JOURNAL D'EUGÉNIE DB OUERÎN
bonnes nouvelles, et je reprends mon écriture demeurée là depuis plusieurs jours. Je souffrais, je souffre encore, mais ce n'est qu'un reste, un malaise qui va finir ; même je ne sais pas ce que c'est, ni ce que j'ai de malade : ce n'est ni tête, ni estomac, ni poitrine, rien du corps; c'est donc l'âme, pauvre âme infirme !
Juin. — Deux visites, deux personnes que j'aime et qui nous feront plaisir tant qu'elles voudront demeurer. On n'en dit pas autant de tous les visiteurs; maisÉlisaF... est bonne, spirituelle; sa cousine, A..., fort douce, et, sans être belle, un charme de jeunesse qui fait que je la trouve bien. Ma chambrette leur est cédée , ce qui fait que j'y viendrai moins souvent. Cependant, de temps en temps, je m'échappe et viens ici, comme à présent, pour écrire, lire ou prier, trois choses qui me sont utiles. De temps en temps, l'âme a besoin de se trouver en solitude, de se recueillir loin de tout bruit. C'est ce que je viens faire ici. J'ai écrit à Félicité, répondu à Gabrielle, qui m'a demandé avec empressement de tes nouvelles dès qu'elle t'a su malade. Ces témoignages d'amitié me touchent et me font bénir Dieu d'être aimée. L'amitié est chose si douce! Elle se mêle à la joie et vient adoucir l'affliction. Marie de Thézac a montré aussi le même intérêt. Au moins, tu as des amia
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ne tousses pas en chemin, qu'il ne fasse pas froid, qu'il n'arrive pas d'accidents!!! « Que lui arriverat-il, ô mon Dieu! je n'en sais rien ; tout ce que je sais, c'est qu'il n'arrivera rien que vous n'ayez réglé, prévu et ordonné de toute éternité. Cela me suffit, mon Dieu, cela me suffit. J'adore vos desseins éternels et impénétrables, je m'y soumets de tout mon cœur, pour l'amour de vous. Je veux tout, j'accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout et j'unis ce sacrifice à celui de Jésus-Christ mon Sauveur. Je vous demande en son nom la parfaite soumission pour tout ce que vous voulez et permettez qu'il arrive. Que la très-juste, très-élevée et très-aimable volonté de Dieu soit accomplie en toute chose. » Prière de Madame Elisabeth , dans la tour du Temple, dite bien souvent par moi dans la chambre tte.
Je vais écrire à nos cousines Saint-Hilaire, puis nous irons à Cahuzac, avec Mimi, voir Françon qui est bien malade.
Le 29. — Le tonnerre, la grêle, un jour d'automne ce matin ; un temps d'été à présent , le soleil est chaud et lourd. Quelle variation dans le ciel et dans toutes choses! Tout était glace, il y a quinze jours, et tu étais ici : ce n'est pas le froid que je regrette. Oh ! ce vent du nord qui sifflait me faisait un plaisir! Je le bénissais chaque fois que je passais en grelottant à la salle. Cependant il te fallait partir, j'y consentais pour celle qui t'attendait à Paris, il faut
lu
n'ai vu personne que Jeannot ramenant vos chevaux. J'étais à la fenêtre et suis rentrée; il me semblait voir le retour d'un convoi.
Voilà le soir, la fin d'une journée bien longue, biei triste. Bonsoir; tu peux j.ersque m' entendre encore, tu n'es pas trop loin; mais demain, après-demain, toujours plus loin , plus loin !
Le 27. — Où es-tu ce matin? Après cet appel , je m'en vais d'ici, comme pour te chercher par-ci parlà, où nous étions ensemble.
Je n'ai fait que coudre et repasser; peu lu, seulement le bon vieux saint François de Sales, au chapitre des amitiés. C'était bien le mien; le cœur cherche toujours sa pâture. Moi, je vivrais d'aimer : soit perd, frères, sœur, il me faut quelque chose.
Le dimanche, que dire quand le pasteur ne prêche pas? C'est la manne de notre désert que cette parole du ciel, qui tombe douce et blanche, d'un goût simple et pur que j'aime. Je suis revenue à jeun d'Andillac, mais j'ai lu Bossuet, ces beaux sermons tout signetés de ta main. J'ai laissé ces papiers, souvent avec ma marque par-dessus. Ainsi, nous nous rencontrons partout comme les deux yeux ; ce que tu vois beau, je le vois beau ; le bon Dieu nous a fait une partie d'âme bien ressemblante à nous deux.
Le 28. — Te voilà sans doute parti de Toulouse; tu roules, tu t'en vas, tu t'éloignes. Au moins que tu
savoir se séparer en ce monde. Que ne puis-je savoir où tu es, quel point tu touches, quel chemin tu fais, pour te joindre, t' embrasser! Que n'ai -je le bras assez long pour atteindre tous ceux que j'aime! Je conçois que Dieu, qui est amour, soit partout.
Le pasteur nous est venu voir; sa visite m'a fait plaisir; j'aime sa petite causerie qui ne s'étend pas plus loin que sa paroisse, et ne fatigue pas pour la suivre tant que l'esprit soit abattu. Je ne sais ce que j'ai gribouillé, mes idées sont gênées, mal à l'aise, comme prises à la patte, et se débattant bizarrement dans ma tête. Les laisser faire? Non , je m'en vais après un tendre bonsoir.
Le 31 . — Je me suis trouvé une drôle d'affection, B.Hc de cœur qui se prend à tout! Le dirai-je? J'aime ces trois sangsues qui sont sur la cheminée. Je ne voudrais ni les donner ni les voir mourir ; je les change d'eau tous les jours, «avec grande attention qu'il n'en tombe aucune. Quand je ne les vois pas toutes , je prends la fiole et regarde ce qui se passe dedans, et autres signes d'affection non douteux, et cela parce que ces sangsues ont été apportées pour Charles, que Charles est venu avec Caroline et que Caroline est venue pour toi. Drôle d'enchaînement qui me fait rire sur ce que le cœur enfile. Que de choses! C'est plaisant d'y penser et de te voir parmi des sangsues» Impossible même de vous séparer encore ; ces bêtea me marquent le temps froid ou chaud . la pluie, le
soleil, et sans cesse je les consulte depuis que tu es parti. Par bonheur la fiole a toujours marqué beau. Nous disons mille fois : a Maurice sera arrivé sans rhume 9 sans froid , sans pluie. » Voilà , mon ami , comme nous pensons à toi, comme tout nous y fait penser.
Le 1 er février. — Jour nébuleux, sombre, triste au dehors et au dedans. Je m'ennuie plus que de coutume, et comme je ne veux pas m' ennuyer, j'ai pris la couture pour tuer cela à coups d'aiguille; mais le vilain serpent remue encore, quoique je lui aie coupé tête et queue, c'est-à-dire tranché la paresse et les molles pensées. Le cœur s'affaiblit sur ces impressions de tristesse, et cela fait mal. Oh ! si je savais la musique! On dit que c'est si bon, si doux pour les malaises de l'âme.
Le 2 (vendredi). — Voici huit jours que tu es parti, à la même heure. Je vais passer par le chemin où nous nous sommes quittés. C'est la Chandeleur, je vais à la messe avec mon cierge.
Nous arrivons d'Andillac avec une lettre de Félicité ; il y en avait une pour toi de Caroline, que j'ai renvoyée en y glissant un mot pour la chère sœur. Je puis bien l'appeler ainsi, au point où nous en somm es ; ce n'est qu'anticiper sur quelques mois, j'espère. Qui " sait cependant? J'ai toujours le cœur en crainte sur, cette affaire et sur toi, mauvais artisan de bonheur.
Je crains que tu n'achèves pas celui-là, que tu laisses là le dernier anneau de cette chaîne qui t'unirait pour toujours... Toujours me semble effrayant pour toi, aigle indépendant, vagabond. Comment te fixer dans ton aire?...
