‹ Eugénie de Guérin, journal et fragments (volume 2)Chapitre 15 sur 31 · Qu*avez-vous val · texte numérisé non relu

Qu*avez-vous val

traiter, m'exprimer le plaisir que lui faisait ma visite. Je n'ai pas perdu mes pas à Frauseilles, j'ai fait plaisir, j'ai caressé un petit enfant dans son berceau, j'ai vu en passant près du cimetière les tombes de nos vieux amis de Glairac, indiquées par une croix de fer. Rien ne parait que cela, le niveau se fait vite sur la terre des morts! Qu'importent les apparences? L'âme, la vie n'est pas là. 0 mon Dieu I cela serait trop désolant. J'ai beaucoup pensé à toi dans tout ça, parce qu'il y avait une troupe de curés qui m'ont demandé de tes nouvelles, ce qui m'a fait bien plaisir de voir que l'Église t'aime. Adieu; tu vois bien quejen'ai rien dit.

Ce soir à dix heures. — -• Il est nuit sombre, mais c'est à écouter toujours les grillons, le ruisseau et un rossignol, rien qu'un, qui chante, chante, chante dans cette obscurité. Gomme cette musiaue accompagne bien la prière du soir l

Le 18. -* Pas moyen de sortir, il pleut. C'est un jour à lire, à écrire pour remplacer les promenades, belles occupations du printemps. A tout moment, on est dehors; nous menons une vie d'oiseau en plein air sous les ombres. C'est un charme, et que de plaisirs variés à chaque coup d'œil, à chaque pas, pour peu qu'on y regarde 1 Hier Mimi m'apporta de magnifiques rubans d'herbe rayée blanc et vert, satinée, brillante; c'était à nouer au mentou. Je l'ai mise dans un vase où j'admire encore mes rubans un peu

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fanés. Us seraient plus jolis sur pied; ces articles de modes ne doivent pas sortir des bois.

l'aimerûs bien de connaître un peu la botanique; c'est une étude charmante à la campagne, toute pleine de jouissances. On se lie avec la nature, avec les herbes, les fleurs, les mousses qu'on peut appeler par leur nom. Étudie la botanique, Maurice, tu me l'apprendras. Ce serait bien facile avec une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps? Tu n'y viens que tard; ce n'est pas lorsque l'hiver a fauché toute la beauté de la pâture (suivant l'expression de notre ami, saint François de Sales) qu'on peut se mettre à botapiser : plus de fleurs alors, et ce sont les fleurs qui m'intéressent parce qu'elles sont si jolies sur ces tapis verts. J'aimerais de connaître leur famille, leurs goûts, quels papillons elles aiment, les gouttes de rosée qu'il leur faut, leurs propriétés pour m'en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades. Dieu fait ses dons à tant de fins I Tout est plein pour nous d'une merveilleuse bonté; vois la rose qui, après avoir donné du miel à l'abeille, on baume à l'air, nous oflre encore une eau si douce pour les yeux malades. Je me souviens de f en avoir mis des compresses quand tu étais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette eau qu'on vient nous de* mander.

Mais j'ai dit que c'était un jour à écrire. Qu'écrire? Je n'en sais rien, je sens que j'écrirais. Si j'avais un plan, un cadre fait, je le remplirais tous les jours

un peu, et cela me ferait du bien. Le trop-plein fait torrent parfois, il vaut mieux lui ouvrir passage. Je n'épanche guère qu'ici, et peu parce que... le papier vole. Qui sait quand je le lance vers Paris où il peut tomber? Aussi m'arrive-t-il d'effacer quand je relis; tu l'auras vu dans le dernier cahier. Il était question d'E***, je m'étais laissée aller à de trop vives peintures, et même fausses, je l'ai vu depuis par ses lettres. C'est une bonté passionnée, sans rancune, sans amertume, candide dans ses torts, une enfant avec un cœur de feu. Je vois ceci comme bien étonnant, comme venant de Dieu, et je m'attache à l'âme qu'il m'a confiée, qui me dit : « Aimez-moi^ aidez-moi à aller au ciel. » Oh ! je lui aiderai de mon mieux, je l'aimerai toujours, car l'amitié sainte n'est qu'un écoulement de la charité qui ne meurt pas.

