‹ Eugénie de Guérin: journal et fragmentsChapitre 18 sur 32 · I. Du hameau dos Mérix · texte numérisé non relu

I. Du hameau dos Mérix

cœur, tant de douceur, de bonté, de dévouement, de candeur, tout en elle est si beau et bon que je la regarde pour toi comme un trésor dtt tiel.'Puissiezvous être unis, être heureux ! Mous venons d'entendre la messe à votre intention, et, Suivant l'expression de M Ue Martin, pour demander à Dieu le bonheur de Caroline et les grâces nécessaires à la nouvelle vie qui va s'ouvrir devant elle. Oh! de grand cœtir nous entrons dans ces vues. Mettons, mettons le ciel de notre côté, demandons à Dieu ce qu'il nous faut, pauvres et impuissantes créatures. Le bon pasteur demain dira une autre messe pour toi; c'est luimême qui l'a offert : tt II faut prier aussi pour M. Maurice... » Suite de l'idée du bouquet, pressentiment de votre union.

Le 7i — « D'où diriez-vous que je Viens* tiift fchète Marie? Oh! vous ne devineriez pas; de me chauffer au soleil dans un cimetière. Lugubre foyer si l'on veut, mais où l'on se trouve au milieu de sa parenté. Là, j'étais avec moil grand-père, des oncles, des aïeux, une foule de morts aimés. Il n'y manquait que ma mère qui, hélàs ! repose un peu loin d'ici. Mais pourquoi me trouvâis-je là? Me croyez-yolls amante des tombeaux? Pas plus qu'une autre, ma chère. C'est que je suis allée me confesser ce matin j et comme il y avait du inonde, et que j'avais froid à l'église, je suis sortie et me suis assise au soleil dans le cimetière; et là les réflexions sent venues, et les

pensées vers l'autre monde et le compte qu'on rend à Dieu. Le bon livre d'examen qu'Une tombe! Comme on y lit des vérités, comme on y trouve des lumières* comme les illusions, les rêveë de la vie s'y dissipent, et tous les enchantements ! Au sortir de là, le monde est jugé, on y tient moins»

Le pied sur Une tombe, oh tient moins H Iji terre,

11 n'est pas de danseuse qui ne quittât sa robe de bal et sa guirlande de fleurs, pas de jeune fille qui n'oubliât sa beauté; personne qui ne revînt meilleur de cette terre des morts.

« Mais que vais-je dire à ma pauvre malade? Pardon, chère amie, je devrais vous égayer, vous distraire, vous chanter quelque chose comme le joyeuto bouvreuil; mais je suis un oiseau qui s'abat partout, et vous fait son ramage suivant les lieux et les émo- , tions. A vous, toute bonne, à m'écouter avec bonté, à ne pas trouver trop étrange ce qui me partira du cœur, souvent peu en rapport avec vous. Malgré nos sympathies, il y a en nous des différences de nature et d'éducation qui me feraient craindre pour moi, pour notre amitié, si je ne pensais que Dieu l'a faite, qu'elle ne repose sur rien d'humain. Ne pas se connaître, ne s'être pas vus et s'aimer, n'est-ce pas tout spirituel? Aussi, je me sens pour vous une affection toute sainte, quelque chose au cœur qui n'est que tendresse et prières pour vous*

a Que je voudrais vous voir heureuse ! Votre bon-

heur... qui le peut faire? Où le cnoyez-voils? Dites, que je vous aide à le trouver. Ce n'est qiie pour cela que je suis votre amie. Voyons, cherchons. Quelle recherche! Avez- vous lu l'histoire de ce roi désolé de la perte de sa femme, à qui un philosophe promit de la ressusciter pourvu qu'on lui trouvât trois heureux pour en graver le nom sur le tombeau de la reine. Jamais on ne put les trouver. Ce qui signifie sans doute que notre âme resterait morte, s'il lui fallait pour vivre un bonheur humain. Mais, au contraire, il lui faut sortir de toute l'enceinte du monde et chercher au delà, c'est-à-dire en Dieu, dans la vie chrétienne, ce que le monde ne possède pas. Il n'a pas de bonheur. Ceux qui l'ont le plus aimé le disent. Il distrait, mais ne remplit pas le vide du cœur. Oh! le monde a de belles fêles qui attirent} mais, sois en sûre, tu te sentiras seule et glacée au milieu de cette foule joyeuse. Dans ces expressions si franches, dans cet aveu d'une amie du monde, le monde est jugé. Qjuelle tristesse dans cet isolement, cette froideur, cette glace où le cœur se trouve au milieu des plaisirs et de ceux qui les partagent! Cela seul me les ferait délaisser si jamais je les rencontrais. « Savez-vous, ma chère Marie, que vous me faites du bien par vos réflexions, que vous me faites connaître le monde dans vos lettres qui sont des tableaux, que vous me détachez fort de toutes mes illusions, de tout ce qui ne nous rend pas heureux* Votre expérience m'instruit, et je bénis Dieu cent