Ce chapitre n'est pas le seul. Dieu sait ceux que je trouve en toi, qui me déplaisent, qui m'attristent. Si du cœur nous passons à l'âme, oh ! c'est là, c'est là!... Mais que sert de dire et d'observer et de se plaindre ? Je ne me sens pas assez sainte pour te convertir ni assez forte pour t' entraîner. Dieu seul peut faire cela. Je l'en prie bien, car mon bonheur y est attaché. Tu ne le conçois pas peut-être , tu ne vois pas avec ton œil philosophique les larmes d'un œil chrétien qui pleure une âme qui se perd , une âme qu'on aime tant, une âme de frère, sœur de la vôtre. Tout cela fait qu'on se lamente comme Jérémie.
Voilà cette journée qui finit avec de la neige. Je suis heureuse de te savoir arrivé à présent que le froid revient. Pourvu que tu ne prennes pas mal dans
tes courses, que ta poitrine aille bien, que M. d'A
ne te fasse pas trop veiller en te racontant ses ennuis. Mille soucis me viennent, m'attristent, mille pensées me viennent et tombent à flocons sur Paris.
J'ai trouvé dans des chiffons de papier ma première poésie, je la mets là. J'y mets tout ce que je rencontre, que je te ferais voir si tu étais ici. Que tu n'y sois plus, ce me semble impossible; je me dis que tu vas revenir, et cependant tu es bien loin , et
les souliers, ces deux pieds vides que tu as dans ta chambre, ne bougent pas. Je les regarde, je les aime presque autant que ce petit soulier rose que tu me lisais l'autre jour dans Hugo. Le cœur se fourre partout, dans un soulier, dans une fiole ; on dirait qu'il est bien bête. Ne le dis-tu pas?
Le 3. — J'ai commencé ma journée par me garnir une quenouille bien ronde , bien bombée , bien coquette avec son nœud de ruban. Là, je vais filer avec un petit fuseau. Il faut varier travail et distractions; lasse du bas, je prends l'aiguille, puis la quenouille, puis un livre. Ainsi le temps passe et nous emporte sur sa croupe.*
Éran vient d'arriver. Il me tardait de le voir, de savoir quel jour tu étais parti de Gaillac. C'est donc vendredi, le même jour que d'ici. Ce fut un vendredi aussi que tu partis pour la Bretagne. Ce jour n'est pas heureux, maman mourut un vendredi, et d'autres événements tristes que j'ai remarqués. Je ne sais si l'on doit croire à cette fatalité des jours.
Le 4. — Il en est d'heureux, le dimanche, souvent le dimanche. Des lettres au sortir de la messe, une des tiennes de Bordeaux, enfin de tes nouvelles , de ton écriture. Quand en aurai-je d'autres de Paris? Comme le cœur est ambitieux ! Ce matin, transporté de ce que je tiens; maintenant ce n'est pas assez. Je t'ai renvoyé une lettre de M bien fâchée de
n'avoir pas le temps d'y glisser un mot pour toi. Ce mot est ici , tu le trouveras bien tard. Qui sait quand te viendra ce petit cahier? si ce sera lui ou moi que tu verras le premier? J'aimerais que ce fût moi.
Je te quitte avec un regret, un secret que je ne puis pas te dire parce qu'il n'est pas mien. Peut-être quelque jour pourrai-je en parler. Ça tiendrait grande place sur ce papier, mon confident , si ce n'était pas d'abord écrit sous le scellé dans mon cœur.
Le 5. — Je n'ai pas le temps d'écrire.
Le 6. — Écrit beaucoup, mais loin d'ici, pas pour ici. C'est dommage, car j'aurais rempli bien des feuilles de ce qui me vient du cœur aujourd'hui. Tu aimes cela. Augustine est venue passer la journée, n'ayant personne au presbytère. Cette petite qui m'amuse ne m'a pas amusée et m'aura trouvé le front sévère avec l'air préoccupé. J'ai pris ma quenouille pour distraction; mais, tout en filant, mon esprit filait et dévidait et retournait joliment son fuseau. Je n'étais pas à ma quenouille, l'âme met en train cette machine de corps et s'en va. Où va-t-elle? Où était la mienne aujourd'hui? Dieu le sait, et toi aussi un peu; tu sais que je ne te quitte guère, pas même en lisant les beaux sermons que tu m'as fait connaître. J'y vois tout plein de choses pour toi. Oh ! tu devrais bien continuer de les lire.
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Le 7. — Grand vent d'autan , grand orchestre à ma fenêtre. J'aime assez cette harmonie qui sortait de tous les carreaux mal joints, des contrevents mal fermés, de tous les trous des murailles, avec de3 notes diverses et si bizarrement pointues qu'elles percent les oreilles les plus dures. Drôle de musique du Cayla, que j'aime, ai-je dit, parce que je n'en ai pas d'autre. Qui n'entend jamais rien, écoute le bruit, quel qu'il soit.
Une visite, un ami, M. Limer. Presque en entrant: « Gomment va M. Maurice? avez-vous de ses nouvelles? » — « Demaiu, demain sans doute. » Ces questions-là font plaisir, on voit que c'est le cœur qui les fait. Ges bons prêtres, ils nous aiment; nous n'avons pas de meilleurs amis dans le pays. Bonsoir; il faut bien s'occuper du souper, et garnir le lit. Ce soir, Éran va occuper ta chambrette. Demain matin, je viendrai voir si c'est toi, j'écouterai si tu me cries : « Viens seule, viens ouvrir. » Hélas ! hélas 1 que les choses passent et que les souvenirs demeurent !
Le 8. — Oh! des lettres, des lettres de Paris, une des tiennes ! Tu es arrivé bien portant, bien content, bien venu! Dieu soit béni! Je n'ai que cela au cœur, je dis à tout le monde : « Maurice nous a écrit, il a bien fait son voyage, a eu beau temps, » et cent choses qui se présentent.
Le beau jour, le beau temps, l'air doux, le ciel
pur, il ne manque que de voir des feuilles pour se croire au mois de mai. Cette riante nature adoucit l'âme, la dispose à quelque bonheur. « Impossible, ai-je pensé en me promenant ce matin, qu'il n'arrive p as quelque chose de bon, » et j*ai ta lettre. Je ne me suis pas trompée.
Ces lettres, cette écriture, comme cela fait plaisir! comme le cœur s'y jette et s'en nourrit ! Mais après on redevient triste, la joie tombe, le regret remonte et fait trouver qu'une lettre, c'est bien peu, à la place de quelqu'un. On n'est jamais content, toutes nos joies sont tronquées. Dieu le veut, Dieu le veut ainsi et que le beau côté qui manque ne se trouve qu'au ciel. Là le bonheur dans sa plénitude , là la réunion éternelle. Gela devrait bien un peu faire envie à certaines âmes, les faire vivre chrétiennement.
Écrit à Louise, à Marie.
9. — Anniversaire de la mort de notre grand' père. Nous avons été à la messe; au retour je t'ai écrit, j'écris encore, j'écrirais toujours et partout, sur les briques de ta chambrette, sur les semelles de tes souliers, que sais-je où la pensée va se poser? mais je l'apporte ici comme un oiseau sur sa branche, et elle chante. Que te dirai-je? la première chose venue : qu'en pareil temps, il y eut deuil et joie au Cayla, mort et baptême, mort du grand'père, naissance du petit-fils. Érembert alors vint au monde. C'est triste de naître près d'un tombeai», mais ainsi
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nous faisons tous : la vie et la mort se touchent. Que ne disent pas là-dessus les fossoyeurs de Shakspeare dans je ne sais quel endroit?