Le rossignol d'hier soir a chanté toute la journée. Quel gosier I s'il était anglais, je dirais qu'il avait fait un pari.

Le 19. — Trois lettres et l'arrivée d'Éliza. C'est Louise, Marie et Euphrasie qui nous écrivent. Cette pauvre Euphrasie si triste, si désolée de la mort de sa chère tante, me fait compassion. Cœur si bon, si ardent, si tendre, qu'elle va souffrir à présent I Lili lui remplaçait sa mère.

Le 24. — Un mot ce soir que j'ai le temps, que je suis seule, que je pense à toi, que c'est TAscension,

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un beau jour, un jour saint où l'âme monte, monte au ciel. Mais non, je suis bien ici, il semble qu'on ne fee détache point d'écrire. On m'appelle;

Le 26. — Deux jours entre ces lignes sans t'écrire, et depuis sont venues des lettres, des nids d*oiseau, des roses sur la terrasse, sur ma table, partout. Il est venu cent choses de Gaillac ; de plus loin, la mort du prince de Talleyrand : c'était de quoi écrire ou jamais; mais nous faisons des pèlerines avec Éliza, et le monde passerait sous notre aiguille qu'on ne la quitterait pas. Que peu de chose nous suffit! cela m'étonne. Je n'ai pas le temps de dire pourquoi.

Le 27 au soir. — Premier Angélus de notre cloche neuve. Je viens de l'écouter à la fenêtre de la salle et me suis levée de table tout exprès pour ce plaisir, suivi de tant de pensées diverses que j'aime. Mélange religieux de joie, de deuil, de temps, d'éternité, berceaux, cercueils, ciel. Dieu : la cloche annonce tout cela, me l'a mis dans l'esprit à présent. Oh ! surtout, surtout je pense quel premier glas elle sonnera! pour qui? je le marquerai; A quelle page? peut-être ne le rnarqueraî-je pas. Quel vivant peut se dire : Je parlerai d'un mort? Mon Dieu, nous passons si vite! Cependant je suis bieiî portante ; mais je vois des fleurs, mises toutes fraîches ce matin dans un vase, flétries et toutes mortes ce soir. Ainsi de nous : le vase où nous avons la vie n'en contient pas pour plus d'un jour.

Des visites de curés : celui du canton, celui de Vieux et le nôtre, trois hommes bien différents : Tun sans esprit, l'autre à qui il en vient, et l'autre qui le garde. Us nous ont raconté force choses d'église qui intéressent pour parler et pour répondre un moment ; mais en général les variantes plaisent en conversation, l'entretien de mille choses diverses, ce qui fait la causerie, chose rare. Chacun ne sait parler que de sa spécialité, comme les Auvergnats de leur pays. L'esprit reste chez soi aussi bien que le cœur.

Éliza vient de nous quitter à mon grand regret. Tous les départs attristent; pour me consoler, j'ai une lettre bien tendre et bien aimable devant les yeux et dans le cœur. Ce n'est pas de toi, c'est d'E*** qui me dit toujours de mille façons qu'elle m'aime, qu'elle souffre de corps etd'kmeietqueje sais jeter quelques fleurs sur les heures trop souvent arides de sa vie. Pauvre amiel pauvre femme 1 que je m'estime heureuse de lui faire du bien 1 aussi je m'en vais lui donner tout ce que je pourrai de doux, de consolant, de pieusement suave, toutes les fleurs possibles. Comme elle souffre! comme quelqu'un lui a fait du mal! comme cela me porte à la guérir, à lui indiquer des remèdes ! Je n'en désespère pas, car Dieu nous aide, il vient visiblement en aide à cette pauvre &me ; de lettre en lettre ses dispositions sont meilleures, sa foi plus ranimée, son cœur plus tourné du c6té du ciel, et cela fait tout espérer. Chaque matin,

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elle dît une prière à la Vierge, que je lui ai envoyée. « A huit heures, me dit-elle, nous serons ensemble devant Dieu, » car je fais à cette même heure la même prière pour elle avec pleine confiance. La sainte Vierge, qui t'a guéri, pourra bien la guérir aussi. C'est là mon espérance et mes remèdes... En haut, en haut ! Eh ! que trouvons-nous ici-bas ? On ne sait que s'y faire souffrir.

