‹ Eugénie de Guérin, journal et fragments (volume 2)Chapitre 7 sur 31 · DE L'EDITEUR. XI · texte numérisé non relu

DE L'EDITEUR. XI

eorrespondance. Une grande partie de ces lettres existe encore; nous en avons vu beaucoup, on nous en a faii espérer d'autres, et si ce volume trouve dans le mondo l'accueil qu'il mérite et sur lequel nous avons toujours compté, peut-être nous sera-t-il permis d'en donner plus tard un recueil complet.

Alors nous croirons avoir rempli notre tâche et élevé, nous aussi, à deux mémoires qui nous sont chères et sacrées, et à l'honneur des lettres françaises^ un monument.

Le double espoir expnmé à la fin de cette préface a été rempli.

Huit éditions épuisées en seize mois ; les éloges spontanés et unanimes de la critique, non-seulement à Paris, mais dans toutes les provinces et à l'étranger: enfin le suffrage de l'Académie française, ont consacré le succès du Journal de M"* Eugénie de Guérin.

En même temps, le zèle pieux de M. Trebution ne s*est pas ralenti. Les lettres qu'il attendait lui sont venues, assez intéressantes et assez nombreuses pour que le choix qu'il en pré- ^^

ZII AVERTISSEMENT.

pare forme bientôt tout un volume destiné à faire suite aa Journal et à recueillir les mêmes sympathies.

Dès à présent, nous réservons les dix-neuf lettres qui terminaient ce volume dans les éditions précédentes, pour les mettre à leur place dans le recueil nouveau que les nombreux admirateurs de Maurice et d'Eugëtliê de Ouêtln àttandalent avec impatience, et que nous sommes heureux de pouvoir levr p fiomettre pour le opuraut de cette année,.

D. et C«.

DE

Novembre 1834 -Octobre 1841 )

A MON filEN-AlHË FBËRE MAURICE

J9 me dépose dans votre âme.

(HiLOBGARDS à Saint Bernard.)

Le 16 novembre 1834. — Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc continuer ce petit Journal que tu aimes tant ^ Mais comme le papier me manque, je me sers d'un cahier cousu, destiné à la poésie, dont je n'ôte rien que le titre*; fil et feuilles, tout y demeure, et tu l'auras, tout gros qu'il est, à la première occasion.

C'est du 15 novembre que je prends date, huit jours juste depuis ta dernière lettre. A l'heure qu'ii est, je l'emportais dans mon sac, de Cahuzac ici, avec une annonce de mort, celle de M. d'Huteau, dont sa famille nous a fait part. Que de fois l'allégresse et le deuil nous arrivent ensemble! Ta

1. On voit par le début du cahier suivant que celui-ci était le se* cond. Le premier ne s*est point retrouvé. i, he mot Poésies se lit encore, à demi effacé, en haut de la pagflb

^ i u^lyL T i'L i i

lettre me faisait bien plaisir, mais cette mort nous attristait, nous faisait regretter un homme bon et aimable qui s'était en tout temps montré notre, ami. Tout Gaillac l'a pleuré, grands et petits. De pauvres femmes disaient en allant à son agonie :

t « Celui-là n'aurait jamais dû mourir, » et elles priaien t en pleurant pour sa bonne mort. Voilà qui donne à

. \ espérer pour son âme : des vertus qui nous font ait mer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu. M. le curé le voyait tous les jours, et sans doute il aura fait plus que le voir. C'est Y Illustre * qui nous donne ces nouvelles avec d'autres qui vont courant dans le monde de Gaillac, et moi, pour passe-temps, je les lis et je pense à elle.

Le 17. — Trois lettres depuis hier, trois plaisirs bien grands, car j'aime tant les lettres et celles qui m'écrivent : c'est Louise, Mimi et Félicité. Cette chère Mimi me dit de charmantes et douces choses sur notre séparation, sur son retour, sur son ennui, car elle s'ennuie loin de moi comme je m'ennuie sans elle. A tout moment, je vois, je sens qu'elle A me manque, surtout la nuit où j'ai l'habitude de l'entendre respirer à mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne pas l'entendre me fait penser tristement. Je pense à la mort, qui fait aussi tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence. Ces

i. On appelait quelquefois ainsi dans la famille l'autre sœur, Ifimt, Mimin ou Marie.