fois de ma vie retirée et tranquille. Autrement, quel danger! Je me sens dans le cœur tout ce que je vois dans les autres; le môme levain est dans tous, mais il monte différemment suivant les circonstances et la volonté, car le vouloir est pour beaucoup dans le développement du cœur. On l'aide à être bon ou mauvais, faible ou fort, à peu près comme un enfant qu'on élève. Aussi n'est-ce pas sur les penchants, mais sur les œuvres que l'Évangile dit que nous serons jugés. Oh! quand on y pense à ce jugement, il y a bien de quoi faire attention à sa vie, à son cœur : tant de périls dedans, dehors ! Mon Dieu, que cela fait craindre et fait prendre de précautions, et désirer presque de quitter ce monde !

Ahl mon Ame craint tant de se souiller sur terre I '

Ah I comment conserver sa divine blancheur

Au milieu de la fange et parmi la poussière

Qui s'attache ici bas à tout, même a la fleur? ,•

« Voilà pour vos oraisons jaculatoires, je suis toute contente de vous en fournir. Vous en pourriez faire , de plus saintes, mais ne les faites pas si haut en plein salon; ma vanité entend, prenez garde.

« Une tristesse, un regret à cette occasion : je vois que mon paquet pour File de France vous est tout demeuré, mon pauvre cousin sera mort en croyant que je l'oubliais. Je n'ai regret qu'à cela. Je me félicite trop d'un hasard qui vous a remis cette lettre et m'a valu votre amitié. Depuis ce jour vous m'ai*-

mez, dites-vous. Que ne le disiez-vous plus tôt! Il a fallu bien des jours, des événements, des choses pour nous enchaîner enfin ; mais quand nous verrons-nous? Il ne dépendra pas de vous que ce ne Boit bientôt, et je ne sais comment vous remercier de vos offres, si gracieuses. Que je vous serais obligée 1 Je. n'accepte pas encore, n'ayant pas pris époque pour mon voyage à Paris. Je n'irai que pour le mariage ou après. On attend des papiers de Calcutta qui décideront l'affaire tout de suite.

« Qu'il me tarde, qu'il me tarde de savoir si mon frère aura une position sortable! Je suis bien en peine sur son avenir, sur sa sauté surtout. Cette chère santé, que de craintes 1 Le voilà encore malade; il a eu trois accès, et la pâleur est revenue. On nous dit qu'il est mieux, que la fièvre le quitte; mais j'ai peur qu'on ne nous trompe, et je viens vous prier de ne pas me tromper, d'avoir la complaisance de l'envoyer voir et de me dire franchement ce qui en est. Ce n'était que trop vrai, quand il vous fit dire que son médecin lui défendait de sortir. Moi aussi je lui défendrais ce mauvais air de Paris, et surtout d'éviter toute émotion. C'est ce qui le tue. Qu'on lui évite tout ce qui porte au cœur. Je remercie M. de M... delà visite qu'il a bien voulu lui faire, et vous de votre bienveillance que vous lui conserverez, j'espère.

« Mais parlons de vous, de votre chère santé, qui m'intéresse aussi, vous savez; non, vous ne le savei pas, ni tout le plaisir que m'ont fait ces mots: « Je

suis mieux, beaucoup mieux. » Oh! que ce mieux vous demeure I qu'il aille croissant, de sorte qu'en vous voyant je vous trouve guérie, chère malade, guérie y entendez-vous? l\ y faut travailler, suivre les ordonnances de votre médecin, ne vous occuper plus que de votre santé; seulement, pour mon bonheur, cultivez uq peu l'amitié qui, d'ailleurs, console de bien des choses. Puis , Dieu aidant , nous verrons si tout ira mieux. N'oubliez pas non plus la prière, ce bon remède de l'âme ; si mon livre est de votre goût , lisez-le, et votre ange gardien sera content, Quel nom vais-je prendre là? mais, j'accepte tout de vous, et je bénis Dieu de pouvoir vous être utile sous quelque dénomination que ce soit.

