J OU UN AL
La petite Morvoniiais m'envoie un baiser, me dit sa mère. Que lui donnerai-je en retour d'aussi pur, d'aussi doux que son baiser d'enfant? Il me semble qu'un lis m'a touché la joue.
Que ne puis-jo accourir, enfant, quand tu m'appelles, Quand tu me dis : je t'aime et te veux caresser; Et que les petits bras, comme deux blanches ailes,
S'ouvrent pour m'embrasser I Do blancs agneaux que j'ai me caressent souvent, Une colombe aussi sur mes lèvres se joue; Mais lorsque je reçois le baiser d'un enfant, Il me semble qu'un lis s'est penché sur ma joue, Que j'ai tout le visage embaumé d'innocence, Que tout mon être enfin devient suave et pur. Ineffable plaisir, céleste jouissance I Que n'ai-je tes baisers* enfunt aux yeux d'azur?
Le 8. — Ce n'est pas la peine de parler d'aujourd'hui : rien n'est venu, rien n'a bougé, rien ne s'est fait dans notre solitude. Mon petit oiseau seul sautillait dans sa cage en gazouillant au soleil; je l'ai regardé souvent, n'ayant rien de plus joli à voir dans ma chambre. Je n'en suis pas sortie; tout mon temps s'est passé à coudre un peu, à lire, puis à réfléchir. La belle chose que la pensée ! et quels plaisirs elle nous donne quand elle s'élève en haut! C'est sa direction naturelle qu'elle reprend sitôt qu'elle est dégagée des objets terrestres. Entre le ciel et nous il y a une mystérieuse attraction : Dieu nous veut et nous voulons Dieu. — Je ne sais quel oiseau vole sur nia 10 te, je l'entends sans presque le voir, il est
nuit. Ce n'est pas le temps des oiseaux nocturnes. Voilà qui me détourne et brouille le fil que je dévidais. Gomme il faut peu! Cette petite apparition me fait quitter ma chambre, non pas de peur; je vais dire à Mimi de venir voir cet oiseau.
Le 9. — Qu'étaït-ce que cet oiseau d'hier au soir? Il a disparu comme une vision dès que j'ai apporté la chandelle. On m'a ri au nez, disant que je l'avais vu dans ma tète. Cependant c'était bien de mes yeux que je l'avais vu; je l'ai regardé plus de cinq minutes, et c'est le bruit qu'il faisait en volant qui me l'a fait apercevoir.
Le I e * mars. — Voilà bien longtemps que mon Journal était délaissé. Je l'ai trouvé en ouvrant mon bureau, et la pensée d'y laisser un mot m'a reprise. Te dirai-je pourquoi je l'ai abandonné? C'est que je trouve perdu le temps que je mets à écrire. Nous devons compte à Dieu de nos minutes, et n'est-ce pas les mal employer que de tracer ici des jours qui s'en vont? Cependant j'y trouve du charme, et me complais ensuite à revoir le sentier de ma vie dans ma solitude. Quand j'ai rouvert ce cahier et que j'en ai lu quelques pages, j'ai pensé que dans vingt ans, si je vis, ce serait pour moi plaisir délicieux de le lire, de me retrouver là comme dans un miroL" r^î garderait mes jeunes traits. Je ne suis plus jeune pourtant, niais à cinquante ans je trouverai que je
D'EUGENIE DB GUERIN. 87
nous étions après dîner. Les petits enfants sont venus & nous comme des poulets. Je leur ai fait piquer des noisettes que j'avais mises pour leur donner dans ma poche. Dans vingt ans encore ils se souviendron de notre visite, parce que nous leur avons donné quelque chose de bon, et ce souvenir leur sera doux. Voilà des noisettes bien en ployées. Je n'écrivis pas hier parce que je trouvais que ce n'était pas la peine d'écrire des riens. Il en est de même aujourd'hui ; tous nos jours se ressemblent à peu de chose près, quant au dehors seulement. La vie de l'âme est différente; rien n'est plus varié, plus changeant, plus mobile. N'en parlons pas, ce serait à l'infini quand il ne s'agirait que d'une heure. Je vais écrire à Louise. C'est me fixer dans l'aimable.
