lA bûche de Noël
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me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le dirais ; c'est le mal du pays qui prend toute âme qui se met à penser au ciel. L'heure sonne, c'est la dernière que j'entendrai en t'écrivant; je la voudrais sans fin comme tout ce qui fait plaisir. Que d'heures sont sorties de cette vieille pendule, ce cher meuble qui a vu passer tant de nous sans s'en aller jamais, comme une sorte d'éternité I Je l'aime, parce qu'elle a sonné toutes les heures de ma vie, les plus belles quand je ne l'écoutais pas. Je me rappelle quanfd j'avais mon berceau à ses pieds, et que je m'amusais à voir courir cette aiguille. Le temps amuse alors, j'avais quatre ans. On lit de jolies choses à la chambre ; ma lampe s'éteint, je te quitte. Ainsi finit mon année, auprès d'une lampe mourante.
Le 3 (janvier 1835). — Une lettre de la Bretagne m'est venue ce matin, comme une belle étrenne. J'ai passé toute la journée à penser à M'"'' de La Morvonnais et à déchiffrer. l'écriture de son mari, qui n'est pas du tout facile; maintenant je la lis et comprends parfaitement sa pensée, mais je ne puis y répondre. La femme poète, telle qu'il me croit, est un être idéal, tout à fait à part de la vie que je mène, vie d'occupations, vie de ménage, qui absorbe tous mes moments. Le moyen de faire autrement? je ne le sais pas; et d'ailleurs, c'est là mon devoir, je ne veux pas en sortir. Plût à Dieu que mes pensées, que mon âme , n'eussent jamais pris leur vol au delà de la
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petite sphère où je me vois forcée de vivre M On a beau me dire, je ne puis m' élever au-dessus de mon aiguille ou de ma quenouille sans aller trop loin; je le sens, je le crois; je resterai donc où je me trouve : quoi qu'elle en pense, mon âme n'habitera les lieux hauts qu'au ciel.
Le 5. — Mon cher ami, je suis demeurée*deux jours sans te rien dire. Cela m'arrivera souvent, tantôt pour une chose, tantôt pour l'autre; mais si la parole se tait, la pensée va toujours, roue tournante, et bien vite aujourd'hui. Je me demande d'où tout ce mouvement peut venir ; il m'étonne, m'attriste même parfois, car j'aime tant le repos, non pas l'inaction, mais le calme où reste une âme heureuse! Saint Stylite, le saint d'aujourd'hui, est admirable sur sa colonne. Je le trouve heureux de s'être fait ainsi une haute demeure, et de ne toucher pas la terre, même des pieds. Ces vies de saints sont merveilleuses, charmantes à lire, pleines d'instructions pour l'âmé croyante. — J'entends chanter une jeune poule, il faut que j'aille chercher son nid.
Le 6. — Belle journée, soleil, Boubi! une de tes Jettres. N*as-tu pas oublié ce Boubi\ ces vœux d'enfants du jour des Rois? Je ne sais trop ce qu'ils signifient, et pourquoi ce jour-là est consacré aux souhaits
l. Ces trois lignes sont effacées.
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du vin, car c'est ce que crient les enfants. iNous leur donnons des pommes, des noix, en retour du bon vin qu'ils nous souhaitent, et ils s'en retournent contents. C'est la Ratière, ton ancienne amie, qui nous a ap* porté ta lettre, ne manquant pas de demander si c'était de M. Maurice, puis comment il se portait et s'il était toujours loin, et tout cela avec un air d'intérêt qui faisait plaisir. Je crois bien que si tu avais été là, elle aurait eu des noisettes dans sa poche. Pour nous, c'est différent : ce n'est qu'aux amis qu'on en donne. Ta lettre m'a fait plaisir par l'air de contentement que j'y trouve; c'est que te voilà hors des tempêtes, des secousses qui t'ont ballotté si longtemps. Que Dieu en soit béni et te tienne à l'ancre! J'avais toujours espéré que quelque bien t'arriverait.
Le 7. — Je viens d'écrire à Félicité. C'est toujours livre ou plume que je touche en me levant, les livres pour prier, penser, réfléchir. Ce serait mon occupation de tout le jour si je suivais mon attrait, ce quelque chose qui m'attire au recueillement, à la contemplation intérieure. J'aime de m' arrêter avec mes pensées, de m'incliner pour ainsi dire sur chacune d'elles pour les respirer, pour en jouir avant qu'elles s'évaporent. Ce goût me vint de bonne heure. J'étais enfant que je faisais de petits soliloques qui auraient bien leur charme si je les retrouvais; mais allez chercher les choses de l'enfance!
Allé?, chercher des eaux à la source larie!
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m JOURNAL
La petite Morvonnais m* envoie un baiser, me dit sa mère. Que lui donnerai-je en retour d'aussi pur, d'aussi doux que son baiser d'enfant? II me semble qu'un lis m'a touché la joue.