Je n'ai guère lu ton auteur, quoique je le trouve admirable, comme M. Hugo ; mais ces génies ont des laideurs qui cnoquent l'œil d'une femme. Je déteste de rencontrer ce que je ne veux pas voir, ce qui me fait fermer bien des livres ; Notre-Dame de Paris y que j'ai sous la main cent fois le jour, ce style, cette Esméralda, sa chevrette, tant de jolies choses me tentent, me disent : « Lis, vois. » Je regarde, je feuillette, mais des souillures par ci par là sur ces pages m'arrêtent; plus de lecture, et je me contente de regarder les images. Je les aime encore comme un enfant; de peu s'en faut que je n'arrache celle de la galette au levain de maïs, de cette si jolie mère et de ce si joli enfant. Nous l'avons admirée ensemble, ce qui fait qu'elle me plaît bien.
Mais je suis bien loin de notre aïeul et des sérieuses pensées qui commençaient sur la naissance et la mort. Revenons-y, j'aime cela aussi, et j'ai tout juste, à livre ouvert, ce passage de Bossuet là-dessus : « En effet, ne paroît-il pas un certain rapport entre les langes et les draps de la sépulture? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts : un berceau a quelque idée d'un sépulcre, et c'est la marque de notre mortalité qu'on nous ensevelisse en naissant. »
Le 10. — Je reviens où j'en étais hier, à parler mort, vie et Bossue t, ces trois grandes choses. Le petit de la femme de Jean Roux est porté en ce moment au cimetière. Nous avons entendu la cloche qui fait bien pleurer la pauvre mère et me donne des pensées moitié douces, moitié sombres. On se dit que ces petits morts sont heureux, qu'ils sont au ciel; mais on pense aux grands, à ces âmes d'hommes qui s'en vont devant Dieu avec tant de jours à compter, et quels jours!... Quand leur vie s'ouvre, ce journal que Dieu tient, comme dit Bossuet, et qu'on voit... Mais j'efface, il ne m'appartient pas de faire l'examen des âmes, cet office de Dieu seul. Qu'elles soient heureuses toutes, qu'il ne manque aucune de celles que j'aime au ciel; voilà qui m'occupe assez et change toutes mes recherches en prières.
Une lettre de Marie, une autre d'Hippolyte, en style laconique : « Viens un tel jour, tu me feras plaisir. » Ceci n'est pas pour moi, tu penses, mais s'adresse à Éran pour un déjeuner et un bal. Tout s'agite en ce moment; le plaisir a battu l'appel, et peu manquent au rendez- vous. Ici nous écoutons seulement, nous causons, nous liions, nous lisons, nous écrivons aux amis : vie du Gayla, si paisible, que j'aime, que je regretterais s'il me fallait la quitter. J'y suis attachée comme l'oiseau à sa cage. Mon chardonneret y revenait toujours quand je le laissais aller dehors et savait peu voler. Ainsi serais-je; mes ailes n'iraient pas loin dans le monde; un coin de
chambre où tu serais avec Caroline, ta femme, c'est tout. Voilà mon Paris, mon monde.
Le 11. — Une lettre de Louise, la chère amie, qui m'écrit, en partant pour la noce, une lettre plus jolie que les bijoux de la fiancée.
Le 12. — Papa est allé aux ***; le pasteur est venu; il a neigé, fait soleil, toutes les variations du ciel, et peu de chose à dire. Je ne suis pas en train d'écrire ni de rien faire d'aimable : au contraire. Il y a de ces jours où l'âme se recoquille et fait le hérisson. Si tu étais là tout près, comme, hélas! je te piquerais 1 bien fort, ce me semble. Et plût à Dieu que cela fût! Je ne serais pas à penser que peut-être tu n'es pas bien portant dans cet air de Paris.
Le 18. — Je viens d'Andillac avec une grosse belle pomme que m'a donnée Toinon d'Aurel, pour me remercier d'être allée voir son fils qui est malade. Rien n'est plus reconnaissant qu'une mère et qu'une [ mère pauvre. Nos sangsues ont servi pour ce pauvre enfant. Qu'en pouvions-nous mieux faire, après avoir servi de thermomètre à ton voyage? J'y tiens beaucoup moins à présent. Ainsi mes affections sont bier souvent intéressées, font la hausse et la baisse suivant le jour. Voilà que papa arrive malade des ***, comme chaque fois qu'il y va. Il y a des lieux qui
il ' ,G JOURNAL
ne sont pas bons. Je crains toujours qu'il n'en soit ainsi pour toi de Paris. Au moins si papa est malade, l'avons-nous ici pour le soigner. Peut-être ne sera-ce rien. Qui sait? Le doute s'empare bientôt du cœur.
Le lu. — Papa est mieux; il a eu la fièvre, peu dormi. Nous lui avons cédé notre chambre qui est plus chaude, et j'ai pris ton lit. Il y a bien longtemps que je n'avais dormi là; depuis, je crois, que j'emportai de la tapisserie la main de l'homme qui allait défaire un nid qui s'y trouve peint. Je lui prêtais du moins cette mauvaise intention qui me mettait en colère à chaque réveil, et que je punis enfin par un acte de rigueur dont je fus punie à mon tour. On me gronda d'avoir déchiré le pauvre homme, sans écouter qu'il était méchant. Qui le voyait que moi? Pour bien se conduire avec les enfants, il faut prendre leurs yeux et leur cœur, voir et sentir à leur portée et les juger là-dessus. On épargnerait bien des larmes qui coulent pour de fausses leçons. Pauvres petits enfants, comme je souffre quand je les vois malheureux, tracassés, contrariés ! Te souvienstu du Pater que je disais dans mon cœur pour que papa ne te grondât pas à la leçon ? La même compassion me reste, avec cette différence que je prie Dieu de faire que les parents soient raisonnables.
Si j'avais un enfant à élever, comme je le ferais doucement, gaiement, avec tous les soins qu'on donne à une délicate petite fleur 1 Puis je leur par-
lerais du bon Dieu avec des mots d'amour; je leur dirais qu'il les aime encore plus que moi, qu'il me donne tout ce que je leur donne, et, de plus, l'air, le soleil et les fleurs ; qu'il a fait le ciel et tant de belles étoiles. Ces étoiles, je me souviens comme elles me donnaient une belle idée de Dieu, comme je me levais souvent quand on m'avait couchée, pour les regarder à la petite fenêtre donnant aux pieds de mon lit, chez nos cousines, à Gaillac. On m'y surprit et plus ne vis les beaux luminaires. La fenêtre fut clouée, car je l'ouvrais et m'y suspendais, au risque de me jeter dans la rue. Gela prouve que les enfants ont le sentiment du beau, et que par les œuvres de Dieu il est facile de leur inspirer la foi et l'amour.
A présent, je te dirai qu'en ouvrant la fenêtre, ce matin, j'ai entendu chanter un merle qui chantait là-haut sur Golse à plein gosier. Cela fait plaisir, ce chant de printemps parmi les corbeaux, comme une rose dans la neige. Mimi est au hameau, papa à sa chambre, Éran à Gaillac et moi avec toi. Cela se fait souvent.
Le 15. — Encore une lettre pour un bal. Pauvres danseurs, où vont-ils s'adresser? Autant vaudrait frapper à un couvent qu'à la porte du Cayla. Mais je me trompe, ils ont Éran, Éran qui danse, qui jase, qui joue, fait des gentillesses, des aimableries, et se fait dire qu'il est charmant. En effet, il est très-bien
auprès des hommes et des femmes; c'est un parfait mondain. Hélas! il en est bien d'autres.
J'ai lu quelques pages, écrit un peu, pensé beaucoup et fait une fusée charmante, et tout cela s'appelle un jour, un de mes jours.
Le 16. — En blanc: cela vaut mieux que ce que je mettrais. Est-ce la peine de dire que je n'étais pas bien aujourd'hui, que j'ai été avec Mimi promener mon malaise dans les bois et les champs, que nous avons rencontré une alouette qui s'en est allée en chantant, et que je lui ai un peu envié ses ailes et sa joie?
