‹ Eugénie de Guérin, journal et fragments (volume 2)Chapitre 21 sur 31 · pÂKal; Pensées ; Lettre sur h mort de son père · texte numérisé non relu

pÂKal; Pensées ; Lettre sur h mort de son père

leur sauver de nouvelles chutes. » — Si on ne savait que cette pensée est de Sbakspeare, on la croirait de Fénelon. Oh I je sais à qui je l'applique.

Le 6 septembre.. — Une lettre de Marie, la triste Marie, qui lécite tous les jours Toifice des morts. Ainsi le cœur de la femme : même en se tournant vers Dieu, il regarde ses affections.

Le 9. — Le découragement me prend pour tout dans la vie. Je ne continuerai pas d'écrire. A quoi bon ce mémorandum? Pourquoi ? puisque ce ne peut être pour lui I Quandi il vivait, j'avais en lui mon soutien ; j'avaiâ mon plaisir dans la pensée de lui faire plaisir. — Gela ôté, que reste-t-il à ces distractions humaines, lectures^ pensées, poésie? rien que leur valeur, qui n'est rien.

Écrit à Marie, autre poésie vivante encore. Je lui dis : « Croyez que vous êtes aimée du cœur le plus mort. »

Le 25. — Encore à Marie.

Le 30* — A mon frère de Paris^ le frère de celui de la tombe.

Plus d'écriture ici, plus dépensées; l'illusion n'est plus possible ; à chaque mot, à chaque ligne, je vois qu'il ne me lira pas. Mon Dieu, j'avais taat l'habitude de lui tout dire; je Taimais tant! » Le plus grand

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maïheur de la vie, c'est d'en rompre les relations. » Oh 1 que j'éprotlve la vérité de ces mots, qui îii'avaient frappée dans un livre aux Coques.

]'ai besoin du Ciel.

Ce n'est pas pour rien que nous nous serons rencontrés dans la vie. Je tâcherai, mon Dieu, de les tôutner vers vous.

Je voudrais que le ciel fût tout tendu de noir, Et qu'un bois de cyprès vtnt à couvrir la terre;

Que le jour ne fût plus qu'un soir.

Une gazelle errante S'abrite en cette tour, Et rhirondelle y chante, T chante nuit et jour.

Le 8 octobre. — Écrit à Paris. Oh 1 quel jour antiîversaire de mon départ l'an dernier 1 — Dirai-je ici tous les souvenirs qui me viennent, larmes, regrets, passé perdu, sitôt changé en deuil? — Mon cœur est plein, il veut pleurer. — Maurice, Maurice, n'est-ce pas vrai, les pressentiments? Quand je pense à ceux qui me tourmentaient dans la route et à Paris et le jour de la noce, et qui se sont accomplis I Je rêvais mort; je ne voyais que draperies mortuaires dans ce salon où l'on dansait, où je dansais dans ma tristesse, car je voulais écarter ces pensées.

N'est-ce pas temps perdu que de rappeler ces choses, mon Dieu! ie suis seule devant vous : je pourrais mieux faire que de m'afOiger. N'étes-Vods

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pas là pour mon espérance, pour ma consolation, pour me faire voir un monde meilleur où est nîon frère?

Le 4, — Je voulais envoyer à son ami deux grenades du grenadier dont il a travaillé le pied quelques jours avant sa mort. Ce fut son dernier mouvement sur la terre.

Le 6. — A l'heure qu'il est, midi, premier dimanche d'octobre, j'étais à Paris, j'étaiadans ses bras, place iNotre-Dame-des-Victoires. Un an passé, mon Dieul — Que je fus frappée de sa maigreur, de sa toux, moi qui l'avais rêvé mort dans la route ! — Nous allâmes ensemble à Saint-Sulpice à la messe à une heure. Aujourd'hui à Lentin, dans la pluie, les poignants souvenirs et la solitude... Mais, mon âme, apaise-toi avec ton Dieu que tu as reçu dans cette petite église. C'est ton frère, ton ami, le bien-aimé souverain que tu ne verras pas mourir, qui ne te manquera jamais ni en cette vie ni en l'autre. Consolons-nous dans cette espérance, et qu'en Dieu on retrouve tout ce qu'on a perdu. Si je pouvais m'en aller en haut; si je trou* vais dans ma poitrine ce souffle qui vient le dernier, ce souffle des mourants qui porte l'âme au ciel, oh 1 je n'aurais pas beaucoup de regrets à la vie. Mais la vie c'est une épreuve, et la mienne est-elle assez longue; ai-je assez souffert? Quand on se porte au Calvaire^ on voit ce que coûte le ciel. Oh I bien des