Que ne puis-je accourir, enfant, quand tu m'appelles, Quand tu me dis : je t'aime et te veux q^^sser; Et que les petits bras, comme deux blancfles ailes,
S'ouvrent pour m'embrasser!
De blancs agneaux que j'ai me caressent souvent « Une colombe aussi sur mes lèvres se joue ; Mais lorsque je reçois le baiser d'un enfant, Il me semble qu'un lis s'est penché sur ma joue. Que j'ai tout le visage embarumé d'innocence, Que tout mon être enfm devient suave et pur. Ineffable plaisir, céleste jouissancel Que n'ai-je tes baisers, 'enfant aux yeux d'azur?
Le 8. — Ce n'est pas la peine de parler d'aujourd'hui : rien n'est venu» rien n'a bougé, rien ne s'est fa»t dans notre solitude. Mon petit oiseau seul sautillait dans sa cage en gazouillant au soleil; je l'ai regardé souvent, n'ayant rien de plus joli à voir dans ma chambre. Je n'en suis pas sortie; tout mon temps s'est passé à coudre un peu, à lire, puis à réfléchir. La belle chose que la pensée! et quels plaisirs elle nous donne quand elle s'élève en hauti C'est sa direction naturelle qu'elle reprend sitôt qu'elle est dégagée des objets terrestres. Entre le ciel et nous il y a une mystérieuse attraction : Dieu nous veut et nous voulons Dieu. — Je ne sais quel oiseau vole sur ma tête, je l'entends sans presque le voir, il est
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nuit. Ce n'est pas le temps des oiseaux nocturnes. Voilà.qui me détourne et brouille le fil que je dévidais. Comme il faut peu! Cette petite apparition me fait quitter ma chambre, non pas de peur; je vais dire à Mimi de venir voir cet oiseau.
Le 9. — Qu'était-ce que cet oiseau d'hier au soir? Il a disparu comme une vision dès que j*ai apporté la chandelle. On m'a ri au nez, disant que je l'avais vu dans ma tête. Cependant c'était bien de mes yeux que je l'avais vu; je l'ai regardé plus de cinq minutes, et c'est le bruit qu'il faisait en volant qui me l'a fait apercevoir.
Le V mars. — Voilà bien longteitaps que mon Journal était délaissé. Je l'ai trouvé en ouvrant mon bureau, et la pensée d'y laisser un mot m'a reprise. Te dirai-je pourquoi je l'ai abandonné? C'est que je trouve perdu le temps que je mets à écrire. Nous devons compte à Dieu de nos minutes, et n'est-ce pas les mal employer que de tracer ici des jours qui s'en vont? Cependant j'y trouve du charme, et me complais ensuite à revoir le sentier de ma vie dans ma solitude. Quand j'ai rouvert ce cahier et que j'en ai lu quelques pages, j'ai pensé que dans vingt ans, si je vis, ce serait pour moi plaisir délicieux de le lire, de me retrouver là comme dans un miroir qui garderait mes jeunes traits. Je ne suis plus jeune pourtant, mais à cinquante ans je trouverai que je
l'étais à présent. Ce plaisir donc, je me le donne. Je crois qu'il est innocent. Si le scrupule me revient, je le laisserai tout de suite. Mais le bon Dieu peut-être est moins rigoureux que ma conscience et me pardonnera ce petit passe-temps. A demain donc la reprise de mon Journal. Il faut que je dise mon bonheur d'hier, bonheur bien doux, bien pur : un baiser de pauvre que je reçus comme je lui faisais l'aumône. Ce baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu.
Le 3. — Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prière : les pinsons, les grives et mon petit linot. C'était comme au printemps, et ce soir voilà des nuages, du froid, du sombre, l'hiver encore, le triste hiver. Je ne l'aime guère ; mais toute saison est bonne, puisque Dieu les a faites. Que le givre, le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que tout temps soit donc le bienvenu I N'y a-t-il pas du mal à se plaindre quand on est chaudement près de son feu, tandis que tant de pauvres gens sont transis dehors? Un mendiant a trouvé à midi ses délices dans une assiette de soupe chaude qu'on lui a servie sur la porte, se passant fort bien de soleil. Je puis donc bien m'en passer. C'est qu'il faut quelque chose d'agréable aujourd'hui que partout on s'amuse, et nous voulions faire notre mardi gras au soleil en plein air, en promenades. Il a fallu se borner à celle du hameau, où tout le monde voulait nous fêter. Nous avons dit merci sans rien prendre, parce que
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nous étions après dîner. Les petits enfants sont venus à nous comme des poulets. Je leur ai fait piquer des noisettes que j'avais mises pour leur donner dans ma poche. Dans vingt ans encore ils se souviendront de notre visite, parce que nous leur avons donné quelque chose de bon, et ce souvenir leur sera doux. Voilà des noisettes bien employées. Je n'écrivis pas hier parce que je trouvais que ce n était pas la peine d'écrire des riens. 11 en est de même aujourd'hui ; tous nos jours se ressemblent à peu de chose près, quant au dehors seulement. La vie de l'âme est différente; rien n'est plus varié, plus changeant, plus mobile. N'en parlons pas, ce serait à l'infîni quand il ne s'agirait que d'une heure. Je vais écrire à Louise. C'est me fixer dans l'aimable.
