais de tendrrs'ie. Me voici dans une joyeuse attente; papa revie:.! ce soir. Il me tarde : 'luit jours d'absence sont iongs quand on a l'habitude de ne jamais se quitter. C'est de plus Saint- Joseph aujourd'hui, la fête de papa. Ce ne peut être qu'un beau jour. J'ai entendu la messe pour le fêter,
voilà mon bouquet : les prières sont des fleurs divines.
Le 20. — Papa est arrivé frais, bien portant et charmé de Taocueil qu'on lui a fait chez ma cousine de La Gardelle. La soirée s'est passée à parler de cette bonne famille qui nous aime, des voisins qu'ils ont, de leur curé. La vie des curés de campagne est ntéressante, et j'aime à me la faire dire. Enfin, des uns ou des autres, nous avons eu de quoi causer jusqu'après dix heures où chacun de nous va dormir pour l'ordinaire, sans avoir tout appris.
Je n'ai aucune envie d'écrire aujourd'hui, j'aime mieux coudre. Laiguille me sied mieux que la plume, je la reprends. Nous avons eu au lever ce 'matin une lettre de Marie et un cahier de la Propagalion de la foi^ voilà pour le cœur et pour l'âme. Marie nous mande des amitiés; les missionnaires, des conversions. Que ces hommes sont admirables, et que de grand cœur je leur donne mon sou par semaine ! Je voudrais te voir de cette association.
Le 21. — Je crois que c'est aujourd'hui le premier jour du printemps. Je ne m'en doutais pas; au froid qu'il fait, à la bise qui slflle, on se croirait en janvier. Encore un peu de temp.; et la froidure s'en ira : pa* tience, pauvre impatientai que je suis de voir des . fleurs, un beau ciel , de respirer l'air tout embaumé du printemps ! Quand j'en serai là, j'aurai quelques jours de plus , quelques soucis peut-être, et voilà
comme les jouissances arrivent. J'ai fait pourtant un beau réveil. Gomme j'ouvrais Toeil» une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnait dans mon lit, et rayonnait si bien que tout à coup j'ai cru que c'était une lampe suspendue à mon contrevent. C'était joli à voir et bien doux, cette blanche lumière. Aussi l'ai-je contemplée, admirée, regardée jusqu'à ce qu'elle se fût cachée derrière le contrevent, pour reparaître ensuite et se cacher comme un enfant qui joue à clignette.
J'ai été me confesser; j'ai longtemps réfléchi sur la douce et belle morale de M. Bories, puis j'ai écrit à Louise, ici à présent : que de douces choses j'ai faites! J'écrirais tout à présent que j'écrirais trop ; je ne pourrais pas dormir, et il faut que je dorme, et que je puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps qui tient l'âme, il le faut ménager. C'est ennuyeux, mais qu'y faire ? Les anges n'ont pas ce souci : heureux anges I
Le 24. — Je vois un beau soleil qui du dehors vient resplendir dans ma charabrette. Cette clarté l'embellit et m'y retient, quoique j'aie envie de descendre. J'aime tant ce qui vient du ciel! J'admire d*ailleurs ma muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils retombent comme des draperies. Jamais je n'eus plus belle chambre. C'est plaisu" de s'y trouver et d'en jouir comme de chose ^ à soi. 0 le beau temps! il me tarde d'en joiiir, de
respirer à plein gosier Tair de dehors si suave aujourd'hui; ce sera pour l'après-midi : ce matin, il faut que j'écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d'amis. L* après-dîner se passa à causer, à écouter mille choses que M"* Roquiers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C'était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller assister demain chez M. Requiers à la bénédiction d'une cloche. Cette course ne me déplaît pas.
Le 2G. — C'est une jolie chose qu'une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l'interroge, et elle répond par un petit tintement qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance , pour la mort , pour la prière , pour le sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin, j'annoncerai l'aurore; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai l'Angelus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie ou de quelque saint bîen-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour.
DEUGliNIE DE GUEIllN. 49
Je pensais cela et d'autres choses devant cette petite cloche d'itzac, que je voyais bénir au milieu d'une foule qui regardait sans penser à rien, ce me semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux demoiselles étaient en effet chûdes curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens!
Le 27. — A deux heures papa est parti pour Alby où Lili le réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac, A son retour j'aurai des nouvelles de Louise. Il me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n'est pas qu'elle m'oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais... Non, non, Louise m'aime et sera toujours mon amie. C'est dit, c'est fait, nous n'en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C'est qu'elle ne peut m' écrire ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s'ils savaient ce qu'ils perdent I*
Le 28. — J'ai failli avoir un chagrin : mon petit linot était sous la griffe de la chatte, comme j'entrai dans ma chambre. Je l'ai sauvé en donnant un grand coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L'oiseau n'a eu que peur, puis il s'est trouvé si content qu'il s'est mis à clianter de toutes ses forces comme pour me remercier et m' assurer que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de
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Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j*aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule ici , je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j'ouvre Foreille à tout bruit : un chant de poule , les braniches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m'intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j'aperçois dans les feuillets d'un livre ou sur les briques ou sur la table ! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard , et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de môme au paradis? 11 n'est pas dit qu'Eve y fit jamais peur à rien. Ce n'est qu'après le péché que la frayeur s'est mise entre les créatures. 11 faut que j'écrive à Philibert.
Le 29. — J'ai commencé hier au soir ma lettre û^outre-mer que j'écris avec un inexprimable intérêt par les souvenirs qu'elle fait naître, par les dangers qu'elle va courir. Est-il possible qu'une feuille de papier lancée sur l'Océan arrive à son adresse « tombe juste sous les yeux de mon cousin dans sou
DRUGUNIE DE GUERIN. 51
île? Ce n'est pas croyable, à moins que quelque ange navigateur ne prenne ce papier sous son aile. Cette île de France est eu effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d'ici et qu'il est à plaindre, lui qui aime tant son pays, ses parents, son beau ciel d'Europe! Je me souviens du dernier soir que nous avons passé ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays qui bientôt disparaîtraient pour lui ! Il regrettait surtout l'étoile polaire qu'on cesse de voir sous la ligne. Alors paraît la croix du Sud. La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l'ai tant regardée, ni . toutes nos constellations d'Afrique, que cette petite étoile du Nord.
