‹ Eugénie de Guérin, journal et fragments (volume 2)Chapitre 20 sur 31 · A MAURICE MORT, A MAURICE AU CIEL · texte numérisé non relu

A MAURICE MORT, A MAURICE AU CIEL

IL ETAIT LA GLOIRE ET LA JOIB DE VOfl GCBIJR.

ob! que c'bst dm doux mom bt plein db dilbcyion

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Vendredi lU iailletp à U heures 11%, date étemelle I

Le 21 juillet [18S9]. — Non, mon amî, la mort ne nous séparera pas, ne t'ôtera pas de ma pensée : la mort ne sépare que le corps; l'âme, au lieu d'être là, est au ciel, et ce changement de demeure n'ôte rien à ses affections. Bien loin de là,' j'espère ; on aime mieux au ciel où tout se divinise. 0 mon ami, Maurice, MauricOt es-tu loin de moi, m'entends-tu? Qu'est-ce que les lieux où tu es maintenant? qu'estce que Dieu si beau, si puissant, si bon, qui te rend heureux par sa vue ineffable en te dévoilant l'éternité? Tu vois ce que j'attends, tu possèdes ce que

j'espère, tu sais ce que je crois. Mystères de l'autre vie, que vous êtes profonds, que vous êtes terribles, que quelquefois vous êtes doux! oui, bien doux, quand je pense que le ciel est le lieu du bonheur. Pauvre ami, tu n'en as eu guère ici-bas, de bonheur; ta vie si courte n'a pas eu le temps du repos. 0 Dieu I soutenez-moi, établissez mon cœur dans la foi. Hélas I je n'ai pas assez de cet appui. Que nous t'avons gardé et caressé et baisé, ta femme et nous tes sœurs, mort dans ton lit, la tête appuyée sur un oreiller comme si tu dormais I Puis nous t'avons suivi dans le cimetière, dans la tombe, ton dernier lit, prié et pleuré, et nous voici, moi décrivant comme dans une absence, comme quand tu étais à Paris. Mon ami, est-il vrai, ne te reverrons-nous plus nulle part sur la terre? Ohl moi je ne veux pas te quitter; quelque chose de doux de toi me fait présence, me calme, fait que je ne pleure pas. Quelquefois larmes à torrents, puis l'ftme sèche. Est-ce que je ne le regretterais pas? Toute ma vie sera de deuil, le cœur veuf, sans indme union. J'aime beaucoup Marie et le frère qui me reste, mais ce n'est pas ^vec notre sympathie. Reçu une lettre de ton ami d'Aurevilly pour toi. Déchirante lettre arrivée sur ton cercueil. Que cela m'a fait senthr ton absence! Il faut que je quitte ceci, ma tête n'y tient pas, parfois je me sens des ébranlements de cerveau. Que n'ai-Je des larmes I J'y npie* rais tout.

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Le 22. -^ Sainte Madeleine aujourd'hui, celle à qui il a été beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. Que cette pensée, qui m'est venue pendant la messe que nous avons entendue pour toi, m'a consolée sur ton âme I Oh ! cette âme aura été pardonnée, mon Dieu, je me souviens de tout un temps de foi et d'amour qui n'aura pas été perdu devant vous.

Où réternité réside On retrouve Jusqu'au passé.

Le passé de la vertu surtout, qui doit couvrir les fsd* blesses, les erreurs présentes. Oh I que ce monde, cet autre monde où tu es m'occupe. Mon ami, tu m'élèves en haut, mon âme se détache de plus en plus de la terre; la mort, je crois, me ferait plaisir.

— Ehl que* ferions-nous de l'éternité en ce monde? Visites de ma tante Fontenilles, d'Eliza, de M. Limer, d'Hippolyte, de Thérèse, tout monde, hélas! qui devait venir en joie de noces, et qui sont là pour un enterrement. Ainsi changent les choses. Ainsi Dieu le veut. Bonsoir, mon ami. Oh I que nous avons prié ce matin sur ta tombe, ta femme, ton père et tes sœurs I

Des visites, toujours des visites. Ohl qu'il est triste de voir des vivants, d'entrer en conversation, de revoir le cours ordinaire des choses, quand tout est changé au cœur I Mon pauvre ami^ quel vide tu me faisi Partout ta place sans t'y voir... Ces jeunes filles, ces jeunes gens, nos parents, nos voisins, qui remplissent en ce moment le salon, qui sont autour

de toi mort, t'entoureraient vivant et joyeux, car t u te plaisais avec eux, et leur jeune gaieté t'égayait.

