‹ Eugénie de Guérin, journal et fragments (volume 2)Chapitre 30 sur 31 · Feuilles éparses se rapportant aux années ISIO et · texte numérisé non relu

Feuilles éparses se rapportant aux années ISIO et

I. Notes prise» au momont où M*** de Ouérin cesse d'écrire un journal suiv.

ç^*. FRVtïMUNTi-î.

Uno lettre de ***. Autre souffrance. La foi chrétienne. :i 'explique pas tout, mais elle guérit tout.

Quelque force de caraclôro qu'on mette à repousser la calomnie, on conserve toujours quelques préventions contre une personne qu'on est trop souvent obligée de défendre.

[A Paris?] — Déccplions d'estime, d'amour, de croyance, quelle douleur, mou Dieu, et qu'il en coûte de tant savoir sur les hommes! Oh! que je voudrais ignorer souvent, ne pas connaître le côté traître de l'humanité qu'on me montre à chaque rencontre. Pas de beauté sans sa laideur, pas de vertu sans son vice; pas de dévouement, d'affection, de sentiments élevés qu'avec un lourd contre-poids, pas d'admiration complète qu'on me laisse, même dans l'ordre de la sainteté. Ne vienton pas de découronner une tête vénérable à ipes yeux, un homme éclatant de charité et d'intelligence, un ami de mon Ame, comme saint Jérôme de Paula, que bien souvent j'ai béni Dieu d'avoir rencontré? Vénération, confiance crédule. Du monde ou de moi, qui croire? moi encore; il m'en coûte moins de me croire, même au risque d'être imbécile. Tant il m'est douloureux de change:' d'esliir.e, de trouver vil, de trouver plomb ce qui était or.

Ce malheur m'est arrive prfn» d'une fois déjà et j'en apprends à n'estimer, à n'aimer paiitaiteiuent que le parfait Dieu.

Que celui qui est l'occasion de ces pensées est loin de s'en douter dans les catacombes où il vit presque toujours caché I...

.... Voilà la ressemblance ^ ; tu es en autre lieu, voilà la diffélence. Je te dirai ce que je fais ici ; ce n'est qu'à toi que je le

1. Noi»« a'ATODS pas été assez heureux pour retrouver le commenceiiMat de ee toucluat entretien de l'àme de la sœur avec r&me de son Crèr#.

puis dire, mon àme ne coule de pente que dans ton âme, âme de mon frère I

Peux-tu m'entendre? il me semble. Le ciel n*est pas si loin d'ici. Quelquefois je lève le bras comme pour y atteindre, ma main s'étend pour saisir la tienne ; mille fois j'aurais voulu la serrer, invisible? froide? n'importe, je l'aurais voulu; mais chercher une main mortel Toute forme t*a abandonné; de ce qui était toi à mes yeux, il ne reste quos l'intelligence, cette intelligence enlevée, envolée et dégagée de sa véture, comme Élie de son manteau. Maurice I habitant du ciel, mes rapports aveg toi seront comme avec un ange ; frère céleste, je te regarde comme mon ange gardien.

Oh! j'ai besoin que de l'autre vie on m'entende, on me réponde, car dans celle-ci personne ne me répond; depuis que ta voix est éteinte, le parler de l'âme est fini pour moi. Silence et solitude comme dans une tle déserte; et cela fait souffrir, ohl souffrir I J'aimais tant, il m'était si doux de t'entendre, de jouir de cette parole haute et profonde, ou de ce langage fin, délicat et charmant que je n'entendais que de toi 1 Tout enfant, j'aimais à t'entendre; avec ton parler commença notre causerie. Courant les bois, nous discourions sur les oiseaux, les nids, les fleurs, sur les glands. Nous trouvions tout joli, tout incompréhensible, et nous nous questionnions l'un l'autre. Je te trouvais plus savant que moi, surtout lorsqu'un peu plus tard tu me citais Virgile, ces églogues que j'aimais tant et qui semblaient faites pour tout ce qui était sous nos yeux. Que de fois, voyant les abeiUes et les entendant sur les buis fleuris, j'ai récité :

Aristée avait vu ce peuple infortuné Par la contagion, par la faim moissonné.

