‹ Eugénie de Guérin: journal et fragmentsChapitre 16 sur 32 · Sans date · texte numérisé non relu

Sans date

de l'âme? Cette pensée me retient et fait que je ne dis pas grand* chose ou que je ne dis rien, des mois entiers. Aujourd'hui, un dimanche matin, dans la chambrette, devant ma croix et ma sainte Thérèse, mon âme s'est trouvée calme. Alors j'ai cru que je ne te serais pas nuisible, et je me livre de nouveau au charme de l'épanchement. Ne parlons pas du passé, laissons en blanc.

[Le 19 novembre]. — Aujourd'hui 19 novembre, j'ai retrouvé mon pauvre cahier abandonné et déjà rongé par les rats, et j'ai eu la pensée de le reprendre et de continuer d'écrire. Celte écriture me fait du bien, me distrait dans ma solitude; mais je l'ai délaissée souvent et je la délaisserai encore. Cependant je remplirai ma page aujourd'hui, et, demain, nous verrons. Je me trouve changée. Mes livres, mes poésies, mes oiseaux que j'aimais, je les oublie; tout cela m'occupait le cœur et la tête, et maintenant... Non, je ne fais pas bien et je ne suis pas heureuse depuis ce renoncement aux affections de ma vie. Ne sont-elles pas assez innocentes pour pouvoir me les permettre toutes? Mon Dieu, les solitaires de la Thé- v baïde ne s'occupaient pas autrement Je les vois travailler, lire, prier, écrire; les uns chanter, d'autres faire des nattes et des paniers : tous travaillant pour Dieu, qui bénissait à chacun son ouvrage. Je lui offre ainsi mes journées et tout ce qui les va remplir soit de travail ou de prières , soit d'écriture ou de

pensées, soit aussi ce petit cahier que je yeux aussi voir béni.

[Sans date]. — J'ai passé la journée dans une solitude complète, seule , toute seule; papa est à la foire de Cordes , Ëran à un dîner au presbytère , Mimi à Gaillac. Ils sont tous dispersés, et moi j'ai beaucoup pensé et senti ce que serait une dispersion plus longue qui, hélas! arrivera quelque jour. Mais je ne dois pas m' arrêter à des pensées de tristesse qui me font tant de mal. Ces choses-là sont à l'âme comme les nuages aux yeux.

Le 30 [novembre]. — Eh! mon Dieu, encore des larmes ! On a beau ne vouloir pas s'affliger, chaque jour amène quelque affliction, quelque perte. Nous voilà pleurant ce pauvre cousin de Thézac qui nous aimait. Oh 1 sans doute, il est mieux que nous maintenant, il doit être au ciel, car il a bien. souffert. Sa patience était admirable durant sa vie de douleurs et tout à l'heure dans ses dernières épreuves. Mimi que j 'attendais n'a pu venir ; elle est restée près du malade, l'a assisté, exhorté dans ses derniers moments, lui parlant du ciel. Oh ! que Mimi sait dire ces choses, et {que je voudrais l'avoir à côté de moi quand je j mourrai ! Papa est allé voir la famille affligée et je suis seule dans ma chambre avec mes idées en deuil et les mille voix du vent qui gémissent comme les orgues pour les morU. Avec cet accompagnement il

ferait bon prier, bon écrire, mais qu'écrirais-je ? Un peu de sommeil vaudra mieux. Le repos du corps passe à ' âme. Je vais donc au lit après un deprofundis pour le mort et un souvenir pour toi devant Dieu. Qu'il te donne une bonne nuit ! Je ne m'endors jamais sans ni' occuper de ton sommeil. Qui sait, medis-je, si Maurice est aussi bien qu'il le serait ici, où je lui ferais faire son lit? Qui sait s'il n'a pas froid? Qui sait?... Et mille autres tendresses trop tendres.

Le 1 er décembre. — Je pense à la tombe qui s'ouvre ce matin à Gaillac pour engloutir ces restes humains jusqu'à ce que Dieu les ravive. C'est notre sort à tous, il faut être jeté en terre et pourrir dans les sillons de la mort avant d'arriver à la floraison ; mais alors que nous serons heureux de vivre et même d'avoir vécu! L'immortalité nous fera sentir le prix de la vie et tout ce que nous devons à Dieu pour nous avoir tirés du néant. C'est un bienfait auquel nous ne pensons guère et dont nous jouissons sans presque nous en soucier, car la vie souvent ne fait aucun plaisir. Mais qu'importe pour le chrétien? A travers larmes ou fêtes, il marche toujours vers le ciel; son but est là, ce qu'il rencontre ne peut guère l'en détourner. Crois-tu que si je courais vers toi, une fleur sur mon chemin ou une épine au pied m'arrêtassent?

Me voici au soir d'une journée remplie de mille pensées et choses diverses dont je me rends compte au coin du feu de ma chambre , à la clarté d'une

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petite lampe, ma seule compagne de nuit. Sans le malheur arrivé à Gaillac, j'aurais Mimi à côté de moi, et nous causerions, et je lui dirais, à elle, ce que je dirai mal ici à ce confident muet.

Le 2. — Rien d'intéressant que la venue d'un petit chien qui doit remplacer Lion au troupeau. Il est beau et fort caressant, je l'aime et je lui cherche un nom. Ce serait Polydor, en souvenir du chien de La Chênaie; mais pour un chien de berger, c'est un nom de luxe : mieux vaut Bataille pour le combattant du troupeau.

L'air est doux ce matin, les oiseaux chantent comme au printemps et un peu de soleil visite ma chambrette. Je l'aime ainsi et m'y plais comme aux plus beaux endroits du monde , toute solitaire qu'elle est. C'est que j'en fais ce que je veux, un salon, une église, une académie. J'y suis quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand, Fénelon : une foule d'esprits m'entoure; ensuite ce sont des saints, sainte Thérèse, saint Louis, patron de mon amie Louise, et une petite image de l'Annonciation où je contemple un doux mystère et les plus pures créatures de Dieu, l'ange et la Vierge. Voilà de quoi me plaire ici et murer ma porte à tout ce qui se voit ailleurs. Mais non, je n'y tiendrais pas longtemps : au moindre bruit de lettres ou de nouvelles , j'en sortirais pour aller lire ou écouter, aujourd'hui surtout que j'attends quelque chose de Mimi et de toi. Tu me négliges,

voilà un mois et plus que tu ne m'as écrit. La journée me semblera longue : pour la couper, je vais écrire à Louise. J'ai reçu d'elle deux lettres, deux trésors, deux petites merveilles d'esprit et de tendresse. Oh! quelles lettres! c'est pour moi toutes ces choses rares, et je me sens triste avec cela! Que te faut-il donc, pauvre cœur?

Le 3. — Une lettre de Mimi! Que de bonheur porte une lettre et que de charme à entendre ceux qui sont éloignés de nous et qu'on ne peut voir de longtemps! Cette voix du cœur les rapproche et semble vous dire : Ils sont là; dans ces pages, voyez leur âme et leur amour, voyez leurs pensées , leurs actions ; tout leur être est là contenu , l'enveloppe seule vous manque. Et cela console fort de l'absence. Je voudrais bien, si tu lis jamais ceci, te persuader du plaisir si profond que j'ai de tes lettres, et du chagrin pareil quand elles me manquent. Sans doute tu m'écriras plus souvent à l'avenir.

Le 4. — Lettre de Mimi , lettre de Louise, arrivée de Paul , bonheur, bonheur, bonheur I Je n'ai pas le temps d'écrire.

Le S. — Dans la journée, dans quelques heures je serai à Gaillac, loin d'ici , loin de papa, loin de ma chambrette , loin de tout ce qui fait ma vie. Pas un moment pour écrire. Avec quel regret je m'éloigne I

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mais je vais joindre Mimi pour un jour, ce qui me console.