D'EUGENIE DE GUERIN.

idées de la nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne parle que maladies, que morts; la cloche d'Andillac n'a sonné que des glas ces jours-ci. C'est la fièvre maligne qui fait ses ravages comme tous les ans. Nous pleurons tous une jeune femme de ton âge, la plus belle, la plus vertueuse de la paroisse; enlevée en quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant qui tétait. Pauvre petit! C'était Marianne de Gaillard. Dimanche dernier j'allai encore serrer la main à une agonisante de dix-huit ans. Elle me reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot et se remit à prier Dieu. Je voulais lui parler, je ne sus que lui dire; les mourants parlent mieux que nous. On I l'enterrait lundi. Que de réflexions à faire sur ces tombes fraîches! 0 mon Dieu, que l'on s'en va vite de ce monde! Le soir, quand je suis seule, toutes ces figures de morts me reviennent. Je n*ai pas peur, mais mes pensées prennent toutes le deuil, et le monde me paraît aussi triste qu'un tombeau. Je t'ai dit cependant que ces lettres m'avaient fait plaisir. Oh ! c'est bien vrai; mon cœur n'est pas muet an milieu de ces agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui porte vie. Ta lettre donc m'a donné une lueur de joie, je me trompe, un véritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin ton avenir commence à poindre ; je te vois un état, une position sociale, un point d'appui à la vie matérielle. Dieu soit loué! c'est ce que je désirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi , car mon

avenir s'attache au tien, ils sont frères. J'ai fait de beaux rêves à ce sujet, je te les dirai peut-être. Pour le moment, adieu ; il faut que j'écrive à M^mi.

Le 18. — Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante bête vient de m*enlever un petit pigeon que je réchauffais au coin du feu. Il commençait à revivre, le pauvre animal; je voulais le priver, il

4^ m'aurait aimée, et voilà tout cela croqué par un chat ! Que de mécomptes dans la vie I Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la cuisine; c'est là que je fais demeure toute la matinée et unQ partie du soir depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière , papa quelquefois descend et je lui lis près du fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des Antiquités de l'Église anglosaxonne. Ce gros livre étonnait Pierril. Que de moûts aqui dédins^! Cet enfant est tout à fait drôle. Un soir il me demanda si l'âme était immortelle; puis après, ce que c'était qu'un philosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c'était quelqu'un de sage et de savant : (( Qonc, maden^oiselle, vous êtes philosophe. » Ce fut dit avec un air de naïveté et de franchise qui

>^ aurait pu flatter Socrate, mgiis qui pie fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s'en alla pour U soirée. Cet enfant nous a quittés un de ces jours, à son

f« En patois du pays : Quo de mots là-dedau»i

D'EUGENIE DE GUERIN.

grand regret; il était à terme le jour de la Saint- Brice. Le voilà avec son petit cochon cherchant des truffes. S'il vient par ici, j'irai le joindre pour lui demander s'il me trouve toujours Tair philosophe-

Avec qui crohrais-tu que j'étais ce matm au coii) du feu de la cuisine ? Avec Platon : je n'osais pas le dire, mais il m'est tombé sous les yeux, et j'ai voulu faire sa connaissance. Je n'en suis qu'aux premières pages. Il me semble admirable, ce Platon ; mais je }ui trouve une singulière idée, c'est de placer la santé avant la beauté dans la nomenclature des l^iens que Dieu nous fait. S'il eût consulté une V femme, Platon n'aurait pas écrit cela : tu le penses bien ? Je le pense aussi, et cependant, me souvenant qpRJe suù philosophe^ je suis un peu de son avis. /Quand op est au lit bien malade, on ferait volontiers Le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé et jouir du soleil. Il suffit d'ailleurs d'un peu de piété dans le cœur, d'un peu d'amour de Dieu pour renoncer bien vite à ces idolâtries, car :une jolie femmQ s'adore. Quand j'étais enfant, j'aurais voulu être belle; je ne rêvais que 4 beauté, parce que, me disais-je, maman m'aurait < aimée davantage. Grâce à Dieu, cet enfantillage a passé, et je n^etivie d'autre beauté que celle de l'âme. Peut-être même en cela suis-je enfant comme autrefois : je voudrais ressembler aux anges. Gela peut déplaire à Dieu ; c'est aussi pour en être aimée davantage. Que de choses me vienaent^ s'il ne fallait

pas te quitter ! Mais mon chapelet, il faut que je le dise, la D"»t est là : j'aime de finir le jour en prière s.

Le 20. — J'aime la neige, cette blanche vue a quelque chose de céleste. La boue, la terre nue me déplaisent, m'attristent; aujourd'hui je n'aperçois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux. Tout légèrement qu'ils se posent, ils laissent leurs petites traces qui font mille figures sur la neige. C'est joli à voir ces petites pattes rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L'hiver a donc aussi ses jolies choses, ses agréments. On en trouve partout quand on y sait voir. Dieu répan^ dit partout la grâce et la beauté. 11 faut que j'aille voir ce qu'il y a d'aimable au coin du feu de la cuisine, des bluettes si je veux. Ceci n'est qu'un petit bonjour que je dis à la neige et à toi, au saut du lit.

Il m'a fallu mettre un plat de plus pour Sauveur Roquier qui nous est venu voir. C'est du jambon au sucre, dont le pauvre garçon s'est léché les doigts. Les bonnes choses ne lui viennent pas souvent à la bouche, voilà pourquoi je l'ai voulu bien traiter. C'est pour les délaissés, ce me semble, qu'il faut avoir des attentions; l'humanité, la charité nous le disent. Les heureux s'en peuvent passer, et il n'y en a pourtant que pour eux dans le monde : c'est que nous sommes faits à l'envers.