Lettre touchante de l'abbé de Rivières, qui te pleure en ami; pareille lettre de sa mère pour moi. Expression la plus tendre de regret, douleur de mère mêlée à la mienne. Oh I elle savait que tu étais le fils de mon cœur.

Au retour de...

Sans date. — Je ne sais ce que j'allais dire hier à cet endroit interrompu. Toujours larmes et regrets. Cela ne passe pas, au contraire : les douleurs profondes sont comme la mer, avancent, creusent toujours davantage. Huit soirs ce soir que tu reposes là-bas, à Andillac, dans ton lit de terre. 0 Dieu, mon Dieu ! consolez-moi ! Faites-moi voir et espérer au delà de la tombe, plus haut que n'est tombé ce corps. Le ciel, le ciel I oh I que mon âme monte au ciel I

Aujourd'hui grande venue de lettres que je n'ai pas lues. Que lire là dedans? Des mots qui ne disent rien. Toute consolation humaine est vide. Que j'éprouve cruellement la vérité de ces paroles de l'/mitationl Ta berceuse est venue, la pauvre femme, toute larmes, et portant gâteaux et figues que tu aurais mangés. Quel chagrin m'ont donné ces figues I Le plus petit plaisir que je te vois venir me semble immense. Et le ciel si beau, et les cigales, le bruit des champs, la cadence des fléaux sur l'aire, tout cela qui te charmerait me désole. Dans tout je vois la

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mort. Cette femme, cette bercease qui t'a veillé et tenu un an malade sur ses genoux, m'a porté plu? (le douleur que n'eût fait un 4rap mortuaire. Déchirante apparition du passé : berceau et tombe. Je passerais la nuit ici avec toi sur ce papier; mais l'àpe veut prier, l'âme te fera plus de bien que le cœur..

Chaque fois que je pose la plume ici, une lame me passe au cœur. Je ne sais si je continuerai d* écrira. A quoi sert ce Journal? Pour qui? hélas I Et cepco^ dant je l'aime, comme on aime une boite funèbre, un reliquaire où se trouve un cœur mort, tout embaume de sainteté et d'amour. Ainsi ce papier où je te conserve, ami tant aimé, où je te garde un parlant souvenir, où je te retrouverai dans ma vieillesse.., si je vieillis. Oh oui I viendront les jours où je n'aurai de vie que dans le passé, le passé avec toi, près de toi jeune, intelligent, aimable, sensibilisant tout ce qui t'approchait, tel que je te vois, tel que tu nous as quittés. Maintenant je ne sais ce qu'est ma vie, si je vis. Tout est changé au dedans, au dehors. 0 mon Dieu ! que ces lettres sont déchirantes, ces lettres du bon marquis et de ton ami surtout. Oh ! celleSrci, qu* elles m'ont fait pleurer I 11 y a là dedans tant do larmes pour mes larmes I Cet intime ami me touche comme ferait te voir. Mon cher Maurice, tout ce que tu as aimé m'est cher, me semble une portion de toimême. Frère et sœur nous serons avec M. d'Aurevilly ; il se dit mon frère.

Lu les Confessions de saint Augustin à l'endioit de

âmes, est-il si loin de nous, le ciel du temps de celui de l'éternité? 0 profondeur I ô mystères de l'autre vie qui nous sépare I Moi qui étais si en peine sur lui, qui cherchais tant à tout savoir, où qu'il soit mainte* faani, c'est fini. Je le suis dans les trois demeures, je m'arrête aux délices, je passe aux souffrances, aux gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non 1 Que mon. frère ne soit pas la, qu'il n'y soit pas ! Il n'y est pas; son âme, l'âme de Maurice parmi les réprouvés... Horrible crainte, non 1 Mais au purgatoire où l'on souffre, où s'expient les faiblesses du cœur, les doutes de l'âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui souffre et nous appelle dans les gémissements comme il faisait dans les souffrances du corps : a Soulagez-moi, vous qui m'aimez. » Oui, mon ami, par la prière. Je vais prier; je l'ai tant fait et le ferai toujours. Des prières, oh! des prières pour les morts, c'est la rosée du purgatoire.

Sophie m'a écrit, cette Sophie, amie de Marie, qui m'aime eh elle et vient me consoler. Mais rien d'humain ne console. Je voudrais aller en Afrique porter ma vie à quelqu'un, m'employer au salut des Arabes dans l'établissement de M'""* Yialar. Mes jours ne mé sembleraient pas vides, inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s'en était allée, qui s'était retirée devant toi, me revient.