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larmes, des déchirements, des épines, du fiel et du vinaigre. Ai-je goûté de tout cela? Mon Dieu, ôteznioi la plainte, soutenez-moi dans le silence et la ré« signation au pied de la Croix, avec Marie et les fem« mes qui vous aimèrent.

Le 19. — Trois mois aujourd'hui de cette mort, de cette séparation. Oh ! la douloureuse date, que néanmoins je veux écrire chaque fois qu'elle reviendia. Il y a pour moi une si attachante tristesse dans ce «retour du 10, que je ne puis le voir sans le marquer dans ma vie, puisque je note ma vie. Eh I qu'y mettrais-je maintenant, si je n'y mettais mes larmes, mes souvenirs, mes regrets de ce que j'ai le plus vaimé? C'est tout ce qui vous viendra, ô vous qui voulez que je continue ces cahiers, mon tovs les jours au Cayla. J'allais cesser de le faire, il y avait trop d'amertume à lui parler dans la tombe ; mais puisque vous êtes là, frère vivant, et avez plaisir de m'entendre, je continue ma causerie intime ; je rattache à vous ce qui restait là, tombé brisé par la mort. J* écrirai pour vous comme f écrivais pour lui. Vous êtes mon frère d'adoption, mon frère de cœur. Il y a là-dedans illusion et réalité, consolation et tristesse : Maurice partout. C'est donc aujourd'hui 10 octobre que je date pour vous et que je marque ce jour comme une époque dans ma vie, ma vie d'isolement, de solitude, d'inconnue qui s'en va vei*s quelqu'un ^

du monde, vers vous à Paris, comme à peu près, j6

VOUS Fai dit, je 6rois, si Eustoquie, de son désert de Bethléem, eût écrit à quelque élégant chevalier romain. Le contraste est piquant, meds ne m'étonne pas. Quelqu'un, une femme, me disait qu'à ma place elle serait bien embarrassée pour vous écrire. Moi, je ne comprends pas pourquoi je le serais. Rien ne me gdoe avec vous. En vérité, pas plus qu'avec Maurice, vous m'êtes lui au cœur et à l'intelligence. C'est à ce point de vue que se met notre intimité.

Le 20. — La belle matinôe d'automne I Un air transparent, un lever du jour radieusement calme, de9 nuages en monceaux, du nord au midi, des nuages ii'uii éclat, d'une couleur molle et vive, du coton d'or sur un ciel bleu. C'était beau, c'était beaul Je regrettais d'ôtre seule à le voir. J'ai pensé à notre peintre et ami, M. Augier, lui qiui sent si bien et prend sitôt le beau dans son âme d'artiste. Et puis Maurice et puis vous, je vous aurais voulu voir tous sous mon ciel du Gayla s mais devons-nous nous rencoptrer jamais plus sur la terre I

En allant au Pausadou, j'ai voulu prendre une fleur très-jolie. Je l'ai laissée pour le retour, et j'ai passé par un autre chemin. Adieu ma fleur. Quand j'y Fer viendrais , où serait-elle ? Une autre fois je ne lais-* serai pas mes fleurs en chemin. Que de fois cepen«^ dant cela n*arrive-t^il pas dans la vie?

Dirnanche aujourd'hui. Revu à Andillac cette tombe toute verdoyante d'herbe. Gomme c'est venu vito,

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ces plantes I Gomme }ayie se hâte sur la mort, et que c'est triste à notre vue! Que ce serait désolant, sans la foi qui nous dit que nous devons renaître . sortir de ces cimetiër<es où nous semblons disparus !

liC 21. — Tonnerre, orage, tempête au dehors, mais calme au dedans, ce calme d'une mer morte, qui a sa souffrance aussi bien que l'agitation. Le repos n'est bon qu'en Dieu, ce repos des âmes saintes qui, avant la mort, sont sorties de la vie. Heureux dégagement I Je meurs d'envie de tout ce qui est céleste : c'est qu'ici-bas tout est vil et porte un poids de terre.