Le 4. — J'ai suspendu ce matin à côté du lit de papa une petite croix qu'une petite fille lui donna hier, par reconnaissance de ce qu'il Ta fait placer au couvent. C'est Christine Roquier. Son pieux souvenir nous a été très-agréable, et nous le conserverons comme une relique de reconnaissance. Le bénitier de papa sera entre cette croix et une image du Calvaire. Cette image, toute déchirée qu'elle est, j'y tiens, parce que je l'ai toujours vue là, et que quand j'étais enfant j'allais devant faire mes prières. Je me souviens de lui avoir demandé bien des grâces à cette sainte image. Je racontais tous mes petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur mourant, ei
toujours j'étais consolée. Une fois que j'avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, de peur d'être grondée, je priai mon image de les faire disparaître , et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le bon Dieu! Depuis ce jour, je ne crus rien d'impossible à la prière ni à mon image, et je lui demandais quoi que ce fût : une fois, que ma poupée eût une âme ; mais cette fois je n'obtins rien. Ce fut la seule peut-être.
Le 7. — Aujourd'hui on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d'y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace. C'est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait?... Moi peut-être je le quitterai la première, ma mère s'en alla bientôt. On dit que je lui ressemble.
Le 8. — J'ai fait cette nuit un grand songe.
L'Océan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j'entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c'était pendant une -tempête que j'avais la vue de la mer, et j'avais peur. Un ormeau qui s'est élevé avec un oiseau chantant dessus m'a détournée de la frayeur. J'ai écouté l'oiseau : plus d'Océan et plus de songe.
Le 9. — La journée a commencé douce et belle, point de pluie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j'étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd'hui. Le voilà, mon ami, c'est une de tes lettres. Oh ! s'il m'en venait ainsi tous les jours! Il faut que j'écrive à Louise.
Du temps que j'écrivais, les nuages, le vent sont revenus. Rien n'est plus variable que le ciel et notre âme. Bonsoir.
Le 10. — Oh! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'évangile que je lisais 1
Le 11. — Aujourd'hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au monde. Nous sommes allés, lui, Mimi et moi, à l'église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe. Prier Dieu, c'est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tei> dre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute à ses années tant d'années que je ne les voie pas finir ! Mon Dieu, non, je ne voudrais pas mourir la dernière ; aller au ciel avant tous serait mon bonheur. Pourquoi parler de mort un jour de naissance? C'est que la vie et la mort sont sœurs et naissent ensemble comme deux jumelles.
Demain je ne serai pas ici. Je t'aurai quittée, ma
chère chambrette, papa m'emmène à Gaylus. Ce voyage m'amuse peu; je n'aime pas de m'en aller, de changer de lieu ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage. Adieu, mon confident, tu vas m' attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons? Je dis dans huit jou/s, mais qui compte au sûr en ce monde ? Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Gaylus. Ce n'est pas sans quelque plaisir que je reverrai cel endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m'aimait tant ! On prétend qu'il m'aime encore. Je vais le savoir. C'est possible qu'il soit le même; lui me trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c'est un siècle pour une femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.
« Le 12. — C'était pour moi une véritable peine de m'en aller; papa l'a su et m'a laissée. Il me dit hier au soir : « Fais comme tu voudras. » Je voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que te soir je serais loin d'ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau : tout, jusqu'aux moindres choses, se présente quand on s'en va, et vous entoure si bien qu'on n'en peut sortir. Voilà ce qui m' arrive chaque fois qu'il est question de voyage : j'appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j'aime chaque soir de revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.