Le veux-tu, mon ami , ce cahier écrit depuis detu ans? Il est vieux , mais les choses du cœur sont éternelles. Le temps n'y fait rien, ce me semble. Je te livre donc celles-ci , après quelques traits de plume, quelques lignes effacées. Quand on revient sur le passé, on efface. On y trouve tant d'erreurs! Nous disions même des folies, avec toi, un jour en nous promenant.

Je change le format de mon Journal pour le rendre plus commode pour ma poche où je le mettrai dans mes courses. De la sorte, nous y verrons tout ce que je verrai quand je sors, quand je vais dans le monde ou à la campagne. Je vois, j'entends, je sens, je pense alors mille choses qui me plaisent, me déplaisent, m' étonnent, que je voudrais fixer quelque part. Ce me serait utile pour voir un peu ce que je suis quand je me trouve hors de chez moi, quand je me mêle au monde, à ses discours, à ses fêtes et à tout ce qui ne m'est pas d'habitude. 11 se passe alors en moi quelque chose de nouveau ; des pensées, des sentiments inconnus me viennent, et je sens que je ne suis pas comme les autres, ni comme je suis ici. Cet état, je l'aperçois quand je m'y trouve, mais sans trop y regarder, et il serait bon cependant de voir où cela me mène. Je reviendrai là-dessus : quant à présent, j'ai mieux à faire encore que d'écrire, je vaiâ prier. Oh ! que j'aime la prière I

Je voudrais que tout le monde sût prier ; je voudrais que les enfants et ceux qui sont vieux, les pauvres, les affligés, les malades de corps et d'âme, que tout ce qui vit et souffre pût sentir le baume de la prière. Mais, je ne sais pas parler de ces choses. Ce qu'il y aurait à dire est ineffable.

Notre nouveau curé nous est venu voir aujourd'hui. C'est un homme doux, riant, qui porte sur sa physionomie l'empreinte d'une belle âme. Je lui crois de l'esprit, mais il n'en montre pas; sa conversation est des plus ordinaires, sans trait, sans saillies, passant tout bonnement d'une chose à l'autre. Je remarque seulement qu'il répond juste et parle à propos. C'est le simple pasteur des âmes simples, tout plein de Dieu, et rien de plus.

Le 11 [mars]. — J'ai une grande joie au cœur aujourd'hui : Éran est allé se confesser. J'espère beaucoup de cette confession avec ce doux curé qui sait si bien parler de la miséricorde de Dieu. C'est encore aujourd'hui la naissance de papa.

Le 12. — J'admirais tout à l'heure un petit paysage de ma chambrette qu'enluminait le soleil levant. Que c'était joli I Jamais je n'ai vu de plus bel effet de lumière sur le papier, à travers des arbres en peinture. C'était diaphane, transparent; c'était dommage pour mes yeux, ce devait être vu par un peintre. Mais Dieu ne fait-il pas le beau pour tout le

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monde? Tous nos oiseaux chantaient ce matin, pendant que je faisais ma prière. Cet accompagnement me plaît, quoiqu'il me distraie un peu. Je m'arrête our écouter ; puis je reprends, pensant que les oiseaux et moi nous faisons nos cantiques à Dieu, et que ces petites créatures chantent peut-être mieux que moi. Mais le charme de la prière, le charme de l'entretien avec Dieu, ils ne le goûtent pas, il faut avoir une âme pour le sentir. J'ai ce bonheur que n'ont pas les oiseaux. Il n'est que neuf heures et j'ai déjà passé par l'heureux et par le triste. Comme il faut peu de temps pour cela! L'heureux, c'est le soleil, l'air doux, le chant des oiseaux, bonheurs à moi; puis une lettre de Mimi, qui est à Gaillac, où elle me parle de M me Vialar, qui t'a vu, et d'autres choses riantes. Mais voilà que j'apprends parmi tout cela le départ de M. Bories, de ce bon et excellent père de mon âme. Oh! que je le regrette! quelle perte je vais faire en perdant ce bon guide de ma conscience, de mon cœur, de mon esprit, de tout moi-même que Dieu lui avait confié et que je lui laissais avec tant d'abandon ! Je suis triste d'une tristesse intérieure qui fait pleurer l'âme. Mon Dieu, dans mon désert, à qui avoir recours ? qui me soutiendra dans mes défaillances spirituelles? qui me mènera au grand sacrifice? C'est en ceci surtout que je regrette M. Bories. Il connaît ce que Dieu m'a mis au cœur, j'avais besoin de sa force pour le suivre. Notre nouveau curé ne peut le remplacer : il est si jeune ! puis

il paraît si inexpérimenté, si indécis ! Il faut être ferme pour tirer une âme du milieu du monde et la soutenir contre les assauts de la chair et du sang! Il est samedi, c'est un jour de pèlerinage à Cahuzac; je vais y aller; peut-être en reviendrai-je plus tranquille. Dieu m'a toujours donné quelque chose de bon là, dans cette chapelle, où j'ai laissé tant de misères.

Je ne me trompais pas en pensant que je reviendrais plus tranquille. M. Bories ne part pas. Que je suis heureuse, et que j'ai rendu grâces à Dieu de cette grâce! C'en est une bien grande pour moi de conserver ce bon père, ce bon guide, ce choisi de Dieu pour mon âme, suivant l'expression de saint François de Sales. Je viens d'écrire cette nouvelle à Mimi. Je ne dirais pas ailleurs ce que je dis ici, on le prendrait mal peut-être, on ne me comprendrait pas ; on ne sait pas dans le monde ce que c'est qu'un confesseur: cet homme, ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière, cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l'appelant, comme Dieu, notre père, parce qu'en effet la foi le fait véritablement Dieu et père. Malheur à moi si, quand je suis à ses pieds, je voyais autre chose que Jésus-Ghrist écoutant Madeleine, et lui pardonnant beaucoup parce qu'elle aima beaucoup ! La confession est une expansion du repentir dans l'amour. C'est une bien douce chose,

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un grand bonheur pour l'âme chrétienne que la confession, un grand bien, toujours plus grand à mesure que nous le goûtons, et que le cœur du prêtre où nous versons nos larmes ressemble au cœur divin qui nous a tant aimés. Voilà ce qui m'attache à M. Bories. Toi, tu me comprendras.

En allant à Gahuzac, j'ai voulu vo*r une pauvre femme malade qui demeure au delà de la Vère. C'est la femme de la complainte du Rosier que je t'ai contée, je crois. Mon Dieu, quelle misère! En entrant, j'ai vu un grabat d'où s'est levée une tête de mort ou à peu près. Cependant elle m'a connue. J'ai voulu m' approcher pour lui parler, et j'ai vu de l'eau, une bourbe auprès de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe de ce pauvre toit, et par une fontaine qui filtre sous ce pauvre lit. C'était une infection, une misère, des haillons pourris, des poux : vivre là ! pauvre créature ! Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour boire, couchée sur du chanvre et des pommes de terre qu'elle tenait là pour les préserver de la gelée. Une femme, qui nous suivait, l'a délogée du fumier, une autre a apporté des fagots ; ,nous avons fait du feu, nous l'avons assise sur un sélou, et comme j'étais fatiguée, je me suis mise auprès d'elle sur le fagot qui restait. Je lui parlais du bon Dieu; rien n'est plus aisé que d'être entendu des pauvres, des malheureux, des délaissés du monde, quand on leur parle du ciel. C'est que leur cœur n'a rien qui les empêche d'entendre. Aussi*

qu'il est aisé de les consoler, de les résigner à la mort! L'ineffable paix de leur âme fait envie. Notre malade est heureuse, et rien n'est plus étonnant que de trouver le bonheur chez une telle créature, dans une pareille demeure. C'est pire cent fois qu'une étable à cochon. Je ne vis pas où poser mon châle sans le salir, et, comme il m'embarrassait sur les épaules, je le jetai sur les branches d'un saule qui se trouve devant la porte. Encore y avait-il dessous...