Puis elle me demande un peu de poésie, et je vais lui en donner, j'accorde tout aux malades. C'est pour la mettre en musique : union d'âmes entre nous encore plus intime, le printemps et le rossignol, le musicien et le poète I il en devrait être ainsi, ce me semble. Mais, hélas I il y a si longtemps que je n'ai rien fait; et ce n'est pas facile de bien faire, d'atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit I On sent que c'est fait pour nous, que nous avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains de l'intelligence. 0 chute, chute qui se retrouve partout I Je<:ontinuerais s'il ne me fallait pas aller mettre la table. Jeanne-Marie est à la foire, plus heureuse que...

Que retranché. Je ne sais ce que je voulais dire quand j'ai planté là mon cahier. J'y viens parler ce soir d'une lettre de Félicité qui me dit : « Maurice tousse encore. » Depuis, j'ai cette toux en moi. J'ai mal à la poitrine de mon frère. Oh ! quand serai-je tranquille? quand le serai-je sur la chère santé et la chère âme malade aussi ? L'une ne dépend pas de toi ;

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si fait l'autre, et tu me laisses toujours souffrir, toujours trembler pour ce qui m'intéresse. Adieu; bon soir, méchant que j'aime.

Le 80. — Est-ce les bouquets qui ont attiré tant d'abeilles et fait de ma chambre une ruche? Depuis ce matin, ce n'est que bourdonnement, bruissement d*ailes qui ne me déplaît pas. J'aime les abeilles et les laisserais volontiers faire leur logement dans ma chambre, si ce n'était l'aiguillon qui gâte la poétique bète. Hier je fus piquée d'une bonne piqûre: ce qui me fait tenir à l'écart des abeilles, ce qui me fait dire aussi que ce qui fait du miel est souvent bien mé<chant.

Le SI. — C'est ce soir sur ma fenêtre, au chant du rossignol , en vue de mes acacias tout fleuris et tout embaumés , que je dis adieu au mois de mai, ce beau mois tout fleurs et verdure. Hélas I tout finit. Clôture aussi du mois de Marie, belle dévotion printanière.

Le 1" juin. — Passé la journée à Cahuzac. Trouvé au retour un cahier des Annales de la Propagation de la Foi. Événement que tout écrit venu au Gayla^ celui-là surtout dont les pages sont recueillies par des saints dans toutes les parties du monde.

Le 2. — M. Jules de Villefranche est venu nous

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voir; il m'a semblé grandi, fortifié, mieux que de coutume, avec sa douceur accoutumée. Toujours gai, causeur, nous demandant de tes nouvelles. Le bon petit jeune homme I

Garo, la chère, vient d'écrire à Himi. Quel plaisir nous fait une lettre de Paris I Mais de voir que tu tousses, que chacun le dit, que c'est peut-être plus qu'on ne dit : que c'est triste 1 Puis tu ne m'écris pas, pas mot de tant de choses intimes que nous savons* Oh I nous voilà bien séparés ! Je ne sais plus rien de toi« Dieu sait ce qu'il m'en coûte, et comme je mets ce silence au rang de mes peines. Pauvre cœur, tout construit pour les souffrances I II y en loge I tout est plein dans ce moment. Toi seul n'en es pas cause ; il en vient d'ailleurs dont personne ne se doute, douleurs de l'âme qui souffre parfois d'étranges choses. Dieu les envoie, les permet pour notre bien. C'est, disent les saints, le feu qui purifie, qui refond; je le crois, nous avons parfois besoin de repasser au creuset. Quelqu'un me disait : Dans ces moments-là, faites comme saint Jérôme, écrivez. Écrivons. La poésie est ce qui occupe le plus. Si j'ra faisais?

Mon Diea, mon Dieu, mon cœur vous adore et vous aime Kien que dire : mon Dieul m'est un bonheur suprême;

C'est le ciel qui sur moi descend ,

Et jamais, sous le diadème, Reine auprès de son roi n*eut un bonheur plus grand.