Le 17. — Une lettre de Caroline. Quel bonheur ùe te savoir tant aimé, si bien soigné, ne traversant que la rue pour te trouver à ta chambre! Plus de rhume, plus de craintes, plus de ces dragons que je voyais à tes trousses dans Paris. Dieu soit béni ! je suis tranquille. Je vois dans tout ceci un arrangement de la Providence qui mène tout pour ton bien. Et puis, tu n'aimes pas le bon Dieu! Ses soins pour toi brillent à mes yeux comme des diamants. Vois, mon ami, tout ce qui vient adoucir ta pauvre position , ces secours inespérés, cette affection de famille, cette mère, cette sœur plus que sœur, si aimante, si douce, si jolie, qui te promet tant de bonheur! Ne vois-tu pas quelque chose là, quelque divine main qui arrange ta vie ? J'espère à présent pour toi un
avenir meilleur que le passé, ce passé qui nous a tant fait souffrir! Mais tous nous avons notre époque de tribulation, la mauvaise fortune, la servitude en Egypte avant la manne et la douce vie,
Romiguières est venu passer la soirée, se chauffer à notre feu, parler ânes et moutons, et, ce qui m'a le plus amusée, faire voir ses papiers pour savoir son âge; il se trompait de sept ans. Heureux homme, ignorant sa vie ! Ces vies de paysans s'en vont comme des ruisseaux, sans savoir depuis quel temps ils coulent. Ils ont bien pourtant leurs époques, mais ils ne datent pas comme nous. Ils vous disent : « Je naquis que ce champ était en blé, je me mariai quand on planta cet arbre, qu'on bâtissait cette maison; » grands et beaux registres. Bernardin, je crois, fait parler ainsi Virginie; moi, j'ai entendu cent fois cela à Àndillac ou ici. La simple nature est partout la même.
Au soir, dans un bain de pieds, — Dans cette eau un peu brûlante, je pense aux martyrs, à ce que c'était que ces bains de poix, d'huile, d'eau bouillante où on les plongeait. Quels hommes! Étaient-ils de notre nature? Le pourrait-on croire, quand on sent si puissamment la moindre pointe de douleur, une bluette, une goutte d'eau, qu'on dit aïe! qu'on se retire comme je viens de faire? Qu'aurais- je fait h la place de Blandine? Mon Dieu, comme elle sans doute, car la foi nous rend surhumains, et je crois bien croire.
Le 18. — Rapporté d'Andillac une lettre de mort, une de mariage, celui de M ,le de Saint-Géry avec M. de Marliave. Pleurs et joies, rencontres de presque tous les jours dans la vie, composée de contrastes perpétuels.
Le 19. — Attendu jusqu'au soir pour voir ce que j'aurais à dire. Rien. Aimes-tu cela? Si tu préférais des paroles, j'en trouverais dans mon cœur quand il n'en vient pas du dehors. Le cœur des femmes est parleur et n'a pas besoin de grand 1 chose; il lui suffit de lui-même pour s'étendre à l'infini et faire l'éloquent, de cette petite poitrine où il est, comme d'une tribune aux harangues. Mon ami, que de fois je t'ai harangué de la sorte! mais quand je ne pense pas te faire plaisir ou t'être utile, je ne dis rien. Je prends ma quenouille, et au lieu de la femme du xvn c siècle, je suis la simple fille des champs, et cela me fait plaisir, me distrait, me détend l'âme. Il y a en moi un côté qui touche aux classes les plus simples et s'y plaît infiniment. Aussi n'ai-je jamais rêvé de grandeur ni de fortune; mais que de fois d'une petite maison hors des villes, bien proprette avec ses meubles de bois, ses vaisselleries luisantes, sa treille à l'entrée, des poules! et moi là, avec je ne sais qui, car je ne voudrais pas un paysan tel que les nôtres, qui sont rustres et battent leurs femmes. Te souviens-tu de...?
Suite du 19 février [1838]. — Voici un nouveau cahier. Qu'y mettrai-je, que dirai-je, que penserai-je, que verrai-je avant d'être au bout? Y aurat-il bonheur ou malheur? y aura-t-il...? Mais qu importe ! Je prendrai ce qui me viendra, comme fait là-bas le ruisseau. Ces recherches sur l'avenir ne servent qu'à se tourmenter, parce que ordinairement on y voit plus de peines que de plaisirs. Malades, morts, affligés, que sais-je les fantômes qu'on rencontre dans cette obscurité?
Hier je pensais qu'il pourrait se faire que papa eût une attaque, parce qu'il se plaint d'un engourdissement au côté droit ; son père mourut de cela prèsque au même âge. Pauvre père! que serais- je sans lui sur la terre ? Je ne me suis jamais crue au monde que pour son bonheur, Dieu le sait, et que je lui ai consacré ma vie. Jamais l'idée de le quitter ne m'est venue que pour aller au couvent. Encore cette pensée me quitte-t-elle, tant je sens impossible de m'arra-
cher d'ici, d'en sortir, môme pour aller avec toi. Taris ne m'attire guère, je t'assure; je ne ferais pas deux pas de son côté si tu venais ici en famille , être avec nous, vivre avec nous. Bonheur impossible. Tristesse à présent et amertume : voilà pour avoir touché à l'avenir ! Il valait mieux reprendre le fil de l'autre cahier, continuer mon conte comme Schéhérazade.
Je demandais donc si tu te souvenais de cet homme que nous rencontrâmes sur le chemin de Gaillac, qui, entrant dans sa maison comme un tonnerre, me fit une espèce d'effroi, et tomme nous dîmes bien des choses sur le boùheur et le malheur conjugal. Puis, tombant sur ton mariage* il nous vint de douces pensées. Je te dis que le bon Dieu avait fait pour toi Caroline, comme Eve poiif Adam, et tu me demandas de faire une priera pout que le bon Dieu te donne encore un ange de petite fille. Dès que tu seras marié, je ne manquerai pas de le l'aire. La nuit m'ôte d'ici.
Le 24. — Jour qui commence par la pluie et le Croassement des corbeaux. Voyons be qui suivra d'ici à ce soir. Je n'ai pas écrit depuis quelques jours à cause de quelques visites qui dont venues , de je ne sais quoi qui m'a empêché d'écrire. Ce n'est pas le bœur qui se tait.
Que j'ai bien fait d'attendre à ce soir! ÀurAis-je tien mis de plus joli que ce 4ue je vois, que ce que je
tiens, que ce que je sens, que. le plaisir que m'a fait ta lettre, la seconde que tu éctià depuis ton retour à Paris? Oh! comme elle eàt pleine de bonheur, et que je suis contente de te savoir enfin comme je te voulais ! Tu ne sors pas, tu n'exposes pas ta santé, tu ne vois pas le monde; du milieu de Babylone, tu pourrais dater tes lettres de la solitude. Sagesse inespérée qui m'enchante, tttë fait bénir Dieu* me fait espérer, me console, me Remplit le cœur dfe je ne sais quoi qui me réjouit & ton sujet. BélaS! ttot de fois je suis en tristesse, je m' alarme. frèrfefe, frères, nous vous aimons tant! Si voua le Baviez* si vous compreniez ce que nous boute Votrë bonheur, de quels sacrifices on le payerait mon Dieu ! qu'ils lé cortipre'niient, et n'exposent pas si facilement leur chère santé et leur chère âme !
fiticore ïetfres et paquets, cahier de là Propagation de la Foi, mandement de notre archevêque. Ce pêle-mêle sort d'un tablier et couvre toute ht table ïondè.
A. dix heures du soir. — Ce jour était destiné aux jolies choses, aux arrivées. La boîte, la boité attendue est là. Manchettes, jabot, peigne, brosse, épingles, 'poudre etabaumée, circulent de main en taain. C'est la petite Mariette de M" 4 de Thézac qui bous emporté aelà ée Gaillac. Bonsoir, je tais bieta penser k ttifet à date, je vais bien dormir.