Le là. — Une visite d'enfant me vint couper mon histoire hier. Je la quittai sans regret. J'aime autant les enfants que les pauvres vieux. Un de ces enfants est fort gentil, vif, éveillé, questionneur; il voulait tout voir, tout savoir. Il me regardait écrire et a pris le pulvérier pour du poivre dont j'apprêtais le papier. Puis il m'a fait descendre ma guitare qui pend à la muraille pour voir ce que c'était ; il a mis sa petite main sur les cordes et il a été transporté de les entendre chanter. Quèsaco quicantoaqui 1 ?^ vent qui soufflait fort à la fenêtre l'étonnait aussi ; ma chambrette était pour lui un lieu enchanté, une chose dont il se souviendra longtemps, comme moi si j'avais vu le palais d'Armide. Mon christ, ma sainte Thérèse, les autres dessins que j'ai dans ma chambre lui plaisaient beaucoup ; il voulait les avoir et les voir tous

i. Qu'y a-t-il là qui chante ainsi 1

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à la fois, et sa petite tête tournait comme un moulinet. Je le regardais faire avec un plaisir infini, toute ravie à mon tour de ces charmes de l'enfance. Que doit sentir une mère pour ces gracieuses créatures!

Après avoir donné au petit Antoine tout ce qu'il a voulu, je lui ai demandé une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. Il m'a regardée, un peu surpris : « Non, m'a-t-il dit, les miennes sont plus jolies, w II avait raison; des cheveux de trente ans sont bien laids auprès de ses boucles blondes. Je n'ai donc rien obtenu qu'un baiser. Ils sont doux les baisers d'enfant : il me semble qu'un lis s'est posé sur ma joue.

Cette visite a commencé ma journée d'hier. Celle d'aujourd'hui n'a rien de plus aimable ; je la laisse en blanc. Tout mon temps s'est passé en occupations, en affairages; ni lecture, ni écriture; journée matérielle. A présent, seule, en repos dans ma chambre tte; je lirais, j'écrirais beaucoup, je ne sais sur quoi, mais j'écrirais. Je me sens la veine ouverte. Ce serait un beau moment de poésie, et je regrette de n'en avoir aucune en train. En commencer? Non, c'est trop tard, la nuit est faite pour dormir, à moins qu'on ne soit Philomèle ; et puis, quand je commencerais quelque chose , demain peut-être je le laisserais aux rats. La réflexion me plonge vite au fond de toute chose, et je vois le néant dans tout, si Dieu ne s'y trouve pas.

Le 20. — Une petite lacune. Je saute du là au 20. Je trouve si peu de chose à dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d'eau, que je n'en dis rien. Ce n'est pas vraiment la peine d'employer l'encre et le temps à cela, et je ferais mieux peut-être de m'occuper d'autre chose. Mais aussi j'ai besoin d'écrire et d'un confident à toute heure. Je parle quand je veux à ce petit cahier ; je lui dis tout, pensées, peines, plaisirs, émotions, tout enfin, hormis ce qui ne peut se dire qu'à Dieu, et encore j'ai regret de ce que je laisse au fond du cœur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire, et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me tais. Si ceci t'étonne, mon ami, avec la vie que tu me connais, souviens -toi que Marie l'Égyptienne était fort tourmentée dans la solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l'air.

Aujourd'hui, et depuis même assez longtemps, je suis calme, paix de tête et de cœur, état de grâce dont je bénis Dieu. Ma fenêtre est ouverte; comme il fait calme! tous les petits bruits du dehors me viennent; j'aime celui du ruisseau. Adieu, j'entends une horloge à présent, et la pendule qui lui répond. Ce tintement des heures dans le lointain et dans la salle prend dans la nuit quelque chose de mystérieux. Je pense aux trappistes qui se réveillent pour prier, aux malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligés qui pleurent, aux morts qui dorment glacés dans leur lit. Oh ! que la nuit fait venir des pen-

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sées sérieuses ! Je ne crois pas que le méchant, que l'impie, que l'incrédule soient aussi pervers la nuit que le jour. Un monsieur qui doute de beaucoup de choses m'a dit souvent que, dans la nuit, il croyait toujours à l'enfer. C'est qu'apparemment, dans le jour, les objets extérieurs nous dissipent et distraient l'âme de la vérité. Mais que vais-je dire? J'avais à parler de si douces choses. J'ai reçu ton ruban ce soir, le réseau, la petite boîte, avec la belle épingle et le joli petit billet. Tout cela, je l'ai touché, essayé, examiné, et mis dans le cœur. Merci, merci! Tu veux bien que je dorme, je m'arrache d'ici. Pourquoi dormir au lieu d'écrire ?

Le 22. — Hier s'est passé sans que j'aie pu te rien dire, à force d'occupations, de ces trains de ménage, de ces courants d'affaires qui emportent tous mes moments et tout moi-même, hormis le cœur qui monte dessus et s'en va du côté qu'il aime. C'est tantôt ici, tantôt là, à Paris, à Alby où est Mimi, aux montagnes, au ciel quelquefois, ou dans une église, enfin où je veux; car je suis libre parmi mes entraves et je sens la vérité de ce que dit Y Imitation, qu'on peut passer comme sans soins à travers les soins de la vie. Mais ces soins-là pèsent à l'âme, ils la fatiguent, l'ennuient souvent, et c'est alors qu'elle aspire à la solitude. Oh ! le bienheureux état où l'on peut s'occuper uniquement de la seule chose nécessaire, où, du moins, les soins matériels n'occupent que

légèrement et ne prennent pas la grande partie du jour! Voilà que pour quarante bêcheurs, ou menuisiers, ou je ne sais quoi, il m'a fallu rester tout le long du jour à la cuisine, les mains aux fourneaux et dans les oulos.

Oh ! que j'aurais bien mieux aimé être îci, avec un livre ou une plume! Je t'aurais écrit, je t'aurais dit combien tes envois me sont agréables, et je ne sais quoi ensuite; ce serait plus joli que des plats de soupe. Mais pourquoi se plaindre et perdre ainsi le mérite d'une contrariété ? Faisons ma soupe de bonne grâce ; les saints souriaient à tout, et l'on dit que sainte Catherine de Sienne faisait avec grande joie la cuisine. Elle y trouvait de quoi méditer beaucoup. Je le crois, quand ce ne serait que la vue seule du feu et les petites brûlures qu'on se fait et qui font penser au purgatoire.

Le 7 avril. — Bien des jours se sont passés depuis que je n'ai rien mis ici : la semaine sainte, la grande fête de Pâques, toutes ces solennités qui tiennent l'âme loin de la terre. Je ne me suis guère arrêtée ici que pour les repas. Le lundi, j'étais à Gahuzac, et le lendemain encore, retenue par la pluie ; le mercredi» je le passai à Andillac à faire la chapelle du jeudisaint avec M. le curé et la petite Virginie.

Le 11. — Lacune de plusieurs jours. Je me trouve à présent sur une page déchirée, accident qui oc

m'empêchera pas d'écrire. Je sais d'ailleurs que pareille chose arrive souvent au papier du cœur. Veuxtu que je te dise pourquoi je mets si peu de suite à mon Journal? C'est que je suis à mille choses qui remplissent tous mes moments de devoirs ou d'occupations. Ceci n'est qu'un délassement, un temps de reste que je te donne quand je puis, la nuit, le matin, à toute heure, car à toute heure on peut causer quand c'est avec le cœur que l'on parle. Une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je? tant de choses qu'on voit, qu'on touche, qu'on sent, feraient écrire des volumes. Je lisais hier au soir Bernardin , au premier volume des Eludes y qu'il commence par un fraisier, ce fraisier qu'il décrit avec tant de charme, tant d'esprit, tant de cœur, qui ferait, dit-il, écrire des volumes sans fin, dont l'étude suffirait pour remplir la vie du plus savant naturaliste par les rapports de cette plante avec tous les règnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport avec la terre , avec l'air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant de choses visibles et invisibles que je n'aurais jamais fini si je mettais à me décrire, sans compter ce qui vit aux replis du cœur, comme ces insectes qui logent dans l'épaisseur d'une feuille. De tout cela, mon ami, quel volume !