Étoiles du beau ciel de France,
Du beau pays de ma naissance.
Vous ne luirez plus h mes yeux
Par delà l'Océan immense,
Où je vais vivre malheureux,
Et, sans vous voir, voir d'autres cieux,
Étoiles du beau ciel de France I
Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j'en avais le cœur gros. Que les exilés sont à plaindre ! Rien ne leur plaît dans cet éloignement du pays. Avec sa femme et ses enfants, Philibert est triste en Afrique; en France, il serait heureux.
Le 30. — Deux lettres nous sont venues: Tune de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Decazes,
respirer à plein gosier Tair de dehors si suave aujourd'hui; ce sera pour raprès-midi : ce matin, il faut que j'écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d'amis. L' après-dîner se passa à causer, à écouter mille choses que M™* Requiers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C'était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller assister demain chez M. Requiers à la bénédicUon d'une cloche. Cette course ne me déplaît pas.
Le 2G. — C'est une jolie chose qu'une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l'interroge, et elle répond par un petit tintement qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance , pour la mort , pour la prière , pour le sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin, j'annoncerai l'aurore; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai l'Angelus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les Âmes pieuses prononceront le nom de Jésus , de Marie ou de quelque saint bien-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour*
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Je pensais cela et d'autres choses devant cette petite cloche d'Itzac, que je voyais bénir au milieu cru ne foule qui regardait sans penser à rien, ce me semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux demoiselles étaient en effet chûdes curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens!
Le 27. — A deux heures papa est parti pour Alby où Lili le réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac. A son retour j'aurai des nouvelles de Louise. 11 me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n'est pas qu'elle m'oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais... Non, non, Louise m'aime et sera toujours mon amie. C'est dit, c'est fait, nous n'en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C'est qu'elle ne peut m'écrira ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s'ils savaient ce qu'ils perdent I*
Le 28. — J'ai failli avoir un chagrin : mon petit linot était sous la griffe de la chatte, comme j'entrai dans ma chambre. Je l'ai sauvé en donnant un grand ' coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L'oiseau n'a eu que peur, puis il s'est trouvé si content qu'il s'est mis à chanter de toutes ses forces comme pour me remercier et m' assurer que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de
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Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j*aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule ici , je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j'ouvre Toreille à tout bruit : un chant de poule , les branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m'intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j'aperçois dans les feuillets d'un livre ou sur les briques ou sur la table ! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard , et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de môme au paradis? 11 n'est pas dit qu'Eve y fit jamais peur à rien. Ce n'est qu'après le péché que la frayeur s'est mise entre les créatures. 11 faut que j'écrive à Philibert.
Le 29. — J'ai commencé hier au soir ma lettre A^outre-mer que j'écris avec un inexprimable intérêt par les souvenirs qu'elle fait naître, par les dangers qu'elle va courir. Est-il possible qu'une feuille de papier lancée sur l'Océan arrive à son adresse . tombe juste sous les yeux de mon cousin dans sou
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lie? Ce n'est pas croyable, à moins que quelque ange navigateur ne prenne ce papier sous son aile. Cette île de France est eu effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d'ici et qu'il est à plaindre, lui qui aime tant son pays, ses parents, son beau ciel d'Europe! Je me souviens du dernier soir que nous avons passé ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays qui bientôt disparaîtraient pour lui ! Il regrettait surtout l'étoile polaire qu'on cesse de voir sous la ligne. Alors parait la croix du Sud. La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l'ai tant regardée, ni . toutes nos constellations d'Afrique, que cette petite étoile du Nord.
Étoiles du beau ciel de France,
Du beau pays de ma naissance.
Vous ne luirez plus à mes yeux
Par delà l'Océan immense,
Où je vais vivre malheureux,
Et, sans vous voir, voir d'autres cieux,
Étoiles du beau ciel de France I
Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j'en avais le cœur gros. Que les exilés sont à plaindre ! Rien ne leur plaît dans cet éloignement du pays. Avec sa femme et ses enfants, Philibert est triste en Afrique; en France, il serait heureux.
Le 30. — Deux lettres nous sont venues: Tune de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Decazes,
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voilà mon bouquet : les prières sont des fleurs divines.
Le 20. — Papa est arrivé frais, bien portant et charmé de l'accueil qu'on lui a fait chez ma cousine de La Gardelle, La soirée s'est passée à parler de cette bonne famille qui nous aime, des voisins qu'ils ont, de leur curé. La vie des curés de campagne est ntéressante, et j'aime à me la faire dire. Enfin, des uns ou des autres, nous avons eu de quoi causer jusqu'après dix heures où chacun de nous va dormir pour l'ordinaire, sans avoir tout appris.
Je n'ai aucune envie d'écrire aujourd'hui, j'aime mieux coudre. L'aiguille me sied mieux que la plume, je la reprends. Nous avons eu au lever ce matin une lettre de Marie et un cahier de la Propagalion de la foîy voilà pour le cœur et pour l'âme. Marie nous mande des amitiés; les missionnaires, des conversions. Que ces hommes sont admirables, et que de grand cœur je leur donne mon sou par semaine ! Je voudrais te voir de cette association.