Le 65* — Il y a un mois, aujottftFfcei, à cette
heure, de ton départ. Voilà qui change un peu la couleur de rose d'hier au soir, mais adieu. Il me faut penser à toute autre chose qu'à des choses humaines. C'est dimanche, je pars pour l'église. Nous dînons tous chez le pasteur ; il aura ton souvenir, et toi , le mien devant Dieu. C'est là qu'ils sont bons.
Le 26. — Une minute d'échappée, une minute avec toi pendant qu'on m'attend à la cuisine. J'aimerais mieux ma chambrette, mais on fond des canards, on prépare une croustade, un petit dîner de carnaval qui me veut pour auxiliaire. Nous attendons le pasteur; si je pouvais attendre quelqu'un de plus ! Tous ceux qui viennent me font penser à toi qui ne viens pas. Rapprochons-nous de cœur, écrivons-nous, toi de ta cellule dans le monde , moi de ma chambrette dans la solitude. Il nous viendra du dehors des choses bien différentes à tous deux ; il n'en sera pas de même au dedans, j'espère. Paris et le Cayla se ressemblent moins que nos âmes, que nos idées, que nos deux êtres. Il est ennuyeux de nous juitter pour aller faire une croustade.
Le 27. — Il pleut; je regardais pleuvoir, et puis je me suis dit de laisser tomber ainsi goutte à goutte mes pensées sur ce papier. Cela éclaircira mon ciel qui aussi bien que l'autre, est chargé, non pas de gros nuages, mais de je ne sais quoi qui voile le bleu, le serein. Je voudrais sourire à tout, et je me
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sens portée aux larmes; cependant je ne suis pas malheureuse. D'où cela vient-il donc? De ce que apparemment notre âme s'ennuie sur la terre, pauvre exilée !... Voilà Mimin en prière; je vais faire comme elle et dire à Dieu que je m'ennuie. Oh! moi, que deviendrais-je sans la prière, sans la foi, la pensée du ciel, sans cette piété de la femme qui se tourne en amour, en amour divin? J'étais perdue et sana bonheur sur la terre. Tu peux m'en croire, je n'en ai trouvé encore en rien, en aucune chose humaine, pas même en toi.
Le 28, jour des Cendres. — Me voici avec des cendres sur le front et de sérieuses pensées. Ce mémento pulvis es est terrible; tout aujourd'hui je l'entends ; je ne puis me distraire de la pensée de la mort, surtout dans cette chambre où je ne te vois plus, où je t'ai vu mourant, où ta présence et ton absence me font de tristes images.
Une seule chose est riante, c'est la petite médaille de la Vierge suspendue au chevet de ton lit. Elle est brillante encore et au même endroit où je la mis pour te servir de sauvegarde. Si tu savais, mon ami, comme j'ai plaisir à la voir, les souvenirs, les espérances, les choses intimes qui se rattachent en moi à cette sainte image! Je la garderai comme une relique; et si jamais tu reviens dormir dans ce petit lit, tu dormiras encore auprès de la médaille de la Vierge. Passe-moi cette confiance, cet amour, non
lié JOURNAL
pa9 à un morceau de métal , mais à l'image de U* Mère de Dieu. Je voudrais bien savoir si, dans ta nouvelle cellule, ou voit la Sainte Thérèse qui pendait dans l'autre près du bénitier
où toi, nécessiteux, Défaillant, tu prenais l'aumône dans ce creux 1 .
Tu ne la prends plus là, je le crains bien, ton aumône ; où la prends-tu ? Qui sait ? Le monde où tu vis maintenant est-il assez riche pour tes nécessités ? — Maurice, si je pouvais te faire passer quelqu'une de mes pensées là-dessus, t'insinuer ce que je crois et ce que j'apprends dans les livres de piété, ces beaux reflets de l'Évangile! Si je pouvais te voir chrétien... je donnerais vie et tout pour cela*
M. Fieuzet est avec nous depuis trois jours et fait un peu diversion k nos causeries assez uniformes : toujours champs ou moutons, à moins qu'il n'arrive des lettres; il n'en, vient pas tous les jours. Ce bon curé nous amuse, nous raconte mille petites choses de paroisses, de presbytère, d'église, qui, mêlées de traits d'esprit, sont piquantes, Nous avons bien ri d'un curé du voisinage qui a fait sonner la cloché pour une noce qui traversait sa paroisse. Nous avons ri de cette noce montée sur une charrette à bœufs, de l'arc de triomphe sur cette charrette, et de la devise sur cet arc...
|« Vers de la Sainte Thérèse da son frère.
D'BUQBNIB DB GUBRIN. m
Le l f? mars. — Je regardais tout à l'heure deux petits mendiants qui passaient avec extase sous le grand peuplier. Ils ne pouvaient assez lever la tête et les yeux; et je pensais qu'ainsi tout ce qui est haut attire notre intelligence, et qu'ainsi je ferais sous les pyramides d'Egypte... quand un tout petit oiseau, allant se poser sur la cime du peuplier, m'a fait sentir l'impuissance de notre pauvre nature et tomber l'orgueil de mes pensées.
Voici, voici des provisions de carême, Massillpn qu'Ëlisa vient de m* envoyer. Je lirai un sermon tous les jours. Voilà pour l'âme, l'esprit vivra comme il pourra, je ne sais de quoi le nourrir; point de livres de mon goût. Encore cependant faut-il quelque chose; je ne puis me passer de lire, de fournir quelque chose à ce qui pense et vit. Je vais me jeter sur le sérieux, sur l'Indifférence en matière de religion. C'est ce que j'ai de mieux sous la main ; puis je suis bien aise de revoir ce que j'ai vu étant jeune, ce qui m'étonna, me pénétra, m' éclaira comme un nouveau ciel. Quand M • Y abbé Gagne me conseilla ces lectures, je ne connaissais guère que Y Imitation et autres livres de piété. Juge de l'effet de ces fortes lectures, et comme elles ouvrirent profondément mon intelligence. De ce moment, j'eus une autre idée des choses; il se fit en moi comme une révélation du monde, de Dieu, de tout. Ce fut un bonheur, une surprise comme celle du poussin sortant de sa coque. Et surtout ce qui me charma , c'est que ma foi, se nourrissant de toutes ces belles choses, devint grande et forte.
Le 1A. — Une lacune, un silence de douze jours. Un voyage à Gaillac où je n'ai pas pris mon cahier. Je comptais revenir le soir même; mais Louise que j'allais voir fut à Saint-Géry et j'attendis la chère amie, ce qui m'a tenue dehors plus que je ne voulais. Je n'aime pas de sortir d'ici ; rien ne me plaît comme mon désert ; aujourd'hui qu'il est resplendissant de soleil et de douce lumière, je ne le changerais pas avec la plus magnifique cité. Je n'aime pas un toit pour horizon , ni de marcher dans les chemins des rues quand les nôtres se bordent de fleurs. A présent c'est un charme d'être en plein air, d'errer comme les perdrix. Papa a pu aller avec nous jusqu'au bout de la vigne longue. Nous nous sommes assis un peu dans le bois, près de l'endroit où roula Caroline. Nous avons parlé d'elle et de sa chute; j'ai revu le groupe que nous formions au milieu des chênes, groupe» hélas, si fort dispersé ! et, réflexions faites, j'ai couru chercher des violettes sur un tertre donnant au soleil. Ce sont les premières que nous ayons vues. J'en mets une ici, que je t'offre comme les prémices du printemps du Gayla.