Le rosiei", le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses, de craintes, de souvenirs épanouis avec ces fleurs, renfermés dans ce vase donné par Mariot

D'BUOéNIB DB OUÉRIN. fi&l

emporté dans notre voyage , avec nous dans la vol* ture de Tours à Bordeaux, de là ici I Ce rosier te faisait plaisir; tu te plaisais h le voir, à penser d'où il ven^dt. Je voyais cela et comine étaient jolis ces pe* tits boutons et cette petite verdure.

Le 22. — Mis au doigt la b^gue antique que ta avais prise et mise ici il y a deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fait rire quand je te disais : « Et la bague? » Ohl qu'elle m'est triste à voir et que je l'aime I Mon ami, tout m'est relique de toi.

La mort nous revêtira de toute chose. Consolante parole que je viens de méditer, qui me revêt le cœur d^espérance, ce pauvre cœur dépouillé.

Gomme j'aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas I Mon Dieu, recevez ce que j'en souffre et toutes les douleurs de cette affection. Voilà que cette âme m'attriste, que son salut m'inquiète, que je souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Exaucez, mon Dieu, mes prières : éclairez, attirez, touchez cette âme si faite pour vous connaître et vous servir I Oh I quelle douleur de voir s'égarer de si belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en des fils bien-aimés, les mieux faits à son image I Ah I qu'ils sont à plaindre ! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour les sauver I Je voudrais le salut de tous, que tous profitent de la rédemption qui s'étend à tout le genre

d84 JOURNAL

âmes, est-il si loin de nous, le ciel du temps de celui de Téternité? 0 profondeur ! ô mystères de l'autre vie qui nous sépare I Moi qui étais si en peine sur lui, qui cherchais tant à tout savoir, où qu'il soit mainte^ faani, c'est uni. Je le suis dans les trois demeures, j€ m'arrête aux délices, je passe aux souffrances, aux gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non I Que mon. frère ne soit pas la, qu'il n'y soit pas I II n'y est pas; son âme, l'âme de Maurice parmi les réprouvés... Horrible crainte, non I Mais au purgatoire où l'on souffre, où s'expient les faiblesses du cœur, les doutes de l'âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui souffre et nous appelle dans les gémissements comine il faisait dans les souffrances du corps : c( Soulagez-moi, vous qui m'aimez. » Oui, mon ami, par la prière. Je vais prier; je l'ai tant fait et le ferai toujours. Des prières , oh I des prières pour les morts, c'est la rosée du purgatoire.

Sophie m'a écrit, cette Sophie, amie de Marie, qui m'aime en elle et vient nie consoler. Mais rien d'humain ne console. Je voudrais aller en Afrique porter ma vie à quelqu'un, m'employer au salut des Arabes dans l'établissement de M""* Yialar. Mes jours ne me sembleraient pas vides, inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s'en était allée, qui s'était retirée devant toi, me revient.

Le rosiet, le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses, de craintes, de souvenirs épanouis avec ces fleurs, renfermés dans ce vase donné par Mariot

D'BuééNIB DB OUÉRIN. fi&l

emporté dans notre voyage , avec nous dans la voitare de Tours à Bordeaux, de là ici I Ce rosier te faisait plaisir; tu te plaisais h le voir, à penser d'où il venait. Je voyais cela et compcie étaient jolis ces pe* tits boutons et cette petite verdure.

Le 22. — Mis au doigt la bjEtgue antique que ta avais prise et mise ici il y a deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fait rire quand je te disais : « Et la bague? » Ohl qu'elle m'est triste à voir et que je l'aime I Mon ami, tout m'est relique de toi.

La mort nous revêtira de toute chose. Consolante parole que je viens de méditer, qui me revêt le cœur d^espérance, ce pauvre cœur dépouillé.