Le 21. — Je crois que c'est aujourd'hui le premier jour du printemps. Je ne m'en doutais pas ; au froid qu'il fait, à la bise qui slflle, on se croirait en janvier. Encore un peu de temp.; et la froidure s'en ira : pa* tience, pauvre impatientai que je suis de voir des fleurs, un beau ciel , de respirer l'air tout embaumé du printemps ! Quand j'en serai là, j'aurai quelques jours de plus, quelques soucis peut-être, et voilà
comme les jouissances arrivent. J'ai fait pourtant un beau réveil. Comme j'ouvrais Toeil, une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnait dans mon lit, et rayonnait si bien que tout à coup j'ai cru que c'était une lampe suspendue à mon contrevent. C'était joli à voir et bien doux, cette blanche lumière. Aussi l'ai-je contemplée, admirée, regardée jusqu'à ce qu elle se fût cachée derrière le contrevent, pour reparaître ensuite et se cacher comme un enfant qui joue à clignette.
J'ai été me confesser; j'ai longtemps réfléchi sur la douce et belle morale de M. Bories, puis j'ai écrit à Louise, ici à présent : que de douces choses j'ai faites! J'écrirais tout à présent que j'écrirais trop ; je ne pourrais pas dormir, et il faut que je dorme, et que je puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps qui tient l'âme, il le faut ménager. C'est ennuyeux, mais qu'y faire î Les anges n'ont pas ce souci : heureux anges I
Le 2à. — Je vois un beau soleil qui du dehors vient resplendir dans ma chambrette. Cette clarté l'embellit et m'y retient, quoique j'aie envie de descendre. J'aime tant ce qui vient du ciel I J'admire d'ailleurs ma muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils retombent comme des draperies. Jamais je n'eus plus belle chambre. C'est plaisir de s'y trouver et d'en jouir comme de chose à soi. 0 le beau temps 1 il me tarde d'en jouir, de
respirer à plein gosier Tair de dehors si suave aujourd'hui ; ce sera pour l'après-midi : ce matin, il faut que j'écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d'amis. L* après-dîner se passa à causer, à écouter mille choses que M™* Requiers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C'était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller assister demain chez M. Requiers à la bénédiction d'une cloche. Cette course ne me déplaît pas.
Le 26. — C'est une jolie chose qu'une cloche en-* tourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l'interroge, et elle répond par un petit tintement qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance , pour la mort , pour la prière , pour le sacrifice , pour les justes , pour les pécheurs. Le matin, j'annoncerai l'aurore; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai l' Angélus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus , de Marie ou de quelque saint bien-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour.
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Je pensais cela et d'autres choses devant cette petite cloche d'Itzac, que je voyais bénir au milieu trune foule qui regardait sans penser à rien, ce me semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux demoiselles étaient en effet cbûdes curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens !
Le 27. — A deux heures papa est parti pour Alby où Lili le réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac. A son retour j'aurai des nouvelles de Louise. Il me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n'est pas qu'elle m'oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais... Non, non, Louise m'aime et sera toujours mon amie. C'est dit, c'est fait, nous n'en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C'est qu'elle ne peut m'écrire ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s'ils savaient ce qu'ils perdent I'
Le 28. — J'ai failli avoir un chagrin : mon petit lînot était sous la griffe de la chatte, comme j'entrai dans ma chambre. Je l'ai sauvé en donnant un grand ' coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L'oiseau n'a eu que peur, puis il s'est trouvé si content qu'il s'est mis à cljanter de toutes ses forces comme pour me remercier et m' assurer que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de
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Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j'aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule ici, je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j'ouvre roreille à tout bruit : un ch&nt de poule , les bran* Iches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m'intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j'aperçois dans les feuillets d'un livre ou sur les briques ou sur la table ! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de môme au paradis? 11 n'est pas dit qu'Eve y fit jamais peur à rien. Ce n'est qu'après le péché que la frayeur s'est mise entre les créatures. 11 faut que j'écrive à Philibert.
Le 29. — J'ai commencé hier au soir ma lettre diOutre-mer que j'écris avec un inexprimable intérêt par les souvenirs qu'elle fait naître, par les dangers qu'elle va courir. Est-il possible qu'une feuille de papier lancée sur l'Océan arrive à son adresse • tombe juste sous les yeux de mon cousin dans son
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Ile? Ce n'est pas croyable, à moins que quelque ange navigateur ne prenne ce papier sous son aile. Cette île de France est en effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d'ici et qu'il est à plaindre, lui qui aime tant son pays, ses parents, son beau ciel d'Europe! Je me souviens du dernier soir que nous avons passé ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays qui bientôt disparaîtraient pour lui ! Il regrettait surtout l'étoile polaire qu'on cesse de voir sous la ligne. Alors parait la croix du Sud« La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l'ai tant regardée, ni . toutes nos constellations d'Afrique, que cette petite étoile du Nord.
Étoiles du beau ciel de France,
Du beau pays de ma naissance,
Vous ne luirez plus h mes yeux
Par delà l'Océan immense,
Où je vais vivre malheureux,
El, sans vous voir, voir d'autres cieux,
Étoiles du beau ciel de France I
Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j'en avais le cœur gros. Que les exilés sont à plaindre ! Rien ne leur plaît dans cet éloignement du pays. Avec sa femme et ses enfants , Philibert est triste en Afrique ; en France, il serait heureux.
Le 80. — Deux lettres nous sont venues: l'une de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Decazes,
l'autre de deuil, pour nous parler de mort. C'est ce pauvre M. de La Morvonnaîs qui m'écrit tout pleurant, tout plein de sa chère Marie. Gomme il l'aimait et comme il l'aime encore! C'étaient deux âmes qui ne pouvaient se quitter : aussi . demeureront-elles unies malgré la mort, et à part le corps où n'est pas la vie. C'est là l'union chrétienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant l'amour, la charité qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte n'est pas seul : il voit Marie, partout Marie, toujours Marie. <i Parlez-moi d'elle^ toujours d'elle, » me dit-il. Puis : (( Écrivez-moi souvent, vous avez des tours de langage qui me la rappellent au vif. » Je ne m'en doutais pas ; c'est Dieu qui le fait et m'a mis dans l'âme quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle m'aimait et je l'aimais : la sympathie naît des rapports de l'âme. Je trouvais de plus en Marie quelque chose d'infiniment doux que j'aime tant, qui n'émane que d'une, âme pure. « La vraie marque de l'innocence, c'est la douceur, » dit Bossuet. Que de charmes, que de bien j'aurais goûté dans cette amitié céleste I Dieu en a jugé autrement et me Ta ôtée après un an que j'en ai joui. Pourquoi si tôt? Point de plaintes, Dieu n'en veut pas pour ce qu'il nous ôte et pour quelques jours de séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout près de nous. Nous n'avons qu'à lever les yeux et nous voyons leur demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur
D'EUGENIE DE GUBRIN. 53
la terre, qui n'est qu'une marche à la porte du Daradis.