Je ne te dis pas ce que j'ai fait et vu à Gaillac; ce n'est pas la peine, à moins de parler de Louise. Encore l'ai-je très-peu vue et si occupée, si entourée, que nous n'avons pu faire de l'intime. Nous sommes en peine, tu n'écris pas, ni Garo, ni personne. G'esi jour de courrier, rien n'arrive. Cependant je t'ai écrit par M. Louis de Rivières et t'ai envoyé un cahier. Cela ne vaudra-t-il pas un mot?
lg, — Une lettre, mais pas de toi ! C'est d'Euphrasie qui me donne des nouvelles de Uli, tristes nouvelles qui me font craindre de perdre cette pauvre amie. Je vais à Gabuzac en faire part à ma tante.
16. — La Vialarette ne te portera plus des marrons et des échaudés de Cordes; la pauvre fille ! elle est morte la nuit dernière. Je la regrette pour ses qualités, sa fidélité, son attachement pour nous. Étionsnous malades? elle était là; fallait-il un service? elle était prête , et puis d'une discrétion , d'une sûreté ! du petit nombre de personnes à qui l'on peut confier un secret. C'était le sublime de sa condition, ce me semble, que cette religion du secret que l'éducation ne lui avait pas apprise. Je lui aurais tout confié.
Aucune des femmes d'Andillac n'approche de la pauvre Marie pour les sentiments élevés, pour la foi vive et forte. Il fallait l'entendre parler droit et clair aux philosophes du hameau, à ceux qui parlaient mal de Dieu, de la confession, de toutes les choses saintes dont on s'amuse aux veillées. Oh! elle les aimait! se confessait, jeûnait, faisait son carême avec cinq sous d'huile, croyait au ciel, et doit y être, j'espère. Dieu aura reçu cette âme simple et pure. Ses défauts n'étaient que des saillies d'humeur, des bizarreries de caractère qui parfois la mettaient mal avec ses voisines. Mais cela s'oubliait bientôt ; un service effaçait les paroles, et toutes font à présent son éloge.
Je fus la voir hier au soir, elle ne me coimut pas. Je lui pris la main qui était froide et sans pcjufô; eç m'en allant, je compris bien que je l'avais vue poyr la dernière fois. Ce bras giacé, ce battement éteint, c'était la mort que je venais de toucher. Que c'est triste, que c'est sombre, que c'est effrayant, le passage dans l'autre vie ! Que devenir mon Dieu, si la foi ne jetait ses lumières, ses espérances là-dessus ! Heureux qui peut espérer, qui peut dire comme la Vialarette : J'ai connu Dieu et je l'ai servit Ses connaissances n'allaient pas au delà du catéchisme, ses prières au delà du Pater; mais tout est compris là dedans pour le chrétien, grand et petit. Plût à Dieu que M. de Lamennais s'en tint là!
Mimi a servi de sœur de la charité à notre pauvre amie et l'a aidée à souffrir par ses exhortations. La malade lui a confié ses secrets pour l'autre vie , les messes qu'elle veut pour le repos de son âme, et lu} a remis pour cela soixante francs qu'elle avait déposés dans un fagot, fagot quêté branche à branche comme l'argent sou par sou. Sainte idée de pauvre! Que ce dépôt aura de mérite devant Dieu ! De combien de froid, de chaud , de pas, de peines, de privations il se compose! Qui sait les morceaux de pain qu'elle a achetés de sa faim pour en donner lepr|x à son âme? Simple et admirable foi I
17. — Je reviens de l'enterrement de cette pauvre fille, la première que j'aie vu mettre dans la tombe.
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C'était pénible à voir; mais j'ai voulu accompagaet jusque-là celle qui n'a ni frère ni sœur, celle qui a r suivi sur ce cimetière tous ceux des nôtres qu'elle i vus mourir, celle qui a fait tant de pas pour nous, hélas! à pareil jour, samedi. Enfin j'ai voulu lui donner cette marque d'affection et l'accompagner de mes prières jusqu'au bord de l'autre monde. J'ai entendu la messe à côté de son cercueil.
Il fut un temps où cela m'aurait effrayée ; à pré-» sent, je ne sais pas comment je trouve tout naturel de mourir ; cercueils, morts, tombes, cimetières ne me donnent que des sentiments de foi, ne font que reporter mon âme là-baut. La chose qui m'a le plus frappée, c'a été d'entendre la bière tombant dans la fosse: sourd et lugubre bruit , le dernier de l'homme. Oh I qu'il est pénétrant, comme il va loin dans l'âme qui l'écoute ! Mais tous ne Fécoutent pas ; les fossoyeurs avaient l'air de voir cela comme un arbre qui tombe, le petit Gotive et d'autres enfants regardaient là dedans comme dans un fossé où il y aurait des fleurs, l'air curieux et étonné. Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle indifférence entoure la tombe! Que les saints ont raison de mourir avant l'heure, de faire leurs propres obsèques en se retirant du monde ! Est-ce la peina d'y demeurer? Non, ce n'est pas la peine, si ce n'éait quelques âmes chères à qui Dieu veut qu'on tienne ompagnie dans la vie. Voilà papa qui vient de me visiter dans ma chambre et m'a laissé en s'en allant deux baisers sur le front. Gomment laisser ces tendres pères?
Encore en peine sur ton compte , point de lettr€3. Je viens de t' écrire à Paris. A présent je vais au sermon; j'en vais lire un au coin du feu. On fait église partout,
Le 18. — Pluie, boue, vent, jour d'hiver et de dimanche. Un bon petit prône pour me dédommager de la fatigue du chemin. Inquiétude ce soir, point de lettre.
Le 19. — Les parents de la Vialarette sont venus nous remercier, en s'en allant, des soins que nous lui avons donnés et nous offrir ce que nous voulions. .. Parmi un tas de fioles et d'autres riens , j'ai vu un petit pot blanc que nous lui emplissions tous les ans de confitures. Je l'ai demandé en souvenir. Je l'ai, je le garde et le regarde, le saint petit pot, comme celui de la veuve de Sarepta.
Une fusée, un peu de lecture, un peu d'écriture, quelques coups d'œil à la pluie, c'est ma journée. Je ne parle pas de ce qui s'est fait dans l'âme. La nuit en songe j'ai vu ton lit tout en flammes. Que signifient ces craintes de nuit et de jour que tu me donnes? Oh ! qu'au moins je ne sois pas en peine sur ta santé 1 C'est bien assez du reste que Dieu sait. Aurons-nous demain de tes lettres?
Le 20. — Pas de lettre.
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Le 21. — j'attends. Demain, peut-être demain!
Le 24. — Enfin quelque chose! Ce n'est pas de toi, mais qu'importe? Je sais que tu vis, cela me suffit. J'avais tant de craintes! Mon Diea, que ton silence m'a fait souffrir! que de tourments, que d'imaginations, de suppositions, de tristesses ! Quel effroi en voyant cette lettre à cachet noir! Ah! M. d'Aurevilly ne se doute pas du coup qu'il m'a porté. J'ai laissé tomber sa lettre ; Érembert l'a prise, l'a ouverte, et me l'a rendue. J'ai compris, j'ai lu, j'ai vu; plus de frayeur. La pauvre poire est cause de tout cela. Les beaux remercîments et hommages ! mais mal venus sous ce cachet noir; aussi l'effet n'a été que triste, je ne sais quoi de lugubre m'est resté dans l'âme, comme une teinte noire sur laquelle nulle autre couleur ne peut prendre. Je me dis cent fois : tu le croyais mort, il est vivant, il se porte bien, sa santé, me dit-on, sera bientôt au niveau de son bonheur; mais ni cela, ni rien ne peut m'ôter de peine sur ton compte. J'ai repris cette lettre et j'y vois la certitude que tu as été malade. Ton ami me dirait-il que, quand j'arriverai à Paris, je te trouverai tout à fait bien, si tu n'avais pas été souffrant? Oh! oui, tu es malade, j'en ai l'idée depuis quelque temps. Pauvre chère santé, que je ne puis ni voir ni soigner... Une me reste que de la recommander au bon Dieu, ma sainte ressource.