D'BUGISNIU DE OUIÎltlN 41
Je n'aime que les fleurs que nos ruisseaux arrosent, Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon ; Je n'aime que les bois où nos oiseaux se posent, Mon ciel de tous les jours et son même horizon.
Neuf heures. — C'est l'heure que l'âme pieuse écoute avec le plus de recueillement, à cause des pieux souvenirs qu'elle réveille. A la neuvième heure, nous dit l'Évangile, les ténèbres couvrirent la terre pendant que Jésus était en croix. Ce fut aussi h la neuvième heure que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Aussi cette heure est-elle bénie et consacrée par l'Église à la prière. C'est alors que les chanoines commencent leur office.
Le 14. — C'est un de mes beaux jours, de ces jours qui commencent doux et finissent doux comme une coupe de lait. Dieu soit béni de ce jour passé sans tristesse ! Ils sont si i ares dans la vie ! et mon âme plus qu'une autre s'afflige de la moindre chose. Un mot, un souvenir, un son de voix, un visage triste, un rien, je ne sais quoi, souvent troublent la sérénité de mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent. Ce matin, j'ai reçu une lettre de Gabrielle, de cette cousine que j'aime à cause de sa douceur et de sa belle âme. J'étais en peine sur sa santé si frêle, ne sachant rien d'elle depuis plus d'un mois. Sa lettre aussi m'a fait tant de plaisir que je l'ai lue avant la prière, tant j'étais pressée de la lire. Voir une lettre, et ne pas l'ouvrir, chose impos-
sible ! Je l'ai lue. Entre autres choses, j'ai vu que Gabrielle n'approuve pas mes goûts de retraite et de renoncement au monde. C'est qu'elle ne me connaît pas, qu'elle est plus jeune et qu'elle ne sait pas qu'il est un âge où le cœur se déprend de tout ce qui ne le fait pas vivre. Le monde l'enchante, l'enivre, mais ce n'est pas la vie. On ne la trouve qu'en Dieu et en soi. Être seul avec Dieu seul, ô bonheur suprême ! On m'a remis à Cahuzac encore une lettre. Celle-ci est de Lili, autre douce amie, mais tout à fait à l'écart du monde ; âme pure, âme de neige par sa candeur, si blanche que j'en suis éblouie quand je la regarde, âme faite pour les yeux de Dieu. Elle me dit de l'aller voir, mais je ne veux pas sortir avant Pâques. Après j'irai à Rayssac, et au retour je demeurerai tant que je pourrai avec Lili. Je m'en allais de Cahuzac toute contente avec ma lettre, lorsque j'ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l'âme. C'est qu'il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d'être battu par son père. Ce n'est pas lui qui me l'a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j'ai vu qu'avec dix sous je le consolerais; et le prenant par la main, je l'ai mené chez un terrassier où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus heureux s'il reprenait sa couronne. N'est-ce pas que c'est un beau jour?
Le 15. — Boue, pluie, ciel d'hiver, temps incoin-
D'EUGENIE DE GUERIN. 48
mode pour un dimanche ; mais ça m'est égal, tout comme si je voyais le soleil. Non par indifférence, j'aime mieux le beau temps ; mais tous les temps sont bons : quand le dedans est serein, que fait le reste ? J'étais à Lentin, où j'ai entendu bien mal prêcher, ce me semble. Cette parole de Dieu, si belle, comme elle se défigure en passant par certaines bouches! On a besoin de savoir qu'elle vient du ciel. Je vais à vêpres, malgré le temps. J'ai rapporté d'Andillac une fleur, la première que j'aie vue cette année. Les pareilles étaient sur l'autel de la Vierge, dont elles embaumaient les pieds. C'est la coutume de nos paysannes de lui offrir les premières fleurs de leur jardin; coutume pieuse et charmante: rien ne pare mieux un autel de campagne. Je laisse ici ma fleur comme un souvenir du dimanche le plus voisin du printemps.
