‹ Eugénie de Guérin, journal et fragments (volume 2)Chapitre 14 sur 31 · I. n fait nuHU · texte numérisé non relu

I. n fait nuHU

SOO JOURNAL

quand je m'assieds, il vient sur mes genoux; si je marche, il suit mes pas. On dirait qu'il me comprend, qu'il sait que je remplace sa maltresse. Nous avons rapporté des fleurs blanches, violettes, bleues, qui nous font un bouquet charmant. J'en ai détaché deux pour envoyer à E***, dans une lettre : ce sont / des dames de onze heures; apparemment ce nom leur vient de ce qu'elles s'ouvrent alors, comme font d'autres à d'autres heures, charmantes horloges des champs, horloges de fleurs qui marquent de si belles heures. Qui sait si les oiseaux les consultent, s'ils ne règlent pas sur des fleurs leur coucher, leur repas, leurs rendez-vous? Pourquoi pas? tout s'harmonise dans la nature ; des rapports secrets unissent Taigle et le brin d'herbe, les anges et nous dans l'ordre de l'intelligence. J'aurai un nid sous ma fenêtre; une tou cvjrelle vient de chanter sur l'acacia où il y avait un nid l'an dernier. C'est peut-être la même. Cet endroit lui a convenu, et, en bonne mère, elle y replace son berceau.

Le 7. — On est venu ce matin , à quatre neures , demander à papa des planches pour la bière du pauvre Romiguières. Nous perdons tous nos amis du Pausadou. Deux morts dans quelques jours! que cela s'est fait promptement pour la Vialarette et celui-ci !

Après avoir écrit à Marie , à Antoinette, à Garo, il est nuit et je sors d'ici, mais plus tranquille, plus

reposée. Rien ne me fait du bien comme d'écrire , parce qu'alors je m'oublie\ La prière me fait le même effet de calme, et même mieux, en ce qu'il entre quelque chose de suave dans l'âtne.

Le 12. — Depuis cinq jours je n'ai pas écrit ici ; dans ce temps il est venu des feuilles, des fleurj , des roses. En voilà une sous mon front, qui m'embaume , la première du printemps. J'aime à marquer le jour de cette belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des livres, sur une feuille de rose où je date le jour et l'an? Une de ces feuilles s'en fut à l'île de France, où elle fit bien plaisir à ce pauvre Philibert. Hélas ! elle aura disparu comme lui ! Quoique je le regrette, ce n'est pas cela, mais je ne sais quoi qui m'attriste , me tient dans la langueur aujourd'hui. Pauvre âme, pauvre âme, qu'as-tu donc? que te faut-il? Où est ton remède? Tout verdit, tout fleurit, tout chante, tout l'air est embaumé comme s'il sortsdt d'une fleur. Oh I c'est si beau I allons dehors. Non , je serais seule et la belle solitude ne vaut rien. Eve le fit voir dans Eden. Que faire donc? Lire, écrire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tête comme ce solitaire et marcher. Oui, le travail, le travail I occuper le corps qui nuit à l'âme. Je suis demeurée trop tranquille aujourd'hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi.

Pourquoi est-ce que je m'ennuie? Est-ce que je

n'ai pas tout ce qu'il me faut, tout ee que faime, hormis toi? Quelquefois je pense que c'est la pensée du couvent qui fait cela, qui m'attire et m'attriste. J'envie le bonheur d'une sainte Thérèse, de sainte Paule à Bethléem. Si je pouvais me trouver dans quelque sainte solitude !•••. Le monde n'est pas mon endroit; mon avenir serait fait alors, et je ne sjiis ce qu'il sera. Quelle belle-sœur aurons-nous? J'ai deux de mes amies qui , après la mort de leur père , ont reçu leur congé de la maison , et je trouve cela si amer! Ensuite le ciel qu'on s'assure bien mieux dans la retraite. Ge sont mes raisons, pas les tiennes; quittons-nous. Je ne veux plus te rien dire que je ne sois plus tranquille, je ne te dirais rien de bon« Adieu jusqu'à.....

Me voici ce soir avec trois lettres, d'Eupbrasie, de Marie, de Lucie, jeunes filles bien peu ressemblantes , chacune avec son charme. Les femmes, nous sommes variées comme les fleurs et nous n'en sommes pas fâchées.

Le 1A« — Pas d'écriture hier, c'était dimanche* Saint Pacôme aujourd'hui, le père des moines. Je viens de lire sa vie qui est fort belle. Ces vies de reclus ont pour moi un charmel celles qui ne sont pas inimitables surtout. Les autres, on les admire comme des pyramides. En général, on y trouve toujours quelque chose de bon quand on les lit avec discernement, même les traits les plus exagérés :

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ce sont des coups de héros qui portent au dévoue^* ment, à Tadmiration des choses élevées.