Voilà sous ma plume une petite bête qui chemine, pas plus grosse qu'un point sur un i. Qui sait où elle va? de quoi elle vit? et si elle n'a pas quelque chagrin au cœur? qui sait si elle ne cherche pas quelque Paris

où elle a un frère? elle va bien vite. Je m'arrête sur son chemin : la voilà hors de la page ; comme elle est loin ! je la vois à peine , je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature, que Dieu te conduise où tu veux aller! Nous reverrons-nous ? T'ai-je fait peur? Je suis si grande à tes yeux sans doute ! mais peutêtre par cela même je t'échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait loin, je m'arrête à cette pensée : qu'ainsi je suis, aux yeux de Dieu, petite et infiniment petite créature qu'il aime.

Tous les soirs je lis quelque Harmonie de Lamartine ; j'en apprends des morceaux par cœur, et cette étude me charme et fait jaillir je ne sais quoi de mon âme, qui me transporte loin du livre qui tombe loin de ceux qui parlent auprès de moi; je me trouve où sont ces esprits qui balancent les astres sur nos têtes, et qui vivent de feu comme nous vivons d'air...

J'aurai toujours regret de n'avoir pas fait mes Enfantines; mais pour cela il m'aurait fallu être tranquille dans ma chambre comme une abeille dans sa ruche. Quelquefois il m'est arrivé de désirer d'être en prison pour me livrer à l'étude et à la poésie. Oh! quelle jouissance d'être sans distractions avec Dieu et avec soi-même , avec ce qu'il y a en nous qui pense, qui sent, qui aime, qui souffre !

Le 15 mai. — Nous avons M. Bories aujourd'hui, notre curé, les Facieu et quelques autres personnes. Je les laisse au jeu et viens à l'écart te parler un

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instant de ma journée. C'est de celles que je remarque, qui me charment par un beau ciel et par de doux événements. D'abord, en me levant, j'ai reçu une lettre de notre ami de Bretagne que je croyais mort. Quel plaisir m'ont fait cette écriture, ces expressions de pur attachement, ces expansions d'une âme triste et pieuse ! Pauvre ami, dans quel abattement je le vois! Je voudrais le consoler, lui faire du bien. lime parle de poésie comme d'un baume; il faut que je lui en envoie. Je suis bien occupée, mais le soin des malades passe avant tout. Le bon Dieu bénit cette bonne œuvre. Voyons donc ce qui reste de poésie dans mon âme. Je crains qu'elle ne soit éteinte depuis le temps que je la laisse mourir. Rien que ce pauvre affligé n'était capable de la rallumer. Je sens déjà quelque chose en moi qui renaît, qui va jaillir de mon âme. J'ai pris cette lettre des mains de Pouffé qui m'a paru un de ces nains chargés pour les châteaux de mystérieux messages. Grand merci au bossu, et me voilà dans la côte de Sept-Fonts, lisant ma belle lettre. Puis j'ai fait réflexion sur ces paroles venues des bords de T Océan dans les bois du Gayla, sur cette âme inconnue parlant à la mienne comme une sœur à une sœur; sur ce qui a amené notre correspondance, sur la Bretagne , sur La Chênaie et son grand solitaire , sur toi, sur la pauvre Marie, sur son tombeau. Là, je me suis arrêtée dans une pieuse pensée : qu'il fallait orier pour elle ; et j'ai prié. Puis, en m'en allant, j'ai pris quelques fleurs pour notre autel à la Vierge et

écouté le rossignol, toute pénétrée de ces tristesses et de cette riante nature, contraste, hélas! des choses humaines.

[Sans date.] — En m'occupant de calcul tout à l'heure, j'ai voulu savoir le nombre de mes minutes. C'est effrayant, 168 millions et quelques mille 1 ! Déjà tant de temps dans ma vie! J'en comprends mieux toute la rapidité, maintenant que je la mesure par parcelles. Le Tarn n'accumule pas plus vite les grains de sable sur ses bords. Mon Dieu, qu'avons-nous fait de ces instants que vous devez aussi compter un jour? S'en trouvera-t-il qui comptent pour la vie éternelle? s'en trouvera-t-il beaucoup, s'en trouvera-t-il un seul? Si observaveris y Domine, Domine, quis susîinebit?

Cet examen du temps fait trembler l'âme qui s'y livre, pour si peu qu'elle ait vécu, car Dieu nous jugera autrement que les lis. Je n'ai jamais compris la sécurité de ceux qui ne se donnent d'autre appui qu'une bonne conduite humaine pour se présenter devant Dieu, comme si tous nos devoirs étaient renfermés dans le cercle étroit de ce monde. Être bon père, bon fils , bon citoyen , bon frère , ne suffit pas pour entrer au ciel. Dieu demande d'autres mérites que ces douces vertus du cœur à celui qu'il veut couronner d'une éternité de gloire.

i. Etlo se trompe, et met un zéro de trop. Mais à quoi bon te remarquer?

Le x ct niai 1837. — C'est ici, mon ami, que je \cux reprendre cette correspondance intime qui nous piaît et qui nous est nécessaire, ;\ toi dans le monde, a moi clans ma solitude. J'ai regret de ne l'avoir pas continuée, à présent que j'ai lu ta lettre où tu me dis pourquoi tu ne m'avais pas répondu. Je craignais de t' ennuyer par les détails de ma vie , et je vois que c'est le contraire. Plus de souci donc là-dessus, plus de doute sur ton amitié ni sur rien de ton cœur si fraternel. J'avais tort : tant mieux , je craignais que ce ne fût toi. En toute joie et liberté reprenons notre causerie, cette causerie secrète, intime, dérobée, qui s'arrête au moindre bruit, au moindre regard. Le cœur n'aime pas d'être entendu dans ses confidences. Tu as raison quand tu dis que je ruse un peu pour écrire mes cahiers; j'en ai bien lu quelque chose à papa, mais non pas tout. Le bon père aurait peut-être quelque souci de ce que je dis , de ce qui me vient parfois dans l'âme ; un air triste lui sem-

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blerait un chagrin. Cachons-lui ces petits nuages; il n'est pas bon qu'il les voie et qu'il connaisse autre chose de moi que le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père! Nous leur devons être à peu près ce que les anges sont à Dieu. Entre frères, c'est différent, il y a moins d'égards et plus d'abandon. A toi donc le cours de ma vie et de mon cœur, tel qu'il vient.

Le 2. — Deux lettres de Louise, jolies, tendres, mais tristes. La pauvr'e amie est entourée de morts et pleure une voisine, la mère de Mélanie, cette jeune fille dont je t'ai parlé, je crois. C'est cette pauvre montagnarde qu'on a prise des champs pour l'habiller en demoiselle, la faire élever à Toulouse où elle voit les dames de Villèle. Son éducation a bien pris et la demoiselle croît à ravir sur la paysanne. Il y aura deux vies dans sa vie. Je la trouve intéressante, surtout à présent que la pauvre orpheline pleure sa mère et se désole dans ses grands salons de n'avoir pas pu se trouver au chevet du lit de sa pauvre mère. Louise me dit qu'elle ne reviendra pas à Rayssac, où il n'y a plus rien pour elle, et qu'elle entrera au couvent C'est le lieu des âmes tristes, ou qui sont étrangères au monde, ou qui sont craintives et s'abritent là comme dans un colombier.

Le 3. — Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes nouvelles dans ce printemps tardif.