Gomme j^ aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas I Mon Dieu, recevez ce que j'en souffre et toutes les douleurs de cette affection. Voilà que cette âme m'attriste, que son salut m'inquiète, que je souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Exaucez, mon Dieu, mes prières : éclairez, attirez, touchez cette âme si faite pour vous connaître et vous servir I Oh 1 quelle douleur de voir s'égarer de si belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en des fils bien-aimés, les mieux faits à son image I Ah 1 qu'ils sont à plaindre ! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour les sauver I Je voudrais le salut de tous, que tous profitent de la rédemption qui s'étend à tout le genre

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humain. Mais le cœur a ses élus, et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Gela n'est pas défendu. Jésus, n'aviez-vous pas votre Jean bien^ aimé, dont les apôtres disaient que, par amour, vous feriez qu'il ne mourrait pas? Fsûtes qu'ils vivent tou* jours, ceux que j'aime, qu'ils vivent de la vie éternelle I Oh I c'est pour cela, pas pour ici que je le? aime. Â peine, hélas I si l'on s'y voit. Je n'ai fait que l'apercevoir; mais l'âme reste dans l'âme.

Le 25. — Tristesse et communion; pleuré en Dieu; écrit à ton ami; lu Pascal, l'étonnant penseur. J'ai recueilli cette pensée sur l'amour de Dieu, qu'on aime sans le connaître : Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas. Bien sonveni^ 9,1 8&iïû céi^*

Le 26. — Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être orage ce soir, ramassé par ces vapeurs. Qu'il tonne , qu'il passe des torrents d'eau et de venti je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui n'est pas ce calme affaissant. — Si j'écrivais sa vie, cette vie si jeune, si riche, si rare, si rattachée à tant d'événements, à tant d'intérêts, à tant de cœurs I peu de vies semblables.

Le 27. — Je ne sais, sans mon père , j'irais peutêtre joindre les sœurs de Saint- Joseph, à Alger. Au moins ma vie serait utile. Qu'en faire à présent? Je l'avais mise en toi, pauvre frère I Tu me disais de ne

D'EUGéNIE DE OUÉRIN. «W

pas te quitter. En eil'et, je suis bien demeurée près de toi pour te voir mourir. Un ecce homOy l'homme de douleur, tous les autres derrière celui-là. Souffrances de Jésus, saints désirs de la mort, uniques pensées et méditations. Écrit à Louise comme à Marie ; il fait bon écrire à celle-là. Et lui, pourquoi ne pas écrire, ton frère? Serait-il mort aussi? Mon Dieu, que le silence m'effraye à présent : pardonnez-moi tout ce qui me fait peur. L'âme qui vous est unie, qu'a-t-elle à craindre? Ne vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique et véritable et étemel amour? Il me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas comme Jean, qui s'endormait sur votre cœur. Divin repos qui me manque ! Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d'une poitrine humaine, hélas ! j'ai vu comme la mort nous l'ôte. Plutôt m'appuyer, Jésus, sur votre couronne d'é* pines.

Le 28. — Saint Augustin aujourcT'hui, ce saint qui pleurait si tendrement son ami et d'avoir aimé Dieu si tard. Que je n'aie pas ces deux regrets : oh I que je n'aie pas cette douleur à deux tranchants, qui me fendrait Tâme à la mort! Mourir sans amour, c'est mourir en enfer. Amour divin, seul véritable. Les autres ne sont que des ombres.

Accablement, poids de douleurs ; essayons de soulever ce mont de tristesse. Que faire ? Oh , que Fume est ignorante I II faut s'attacher à Dieu, à celui qui

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humain. Mais le cœur a ses élus, et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Gela n'est pas défendu. Jésus « n'aviez-vous pas votre Jean bien^ aimé, dont les apôtres disaient que, par amour, vous feriez qu'il ne mourrait pas? Faites qu'ils vivent tou* jours, ceux que j'aime, qu'ils vivent de la vie éternelle I Oh 1 c'est pour cela, pas pour ici que je les aime. Â peine, hélas I si l'on s'y voit. Je n'ai fait que l'apercevoir; mais l'âme reste dans l'âme.

Le 25. — Tristesse et communion; pleuré en Dieu; écrit à ton ami; lu Pascal, l'étonnant penseur. J'ai recueilli cette pensée sur l'amour de Dieu, qu'on aime sans le connaître : Le cœur a ses raisons que la raison ne ^omj^r^/iéfjpo^.Biensouventj'ai senti cela.

Le 26. — Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être orage ce soir, ramassé par ces vapeurs. Qu'il tonne, qu'il passe des torrents d'eau et de venti je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui n'est pas ce calme affaissant. — Si j'écrivais sa vie, cette vie si jeune, si riche, si rare, si rattachée à tant d'événements, à tant d'intérêts, à tant de cœurs I peu de vies semblables.