De la musique! C'est la première fois que j'entends de k ipusique, un piano depuis plus d'un an. L'effet *m'en a été indicible en émotions et souvenirs, des larmes et le passé. Tu

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aimais tant la musique I Je t'en ai entendu faire pour la dernière fois au Cayla. On chantait le Fil de la Vierge j cedou: morceau que chantait Caroline, ton Eve charmante, venud'Orient pour un paradis de quelques jours.

[AParis.]— Aujourd'hui 19 juillet, douloureux anniversaire u retour de l'église, ne sachant que faire en ce monde, je tombo sur ces papiers. 0 mon Dieu, que me voilà bien dans les larmes! plus je vois ce qui se rapproche de lui, plus il m'en vient. Ces écrits tiennent à sa tombe, s'étendent de là, s'éteignent comme des reflets sans lumière. Ma pensée n'était qu'un rayonnement de la sienne : si vive quand elle était là, comme un crépuscule ensuite, et maintenant disparue. Je suis sur l'horizon de la mort, lui dessous. Tout ce que je fais, c'est de plonger là dedans, c'est de voir sans amour et sans goût toutes choses. 11 n'y a rien dans ce Paris si magique qui me fasse effet de plaisir ou de désir, comme je le vois faire sur tout le monde. Les visites m'ennuient généralement à faire et à recevoir. Il n'y a que deux personnes d'un je ne sais quel charme pour moi, bien durable et profond. Elle et vous. Je voudrais vous voir aujourd'hui, je voudrais passer ensemble cette journée de sa mort.

Cette réunion de nous trois en sa mémoire renferme une pensée singulièrement touchante, comme un espèce, de deuil qui ne se renouvellera plus apparemment. Où serons-nous l'an prochain à pareille époque? Bien certainement dispersés. Il n'est qu'un point, et de peu de durée, où certaines vies se rencon Iront.

FRAGMBNTS. 411

Le 29 août [1841, à Paris.] * — Vous voulez que j'écrive mes impressions, que je revienne à Thabitude de retracer mes iournées : pensée tardive, mon ami, et néanmoins écoutée. Le voilà ce mémorandum désiré, ce de moi à vous dans le monde, comme vous l'avez eu au Cayla : charmante ligne d'intimité, sentier des bois, mené jusque dans Paris. Mais je n'irai pas loin dans le peu de jours qui me restent; rien que huit jours et lo départ au bout. Ce point de vue Onal m'attriste immensément, et je ne sais voir autre chose. Gomme le navigateur au terme de la mer Vermeille, je ne puis m'ôter de là. 0 ma traversée de six mois, si étrange, si diverse, si belle et triste, si dans l'inconnu, qui m'a tant accrue d'idées, de vues, de choses nouvelles qui ont laissé tant à dire et à décrire ! Mais je n'ai pas tenu de journal. Qui devait le lire? Que penser à faire si quelqu'un ne se plaît à ce que l'on fait? Sans cet intérêt ma pensée n'est qu'une glace sans tain. Du temps de Maurice, je réfléchissais toutes choses; c'était par lui, associé à mon intelligence, frère et ami de toutes mes pensées. Un signe de désir, un mot de dilection, sufBsaient pour me faire écrire à torrents. Qu'il était influent sur moi et que l'influence était belle! Je ne sais à quoi la comparer : au vin de Xérès, qui vivifie, exalte, sans enivrer.

Ce soir, je me retrouve un peu sous ces impressions que y croyais perdues; mais, je vous l'ai dit, je ne saurais parler qi» du malade, pauvre jeune homme qui ne se doute pas de l'intérêt qu'il m'inspire et du mal qu'il me fait en toussant. 0 vision gi triste et si chère! D'où vient cela, d'où vient qu'il est des

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