JU L'UN AL
Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j'aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule ici , je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j'ouvre l'oreille à tout bruit : un chant de poule , les branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m'intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j'aperçois dans les feuillets d'un livre ou sur les briques ou sur la table! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de môme au paradis? 11 n'est pas dit qu'Eve y fit jamais peur à rien. Ce n'est qu'après le péché que la frayeur s'est mise entre les créatures. Il faut que j'écrive i Philibert.
Le 29. — J'ai commencé hier au soir ma lettre S outre-mer que j'écris avec un inexprimable intérêt par les souvenirs qu'elle fait naître, par les dangers qu'elle va courir. Est-il possible qu'une feuille de papier lancée sur l'Océan arrive à son adresse* tombe juste sous les yeux de mon cousin dans son
D'f?i:01iNIB DE OUERIN. 5!
Ile? Ce n'est pas croyable, à moins que quelque ange navigateur neprennecé papier sous son aile. Cette île de France est en effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d'ici et qu'il est à plaindre, lui qui aime tant son pays, ses parents, son beau ciel d'Europe! Je me souviens du dernier soir que nous avons passé ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays qui bientôt disparaîtraient pour lui ! Il regrettait surtout l'étoile polaire qu'on cesse de voir sous la ligne. Alors paraît la croix du Sud. La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l'ai tant regardée, ni . toutes nos constellations d'Afrique, que cette petite étoile du Nord.
Étoiles du beau ciel de France,
Du beau pays de ma naissance,
Vous ne luirez plus à mes yeux
Par delà l'Océan immense,
Où je vais vivre malheureux,
Et, sans vous voir, voir d'autres cieux,
Étoiles du beau ciel de France 1
Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j'en avais le cœur gros. Que les exilés sont à plaindre ! Rien ne leur plaît dans cet éloignement du pays. Avec sa femme et ses enfants, Philibert est triste en Afrique; en France, il serait heureux.
Le 30. — Deux lettres nous sont venues: l'une de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Decazes,
l'autre de deuil, pour nous parler de mort. C'est ce pauvre M. de La Morvonnais qui m'écrit tout pleurant, tout plein de sa chère Marie. Gomme il l'aimait et comme il l'aime encore! C'étaient deux âmes qui ne pouvaient se quitter : aussi . demeureront-elles unies malgré la mort, et à part le corps où n'est pas la vie. C'est là l'union chrétienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant l'amour, la charité qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte n'est pas seul : il voit Marie, partout Marie, toujours Marie, a Parlez-moi d'elle, toujours d'elle, » me dit-il. Puis : « Écrivez-moi souvent, vous avez des tours de langage qui me la rappellent au vif. » Je ne m'en doutais pas ; c'est Dieu qui le fait et m'a mis dans l'âme quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle m'aimait et je l'aimais : la sympathie naît des rapports de l'âme. Je trouvais de plus en Marie quelque chose d'infiniment doux que j'aime tant, qui n'émane que d'une- âme pure. « La vraie marque de l'innocence, c'est la douceur, » dit Bossuet. Que de charmes, que de bien j'aurais goûté dans cette amitié céleste ! Dieu en a jugé autrement et me Ta ôtée après un an que j'en ai joui. Pourquoi si tôt? Point de plaintes, Dieu n'en veut pas pr>ur ce qu'il nous ôte et pour quelques jours de séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout près de nous. Nous n'avons qu'à lever les yeux et nous voyons leur demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur
D'EUGÉNIE DE GUBRIN. 58
la terre, qui n'est qu'une marche à la porte du Baradis.
I er avril. — Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces; c'est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s'ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée blanche. Les petits enfants s'en amusent et les appellent fleurs de mars. Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle. On a vu aujourd'hui des hirondelles , joyeuse annonce du printemps.
Le 2. — Mon âme s'en va tout aujourd'hui du ciel sur une tombe , car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l'ai passé devant Dieu en regrets et en espérances; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert ! Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu'il lui soit échappé une plainte, qu'elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait : nulle chrétienne n'a mieux souffert. On voyait qu'elle l'avait Appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire
*ur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit jamais sa sérénité , et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fôte. Gela m'étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c'est que la lésignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu'elle s'en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu'elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril h minuit, à l'heure où je m'étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m'éveilla pas, jamais âme ne sortit plus tranquillement de ce monde. Ce fut mon père... Mon Dieu ! j'entends le prêtre, je vois des cierges allumés, une figure pâle, en pleurs ; je fus emmenée dans une autre chambre.
Le 3. — A neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.
Le A. — Je vais à Cahuzac avec le soleil sur la tète. Si cela m'ennuie, je penserai au saint du jour, saint Macaire cheminant sous une corbeille de sable dans le désert pour se dcfaire d'une tentation. Il tourmentait le corps pour sauver l'âme.
Le 8. — Je ne sais pourquoi je n'ai rien mis ici depuis quatre jours; j'y reviens à présent que je me trouve seule dans ma chambre. La solitude fait écrire parce qu'elle fait penser. On prend son âme avec qui