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C'est de quoi dire un mot, mais je té quitte pour des occupations utiles. Ceci n'est que passe-temps : joujou du cœur qu'une plume, pour une femme! Vous autres hommes, c'est différent.

Le &. — Rien que la date; je n'ai pu écrire ayant passé la journée à Cahuzac , pauvre endroit qui d'ailleurs laisse peu à dire.

Le 5. — Pluie, vent froid, ciel d'hiver, le rossignol, qui de temps en temps chante sous des feuilles mortes, c'est triste au mois de mai. Aussi suis-je triste en moi, malgré moi. Je ne voudrais pas que mon âme prît tant de part à l'état de l'air et des saisons, que, comme une fleur, elle s'épanouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le comprends pas, mais il en est ainsi tant qu'elle est enfermée dans ce pauvre vase du corps.

Pour me distraire, j'ai feuilleté Lamartine, le cher poëte. J'aime l'hymne au rossignol et bien d'autres de ses Harmonies, mais que c'est loin de l'effet que me faisaient ses Méditations! C'étaient des ravissements , des extases ; j'avais seize ans : que c'était beau! Le temps change bien des choses. Le grand poëte ne me fait plus vibrer le cœur, il ne m'a pas même pu distraire aujourd'hui.

Essayons autre chose, car il ne faut pas garder l'ennui qui ronge l'âme. Je le compare à ces petits vers qui se logent dans le bois des chaises et des

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meubles dont j'en tends le crac-crac dans ma chambre quand ils travaillent et mettent leur loge en poussière. Que faire donc? il ne m'est pas bon d'écrire, de répandre je ne sais quoi de troublé. Que la vase retombe au fond et puis que l'eau coule, pas plus tôt. Laissons livres et plumes, je sais quelque chose de mieux. Cent fois je l'ai essayé; c'est la prière, la prière qui me calme. Quand, devant Dieu, je dis à mon finie : « Pourquoi êtes vous triste et pourquoi me troublezvous? » je ne sais quoi lui répond et fait qu'elle s'apaise à peu près comme quand un enfant pleure et qu'il voit sa mère. C'est que la compassion et tendresse divine est toute maternelle pour nous.

Le 6. — On avait défendu à saint Jean de Damas d'écrire à personne et, pour avoir fait des vers pour un ami, il fut chassé de son couvent. Cela m'a paru bien sévère ; mais que de sagesse on y voit , quand, après ses supplications et beaucoup d'humilité, le saint rentre en grâce, qu'on lui ordonne d'écrire et d'employer ses talents à combattre les ennemis de Jésus-Christ ! Il fut trouvé assez fort pour entrer en lice alors qu'il s'était dépouillé d'orgueil. Il écrivit contre les iconoclastes. Oh ! si tant d'écrivains illustres avaient commencé par une leçon d'humilité, ils n'auraient pas fait tant d'erreurs ni tant de livres. L'orgueil en fait bien éclore; aussi voyons les fruits qu'ils produisent, dans combien d'égarements nous mènent les égarés I

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Mais c'est trop étendu pour moi, ce chapitre de la science du mal : j'aime mieux dire que j'ai cousu un drap de lit et que je cousais bien des choses dans ma couture. Un drap prête bien à la réflexion : il va recouvrir tant de monde , tant de sommeils si différents! peut-être celui de la tombe. Qui sait s'il ne sera pas mon suaire, si ces points que je fais ne seront pas décousus par les vers ! Pendant ce temps, papa me contait qu'il avait envoyé à mon insu une pièce de vers à Rayssac, -et j'ai vu la lettre où M. de Bayne en parlait et lui disait que c'était bien. Un peu de vanité m'en venait, elle est tombée dans ma couture. A présent je me dis que la pensée de la mort est bonne pour nous préserver du péché. Elle modère la joie, tempère la tristesse, fait regarder comme passé tout ce qui passe. J'ai d'excellentes méditations là-dessus dans un livre que je viens de me procurer, la Retraite, du Père Judde. Que j'aime ce livre et que j'ai d'obligation à celui qui me l'a fait connaître !

Le 7. — Je ne sais quoi vint me détourner hier, lorsque je voulais te parler de ma petite bibliothèque, des livres que j'ai, de ceux que je voudrais avoir. Il me manque sainte Thérèse , ses lettres si spirituellement pieuses. Je les ai vues chez une servante , la pauvre fille ! Mais qui sait ? peut-être elle les comprend mieux que moi. Les choses saintes sont à la portée du cœur et de toute intelligence pieuse. J'ai

remarqué cela bien souvent, et que telle personne qui paraît simple aux yeux du monde, une ignorante, .me Rose Dreuille, est in r . mient versée dans les choses intellectuelles, lan* les choses de Dieu. Je coûnais bien des gens d'esprit qui sont bêtes : comme deux messieurs qui ne voulaient pas que Dieu fût bon, parce qu'il nous donne des lois gênantes, parce qu'il y a un enfer. Ils trouvent absurdes les lois du jeûne, la croyance au péché originel, et bien bête la vénération des images. Pauvres gens! qu'il s'en trouve de ceux qui font les entendus sur ces choses sacrées, saints hiéroglyphes qu'ils lisent sans les comprendre et qu'ils appellent folies !

Nos paysans s'en mêlent; Tun d'eux a cité le concile de Trente à notre curé dans un cas où ce savoir lui seyait mal. Se mêler d'interpréter les conciles et ne pas dire le Pater, quelle pitié I Voilà 'ce que font les lumières dans nos campagnes , les lumières de l'alphabet; car c'est parce qu'il sait lire que le peuple se croit savant. Monté sur l'orgueil, il touche aux plus hautes choses, et regarde à sa portée ce qu'il devrait contempler à genoux. Il veut voir, comprendre, saisir, et marche droit à l'incrédulité. Il faut qu'on lui prouve la foi maintenant, lui qui croyait tout. Us ont bien perdu, nos paysans, dans leur contact avec les livres, et qu'y ont-ils appris qu'une ignorance déplus, à méconnaître leurs devoirs? Cela fait pitié pour ces pauvres gens. Il vaudrait bien mieux qu'ils ne sussent pas lire, àmqinsqu'on ne leur apprit en même temps

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quelles lectures leur sont bonnes. A la montagne , à Rayssac, ils lisent tous, mais c'est le catéchisme, les livres de messe et de piété. Voilà le but des écoles et ce qu'on y devrait enseigner : la religion; faire de bons chrétiens. A Andillac et ailleurs , on apprend à signer et à dire : que souy sapian!

Mais cette digression m'a mené loin de mes livres dont je parlais. Ma collection s'accroît; tantôt une fois et tantôt l'autre, je me procure quelque chose. J'ai rapporté d'Alby le nouveau Mois de Marie de l'abbé Le Guillou, livre suave et doux, tout plein de fleurs de dévotion. J'en lis tous les matins quelque chose. Nous faisons le mois de Marie dans notre chambre devant une belle image de la Vierge, que Françoise a donnée à Mimi. Au-dessus il y a un christ encadré qui noua vient de notre grand'mère , plus haut sainte Thérèse, et puis plus haut le petit tableau de l'Annonciation que tu connais, de sorte que l'œil suit toute une ligne céleste dès qu'il regarde et s'élève : c'est une échelle qui porte au ciel.

Le 5. — Que te dirai-je à présent? qu'il pleut, que le ciel ne veut pas absolument nous sourire. Mai s'en ira, je le crains, sans soleil, sans fleurs, sans verdure. Nos bois sont comme en hiver, secs et nus. Le rossignol y chante quelquefois d'un air triste, et je le plains de n'avoir pas un abri. C'est un temps de calamité, tout souffre. L'air est malsain, on n'entend parler que de morts et de mourants. La

prippe fait bien des ravages. C'est un autre choiera qui décime presque la population à certains endroits. A Toulouse, il est mort jusqu'à soixante personnes par jour. Ici, rien n'arrive ni à nous ni à nos domestiques : heureux que nous sommes, loin des villes et de leur contagion ! Si bien des choses nous manquent, celles dont nous jouissons sont bien douces, et j'en bénis Dieu tous les jours; tous les jours, je me trouve heureuse d'avoir des bois, des eaux, des prés, des moutons, des poules qui pondent, de vivre enfin dans mon joli et tranquille Cayla avec une famille qui m'aime. Qu'y a-t-il de plus doux au monde ?