Vous êtes mon amour, vous êtes ma lumière; Ua coin pour vous prier me vaut la terre entière ;

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Sous votre regard noDpareii, Mon âme s*ouvre heureuse et fière, Comme la fleur des champs aux rayons du soleil.

Ahl que me dites-vous et que vous dit mon âme? Que dit le ciel à Taube et la flamme à la flamme?

Ah! que se disent deux torrents?

Qu'entendit la première femme Quand vous apparaissiez aux jardins ravissants ?

Ohl du céleste amour choses inénarrables I Choses que les mondains peuvent traiter de fables^

Mais dont le divin Raphaël

ferait des tableaux ineffables Comme ceux qu'il a faits pour exposer au cieL

Voyez Monique en pleurs et Thérèse en extase, Thérèse devant Dieu versant, immense vase.

Versant un océan d'amour;

Et, dans le tablier de gaze.

L'aumône se changer en roses chaque jour.

Le A. — Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles, loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment. C'est, en rhonneutde la fête votive, la bruyante musique d'Andillac qui retentit jusqu'ici et se mêle à celle des oiseaux. Au moins ne manquons-nous pas de concerts dans nos champs; tu aimes ceux de Paris sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, je m'y trouve. C'est de tous côtés, de tous les arbres, des voix d'oiseaux, et mon charmant musicien, le rossignol de l'autre soir, chantant encore près du noyer du jardin. Ce

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sont pour moi des charmes, des plaisirs que je ne puis dire. Aussi quelqu'un me disait : « Vous êtes heureusement née pour habiter la campagne. » C'est vrai, je le sens, et que mon être s'harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l'air, le ciel, tout ce qui

vit dehors, grandes ou gracieuses œuvres de Dieu.

Le 5. «* Mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre Louise! On vient de me dire que son père était mourant ou mort. Érembert, qui était à Gaillac au reçu de cette nouvelle, a vu Charles partir en poste. Le bon ami que nous perdons! le digne homme! Je vais écrire à Louise.

Un nouveau livre envoyé par Louise, les Méditaiions du Père Judde pour des religieuses» ouvrage estimé. Je le désirais depuis longtemps.

Le 7. — - La mort de M. de Bayne, certaine aujour*» d'bui. Une belle âme de plus au ciel. Il avait une foi débordante; il trempait tout de Dieu. Homme rare aussi pour les qualités du cœur ; il savait être ami aux dépens de ses intérêts. Sa fortune s'est ressentie de son dévouement à plus d'une infortune.

Le 8. — Rousou! la servante de la pauvre Lîli. Que cette visite me fait plaisir! Il y a des plaisirs tristes, comme celui de parler des morts, de voir ceux qu'ils ont aimés. Elle m'a apporté une lettre d'Euphrasie et une de Louise qui me dit : « Mon père

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va très-bien. » C'était presque la veille de sa mort. La mort vient vite.

« Je regarde votre enthousiasme^ de la laideur comme un excès, dans quelque bonne disposition qu'il semble vous être venu. L'amour de la beauté nous est trop naturel pour passer tout à coup à aimer la laideur, à moins d'un miracle de conversion comme cela s'est vu dans des saints. Transformation sublime, dévoilement de la beauté divine qui ravit l'âme, lui fait oublier toute beauté créée, même haïr celle du corps comme occasion de péché. Quel épurementi quel détachement! Qui de nous, femmes, en est là? Moi qui ne suis pas jolie, je ne puis pas vouloir être laide. Voyez où j'en suis avec mes a sublimes contemplations, )) elles n'ont pu me mettre au-dessus de la vanité. Ohl ne parlons pas de contempler; c'est l'état du ciel, des bienheureux. Nous, pauvres pécheurs, c'est beaucoup de savoir nous abaisser devant Dieu pour gémir de nos misères et lui confesser nos fautes. Il est beau de s'élever, mais regarder dans son cœur est bi^n utile. On voit ce qui se passe chez soi , connaissance indispensable à nos affaires spirituelles. «• Il y a dans la piété un côté idéal qui remplit la tête de ciel, d'anges, d'idées sérapbiques sans rien laisser au cœur, sans le tourner à l'amour et i la pratique de la loi de Dieu. Sans cela, quand noua

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