!•' avril. — Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces; c'est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s'ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée blanche. Les petits enfants s'en amusent et les appellent fleurs de mars. Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle. On a vu aujourd'hui des hirondelles , joyeuse annonce du printemps.
Le 2. — Mon âme s'en va tout aujourd'hui du ciel sur une tombe , car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l'ai passé devant Dieu en regrets et en espérances; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert! Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu'il lui soit échappé une plainte, qu'elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait : nulle chrétienne n'a mieux souffert. On voyait qu'elle l'avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire
l'autre de deuil, pour nous parler de mort. C'est ce pauvre M. de La Morvonnais qui m'écrit tout pleurant, tout plein de sa chère Marie. Gomme il l'aimait et comme il l'aime encore! C'étaient deux âmes qui ne pouvaient se quitter : aussi . demeureront-elles unies malgré la mort, et à part le corps où n'est pas la vie. C'est là l'union chrétienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant l'amour, la charité qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte n'est pas seul : il voit Marie, partout Marie, toujours Marie. « Parlez-moi d'elle^ toujours d'elle, » me dit-il. Puis : « Écrivez-moi souvent, vous avez des tours de langage qui me la rappellent au vif. » Je ne m'en doutais pas ; c'est Dieu qui le fait et m'a mis dans l'âme quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle m'aimait et je l'aimais : la sympathie naît des rapports de l'âme. Je trouvais de plus en Marie quelque chose d'infiniment doux que j'aime tant, qui n'émane que d'une, âme pure. « La vraie marque de l'innocence, c'est la douceur, » dit Bossuet. Que de charmes, que de bien j'aurais goûté dans cette amitié céleste I Dieu en a jugé autrement et me Ta ôtée après un an que j'en ai joui. Pourquoi si tôt? Point de plaintes. Dieu n'en veut pas pour ce qu'il nous ôte et pour quelques jours de séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout près de nous. Nous n'avons qu'à lever les yeux et nous voyons leur demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur
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la terre, qui n'est qu'une marche à la porte du Daradis.
!•' avril, — Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces; c'est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s'ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée blanche. Les petits enfants s'en amusent et les appellent fleurs de mars. Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle. On a vu aujourd'hui des hirondelles , joyeuse annonce du printemps.
Le 2. — Mon âme s'en va tout aujourd'hui du ciel sur une tombe , car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l'ai passé devant Dieu en regrets et en espérances; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert! Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu'il lui soit échappé une plainte, qu'elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait : nulle chrétienne n'a mieux souffert. On voyait qu'elle l'avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire
wir son lit de mort comme un martyr sur son chevalet* Son visage ne perdit jamais sa sérénité , et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fête. Cela m' étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c'est que la résignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu'elle s'en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu'elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril h minuit, à l'heure où je m'étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m'éveilla pas, jamais âme ne sortit plus tranquillement de ce monde. Ce fut mon père... Mon Dieu! j'entends le prêtre, je vois des cierges allumés, une figure pâle, en pleurs; je fus emmenée dans une autre chambre.
Le 3. — Â neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.
Le â. — Je vais à Cahuzac avec le soleil sur la tête. Si cela m'ennuie, je penserai au saint du jour, saint Macaire cheminant sous une corbeille de sable dans le désert pour se défaire d'une tentation. Il tourmentait le corps pour sauver l'âme.
Le 8. — Je ne sais pourquoi je n'ai rien mis ici depuis quatre jours; j'y reviens à présent que je me trouve seule dans ma chambre. La solitude fait écrire parce qu'elle fait penser. On prend son âme avec qui
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Ton entre en conversation. Je demande à la mienne ce qu'elle a vu aujourd'hui, ce qu'elle a appris, ce qu'elle a aimé, car chaque jour elle aime quelque chose. Ce matin j'ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous le grand chêne» près du Téoulé dont on nettoyait le bassin. Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement : les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s'en aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je regrettais qu'on l'eût troublée, et me figurais notre âme quand quelque chose la remue ; la plus belle même se décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il y a un peu de limon. Voilà bien la peine de prendre de l'encre pour écrire de ces inutilités I Mieux vaut parler du pauvre Tamisier, qui me racontait, assis près du portail, quelque aventure de ses courses. Je l'en ai remercié par un coup de vin, qui lui donnera d'autres paroles et des jambes pour aller au gtte ce soir. J'ai lu un sermon ; ne pouvant pas aller en entendre, je me fais de ma chambrette une église où je trouve Dieu , ce me semble, et sans distractions. Quand j'ai prié, je réfléchis; quand j'ai médité, je lis, puis quelquefois j'écris, et {out cela se fait devant une petite croix sur la table, comme un autel; dessous est le tiroir où sont mes lettres, mes reliques.
Le 9. — J'ai médité ce matm sur les larmes de
fi« JOURNAL
Madeleine. Les douces larmes et la belle histoire gue celle de cette femme qui a tant aimé ! Voici papa, je quitte tout.