Il ne nous manque que toi, cher membre que le corps réclame. Quand t'aurons-nous? Rien ne paraît s'arranger pour cela. Ainsi, nous passerons la vie sans nous voir. C'est triste, mais résignons-nous à tout ce que Dieu veut ou permet. J'aime beaucoup la ' Providence qui mène si bien toutes choses et nous dispense de nous inquiéter des événements de ce monde. Un jour nous saurons tout; un jour je saurai pourquoi nous sommes séparés, nous deux qui voudrions être ensemble. Rapprochons-nous, mon ami, rapprochons-nous de cœur et de pensée en nous écrivant l'un à l'autre. Cette communication est bien douce, ces épanchements soulagent, purifient même l'âme comme une eau courante emporte son limon .

Pour moi, je me trouve mieux après que je me suis laissée couler ici. Je dis ici, parce que j'y laisse

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l'intime, sans trop regarder ce que c'est, même sans le savoir quelquefois. Ce qui se passe en moi m'est inconnu à certains moments; ignorance sans doute de l'être humain. J'ai si peu vu, si peu connu en bien comme en mal! Cependant, je ne suis pas un enfant. J'aime bien d'écrire à Louise, mais ce n'est pas comme à toi ; d'ailleurs, mes lettres sont vues et le cœur n'est pas un livre qu'on veuille ouvrir au public. Merci donc d'aimer ma correspondance, de me donner le plaisir innocent et tout fraternel de te dire bien souvent que je t'aime de cette affection vive, tendre et pure, qui vient de la charité. C'est ainsi qu'on s'aime bien ; c'est ainsi que Jésus-Christ nous a aimés et veut que nous aimions nos frères.

Le 9. — Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C'est cependant assez joli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de le voir flotter sur des cordes. On est, si l'on veut, la Nausicaa d'Homère ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les tuniques de leurs frères. Nous avons un lavoir, que tu n'as pas vu, à la Moulinasse, assez grand et plein d'eau, qui embellit cet enfoncement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter.

Notre Cayla est bien changé et change tous les jours. Tu ne verras plus le blanc pigeonnier de la côte, ni la petite porte de la terrasse, ni le corridor et le feneslroun où nous mesurions notre taille quand nous étions petits. Tout cela est disparu

et fait place à de grandes croisées, à de grandssalons. C'est plus joli, ces choses nouvelles, mai? pourquoi est-ce que je regrette les vieilles et re place de cœur les portes ôtées, les pierres tombées? Mes pieds même ne se font pas à ces marches neuves, ils vont suivant leur coutume et font des faux pas où ils n'ont pas passé tout petits. Quel sera le premier cercueil qui sortira par ces portes neuves? Soit nouvelles ou anciennes, toutes ont leurs dimensions pour cela, comme tout nid a son ouverture. Voilà qui désenchante cette demeure d'un jour et fait lever les yeux vers cette habitation qui n'est pas bâtie de main d'homme.

Une lettre de Marie nous est venue. Je signale toujours une lettre comme l'arrivée d'un ami. Celles de Marie sont gracieuses, toutes pleines de nouvelles, de petites choses du monde. Aujourd'hui elle nous annonce l'arrivée de M. Vialar, l'Africain, et celle d'un prince arabe : choses curieuses pour le pays et pour ceux qui savent voir les choses dans les hommes. Que ne fait pas voir un Africain à Gaillac et un Gaillacois en Afrique ! La Providence qui mène tout n'aura pas fait pour rien rencontrer ces deux hommes et tiré l'Arabe de son désert pour lui faire voir notre France, notre civilisation, nos arts, nos mœurs, nos belles cathédrales.

Le 10. — Une lettre écrite à Louise, mes prières, des occupations de ménage, voilà ma journée.

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Gomme je descendais un chaudron du feu, papa m'a dit qu'il n'amiaîï ^as de me voir faire de ces choses; mais j'ai pensé à saint Bonaventure qui lavait la vaisselle de son couvent quand on alla lui porter, je crois, le chapeau de cardinal. — En ce monde, il n'y a rien de bas que le péché qui nous dégrade aux yeux de Dieu. Ainsi, mon chaudron m'a fait faire une réflexion salutaire qui me servira à faire sans dégoût certaines choses dégoûtantes, comme de me noircir les mains à la cuisine. Bonsoir; demain matiu je vais me confesser. Le vent du nord a soufflé tout le jour, nos journaliers grelottaient dans les champs. Faut-il voir l'hiver au mois de mai 1

Depuis hier je n'ai pas eu le temps de m'arrôter pour écrire. C'est une privation pour moi de ne pas toucher ma plume, comme pour un musicien de ne pas toucher son instrument. C'est ma lyre à moi, que ma plume; je l'aime comme une y mie, rien ne peut m'en détacher. 11 y a entre elle et moi comme un aimant.

Aux flots rouent le navire, La colombe à ses amours; A toi je reviens, ma lyre, A toi je reviens loupur.-;.

Dieu, de qui lu viens, sans doute, Te 01 la voix de mon nrur, Et je lui chaule, ei nr. r uils, Comme l'oiseau vova^eur.

Jo compose mon cantique

Des simples chants des hameaux;

Je recueille la musique

Qu'en passant font les ruisseaux ,

J'écoute le bruit qui tombe Avec le jour dans les bois, Les soupirs de la colombe Et le tonnerre aux cent voix.

J'écoute quand il s'éveille Ce qu'au berceau dit l'enfant, Ce qu'aux roses dit l'abeille, Ce qu'aux forêts dit le vent.

J'écoute dans les églises Ce que l'orgue chante à Dieu, Quand les vierges sont assises A h table du saint lieu.

Ames du ciel amoureuses, J'écoute aussi vos désirs, Et prends des hymnes pieuses Dans chacun de vos soupirs.

La poésie irait grand train si je la laissais faire; mais demain c'est la Pentecôte, grande fête qui dispose au recueillement, qui fait taire l'âme pour prier et demander l'esprit saint, l'esprit d'amour et d'intelligence qui fait connaître et aimer Dieu. Je vais donc entrer dans mon cénacle, ma chambrette ; plus rien du dehors, s'il est possible. Mais encore je pense à toi, pauvre errant dans le monde. Si tu savais co'jme je te voudrais avec nous! Que Dieu veuille ua jour t'amener, te rendre à la société des frères I

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Le 13. — Je reviens ici le lundi de la Pentecôte, sans m'arréter au jour d'hier, si grand, si divin; causons un peu d'à présent, du temps que je fais lire Miou, mon écolière. A elle l'oreille, ici le cœur ; mais je suis souvent détournée pour la reprendre. Cette enfant a l'intelligence lente et molle, de sorte qu'il faut être là sans cesse à l'exciter. Patience et persévérance : avec cela nous ferons quelque chose de Miou, non pas un esprit orné, mais une intelligence chrétienne, qui sache pourquoi Dieu l'a mise au monde. Pauvre petite 1 elle ne le savait pas du tout naguère. Que nous sommes ignorants, que nous le sommes tous en naissant! Un Lamennais n'en aurait pas su plus que Miou à dix ans, si on nelui eût pas appris davantage. Cela me semble ainsi, et que notre intelligence ne se développe que par l'instruction, comme le bois ne s'allume que par le contact du feu.