« Savez-vous que la fièyre vous inspire joliment, et que votre hymne aux Souffrances m'a frappée. C'est une Byronienne. Mais n'allez-pas prépare de tels sujets de chants, je vous prie, et vous faire voir crucifiée sur ce palyaire sans espérance, où les souffrances vous disent : Tu ne nous échapperas pas, la fatalité t'a marquée nu berceau, tu nous appartiens. Il est vrai , nous naissons tous cpmme youés au malheur, Chacun souffre de quelque chose ; mais comme ce martyr, quapd on est chrétien, on souffre, mais on voit les cieux ouverts. Ohl la foi, la foil rien que cela me console et me fait cpmprepdre la vie. C'est vous parler à cœur ouvert, c'çst qjje jç vous aime. Adieu, je vous rends uq baiser aussi tendre que le vôtre.»

Voilà ce que j'écrivais ce matin à une amie que j'ai depuis peu et que déjà j'aime beaucoup. Le ton que je prends avec elle n'est pas celui d'une lettre de femme , de nos légères causeries ; mais il le faut, il m'est inspiré par ce qu'elle attend de moi. Hélas, hélas, pauvre âme malade!

Qu'est-ce que la timidité? d'où vient-elle? Je l'ai cherché ; je me suis demandé ce qui faisait rougir, ce qui empêchait de parler, de paraître devant quelqu'un, et c'est toujours pour moi un mystère. Encore ce matin, ayant un mot à dire à M. le curé, qui certes n'est pas intimidant, je n'ai jamais pu me décider à passer à la sacristie. Quelle bêtise ! on le sent et on en souffre , je ne sais quoi vous garrotte , vous étreint, si bien qu'il semble que le sang cesse de circuler et se porte sur le cœur, qui fait panf x pouf } à grands coups.

Le 8. — Pauvre Lilil elle se meurt, je viens d'apprendre qu'elle se meurt de la poitrine. Les peines de cœur l'ont tuée ; elle cède à tant de coups qui l'ont ébranlée depuis dix ans. C'est Paul qui vient de nous donner ces tristes nouvelles, et nous dire d'aller, une de nous, auprès de la malade qui nous demande. Nous irons la semaine prochaine , après Pâques. C'est aujourd'hui les Rameaux. Je viens de mettre le mien à ma chapelle, tu sais, sous sainte Thérèse. Il sera flétri l'an prochain , hélas, et bien d'autres choses! Il faut que j'écrive à Louise.

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Le 9. — Une lettre de Caroline , enfin ! Je sais , j'entends, je lis que tu vas tout à fait bien. Quel plaisir 1 Faut-il que je lise aussi : « Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche à dissiper; je la lis dans ses yeux... » Mon pauvre ami, qu'as-tu donc, si ce n'est pas la fièvre qui t'accable? N'es-tu pas content de ta vie, jamais si douce? n'es-tu pas heureux auprès de cette belle et bonne enfant qui t'aime, de votre union qui s'approche, d'un avenir?.... Oh! je crois que rien ne te plaît : un charme goûté, c'est fini, c'est épuisé. Peut-être que je me trompe, mais il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en délivre. Que tu me fais de peine, que tu m'en fais! Si je pouvais quelque chose à cela! mais nous sommes séparés! Tu me dirais ce que tu as, ce que c'est que cette tristesse que tu as emportée d'ici. Le regret de nous quitter? C'est une peine, mais pas dévorante; et puis quitter des sœurs pour sa fiancée, du doux au plus doux , on se console. Je ne veux pas tant chercher ni tant dire. Nous verrons, hélas! nous verrons. J'ai de tristes pressentiments.

Des hirondelles, oh! des hirondelles qui passent! les premières que je vois. Je les aime, ces annonceuses du printemps , ces oiseaux que suivent doux soleil, chants, parfums et verdure. Je ne sais quoi pend à leurs ailes qui me fait un charme à les regarder voler; j'y passerais longtemps. Je pense au

m JOURNAL

passé, au temps où nous les poursuivions dans la salle, où nous soulevions une planche du galetas pour voir leur nid , toucher les œufs , leurs petits : gais souvenirs d'enfance dont tout est plein ici pour peu qu'on regarde. Murailles, fleurs, oiseaux, tout les porte. Des petits poulets viennent de naître et piaulent au coin du feu. Voilà encore qui fait plaisir* Toute naissance porte joie.