Malgré cela , pour bien des personnes , la Vie des miras me semble un livredangereux. Je ne le conseil- ' lerais pas à une jeune fille, môme à d'autres qui ne sont pas jeunes. Les lectures peuvent tant sur le cœur, qui s'égare aussi pour Dieu quelquefois. Hélas 1 nous l'avons vu dans la pauvre C...... Gomme on devrait

prendre garde à une jeune personne, à ses livres, à ses plumes, à ses compagnes, à sa dévotion , toutes choses qui demandent la tendre attention d'une mère t Si j'avais eu la mienne, je me souviens de choses que je faisais à quatorze ans qu'elle ne m'eût pas laissé faire. Au nom de Dieu, j'aurais tout fait, je me serais jetée dans un four, et certes le bon Dieu ne voulait pas cela; il ne veut pas le mal qu'on fait à sa santé par cette piété ardente, mal entendue, qui, en détruisant le corps, laisse vivre bien des défauts sou-vent. Aussi saint François de Sales disait-il à des religieuses qui lui demandaient la permission d'aller nu-pieds : a Changez voti*e tête et gardez vos souliers. »

Le 15. — Une visite hier vint couper notre caa« série ; je la reprends, moins en train de paroles, h cause d'une peme que j'ai au cœur. C'est ta lettre qui m'a fait cela^ qui me fait cramdre encore pour ta santé. Pourquoi prends-tu le lût d'ânesse? pourquoi dis^tu que le printemps te rétablira entière-

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ment? N'est-ce pas que tu n'es pas aussi bien que tu dis d'abord? Les bien-portants ne parlent pas de remèdes. On nous trompe, tu nous trompes : l'air de Parip ne t'est pas bon , il te tuera, il a tué le pauvre Victor. Je tremble qu'il n'y ait cette ressemblance de plus entre vous. Mon Dieu, détournez de moi les idées tristes ! Mon ami, je voudrais bien avoir une lettre de toi; celle d'aujourd'hui est pour tous, et c'est de l'intime qu'il me faut. L'amitié se nourrit de cela.

Il y a quelque temps que je suis ici ; Mimi est seule, je vais la joindre. Je m'amusais à lire d'anciennes lettres. Papa arrive ce soir avec une besace garnie de livres; Éran vient de la foire avec des cochons, des échaudés et du fromage; un peillarot^^ des hirondelles, qui sont passés, voilà pour un jour au Gayla. On parle de souper à présent; 6 bouche!

Le 16. — Nous allons à Frauseilles, en caravane» pour voir fondre notre cloche. Cette course m'amuse fort, je pars.

Le 17. — Oh ! c'était bien la peine ! nous n'avons rien vu. La cloche se fond et se fait sous terre, rien ne parait que le fourneau : flamme et fumée. Il y avait pourtant une foule de monde d'Andillac et des environs, ce qui m'amusait de voir des curieux plus

i. Marchand de fil, aiguilles, etc., qui parcourt les campagneB.

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attrapés que moi encore et de leur dire : Qu'abéê bist?^

Je ue suis pas en train d'écrire; il fait un vent qui souffle à tout emporter, même les idées. Sans cela, je dirais tout ce qui m'est venu près de ce fourneau, en pensées religieuses, gaies, tristes; ce que j'ai coulé d'années, de siècles, de baptêmes, de glas, de noces, d'incendies, avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce qui aura fini dans Ândillac et dans le monde? L'âge des cloches prend des siècles, du temps sans fin, à moins d'un malheur ou d'une révolution. Ainsi, tous tant que nous étions là, nous ne la verrons pas refondre. Cela seul est solennel : ne plus voir ce qu'on voit, 11 y a là quelque chose qui fait qu'on y attache fort les yeux, quand ce ne serait qu'un brin d'herbe. Ainsi j'ai pensé de l'église de Frauseilles où je me suis recueillie un moment, et dont j'ai bien regardé la porte fermée jt^owr toujours^ car apparemment je n'y reviendrai plus. Que ce mot doit être triste pour les endroits où le cœur tient! Si pour toujours je voyais se fermer la porte du Gayla, la porte du jardin, la porte de papa, la porte de la chambrettel... Oh! que doit-il en être de la porte du ciel?

Que n'es-tu là! nous partagerions deux pommes que me donna Julie de Gaillard que j'allai voir comme payse. Cette bonne femme ne savait comment me

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