Pas de lecture aujourd'hui; j'ai fait )ine coiffe pour la petite qui m'a pris tous mes moments. Mais pourvu

qu'on travaille, soit de tête ou de doigts, c'est bien égal aux yeux de Dieu, qui tient compte de toute œuvre faite en son nom. J'espère donc que ma coiffe me tiendra lieu d'une charité. J'ai fait don de mon temps, d'un peu de peau que m'a emportée Taiguille, et de mille lignes intéressantes que j'aurais pu lire. Papa m'apporta avant-hier, de Glairac, Ivanhoe et le Siècle de Louis XIV. Voilà des provisions pour quelquesunes de ces longues soirées d'hiver. C'est moi qui suis lectrice, mais à bâtons rompus; c'est tantôt une clef qu'on demande, mille choses, souvent ma personne, et le livre se ferme pour un moment. 0 Mimin, quand reviendras-tu aider la pauvre ménagère à qui tu manques à tout moment? T'ai -je dit qu'hier j'eus de ses nouvelles à la foire de G... où je suis allée? Que de bâillements j'ai laissés sur ce pauvre balcon I Enfin la lettre de Mimi m' arriva tout exprès comme un contre-ennui, et c'est tout ce que j'ai vu d'aimable à G...

Je n'ai rien mis ici hier; mieux vaut du blanc que des nullités, et -c'est tout ce que j'aurais pu tè dire. J'étais fatiguée, j'avais sommeil. Aujourd'hui c'est beaucoup mieux ; j'ai vu venir et s'en aller la neige. Du temps que je faisais mon dîner, un beau soleil s'est levé; plus de neige; à présent, le noir, le laid reparaissent. Que verrai -je demain matin? Qui sait? La face du monde change si promptement I

Je viens toute contente de la cuisine, où j'ai demeuré ce soir plus longtemps, pour décider Paul, un

de JXQ^ dlomestiques, à aller se confesser à Noël. Il me Ta promis; c'est un bon garçon, il le fera. Dieu soit loué ! ma soirée n*est pas perdue. Quel bonheur si je pouvais ainsi tous les jours gagner une âme à Dieul Le bQu SçQtt ^ été négligé ce soir, mais quelle lecture mç v^udj*9.it ce que m'a promis Paul? Il est dix beur^s, je vais dormir.

Le 21. — La journée a commencé radieuse, un soleil d'été, un w4oux qui invitait à la promenade. Tout me disait d'y aller, mais je n'ai fait que deux pas dehors et me suis arrêtée à l'écurie des moutons pour voir un agneau blanc qui venait de naître. J'aime k Yoir ces petites • bêtes qui font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous envirowe. Puis Pierril est venu, je l'ai fait déjeuner et ai causé quelque temps avec lui, sans m' ennuyer da tout de cette conversation. De combien d'assemblées on n'en dit pas autant! Le vent souffle, toutes nos portes et fenêtres gémissent; c'est quasi triste à rheur-e qu'il est et dans ma solitude; toute la maison est endormie; on s'est levé de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux deux dîners. Ensuite, du repos; j'ai écrit à Antoinette. C'est bien insignifiant, tout cela : autaut vaudrait du papier blanc que ce que j'écris; mais quand ce ne serait qu'une goutte d'encre d'ici , tu aurais plaisir de la voir, voilà pourquoi j'en fais des mots. Je ne sais pourquoi, la nuit der-

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nière, je n'ai vu défiler que des cercueils. Cette nuit, je voudrais un sommeil moins sombre, et vais prier Dieu de me le donner.

Le 24. — Trois jours de lacune, mon cher ajni. C'est bien long pour moi qui aime si peu le vide, mais le temps m'^ manqué pour m' asseoir. Je n'ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi ; à présent seulement je m'arrête, et c'est poi^r écrire à Mimi bien au long et deux mots ici. Peut-être ce soir ajouterai-je quelque chose, s'il en survient. Pçur le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, l'âme et la maison : état heureux , mais qui laisse peu à dire, comme les rè^es pacifi(jues. Une lettre de Paul a commencj^ ma joy^^ée. Il m'invite à ajler à Âlby, je ne lui promets pas; ^1 faudrait sortir pour cela, et je deviens sédentaire. Volontiers, ie ferais vœu de clôture au Gavla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh ! le délicieux chez moil Que je te plains, pauvre exilé, d'en être si loin, de nç voir les tiens qu'en pensée, de ne pouvoir noa^ dire ni bonjour ni bonsoir^ de vivre étranger, sans demeure à toi dans ce moQde, ayant père, frère, sœurs, en un endroit ! Tout cela est triste, et cependant je ne puis pas désirer autre chQse pour toi. Nous ne pouvons pas t' avoir; mais j'espère te revoir, et cela me console. Mille fois je pense à cette arrivée, et je prévois d'avance combien nous serons heureux.

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