Le 10. — La date est mise, il faut donc écrire quelque chose. Que sera-ce? que portera cette feuille de papier? Rien; rien n'est venu, rien ne s'est fait ni passé dans notre solitude. Si ce n ! est quelque chant d'oiseau, bruit de vie ne s'est fait entendre; un soleil splendide passait sur ce calme; assise dans ma chambre, je dépêchais une paire de bas pour Jeanne-Marie, tout en lisant. Je lisais la merveilleuse époque de saint Louis , de ce temps où l'on vit un si grand roi et de si grands saints.

Le 21. — Je viens d'Albi, je viens de laisser notre chère Lili au cimetière. Quelle douleur! quels regrets, quel vide, quels souvenirs! Mon Dieu! voir mourir ceux qu'on aimé; se dire : C'est fini, tu ne la verras plus! non, plus; l'éternité entre nous! mais l'éternité bienheureuse , j'espère. C'est ce qui con sole. Mon ami, que deviendrions-nous sans cela, sans un peu de foi dans l'âme? C'est ce qui la soutient , l'empêche de tomber dans un abîme de dou-

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leur ou de désespoir. Lili, ma sainte Lili, comme jo la crois heureuse ! comme je la vois dans une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos assuré! G'est nous qu'elle plaint, nous, ses amis, qu'elle voit dans ce pauvre monde r dans les peines, les agitations, les angoisses! Oh ! que je l'ai vue souffrir, mais avec quel calme , la pauvre martyre ! Aussi tout le monde l'appelait la sainte; cela se voyait sur son visage devenu tout céleste et beau après sa mort.

Je ne l'ai pas vue alors, mais un peu avant. A genoux auprès de son lit, je lui lisais les prières pour la préparation à la mort, de Bossuet, que j'avais emportées exprès pour elle. Quand je partis d'ici, le jeudi saint, je compris bien que c'était pour la voir mourir. Je pensai à ces provisions pour son âme, dernière marque, hélas! de mon amitié. Je pris aussi ce cahier, je pense à loi toujours, je voulais écrire cette mort ; mais impossible de rien faire que prier et demeurer auprès de l'agonisante. En arrivant, j'ai trouvé ta lettre que Mimi m'a remise. Quel plaisir en tout autre temps! Tu vas mieux, bien content, vivant, très- vivant, dis- tu; mais l'autre mort me gâte tout, m'attriste trop pour sentir aucune joie. Ce n'est pas que je sois en larmes, ni désolée; c'est un fond de cœur calme» un deuil intérieur, enfin je ne sais quelle douleur, mais c'en est une,

car j'aimais Lili et je l'ai perdue — C'était le

mardi 17 avril, à minuit; je l'avais quittée à quatre heures. Papa ne voulut pas me la laisser revoir et

m'emmena chez M ,n# Combes , où j'ai reçu pendant deux jours la meilleure hospitalité. Nérine de Tonnac, mon ancienne amie, était auprès de moi et ma bonne compagne de nuit et de jour. Je lui suis bien reconnaissante de ce qu'elle a fait pour moi dans cette occasion. Il faut que j'écrive à Garo; puis je reviendrai ici, si je puis.

Le 25. — Je n'ai pas pu depuis trois jours, encore n'est-ce que pour un moment que je me retire ici. Lili, j'ai toujours Lili en pensée et me sens prête à parler d'elle. Quand j'entends les cloches, je pense aux saintes prières qu'elle a faites à l'église, même ici dans la chambre tte; quand je vois le ciel, je me dis qu'elle est là et lui demande bien des choses. Les amis sont, sans doute, bien puissants près de

Dieu. Voilà M. F , visite que j'aime assez; nous

parlerons ensemble de Lili. C'est demain une grande solennité à Andillac, une première communion. Au* gustine, toute jeune qu'elle est, est du nombre des heureux enfants. Dans quelque temps elle pourrait être plus instruite, mais M. le curé préfère l'innocence au savoir, et je trouve qu'il a raison. Le brave homme va demain déployer tout son zèle de bon pasteur, toute sa tendre charité. C'est aussi un beau jour pour lui.