J'aime assez d'instruire les petits enfants, de leur faire le catéchisme. C'est un plaisir et même un devoir d'instruire tous ces pauvres chrétiens. On peut faire les missionnaires à tout moment dans nos campagnes, et je doute que des sauvages en sachent moins en fait . religion que certains de nos paysans. Notre cuisinière, Marianne, voyait des cochons dans les commandements. Dn autre croit que faire son salut c'est se saluer, et cent autres bêtises qui font pitié. Mais Dieu est l on , et ce n'est pas précisément l'ignorance qu'il piuira. On doit

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Dieu plus craindre pour les génies qui s'égarent, pour ceux qui savent la loi et ne veulent pas la suivre, pour ces aveugles qui ferment les yeux au jour. Oh! que ceux-là me font pitié! qu'ils sont à plaindre ! On voit leur sort dans la parabole de la vigne et de l'arbre stérile. Je l'écrirais, mais tu sais cela.

Un chagrin : nous avons Trilby malade, si malade que la pauvre bête en mourra. Je l'aime, ma petite chienne, si gentille. Je me souviens aussi que tu l'aimais et la caressais, l'appelant coquine. Tout plein de souvenirs s'attachent à Trilbette et me la font regretter. Petites et grandes affections, tout nous quitte et meurt à son tour. Notre cœur est comme un arbre entouré de feuilles mortes.

Le pasteur est venu nous voir. Je ne t'ai pas dit grand' chose de lui. C'est un homme bon et simple, instruit de ses devoirs, parlant mieux de Dieu que du monde qu'il connaît peu. Aussi ne brille-t-il pas dans un cercle ; sa conversation est commune et lui fait trouver peu d'esprit par ceux qui ne connaissent pas un esprit de prêtre. Il fait le bien dans la p aroisse ; sa douceur lui gagne des âmes. C'est notre père à présent. Je le trouve je.. je après M. Bories. Il me manque cette parole forte et puissante qui me soutenait; mais Dieu me l'a ôtée, il sait pourquoi. Soumettons - nous et marchons comme un enfant, sans regarder la main qui nous mène. Au demeurant, je ne me plains pas; il parle bien, très-bien

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pour les âmes calmes. Jamais Àndillac n'eut une si douce éloquence, c'est le Massillon du pays. Mais Dieu seul peut apaiser les troubles de l'âme. Si tu t'étais fait prêtre, tu saurais cela, et je t'aurais demandé conseil ; mais je ne puis rien dire à Maurice. Àh! pauvre ami, que je le regrette! que je voudrais passer de la confiance du cœur à celle de l'âme ! 11 y aurait dans cette ouverture quelque chose de bien spirituellement doux. La mère de saint François de Sales se confessait à son fils ; des sœurs se sont confessées à leurs frères. Il est beau de voir la nature se perdre ainsi dans la grâce.

On vient de m' apporter un jeune pigeon que je veux garder, et priver, et caresser ; il me remplacera Trilby. Ce pauvre cœur veut toujours quelque chose à aimer; quand une lui manque, il en prend une autre. Je remarque cela, et que sans interruption % nous aimons, ce qui marque notre fin pour un amour éternel. Rien ne me fait mieux... Papa est venu me faire couper le mot entre les dents. Je recommence. Rien ne me fait mieux comprendre le ciel que de me le figurer comme le lieu de l'amour; car ici nous n'aimons pas un instant sans bonheur; que sera-ce d'aimer sans fin ?

Le 16. — Je viens de faire une découverte. En feuilletant un vieux livre de piété, Y Ange conducteur, j'ai trouvé les litanies de la Providence qu'on dit qua Rousseau aimait tant, et celles de l'Enfant

Jésus, simples et sublimes comme cette divine enfance. J'ai remarqué ceci : « Enfant qui pleure* dans le berceau, Enfant qui tonnez du haut des cieux, Enfant qui réparez la grâce de la terre, Enfant qui êtes le chef des anges, 9 et mille autres dénominations et invocations gracieuses. Si jamais j'exécute un projet que j'ai, ces litanies seront mises sous les yeux des enfants. Mon pigeon me vole dessus et piaule si tendrement pour que je le mette au nid, que je te quitte.

Le 17. — Un beau soleil levant nous fait espérer un beau jour, chose rare en ce mois de mai. Jamais printemps plus froid, plus aride, plus triste. Gela fait mal à tout : les poulets ni les fleurs ne naissent pas, ni les pensées riantes non plus.

Aujourd'hui, de bonne heure, j'ai été à Vieux visiter les reliques des saints, et en particulier de saint Eugène, mon patron. Tu sais que le saint évêque fut exilé de Garthage dans les Gaules, par un prince arien. Il vint à Alby, de là à Vieux, où il bâtit un monastère où se réunirent beaucoup de saints. C'est aujourd'hui le Moulin de Latour. Je voudrais que ceux qui viennent moudre là sussent la pieuse vén ération qui est due à ce lieu ; mais la plupart l'ign 0rent. On ne sait même plus pourquoi il se fait des processions, à Vieux, de toutes les paroisses du pays. Je l'ai expliqué à Miou, qui m'accompagnait et qui comprend peut-être à présent ce que c'est que des

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reliques, et ce qu'on fait devant ces pavillons où elles sont exposées.

J'aime ces pèlerinages, restes de la foi antique; mais ce n'est plus le temps aujourd'hui de ces choses, l'esprit en est mort pour le grand nombre . On allait à Vieux en prière, on n'y va plus qu'en promenade. Cependant si M. le curé ne fait pas cette procession, il sera cause de la grêle. La crédulité abonde où la foi disparaît. Nous avons pourtant quelques bonnes âmes bien dignes de plaire aux saints, comme Rose Dreuille, la Durelle qui sait méditer, qui a tant appris sur le chapelet, puis Françon de Gaillard et sa fille Jacquette, si recueillie & l'église.

Cette sainte escorte ne m'accompagnait pas?

j'étais seule avec mon bon ange et Miou. La messe entendue, mes prières faites, je suis partie avec une espérance de plus. J'étais venue demander quelque chose à saint Eugène. Les saints sont nos frères. Si tu étais tout-puissant, ne m'accorderais-tu pas ce que je te demanderais? C'est ce que j'ai pensé en invoquant saint Eugène , qui, de plus, est mon patron. Nous avons si peu en ce monde, au moins espérons en l'autre.

Le 20. — Trois lettres nous sont venues : une d'Euphraâie, une d'Antoinette et une de Félicité, bien triste. Te voilà malade, pauvre Maurice, voilà pourquoi tu ne nous écrivais pas. Mon Dieu ! que je

voudrais être là tout près, te voir, te toucher, te soigner! Tu es bien soigné, sans doute; mais tu as besoin d'une sœur. Je le sais , je le sens. Si jamais j'ai désiré te voir, c'est bien l'heure. Faut-il que toujours le malheur t'amène! tantôt la révolution, tantôt le choléra, à présent ton mal. Le plaisir de nous voir serait- il trop doux? Dieu ne veut pas de parfait bonheur en ce monde. Tous ces jours -ci je pensais : si Maurice arrivait aux vacances, quelle joie! que papa serait heureux ! Et voilà que tout ce bonheur s'en va dans une maladie. Mais arrive, viens ; l'air du Gayla, le lait d'ânesse, le repos vont te guérir. J'ai regret de ne t' avoir pas répondu; je serai peut-être cause de quelque pensée triste, de quelque doute qui t'aura fait mal. Tu auras cru que je ne voulais plus t' écrire, que je ne voulais plus de ton amitié. Je t'écrivais ici tous les jours, mais je voulais te donner le temps de désirer une lettre : ce délai t'aurait fait répondre plus vite une autre fois. Laissons tout cela maintenant, ne parlons plus du passé. Nous allons nous voir, nous entendre, et tout expliquer.