Le 13. — Depuis le retour de papa j'ai laissé mon Journal, mes livres et bien des choses. Il y a de ces jours de défaillance où Tâme se retire de toutes ses affections et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu'est-ce autre chose que faiblesse? Il la faut surmonter comme tant d'autres qui vous prennent cette pauvre âme. Si on ne les tuait une à une, toutes ces misères finiraient par vous dévorer comme ces étoffes rongées par les vers. Je passe trop subitement de la tristesse à la joie; quand je dis joie^ je veux dire ces bonheurs de l'âme calmes et doux, et qui n'éclatenf au dehors que par la sérénité. Une lettre, un souvenir de Dieu ou de ceux que j'aime, me feront cet effet, et d'autres fois tout le contraire. C'est quand je prends les choses mal qu'elles m'attristent. Dieu sait les craintes et les ravissements qu'il me donne; mes amis, vous ne savez pas combien vous m'êtes doux et amers ! Te souviens-tu, Maurice, de cette petite courte lettre qui m'a tourmentée quinze jours? que tu me semblais froid, indifférent, peu aimable!
Je viens de suspendre à mon bénitier le rameau bénit. C'était hier les Rameaux, la fête des enfants, si heureux avec leurs rameaux bénits, garnis de gâteaux dans l'église. Cette joyeuse entrée leur est donnée
D'EUGÉNIE DE GUÉRJN. 5*7
sans doute en mémoire de Thosanna que les enfants c hantèrent à Jésus dans le temple. Dieu ne laisse rien sans récompense. Voilà mon cahier fini. En recommencerai-je un autre? Je ne sais. Adieu à celui-ci e( il loi !
Le 1 4 avril 1835. — Pourquoi ne contînueraîs-je pas de décrire, mon cher Maurice? Ce cahier te fera autant de plaisir que les deux autres, je continue. Ne seras-tu pas bien aise de savoir que je viens de passer un joli quart d'heure sur le perron de la terrasse, assise à côté d'une pauvre vieille qui me chantait une lamentable complainte sur un événement arrivé jadis à Cahuzac? C'est venu à propos d'une croix d'or qu'on a volée au cou de la sainte Vierge. La vieille s'est souvenue que sa grand'mère lui disait qu'autrefois on lui avait dit que, dans la même église, il avait été fait un vol plus sacrilège encore, puisque ce fut le Saint-Sacrement qu'on enleva un jour qu'il était seul exposé dans l'église. Ce fut une fille qui, pendant que tout le monde était aux moissons, s'en vint à l'autel et, montant dessus, mit l'ostensoir dans son tablier, et s'en alla le poser sous un rosier dans un bois. Les bergers qui le découvrirent l'allèrent dénoncer, et neuf prêtres vinrent en procession adorer le Sainte
Sacrement du rosier et le reportèrent à l'église. Cependant la pauvre bergère fut prise, jugée et condamnée au feu. Au moment de mourir, elle demanda à se confesser et fit au prêtre l'aveu du larcin, maîb ce n'était pas qu'elle fût voleuse, c'était, dit-elle, pour avoir le Saint-Sacrement dans la forêt. «J'avais pensé que sous un rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur un autel. » A ces paroles, un ange descendit du ciel pour lui annoncer son pardon et consoler la sainte criminelle, qui fut brûlée sur un bûcher dont le rosier fut le premier fagot. Voilà ce que m'a chanté la mendiante que j'écoutais comme un rossignol. Je l'ai bien remerciée, puis lui ai offert quelque chose pour la payer de sa complainte ; elle n'a voulu que des fleurs : « Donnez-moi quelque brin de ce beau lilas. r> Je lui en ai donné quatre, grands comme des panaches, et la pauvre vieille s'en est allée, son bâton d'une main et son bouquet de l'autre, et moi dedans avec sa complainte. *
Le d 5. — A mon réveil, j'ai entendu le rossignol, mais rien qu'un soupir, un signe de voix. J'ai écouté longtemps sans jamais entendre autre chose. Le charmant musicien arrivait à peine et n'a fait que s'annoncer. C'était comme le premier coup d'archet d'un grand concert. Tout chante ou va chanter.
Je n'ai pas lu la vie du saint aujourd'hui, je vais la lire : c'est mon habitude avant dîner. Je trouve que, tandis qu'on mange, qu'on est à la crèche^ il est
bon d'avoir dans Fâme quelque chose de spirituel comme une vie de saint.
Elle est charmante, la vie de saint Macédone , de celui qui, par ses prières, obtint la naissance de Théodoret, et qui dit à un chasseur étonné de rencontrer le saint sur la montagne : « Vous courez aprèi' les bêtes, et moi je cours après Dieu. » Dans ces mots est toute la vie des saints et celle des hommes du monde.
Nous avons un hôte de plus dans la cuisine, un grillon, qu'on a rapporté parmi des herbes ce soir. Le voilà établi dans le foyer, où la petite béte chantera quand elle sera joyeuse...
Le jeudi saint. — J'arrive tout embaumée de la chapelle de mousse où repose le saint ciboire à l'église. C'est un beau jour que celui où Dieu veut reposer parmi les fleurs et les parfums du printemps. Nous avons mis tous nos soins, Mimi, moi et Rose la marguillière, à faire ce reposoîr, aidées que nous étions de M. le curé. Je pensais, en le faisant, au cénacle, à cette salle bien ornée où Jésus voulut faire la Pâque avec ses disciples, se donnant lui-même pour agneau. Oh! quel don! que dire de TEucharistie? Je n'en sais rien : on adore, on possède, on vit, on aime, l'âme sans parole se perd dans un abîme de bonheur. J'ai pensé à toi parmi ces extases, et t'aurais bien désiré à mon côté à la sainte table, comme il y a trois ans.
Le mardi de Pâques. — Voici plusieurs jours que je n'ai écrit ni à toi ni à personne. Les offices m'ont pris le temps, et j'ai vécu, pour ainsi dire, à l'église. Douce et belle vie que je regrette de voir finir, mais je la retrouve ici quand je veux : j'ouvre ma chambrette, et là j'entre au calme, au recueillement, à la solitude ; je ne sais pourquoi j'en sors.