Le 10. — Encore une lettre de G..., une lettre pour m'annoncer son mariage. Que j'étais loin d'y penser! Elle est si jeune, si délicate, si frêle. On ne voit qu'un peu de vie dans ce petit corps d'enfant* Mon Dieu, que je la souhaite heureuse 1 mais je ne sais pas... je ne vois rien de riant dans son mariage. Il faut pourtant que je lui fasse mes félicitations, c'est l'usage. J'ai passé tout le jour à penser à 3lle, à me figurer son avenir et à penser à ces mots de sa lettre : Je n'ai de calme qu'à genoux.
Le 17. — C'est un cœur tout neuf que celui de
G Voilà pourquoi elle pourra être heureuse, si
son mari est aimable, parce qu'elle l'aimera avec tout le charme d'une première affection.
J'écoute le berger qui siffle dans le vallon. C'est l'expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l'homme. Ce sifflement marque un sanssouci, un bien-être, un je suis content qui fait plaisir. Ces pauvres gens, il leur faut bien quelque chose, ils ont la gaieté. Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les moutons. Ils s'interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J'aimerais de les voir faire et d'écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau ; mais je veux lire. C'est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J'admire son discours de vendredi sur la Prière, qui est vraiment un cantique.
Le 18. — Le berger m'a annoncé ce matin l'arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée : c'est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génies et se gardent d'en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du troupeau périrait. Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d'autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement, et
D'EUORNIB DE GUÉRIN. 45
qui m'ont donné bien du chagrin autrefois. Le malheur des nids était un de mes chagrins d'enfance. Je pensais aux mères, aux petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes créatures 1 Je les recommandais à Dieu.
Je disais : mon Dieu, ne les faites pas naître
Ou préservez-les de malheur; Préservez ces petits, vous êtes bien le maître, Des griffes du vautour, des mains de l'oiseleur.
J'en ai vu qu'on prenait de leur nid sous le lierre, D'autres sur le grand chône ou cachés sous la terre, Et, tristes comme moi quand je n'ai pas ma cour, -Tous mouraient dans un jour.
Et tous auraient chanté, et tous, mettant des ailes, Se seraient envolés dans les bois, sur les mers ; Et quand naîtront les fleurs, ces pauvres hirondelles Renaîtraient dans les airs.
Vous les verriez, enfants, passer sous les nuages, Et puis chaque matin gazouiller tout l'été.
Ohl que c'est bien plus doux que de les voir en cages Sans chants ni liber tel
Le 19. — Je ne sais jusqu'où ces oiseaux m'auraient menée, tant ils me donnent de souvenirs et tant je leur portais de tendresse. Me voici dans une joyeuse attente; papa revie:.l ce soir. 11 me tarde : luit jours d'absence sont iongs quand on a l'habitude de ne jamais se quitter. C'est de plus Saint- Joseph aujourd'hui, la fête de papa. Ce ne peut être qu'un beau jour. J'ai entendu la messe pour le fêter,
tk f m^mm, *!■» ■ ..». w - ■' - ■ - ■■» ■— . — , — ■— ■ ■ . ■ ■ i. .i ■■■■■ ■
voilà mon bouquet: les prières sont des fleurs divines.
Le 20. — Papa est arrivé frais, bien portant et charmé de l'accueil qu'on lui a fait chez ma cousine de La Gardelle. La soirée s'est passée à parler de cette bonne famille qui nous aime, des voisins qu'ils ont, de leur curé. La vie des curés de campagne est ntéressante, et j'aime à me la faire dire. Enfin, des uns ou des autres, nous avons eu de quoi causer jusqu'après dix heures où chacun de nous va dormir pour l'ordinaire, sans avoir tout appris.
Je n'ai aucune envie d'écrire aujourd'hui, j'aime mieux coudre. L'aiguille me sied mieux que la plume, je la reprends. Nous avons eu au lever ce matin une lettre de Marie et un cahier de la Propagation de la foi, voilà pour le cœur et pour l'âme. Marie nous mande des amitiés; les missionnaires, des conversions. Que ces hommes sont admirables, et que de grand cœur je leur donne mon sou par semaine ! Je voudrais te voir de cette association.