Le 22. — Pas d'écriture hier. La journée du dimanche se passe à l'église ou sur les chemins. Le soir, je suis fatiguée ; à peine si j'ai lu après souper un peu de Y Histoire de TEglise y mais j'ai beaucoup pensé à toi pourtant, Dieu le sait. J'ai demandé à Rose de prier pour toi. Elle m'a promis de le faire.

Cela m'a fait plaisir; depuis je suis plus tranquille» parce que je crois que la prière est toute-puissante* J'en sais une preuve dans un petit enfant guéri subitement d'une cécité complète. Cette histoire est jolie, il faut que je te la conte. Il y avait à Ouillas, dans un couvent de nos montagnes, une jeune fille, pensionnaire si pieuse, si douce, si innocente, que tout le monde l'aimait et la vénérait comme un ange. On dit que son confesseur, M. Chabbert, que nous avons eu pour curé, la trouva si pure, qu'il lui fit faire sa première communion sans l'absoudre. Elle mourut à quatorze ans , en si grande vénération et amitié de ses compagnes que, l'une après l'autre, elles vont chaque jour visiter sa tombe toute blanche de lis dans la saison des fleurs, et lui demander ce dont elles ont besoin, et plus d'une fois la sainte a exaucé leur prière. Depuis deux ans le concours se faisait au cimetière, lorsqu'une pauvre femme , venant ramasser du bois tout auprès avec son petit garçon aveugle, se souvint des merveilles qu'on racontait de Marie, et l'idée lui vint de mener son enfant sur la tombe et de demander sa guérison. Voici à peu près sa prière :

« Petite sainte Marie, vuuaqae j'ai vue si bonne et • si compatissante, écoutez-moi à présent du Paradis où vous êtes; rendez la vue à mon fils; que Dieu m'accorde par vous cette grâce ! »

A peine est-ce dit, la pauvre mère, encore à genoux, entend son petit s'écrier qu'il y voit : ay } marna,

té bési! Des croûtes qui fermaient ses yeux sont tombées; la même plaie couvrait la tête, ne laissant pas voir un cheveu , et huit jours après la pauvre mère faisait voir à tout le monde son enfant aux beaux yeux et aux jolies boucles blondes.

Je tiens cela de M Ile Garayon d'Alby qui a vu l'enfant aveugle et l'enfant guéri miraculeusement. C'est une histoire charmante, que je crois de tout mon cœur, et qui me donnerait envie d'aller à Ouillas pour demander aussi quelque chose que je demanderais avec toute la ferveur de mon âme.

J'attendais de tes nouvelles ce matin. Félicité nous dit que tu dois nous écrire en même temps qu'elle; mais pas de lettre, ce retard nous met en peine. Qui sait? peut-être es-tu plus souffrant. Le temps n'est pas bon pour toi : toujours froid ou pluie. Il va bien me tarder qu'il fasse beau, que le printemps paraisse , que l'air soit doux. Depuis hier j'ai fait bien des baromètres. C'est ce rude hiver, cet air froid et malsain qui t'ont fait mal.

J'ai fort grondé mon écolière qui manque souvent de respect à sa mère. Pour lui faire impression , je lui ai cité ce trait de dix enfants maudits par leur mère, que saint Augustin avait vus à Hippone dans un tremblement et un état affreux. Miou a paru touchée ; peut-être en sera-t-elle plus obéissante quand elle sera tentée de dire non à sa mère. Je me souviens comme ces enfants maudits me faisaient peur. La désobéissance fut le premier vice de l'homme,

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c'est le premier défaut de l'enfant : il trouve un maudit plaisir dans tout ce qu'on lui défend. Nous portons tous ce trait de notre premier père. Il n'y a que l'Enfant Jésus duquel on ait pu dire qu'il était soumis et obéissant. Ce serait un beau modèle à présenter à l'enfance que cette enfance divine avec ses vertus, ses grâces, dont quelque pieux Raphaël ferait ressortir les traits. J'ai pensé cela bien souvent, et formé mon groupe de saints" enfants du Vieux et du Nouveau Testament : Joseph, Samuel, Jean-Baptiste, mené à trois ans au désert; Cyrille, qui mourut martyr à cinq ans; le frère de sainte Thérèse, qui bâtissait de petits oratoires à sa sœur; la vierge Eulalie. Non, elle est trop grande à douze ans parmi ces tailles enfantines; mais je trouverais bien quelque autre petite sainte à encadrer. Tout cela parsemé de fleurs, d'oiseaux, de perles, ferait un joli petit tableau pour l'enfance. Quelque chose me dit d'en faire un livre, comme je t'en ai parlé dans le temps. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais pu me défaire de cette idée ; au contraire, elle se présente plus souvent que jamais.

Le 27. — Rien ici depuis plusieurs jours ; mais j'ai bien écrit ailleurs, car je me sens le besoin de me répandre quelque part, j'ai fait cela avec Louise et devant Dieu : pour se consoler, rien de mieux que la foi pour l'âme, l'amitié pour le cœur. Tu sais ce qui m'attriste, c'est de penser que tu as été bien malade,

que tu Tes encore. Qui sait ? à cent lieues de di&k tance! Mon Dieu, que cet éloignement fait souffrir! le ne puis pas même savoir où tu es, et je voudrais tout savoir. Le cœur en peine se fait bien désireux et bien souffrant.

Voilà ma journée : ce matin à la messe, écrire à Louise, lire un peu, et puis dans ma chambrette. Oh ! je ne dis pas tout ce que j'y fais. J'ai des fleurs dans un gobelet; j'en ai longtemps regardé deux dont l'une penchait sur l'autre qui lui ouvrait son calice. C'était doux à considérer et à se représenter, l'épanchement de l'amitié dans ces deux petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs blanches à longue tige des plus gracieuses de nos champs. On les trouve le long des haies, parmi le gazon. Il y en a dans le chemin du moulin, à l'abri d'un tertre tout parsemé de leurs petites têtes blanches. C'est ma fleur de prédilection. J'en ai mis devant notre image de la Vierge. Je voudrais qu'elles y fussent quand tu viendras, et te faire voir les deux fleurs amies. Douce image qui des deux côtés est charmante quand je pense qu'une sœur est fleur de dessous. Je crois, mon ami, que tu ne diras pas non. Cher Maurice, nous allons nous voir, nous entendre ! Ces cinq ans d'absence vont se retrouver dans nos entretiens, nos causeries, nos dires de tout instant.

Le 29. — Depuis deux jours je ne t'ai rien dit, cher Maurice ; je n'ai pu mettre ici rien de ce qui

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m'est venu en idées , en événements, en craintes, en espérances, en tristesses, en bonheur. Quel livre de tout cela! Deux jours de vie sont longs et pleins quelquefois, et même tous, si Ton veut s'arrêter à tout ce qui se présente, La vie est comme un chemin bordé de fleurs, d'arbres, de buissons, d'herbes, de mille choses qui fixeraient sans fin l'œil du voyageur ; mais il passe. Oh ! oui, passons sans trop nous arrêter à ce qu'on voit sur terre, où tout se flétrit et meurt. Regardons en haut, fixons les cieux, les étoiles; passons de là aux cieux qui ne passeront pas. La contemplation de la nature mène là; des objets sensibles, l'âme monte aux régions de la foi et voit la création d'en haut, et le monde alors paraît tout différent.

Que la terre est petite à qui la voit des cieux ! a dit Delille après un saint, car les saints avec les poètes se rencontrent quelquefois. Rien n'est plus vrai que cette petitesse de la terre, vue de la sorte par l'œil de l'âme qui sait se placer comme il faut pour bien voir. Ainsi Bossuet a jugé du néant des grandeurs; ainsi les saints ont foulé aux pieds ce qui brillait aux autres hommes, fortune, plaisirs, gloire, et se sont fait traiter de fous par leur singulière sagesse.

[Sans date.] — Enfin une de tes lettres! Tu es mieux, presque guéri, tu vas arriver. Je suis contente, heureuse; je bénis Dieu cent fois de ces

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