Voilà sur ma fenêtre un oiseau qui vient visiter le mien. Il a peur, il s'en va, et le pauvre encagé s'attriste, s'agite comme pour s'échapper. Je ferais comme lui si j'étais à sa place, et cependant je le retiens. Vais-je lui ouvrir? Il irait voler, chanter, faire son nid, il serait heureux; mais je ne l'aurais plus, et je l'aime, et je veux l'avoir. Je le garde. Pauvre petit linot, tu seras toujours prisonnier : je jouis de toi aux dépens de ta liberté, je te plains et je te garde. Voilà comme le plaisir l'emporte sur la justice. Mais que ferais-tu si je te donnais les champs? Sais-tu que tes ailes, qui ne se sont jamais dépliées, n'iraient pas loin dans le grand espace que tu vois à travers les barreaux de ta cage? Ta pâture, tu ne saurais la trouver, tu n'as pas goûté de ce que mangent tes frères, et même peut-être te banniraient-ils, comme un inconnu, de leur festin de famille. Reste avec moi qui te nourris. La nuit, la rosée mouillerait tes plumes, et le froid du matin t'empêcherait de chanter.
En travaillant le champ, on a soulevé une pierre qui recouvrait un grand trou. Je vais la voir. Jeannot, muni d'un câble, est descendu dans le souterrain
D'EUGBNIB DE QUÊRIN. 6S
et l'a exploré de tous côtés. Ce n'est autre chose qu'une excavation incrustée de jolies petites pierres relevées en bosses de pralines. J'en ai pris pour monument de noti'e découverte. Un autre jour, je descendrai dans la grotte, et peut-être y verrai-je autre chose que Jeannot.
Le 2i. — J^attendis tout hier le facteur, espérant que j'aurais de tes lettres. Ce sera demain sans doute. Voilà comme je me console à chaque courrier, depuis quinze jours que je suis en attente. C'est bien long, et je commence à m'inquiéter de ton silence. Serais-tu malade? Cette idée me vient cent fois le jour, et la nuit quand je me réveille. « Va-t'en, lui dis-je, je ne te crois pas. » Mais c'est possible : le fils de M. de Fénelous vient bien de mourir à Paris. Mon Dieu, que c'est triste, mourir loin des siens, loin de chez soi 1 Demain je t'écris.
Parlons d'autres choses à présent. D'après la lettre de M. Hippolyte, papa espère que nous le verrons ici. Ce nous serait un grand bonheur de le posséder et de lui rendre un peu de ce que nous lui devons pour son amitié pour toi. Qui sait ce que lui sembleraiinotre Cayla, notre ciel et nous-mêmes? On se fait 3ur l'inconnu des idées que souvent la réalité désenchante. Au reste, je ne voudrais pas qu'il vînt sans toi. Que serait pour lui le Cayla sans Maurice? Un désert où il s'ennuierait bientôt d*ètre seul. S'il m'amenait sa fille, comme il me Ta dit, alors ce serait bien dînèrent
pour lui : sa fille lui charmerait tout, et le Cayla pourrait lui sembler le Val. Je serais aussi bien contente de voir cette enfant, de la tenir sur mes genoux, de la caresser, de Tembrasser, de l'avoir en ma possession poux* quelques jours. Je ne saurais dire combien cette petite créature m'intéresse, m'attache à elle, sans doute par le souvenir de sa mère ; et puis, cette pauvre enfant est si intéressante par son malheur I N'avoir pas de mère, hélas! c'est si triste, et surtout à son âge, à deux ans! Quoique si jeune, elle sent déjà sa perte et la sentira tous les jours davantage. Le cœur apprend à s'affliger comme il apprend à aimer. En grandissant, Marie aimera toujours mieux sa ipère et la pleurera davantage. Son avenir m'occupe beaucoup; je voudrais, savoir si elle vivra, si Dieu ne la retirera pas à lui avant l'âge où elle pourrait connaître le mal. Ce serait un malheur pour son père, mais pour elle, oh non! Peut-on regretter qu'une âme s'en retourne au ciel avec toute son innocence? La belle mort qu'une mort d'enfant, et comme on bénit ces petits cercueils que l'Église accompagne avec allégresse ! J'aime ceux-là, je les contemple, je m'en approche comme d'un berceau; je ne plains que les mères, je prie Dieu de les consoler, et Dieu les console, si elles sont chrétiennes.
Je n'ai écrit qu'ici d'aujourd'hui. Je ne sais pourquoi cela m'est devenu nécessaire d'écrire, quand ce ne serait que deux mots. C'est mon signe de vie que d'écrire, comme à la fontaine de couler. Je ne le
D'EUGBNIB DU OUBKIN. (»
dirais pas à d'autres, cela paraîtrait folie. Qui sait ce que c*est que cet épanchement de mon âme au dehors, ce besoin de se répandre devant Dieu et devant quelqu'un? Je dis quelqu'un parce qu'il jae semble que tu es là, que ce papier c'est toi. Dieu, ce me semble, m'écoute; il me répond même de ces choses que l'âme entend et qu'on ne peut dire. Quand je suis seule, assise ici ou à genoux devant mon crucifix, je me figure être Marie écoutant tranquille les paroles de Jésus. Pendant ce grand silence où Dieu seul lui parle, mon âme est heureuse et comme morte à tout ce qui se fait là-bas, là-haut, dedans, dehors: mais cela ne dure guère. « Allons, ma paavre âme, lui dis-je, reviens aux choses de ce monde. » Et je prends ma quenouille, ou un livre, ou une casserole, ou je caresse Wolf ou Trilby. Voilà la vie du ciel en terre. Je trayais une brebis tout à l'heure. Oh I le bon lait, et que j'aurais voulu te le faire goûter, ce bon lait de brebis du Cayla! Mon ami, que de douceurs tu perds à n'être pas icil
A huit heures. — Il faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies et un gâteau que je fis hier au four du pain. Nous n'avions pour serviteurs que nos chiens, Lion, Wolf et Trilby, qui léchaient aussi les miettes. Tous nos gens sont à l'église, à Tinstruction qui se
fait chaque soir pour la confirmation. Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis Bur les bûches, est chose charmante. Il n'y manquait que le chant du grillon et toi, pour compléter le charme. Est-ce assez bavardé aujourd'hui? Maintenant, je vais écouter la Vialarette, qui revient de Cordes : encore un plaisir.