Le 27. — Je ne sais, sans mon père, j'irais peutêtre joindre les sœurs de Saint-Joseph, à Mger. Au moins ma vie serait utile. Qu'en faire à présent? Je l'avais mise en toi, pauvre frère! Tu me disais de ne

D'EUGéNIE DE OUÉRIN. «W

pas te quitter. En effet, je suis bien demeurée près de toi pour te voir mourir. Un ècce homoy Thorame de douleur, tous les autres derrière celui-là. Souffrances de Jésus, saints désirs de la mort, uniques pensées et méditations. Écrit à Louise comme à Marie ; il fait bon écrire à celle-là. Et lui, pourquoi ne pas écrire, ton frère? Serait-il mort aussi? Mon Dieu, que le silence m'effraye à présent : pardonnez-moi tout ce ' qui me fait peur. L'âme qui vous est unie, qu'a-t-elle à craindre ? Ne vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique et véritable et étemel amour? Il me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas comme Jean, qui s'endormait sur votre cœur. Divin repos qui me manque I Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d'une poitrine humaine, hélas ! j'ai vu comme la mort nous l'ôte. Plutôt m'appuyer, Jésus, sur votre couronne d'é* pines.

Le 28. — Saint Augustin aujourcT hui, ce saint qui pleurait si tendrement son ami et d'avoir aimé Dieu si tard. Que je n'aie pas ces deux regrets : oh I que je n'aie pas cette douleur à deux tranchants, qui me fendrait Tâme à la morti Mourir sans amour, c*est mourir en enfer* Amour divin, seul véritable. Les autres ne sont que des ombres.

Accablement, poids de douleurs ; essayons de soulever ce mont de tristesse. Que faire? Oh, que Tâme est ignorante I II faut s'attacher à Dieu, à celui qui

soulève et le vaisseau et la mer. Pauvre nacelle, que je suis sur un océan de larmes !

Recueillir chaque jour une pensée. Voici celle d'aujourd'hui : « C'est une chose horrible de sentir continuellement s'écouler ce qu'on possède et qu'on puisse s'y attacher, sans avoir envie de chercher s'il n'y a point quelque chose de permanent. » — Beaucoup lu, soigné de petits oiseaux qu'on a apportés, sans goût, par pitié, toutes mes affections mortes; toutes, hormis celle que la mort m'a prise.

Le 29. — L'homme est un roseau pensant.

Le 30. — Qu'il faisait bon ce matin dans la vigne, cette vigne aux raisins-chasselas que tu aimais! En m'y voyant, en mettant le pied où tu l'avais mis, la tristesse m'a rempli l'âme. Je me suis assise à l'ombre d'un cerisier, et là, pensant au passé, j'ai pleuré. Tout était vert, frais, doré de soleil, admirable à voir. Ces approches d'automne sont belles, la température adoucie, le ciel plus nuage, des teintes de deuil qui commencent. Tout cela, je l'aime, je m'en savoure l'œil, m'en pénètre jusqu'au cœur, qui tourne aux larmes. Vu seule ^ c'est si triste ! Toi, tu vois le cîelî Oh! je ne te plains pas. L'âme doit goûter d'ineffables ravissenuînts,

Se plongeant dans Textase où fut Taveugle-né Quand le jour apparut à son œil étonné.

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Le 31. — Quelle différence de ce que je dis à ce que je dirais s'il vivait! Mon Dieu, tout est changé (n moi et hors de moi : la mort étend quelque chose de noir sur toutes choses. — Écrit à Misy sur la mort de son oncle Jules de RoquefeuiU disparu tout jeune de ce monde. De tous côtés, des tombes s'ouvrent.

« Cet étrange secret dans lequel Dieu s'est retiré, impénétrable à la vue de l'homme, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes. »

n L'homme est ainëi fait qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit; et à force de se le dire à soi-même, on le croit... »

«... Dieu a créé l'homme avec deux amours : Tun pour Dieu, l'autre pour soi-même... Le péché étant arrivé, l'homme a perdu le premier de ces amours; et l'amour pour soi-même étant resté seul dans cette grande âme capable d'un amour infini, cet amourpropre s'est étendu et débordé dans le vide que l'amour de Dieu a laissé *. »

Il pleut; cette pluie, qui reverdit prés et bois, tombe sur la terre qui te couvre et dissout tes restes au cimetière, là-bas, à Ândillac. Qu'on est heureux de penser qu^il y a dans l'homme quelque chose que n'atteint pas la destruction 1

« Il est des créatures que vous retirez de ce monde povr de légères faiblesses; c'est par amour et pour

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