Le 21. — Je crois que c'est aujourd'hui le premier jour du printemps. Je ne m'en doutais pas; au froid qu'il fait, à la bise qui siffle, on se croirait en janvier. Encore un peu de tempj et la froidure s'en ira : pa-> tience, pauvre impatiente que je suis de voir des fleurs, un beau ciel , de respirer l'air tout embaumé du printemps ! Quand j'en serai là, j'aurai quelques jours de plus , quelques soucis peut-être, et voilà
D'EUGENIE DE GUERIN.
comme les jouissances arrivent. J'ai fait pourtant un beau réveil. Comme j'ouvrais l'œil, une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnait dans mon lit, et rayonnait si bien que tout à coup j'ai cru que c'était une lampe suspendue à mon contrevent. C'était joli à voir et bien doux, cette blanche lumière. Aussi l'ai-je contemplée, admirée, regardée jusqu'à ce qu'elle se fût cachée derrière le contrevent, pour reparaître ensuite et se cacher comme un enfant qui joue à clignette.
J'ai été me confesser; j'ai longtemps réfléchi sur la douce et belle morale de M. Bories, puis j'ai écrit à Louise, ici à présent : que de douces choses j'ai faites! J'écrirais tout à présent que j'écrirais trop ; je ne pourrais pas dormir, et il faut que je dorme, et que je puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps qui tient l'âme, il le faut ménager. C'est ennuyeux, mais qu'y faire ? Les anges n'ont pas ce souci : heureux anges I
Le 24. — Je vois un beau soleil qui du dehors vient resplendir dans ma chambrette. Cette clarté l'embellit et m'y retient, quoique j'aie envie de descendre. J'aime tant ce qui vient du ciel! J'admire d'ailleurs ma muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils retombent comme des draperies. Jamais je n'eus plus belle chambre. C'est plaisir de s'y trouver et d'en jouir comme de chose l à soi. le beau temps! il me tarde d'en jouir, de
respirer à plein gosier l'air de dehors si suave aujourd'hui; ce sera pour l'après-midi : ce matin, il faut que j'écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d'amis. L' après-dîner se passa à causer, à écouter mille choses que M m * Roquiers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C'était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller assister demain chez M. Roquiers à la bénédiction d'une cloche. Cette course ne me déplaît pas.
Le 26. — C'est une jolie chose qu'une cloche en* tourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on va baptiser. On lui fait des onctions, on chante, on l'interroge, et elle répond par un petit tintement qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance , pour la mort , pour la prière , pour le sacrifice , pour les justes , pour les pécheurs. Le matin, j'annoncerai l'aurore; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai l' Angélus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus, de Marie ou de quelque saint bien-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leur cœur se distillera en amour.
DEUGKNIE DR GUÉR1N. 49
Je pensais cela et d'autres choses devant cette petite cloche d'Itzac, que je voyais bénir au milieu d'une foule qui regardait sans penser à rien, ce me semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux demoiselles étaient en effet choses curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens!
Le 27. — A deux heures papa est parti pour Alby où Lili îe réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac. À son retour j'aurai des nouvelles de Louise. Il me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n'est pas qu'elle m'oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais... Non, non, Louise m'aime et sera toujours mon amie. C'est dit, c'est fait, nous n'en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C'est qu'elle ne peut m' écrire ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s'ils savaient ce qu'ils perdent !'
Le 28. — J'ai failli avoir un chagrin : mon petit linot était sous la griffe de la chatte, comme j'entrai dans ma chambre. Je l'ai sauvé en donnant un grand coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L'oiseau n'a eu que peur, puis il s'est trouvé si content qu'il s'est mis à chanter de toutes ses forces comme pour inc remercier et m' assurer que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de