Lu quelques pages d'un voyage en Espagne. Singulier peuple de brigands et de moines. Les moines sont tombés, que reste-t-il maintenant? Nous le voyons, des égorgeurs. Don Carlos à Bourges, l'héritier de Ferdinand le Catholique mis hors du trône et du royaume, prisonnier en France. Cette lecture m'intéresse. C'est l'élégant journal d'un voyageur aimable, qui cause en courant, et pemt, avec le bon ton et la grâce d'esprit d'un homme du monde, tout ce qu'il rencontre. Les lourdes descriptions m'assomment. J'aime aussi M. de Custine, qui m'amuse , quoiqu'il soit parfois un peu long ; mais c'est comme la longueur d'un bal. Puis il vient si peu de livres au Cayla, que, pour peu qu'ils puissent plaire, ils plaisent beaucoup.

Le 22. — Uno lettre de Marie, de Marie ma sœur.

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qui ra'a quittée pour quelques jours avec Érembert . Me voici seule avec mon père. Que notre famille est réduite, et je tremble en pensant que le cercle peu ! encore se rétrécir !

Lu quelques passages des Saints Désirs de la Mort y livre pieusement spirituel que j*aime, lecture qui porte au cieL J'en ai besoin pour mon âme qui tombe, qui s'affaisse sous le poids de la vie. On peut se distraire dans le monde, mais les choses seules de la foi soutiennent. Que je plains lésâmes tristes quinesavent pas cela, ou ne le veulent pas croire I J'en ai tant parlé à Maurice ; j'en parle à tout ce que j'aime, des choses de l'éternité ; car, voyez-vous, je n'aime pas pour ce monde, ce n'est pas la peine : c'est le ciel le lieu de l'amour.

Le 24. — Lecture, ni écriture, ni prière ne peuvent empêcher les larmes aujourd'hui. Mon pauvre Maurice I Je me suis mise à penser à tout ce qu'il a souffert, physiquement et dans l'âme , les derniers temps de sa vie. Que cette vue est déchirante! Mon Dieu, ne l'aurez-vous pas soutenu?

[Le 27.] — Nulle envie d'écrire depuis deux jours. Si je reprends la plume aujourd'hui, c'est qu'en ouvrant mon portefeuille vert , j'ai vu ce cahier et j'y mets que mon père vient de me remettre un paquet de lettres de son cher Maurice, et de ses cheveux, pour les renfermer, ces précieux restes, avec les

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autres que j'ai. 0 enterrement l Écrirai-je ce que je sens, ce que je pense, ce que je souffre? Je n'écris pas : je ne parlerais que du ciel et d'une tombe« de ces choses qui ne doivent se dire qu'à Dieu.

Le 1" novembre. — Quel anniversaire ! J'étais à Paris, assise seule dans le salon devant une table, pensant, comme à présent, à cette fête des Saints. Il vint, Maurice, me trouver, causer un peu d'âme et de cœur, et me donna un cahier de papier avec un « Je veux que tu m'écrives là ton tous les jours à Paris. » Oh! pauvre amil je l'ai bien écrit, mais il ne l'a pas lu M II a été enlevé si subitement, si rapidement, avant d'avoir le temps de rien faire, ce jeune homme né pour taât de choses , ce semblait. Mais Dieu en a disposé autrement que nous ne pensions. Il est de belles âmes dont nous ne devons voir ici que les apparences, et dont l'entière réalisation s'achève ailleurs, dans l'autre vie. Ce monde n'est qu'un lieu de transition , comme les saints l'ont cru, comme l'âme qui pressent le quelque autre part le croit aussi. Eh, quel bonheur que tout ne soit pas ici! Impos- Bible, impossible 1 Si nous finissions à la tombe, le bon Dieu serait méchant; oui, méchant, de créer pour quelques jours des créatures malheureuses : horrible à penser. Rien que les larmes font croire à l'immortalité. Maurice a fini son temps de souffrance , j'es-

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