Le 25, dimanche. — Excellent prône sur la confes-
sion. Que c'était clair, simple et vrai I comme il a su mettre à la portée d'Andillac les preuves de l'institution divine de la confession, mise en doute dan* les veillées, et instruite en même temps nos pauvres philosophes ignorants de leur catéchisme! J'aurais voulu te savoir là; tu aurais trouvé cela bien, très-bien, surtout quand après avoir répondu aux objections, confondu la malice, repoussé les prétextes, écarté les refus, il a parlé des bienfaits de la confession , de la paix qu'elle met dans l'individu, la famille et la paroisse, accompagnant cela d'exemples et finissant par hous appeler tous avec sa voix de bon pasteut*, tous à ses pieds, dans ses bras, dans son cœur : « Mes frères, une mère qui perd sa fille n'a pas plus de douteur que moi quand je vois une de vos âmes mourir dans le péché. » Et delà n'est pas une phrase , c'est une expression dfe foi, de charité. C'est une chose qu'ils pensent, qu'ils sentent, ces bons prêtres. Oh 1 qu'ils sont dignes de respect, ceux qui ont ainsi l'esprit de Dieu, qui passent en faisant le bien ! Je les vénère comme des reliques. Je n'estime pas ceux qui en disent du mal. Gela me vient à propos de certains ailleurs. Il est nuit; mate d'ailleurs, ce n'est pas la pieine de parier de ces geris; Si |e puis, je reviendrai ce soir avant de btè coucher.
Le 27. — C'était bien vrai mes pressentiments, tu es malade, tu as eu trois accès, tu tousses. Quelle peine ! Mon pauvre Maurice, faut-il être aussi loin de
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toi, ne pouvoir plus n' te voir, ni t'entendre, ni te donner des soins! C'est à présent que je voudrais être à Paris, avoir une chambre à côté de la tienne comme ici, pour t'entendre respirer, dormir, tousser. Oh! tout cela, je l'entends à travers deux cents lieues ! Oh ! distances! distances! Je souffre bien, mais Dieu le veut et me fait ainsi payer mon affection fraternelle. Nul bonheur sans amertume, ni même sans sacrifice. Si j'étais près de toi, il me semble que tu te porterais mieux , que je veillerais sur ton manger, sur ton boire, sur F air que tu respires. Là Providehce le fasse et te conserve comme la prunelle de l'œil! Et puis bette bonne et tendre enfant qui te sert de sœur me console. C'est elle qui vient d'écrire à Éran , lui dit que tu as été malade et de ne pas le dire aux sœurs. Chère Garo, elle sait combien les sœurs se troublent vite. Que je l'aime» que je suis aise de te savoir auprès d'elle, que j'en bénie Dieu! Que deviendrais-tu dans ton hôtel de Port-Maljon, seul avec des hommes ? Ton ami serait bien là; mais quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, un homme ne peut remplacer une femme pour un malade, c'est comble pour un enfant. La faiblesse et la souffrance ont besoin de ces «oins \ de ces soulagements, de ces dbuceurs que nous invea* , ons.
Le 28. — Oh ! des lettres, des lettres de cœur, des lettres de peines, car c'est tout un. Bonne tante ! elle nous dit, tomme Caro, que tu as eu trois accès, que
tu es arrivé pâle, défait, triste, à Paris, toutes chose* qui me navrent. Dieu sait ce que je ferais pour no pas te savoir en souffrance de corps ou d'âme. Mais je ne puis rien pour rien. Je n'ai que le pouvoir de prier et je prie, et j'espère, parce que la foi est puissante. Dieu est d'un grand secours, je le sens, je
l'éprouve. Oh! si nos espérances, comme dit saint Paul, étaient renfermées dans cette vie seule, noua serions les plus misérables des créatures.
Voilà Lucie, ma petite filleule, qui vient me dire bonsoir. Il faut que je lui fasse une caresse, puis le catéchisme^/â'aime à instruire les enfants, à ouvrir ces petites intelligences, à voir quels parfums sont renfermés dans ces boutons de fleurs. Je trouve en Lucie de la pénétration, de la mémoire et une douceur de caractère qui fait de cette enfant une pâte. Je vais bien lui apprendre à connaître Dieu, seule connaissance indispensable à tous dans cette vie triste et rapide, comme Ta dit, je crois, M. de Lamennais.
Mon catéchisme fait, je vais lire un sermon; nous sommes en carême , temps où l'âme se nourrit plus que jamais de choses saintes. D'ailleurs j'en ai besoin pour faire contre-poids aux peines, alarmes, craintes qui me pèsent au cœur. mon ami, que n'as-tu recours h cela , que ne te fais-tu soulever par quelque chose de céleste ! Tu ne serais pas si abattu, je te crois malheureux dans ton bonheur apparent, et que c'est la cause de ta maladie. La plupart des maux viennent de l'âme; la tienne , pauvre ami , est si malade, si
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»- ■ i ii. i» —— ■ i 1^-^-^**»^— — — ■ ■ — -■■■■ . ,— — ^— ^ ^^ — —
naïade I Je sais bien ce qui la pourrait guérir ou du noins soulager, tu me comprends : c'est de la faire redevenir chrétienne , de la mettre en rapport avec Dieu par l'accomplissement des devoirs religieux, de la faire vivre de la foi, de l'établir enfin dans un état conforme à sa nature. Oh ! alors paix et bonheur, autant que possible à l'homme. La tranquillité de Tordre, chose admirable et rare qu'on n'obtient que par l'assujettissement des passions. Gela se voit dans les saints.
Le 29. — Deux lettres Sentes, l'une à Marie, l'autre / à Irène, cette amie de Lisle. Je lui dois ce souvenir* cette reconnaissance pour son ancienne et constante amitié. Ce fut elle qui m'écrivit la première il y a sept ans, je crois, après quelques jours de connaissance à Lisle. Entre femmes, l'amitié est bientôt faite ; un agrément, un mot, un rien suffit pour une liaison; mais aussi ce sont nœuds de ruban pour l'ordinaire, ce qui fait dire que les femmes ne s'aiment pas. Je o'en sais rien; on peut aimer un jour, deux jours, plus ou moins, mais parfaitement : affections éphémères dont j'ai toujours eu peur pour moi et pour mes amies. Rien n'est triste comme une chose morte au cœur, de faire du cœur un cercueil. Aussi, dès que je sens ou vois s'éteindre une affection, je m'empresse de la raviver.
Je vais donc écrire à L. des Montagnes qui m'a paru uji peu changée. Peut-être était-ce préoc-
cupation, monde, entourage; mais elle m'a laissé des craintes, des doutes sur son amitié. Cependant quand je songe aux longues larmes qui coulaient sur ses joues à mon départ l'an dernier, cela s'en va de mon esprit.
Ce qui s'appelle une connaissance, je n'en manque pas, et je ne sais comment cela me vient, moi à peine sortie de mon désert et qui, comme Paul l'ermite, vivrais volontiers cent ans dans ma retraite sans m'informer du tout du monde. Dieu le veut sans doute pour quelque fin à moi inconnue. La Providence mène tout , tout jusqu'au plus petit événement. Gela fait qu'on accepte.
Je viens de lire l'épltre da l'enfant ressuscité par Elisée. Oh ! si je savais quelque prophète, quelqu'un qui rendit la vie et la santé, j'irais comme la Sunamite me prosterner à ses pieds.
Le 30. — Le beau temps, l'air doux, comme il te ferait du bien ! J'y pense et j'y penserai et regretterai tout ce printemps de ne pas te le voir respirer. Cela te vaudrait mieux que l'air de Paris. Il te tuera cet air empesté des villes. Que ne peux-tu vivre avec nous, mon ami ! Quel regret de te voir comme banni de la famille ! fortune, fortune I que ne fait-elle pas souffrir, quand elle est mauvaise? Nous en avons bien souffert en toi.