Le 29. — Quelle douce et simple et pieuse et touchante cérémonie 1 Je n'ai que le temps de le dire

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et d'assurer que de toutes les fêtes celle que j'aime le plus, c'est une première communion dans une campagne, Dieu se donnant simplement à des enfants. Miou , la petite Françonil de Gaillard et Àugustine étaient ravissantes d'innocence et de beauté. Qu'elles étaient jolies sous leurs petits voiles blancs, lorsque, revenant de la sainte table, elles pleuraient là-dessous ! Divines larmes! Enfants unies à Dieu, qui pourrait dire ce qui se passait dans leur âme en ce moment? M. le curé a été admirable d'onction, de mansuétude ; c'était le Sauveur disant aux enfants : Venez à moi. Ob ! comme il leur parlait amoureusement , et comme il leur a recommandé ensuite cette robe blanche , cette innocence dont ils étaient revêtus 1 Pauvres enfants , que de risques ! Je me disais : a Qui de vous la ternira le premier? » Ils ne s'en vont pas à Paris; mais la terre est partout souillée, partout le mal se trouve, et séduit et entraîne.

Le 2 mai. — Hier, I e * mai, je n'ai pu rien écrire. Ce fut cependant un beau jour au ciel et ici, grand soleil, grande musique d'oiseaux et trois lettres : Antoinette, Marie de Thézac et Garo se sont rencontrées dans mes mains. Je les aime toutes et leurs lettres; mais celles de Garo me semblent des sœurs, même tendresse et bienveillance pour toi et nous. C'est chose charmante que des amis de la sorte , dévoués et désintéressés. On n'en trouve guère. Depuis Victor et Philibert nous n'avions plus d'amis de cœur. Le

bon pasteur aussi nous est tout dévoué : il est venu passer la journée , s'est montré gai, complaisant. Le soir j'étais mieux; la douce gaieté fait du bien, relève le cœur, et j'aime ceux qui l'apportent. Cette fois je l'ai payée d'un petit tribut de complaisance. Voici : M. le curé est chargé de toutes les pompes de l'église aux G..., pour l'arrivée de l'archevêque qui va donner la confirmation. 11 lui faut des devises, il m'en a demandé et je n'ai pu dire non. Je n'aime pas de refuser. Gela m'ennuyait un peu; je n'aime pas les devises, qui sont toutes bêtes. Je les ai faites en patois pour sauver l'honneur du français. C'est, d'ailleurs, la langue des campagnes.

Avant hier *** m'a écrit. Je ne suis pas contente de sa santé. Oh! que les passions nous dérangent, qu'elles nous brisent cœur et corps! On n'en revient pas, si Dieu n'aide. Pourra-t-il l'aider? Mes conseils n'y font pas grand' chose. Qui sait ce que tu fais, toi ! Cela ms peine grandement, toutes ces choses.

Le 3 mai. — Nous venons du hameau, de voh Romiguières qui est bien malade. Je crains qu'il n'en sorte pas. Ainsi nos voisins nous quittent l'un après l'autre. Après la Vialarette, celui-ci, autre habitué de la maison. Je les regrette : ces braves gens sont de meilleurs amis qu'on ne pense et qu'on n'en trouve dans le monde. Le dévouement ne se tient pas toujours au rang le plus élevé. Voilà qui finit ce cahier assez rempli de deuil, trois morts sous les

yeux. Mon Dieu, qui sait qui les suivra? Au moins ceux-ci étaient prêts à rendre compte, de bons chrétiens, de bonnes âmes. Romiguières a demandé de lui-même M. le curé dans la nuit. Le viatique reçu, i î est tombé en délire bientôt.

Va sous clef, mon petit cahier.

Le 3 mai au soir [1838]« — Depuis ce matin, rien de joli que la naissance d'un agneau et ce cahier rç ui commence au chant du rossignol , devant deux v ases de fleurs qui embaument ma chambrette. C'est un charme d'écrire dans ces parfums, d'y prier, d'y penser, d'y laisser aller l'âme. Ce matin j'ai apporté ces fleurs pour donner à ma table une façon d'autel avec une croix au milieu, et y faire le mois de Marie. Cette dévotion me plaît. Es néyt 1 .

Le 5. — Je suis fatiguée d'écriture, deux grandes lettres m'ont brisé la main. Aussi ne mettrai- je pas grand'chose ici; mais je veux marquer un beau jour, calme, doux et frais, une vraie matinée de printemps. Tout chante et fleurit. Nous venons de la promenade , papa , moi et mon chien , le joli chien de Lili : chère petite bête 1 il ne me quitte jamais ;

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