^ Le 25. — Me voici devant un charmant bouquet
J) de lilas que je viens de prendre sur la terrasse. Ma
chambrette en est embaumée ; j'y suis comme dans un bouquetier, tant je respire de parfums!
Le 26. — Je ne sais quoi m'ôta de sur les fleurs hier matin; depuis j'en ai vu d'autres dans le chemin de Gahuzac, tout bordé d'aubépines. C'est plaisir de trotter dans ces parfums, et d'entendre les petits oiseaux qui chantent par-ci par-là dans les haies. Rien n'est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir. Bientôt je me lèverai à cinq heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble. L'hiver, il est paresseux : je le suis et ne sors du lit qu'à sept heures. Encore parfois le jour me semble long. Gela m'arrive lorsque le ciel est nébuleux, que je suis triste et que j'attends un peu de soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon âme ; alors le temps est long. Mon Dieu, trouver un jour long, tan^ que la vie tout entière n'est rien I
C'est que Fennui s'est posé sur moi, qu il y demeure, et que tout ce qui prend de la durée met de Téternité dans le temps. Oh! que je plains une âme en purgatoire, où l'attente fait tant ^souffrir, et quelle attente! Peut-on mettre en comparaison celles d'icibas, soit de la fortune, de la gloire, de tout ce qui fait haleter le cœur humain? Une seule peut-être en est l'ombre, c'est celle de Tamour quand il attend ce qu'il aime. Aussi Fénelon compare-t-il la félicité céleste à celle d'une mère au moment où elle revoit son fils qu'elle avait cru mort. Midi sonne. Ce n'est plus le temps d'écrire.
Quand je vois passer devant la croix un homme qui se signe ou ôte son chapeau, je me dis : « Voilà un chrétien qui passe ; » et je me sens de la vénération pour lui, et je ne ferme pas à verroux, si je suis seule à la maison ; au contraire, je me tiens à la fenêtre, et regarde tant que je puis cette bonne figure de chrétien, comme je l'ai fait tout à l'heure. On n'a rien à craindre de ceux qui craignent Dieu. J'aurais volontiers ouvert la porte à l'inconnu que j'ai vu chevauchant du côté de la croix. Que Dieu l'accompagne où qu'il aille! Je vais courir aussi, mais pas bien loin, jusqu'à l'église pour vêpres. Il est dimanche, jour de sortie pour le corps et de recueillement pour l'âme. Elle rentre donc en soi et te quitte. Encore jour de courrier aujourd'hui, et je n'ai pas de lettre. A quoi penses-tu, mon ami?
Le 27. — J'ai rencontré le petit du Cruchon, Le pauvre enfant a perdu son père; sa mère est morte aussi, et depuis, l'orphelin a une coutume touchante. Il prend à côté de lui, dans son lit, un mouchoir à la place où était sa mère et s'endort en le tétant. Douce illusion qui le console et l'attache si fort à son bout de mouchoir qu'il pleure et crie s'il se réveille sans l'avoir aux lèvres ! Il appelle sa mère alors, lui dit de revenir, et ne se ôalme qu'avec sa poupée : naïf besoin que cette poupée, bien digne d'une âme d'enfant, et même de tout homme fait, car tout affligé à la sienne, et se plaît à la moindre image du bonheur perdu I
Le 28. — Quand tout le monde est occupé et que je ne suis pas nécessaire, je fais retraite et viens ici à toute heure pour écrire, lire ou prier. J'y mets aussi ce qui se passe dans l'âme et dans la maison, et de la sorte nous retrouverons jour par jour tout le passé. Pour moi ce n'est rien ce qui passe, et je ne l'écrirais pas, mais je me dis : u Maurice sera bien aise de voir ce que nous faisions pendant qu'il était loin et de rentrer ainsi dans la vie de famille, » et je le marque pour toi.
Mais je m'aperçois que je ne parle guère de qui que ce soit, et que mon égoïsme se met toujours en scène ; je dis : « J'ai fait ceci, j'ai vu cela, j'ai pensé telle chose, » laissant derrière le public à la façon de l' amour-propre, mais le mien est celui
D'EUGÉNIB DE OUéRIN.
du, cœur qui ne sait parler que de lui. Le petit peintre ne sait donner que son portrait à son ami, le grand peintre offre des tableaux. Je continue donc le portrait. Sans la pluie qu'il a fait ce matin, je serais à Gaillac maintenant. Grâce à la pluie, j'aime bien mieux être ici. Quel salon peut me valoir ma chambrette? avec qui serais-je à présent, qui me valût ceux qui m'entourent? Boâsuet, saint Augustin et d'autres saints livres qui me parlent quand je veux, m'éclairent, me consolent, me fortifient, répondent à tous mes besoins. Les quitter me fait chagrin, les emporter est difficile ; ne pas les quitter est le mieux.