Le 3t. — Je ne sais qui ni quoi me fit jeter mon
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cahier sous le couvre-pied de ton lit : interruption et cachette dès qu'on entre ici. Je n'écris que pour toi, , et pour cela j'use du premier tour venu : tantôt c'est une lettre à écrire, quelques notes à prendre; mais ce qui sert toujours , c'est le cahier de poésies que papa m'a demandé. J'en copie trois ou quatre vers par jour, et quand papa vient dans ma chambre et me dit : « Que fais-tu? » je lui réponds : « le cahier. » Ce n'est pas mentir; seulement j'en fais deux, et l'un m'attache plus que l'autre. Cependant je finirai celui de papa puisqu'il y tient: ce cher père mérite bien que je lui fasse plaisir aussi, lui qui me donnerait la lune.
Que ne puis-je donner à chacun quelque chose! Une marque d'affection à frères et sœur, à tous ceux que j'aime. Voyons que je fasse mon testament. À toi, mon Journal, mon canif, les Confessions de saint Augustin. À papa, mes poésies ; à Érembert, Lamartine; à Mimi, mon chapelet, mon petit couteau, mon Chemin de la croix , mes Méditations du père Judde. A Louise, le Combat spirituel; à Mimi encore, mon Imitation; à Antoinette, Y Ame embrasée. A toi encore, mon petit coffre-fort pour tes secrets, à condition que tu brûleras tous les miens, s'il s'y en trouve. Eh qu'en ferais-tu? Ce sont des choses de conscience, de ces choses entre l'âme et Dieu, quelques lettres de direction de M. Bories et de ce bon curé de Normandie dont je t'ai parlé. Je les garde par souvenir et par besoin ; ce sont mes papiers, mais qui ne doi-
vent pas voir le jour. 8i donc ce que j'écris ici comme en m f abusant s'accomplit, si tu deviens mon légataire, souviens- toi de brûler tout ce que contient cette boîte-
Le 2 avril. — « Si l'inévitable nécessité de
mourir attriste la nature humaine, la promesse de l'immortalité future encourage et console notre foi; car pour vos fidèles, Seigneur, mourir n'est pas perdre la vie. » Voilà, mon ami, ce que j'ai lu à la préface des Morts, et à quoi je pense tout ce jour où mourut notre mère. Nqus avons entendu la messe pour elle ce matin. Vous l'entendiez aussi à Paris, et je te voyais avec plaisir dans cette communion de prières. Je pensais que ma mère te regardait spécialement et t'envoyait du ciel quelque grâce, comme aurait fait Rachel à son fils Benjamin, pétais-tu pas son dernier et bien-aimé enfant? Je me souviens que tu me rendais quelquefois jalouse, que j'enviais les caresses, les bonbons, les baisers que tu recevais de plus que moi. C'est que j'étais un peu plus grande, et je ne savais pas que l'âge fit changer l'expression de l'amour, et que les tendresses, les caresses, ce lait du cœuf, s'en vont vers les plus petits. Mais mon aigreur ne fut pas longue, et dès que la raison vint à poindre, je me mis fort à t' aimer, ce qui dure encore. Maman était contente de cette union, de cettq affection fraternelle, et te voyait avec charme aux mes genoux, enfant sur enfant, cœpr sur coeur,
comme à présent, les sentiments grandis seulement» Si de l'autre "vie on voit ce qui se passe sur la terré $ ma mère doit être contente que nous nous aimions ainsi, que cette affection nous soit utile, douce, consolante, que nous nous donnions des conseil? des avis, des prières, secours de l'âme»
Mais tu ne pries plus, toi... C'est triste. Il n'y a pas de jour, surtout aujourd'hui, que je ne sente la puissance de la foi sur mon âme, tantôt pour la calmer, ou la contenir, ou l'élever. Je souffrais ce matin; la mort, les larmes, les séparations, notre triste vie me tuaient, et par-dessus * des appréhensions, des frayeurs, des déchirements, uhe griffe de démon dans l'âme 4 je ne sais quelle douleur commençait. Eh bien, me voilà calme à présent) et je le dois à la foi, rien qu'à la foi» à un acte de foi. Je pense à ma mère, à la mort, à l'éternité sans peine, sans frayeur. Sur un fond triste nage un calme divin, une suavité que Dieu seul peut faire. En vain j'ai essayé d'autre chose en pareille occasion; rien d'humain ne console l'âme, ne la soutient.
À l'enfant il faut sa mère, A mort àmé il faut moh Dieu.
Le 3. — J'attendais des lettres de Paris* de tes nouvelles, mais rien. Que dire, que penser? Des qui sait? des peut-être, des doutes. La triste chose que le doute, Boit à l'esprit, soit au cœur 1 Que Dieu nous en délivre I Papa est allé à Àndillac, voir si le por-
teur aurait laissé quelque chose ; j'attends ici dans la chambrette, mon reposoir. Oh! que je suis fatiguée! fatigue d'âme, mais qu'importe? Je veux travailler, je veux écrire, je ne veux pas plier. Quelqu'un attend une lettre. J'en eus avant-hier de Félicité et de Marie de Thézac. Les lettres ne manquent pas, excepté le*
tiennes*
« jq II. — 11 fait froid, il pleut, il neige. Dn vent langoureux chante à ma fenêtre et me donne envie de lui répondre ; mais que dire au vent, à un peu d'air agité? Hélas! que nous ne sommes souvent pas autre chose! J'ai fait cette nuit un grand songe. J'étais avec M. de Lamennais, je lui parlais de toi, de ses ouvrages anciens et nouveaux; nous causions vivement et n'étions pas d'accord, car il ne l'était pas avec lui-même. Il contredisait tout ce qu'il a dit autrefois. Et je le plaignais, le pauvre égaré! — « Oh! vous détestez l'hérétique. — Non, Monsieur, non; vous me causez une douleur profonde, vous me semblez une étoile égarée, mais qui ne peut manquer de reparaître au ciel. » Et sur ce, lui, l'hôtel où nous étions et moi, nous sommes confondus dans le chaos du sommeil; mais cela m'est resté, et j'ai tout aujourd'hui ce génie dans la tête. Quand je pense que tu as vécu chez lui, avec lui, reçu ses leçons, l'intérêt que je lui porte devient intime. Oh! que cet homme m'occupe, que je pense à son salut, que je le demande à Dieu, que je regrette sa gloire, sa gloire
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sainte! 11 me vient souvent de lui écrire sans me nommer, de lui faire entendre une mystérieuse voix de supplications et de larmes. Folie, audace de ma part; mais une femme s'est rencontrée avec lui pour l'enfer, pour compléter la réprobation de ce prêtre : une autre ne pourra-t-elle pas s'en approcher pour le ciel?
On met en terre un brave et saint homme, le Durel de Lentin, del Mas des Mérix 1 , un modèle de paysan, simple, bon, religieux, respectueux, nous tirant son chapeau jusqu'à terre. Il était aussi de ceux qu'on ne peut s'empêcher de saluer comme si on voyait la vertu. Ces hommes de bien sont rares, ils s'en vont et on n'en voit pas venir de pareils.
Le 5. — Lettre de M IU Martin; arrivée de M. dé Faramond , événements de la matinée. Il faut que je p ense au dîner, à aider Mimi.
Le 6. — Il y a aujourd'hui dix-neuf ans que naquit, sur les bords du Gange, une frêle petite enfant qui fut appelée Caroline. Elle vient, grandit, s'embellit, et, charmante jeune fille, elle est ta fiancée à présent. J'admire ton bonheur, mon ami, et comme Dieu en a pris soin dans la compagne qu'il te donne, dans cette Eve sortie de l'Orient avec tant de grâces et de charmes ! Puis je lui vois tant de qualités de