Je lis dans mes loisirs un ouvrage de Leibniz qui m'enchante par sa catholicité et les bonnes choses pieuses que j'y trouve, comme ceci sur la confession : « Je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme un grand instrument de Dieu pour le salut des âmes; car ses conseils servent à diriger nos affections, à nous éclairer sur nos défauts, à nous faire éviter l'occasion du péché, à dissiper les doutes, à relever l'esprit abattu, enfm à enlever ou mitiger toutes les maladies de l'âme; et si l'on peut à peine trouver sur la terre quelque chose de plus excellent qu'un ami fidèle, quel bonheur n'est-ce pas d'en trouver un qui soit obligé par la religion inviolable d'un sacrement divin à garder la foi et à Becourir les âmes? »
Ce céleste ami, je l'ai dans M. Bories. Aussi la nou-
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velle de son départ m'afflige profondément. Je suis triste d'une tristesse qui fait pleurer l'âme. Je ne dirais pas cela ailleurs , on le prendrait mal, peutêtre on ne me comprendrait pas. On ne sait pas dans le monde ce que c'est qu'un confesseur, cet homme ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière ; cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel,.à qui nous parlons à genoux en l'appelant, comme Dieu, notre père : la foi le fait véritablement Dieu et père. Quand je suis à ses pieds, je ne vois autre chose en lui que Jésus écoutant Madeleine et lui pardonnant beaucoup parce qu'elle a beaucoup aimé, La confession n'est qu'une expansion du repentir dans l'amour*.
Le 5 [mai, à Gaillac]. — On ne parlait hier au soir que d'une jeune fille qui est morte au sortir du bal où elle avait passé la nuit. Pauvre âme de jeune fille, où es-tu? J'ai trop d'occupations pour écouter mes pensées. Qu'elles rentrent.
Le 9. — Et moi aussi je sors d'une soirée dansante, la première que j'aie vue et où j'aie pris part;
1. Le lecteur retrouvera le passage qui précède reproduit textuellement dans le cahier suivant, page 108. Nous n'avons pas dû supprim ç^ cette répétition : Que prouve-t-elle, sinon Timportance particuli ^^ que M^^" de Guérin attachait à ces pensées et peut-être la secrète sa ^j^. faction qu'elle aura éprouvée, sans le savoir, en réussissant à les ^^ primer d'une manière si nette et si ferme?
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mais mon cœur n'était pas en train, et s*en allait au repos. Aussi ai-je mal dansé , faute de goût et d'habitude. J'entendais rire à mes dépens, et cela ne m'amusait pas; mais j'amusais les rieuses, ce qui revient au but de nous prêter au plaisir. Je l'ai fait de la meilleure volonté du monde; mais cette complaisance m'ennuierait bientôt, comme tout ce qui se fait dans le monde où je me trouve étrangère. Sur un canapé, je pense à la pelouse ou au marronnier, ou à la garenne, où l'on est bien mieux,
ff Oh! laissez-moi mes rêveries, Mes beaux vallons, mon ciel si pur, Mes ruisseaux coulant aux prairies, Mes bois, mes collines fleuries Et mon fleuve aux ondes d'azur,
ff Laissez ma vie, au bord de l'ondo, Comme elle, suivre son chemin, Inconnue aux clameurs du monde, Toujours pure, mais peu profonde Et sans peine du lendemain.
ff Laissez-la couler, lente et douce, Entre les fleurs, près des coteaux, Jouant avec un brin de mousse.
Avec une herbe qu'elle pousse, A.vec le saule aux longs rameaux.
ff Mes heures, à tout vent bercées, S'en vont se tenant par la main , Sur leurs pas légers, mes pensées Ëclosent, belles et pressées, Comme Fberbe au bord du chemia.
« On dit que la vie est amère,
0 mon Dieu I ce n*est pas pour moi :
La poésie et la prière,
Comme une sœur, comme une mère
La bercent pure devant toi.
« Enfant, elle poursuit un rêve, Une espérance, un souvenir, Comme un papillon sur la grève.
Et chaque beau jour qui so lève Lui semble tout son avenir.
« Les jours lui tombent goutte à goutte, Biais doux comme un ravon de miel ; Il n'en est point qu'elle redoute.
0 mon Dieu I c'est ainsi, sans doute, Que vivent les anges au ciel.
,« La mort doit nous être donnée Douce après ces jours de bonheur.
Comme une fleur demi-fanée Au soir de sa longue journée, On penche la tôte et l'on meurt.
« Et si l'on croit, si l'on espère.
Qu'est-ce mourir? Fermer les yeux, Se recueillir pour la prière, Livrer l'âme à l'ange son frère, Dormir pour 8*éveiller aux deux. »
JUSTIN IIAURIGB.
C'est la plus douce chose, la plus de mon goût que j'aie trouvée depuis que je suis ici. Aussi je m'en empare. S*il fait beau, je partirai ce soir. Cette i
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m'enchante, je verrai papa, Mimi : la douce chose qu'un retour!
[Sans date.] M'y voici à ce cher Gayla , et depuis plusieurs jours, sans te le dire. C'est que j'avais mis mon cahier sous un tapis en le sortant de mon portemanteau, et qu'il était là depuis. En tripotant, ma inain s est posée dessus; il s'est ouvert, et je continue l'écriture. Ce fut un beau moment que le revoir de la famille, de papa, de Mimi, d'Érembert, qui m'embrassaient si tendrement et me faisaient sentir si profond tout le bonheur d'être aimée.
Ce fut un beau jour hier; il nous vint quatre lettres et deuxamis,M. Bories et l'abbé F,.., le frère de Cécile. Je ne sais qui des deux nous fit le plus de plaisiret fut plus aimable, l'un par l'esprit, l'autre par le cœur. Nous avons causé beaucoup, nous avons ri, bu à nos santés, et, pour fm, nous sommes mis à jouer au passe-l'âney comme des enfants, en nous trichant l'un l'autre. Point de sérieux du tout, c'était un jour de détente où l'âme se met à l'aise en conservant son pli; c'était gaieté de prêtre et d'amis chrétiens.
Comme nous étions au dessert, deux lettres nous sont venues, l'une de Lili, l'autre de ce pauvre PhillbertS toujours plus malheureux. Sa lettre fcml le cœur; j'en ai fait la lecture à table, et j'ai vu des larmes dans les yeux de nos bons curés. M. Co-