Le A. — J'ai suspendu ce matin à côté du lit de papa une petite croix qu'une petite fille lui donna hier, par reconnaissance de ce qu'il Ta fait placer au couvent. C'est Christine Roquier, Son pieux souvenir nous a été très-agréable, et nous le conserverons comme une relique de reconnaissance. Le bénitier de papa sera entre cette croix et une image du Calvaire. Cette image, toute déchirée qu'elle est, j'y tiens, parce que je l'ai toujours vue là, et que quand j'étais enfant j'allais devant faire mes prières. Je me souviens de lui avoir demandé bien des grâces à cette sainte image. Je racontais tous mes petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur mourant, et
toujours j'étais consolée. Une fois que j*avais des taches à ma robe qui me peinaient beaucoup, de peur d'être grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le bon Dieu! Depuis ce jour, je ne crus rien d'impossible à la prière ni à mon image, et je lui demandais quoi que ce fût : une fois, que ma poupée eût une âme ; mais cette fois je n'obtins rien. Ce fut la seule peut-être.
Le 7. — Aujourd'hui on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d'y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace. C'est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait?... Moi peut-être je le quitterai la première, ma mère s'en alla bientôt. On dit que je lui ressemble.
Le 8. — J'ai fait cette nuit un grand songe. LT)céan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j'entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c était pendant une tempête que j'avais la vue de la mer, et j'avais peur. Un ormeau qui s'est élevé avec un oiseau chantant dessus m* a' détournée de la frayeur. J'ai écouté l'oiseau : plus d'Océan et plus de songe.
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Le 9. — La journée a commencé douce et belle, point de pluie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j'étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd'hui. Le voilà, mon ami, c'est une de tes lettres. Oh! s'il m'en venait ainsi tous les jours I II faut que j'écrive à Louise.
Du temps que j'écrivais, les nuages, le vent sont revenus. Rien n'est plus variable que le ciel et notre àme. Bonsoir.
Le 10. — Oh ! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'évangile que je lisais !
Le H. — Aujourd'hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au monde. Nous sommes allés, lui, Mimi et moi> à l'église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe. Prier Dieu, c'est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute à ses années tant d'années que je ne les voie pas finir ! Mon Dieu, non, je ne voudrais pas mourir la dernière; aller au ciel avant tous serait mon bonheur. Pourquoi parler de mort un jour de naissance? C'est que la vie et la mort sont sœurs et naissent ensemble comme deux jumelles.
Demain je ne serai pas ici. Je t'aurai quittée, ma
chère chainbrette, papa m*eminène à Caylus. Ce voyage m'amuse peu ; je n'aime pas de m'en aller, de changer de lieu ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage. Adieu, mon confident, tu vas m* attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons? Je dis dans huit jours, mais qui compte au sûr en ce monde ? Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce n'est pas sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m'aimait tant ! On prétend qu'il m'aime encore. Je vais le savoir. C'est possible qu'il soit le même; lui me trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c'est un siècle pour une femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.
Le 12. — C'était pour moi une véritable peine de m'en aller; papa l'a su et m'a laissée. Il me dit hier au soir : a Fais comme tu voudras. » Je voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que ce soir je serais loin d'ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau : tout, jusqu'aux moindres choses, se présente quand on s'en va, et vous entoure si bien qu'on n'en peut sortir. Voilà ce qui m' arrive chaque foiâ qu'il est question de voyage : j'appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j'aime chaque soir de revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.
D'ELU liNIli DU GURKIN.
Je n'aime que les (leurs que nos ruisseaux arrosent. Que les prés dont mes pas ont foulé le gazon ; Je n'aime qu*" les bois où nos oiseaux se posent, Mon ciel de tous les jours et son même horizon.
Neuf heures. — C'est l'heure que l'âme pieuse écoute avec le plus de recueillement» à cause des pieux souvenirs qu'elle réveille. A la neuvième heure, nous dit r Évangile, les ténèbres couvrirent la terre pendant que Jésus était en croix. Ce fut aussi à la neuvième heure que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres. Aussi cette heure est-elle bénie et consacrée par l'Église à la prière. C'est alors que les chanoines commencent leur office.
Le 14. — C'est un de mes beaux jours, de ces jours qui commencent doux et finissent doux comme une coupe de lait. Dieu soit béni de ce jour passé sans tristesse ! Ils sont si rares dans la vie ! et mon âme plus qu'une autre s'afflige de la moindre chose. Un mot, un souvenir, un son de voix, un visage triste, un rien, je ne sais quoi, souvent troublent la sérénité de mon âme, petit ciel que les plus légers nuages ternissent. Ce matin, j'ai reçu une lettre de Gabrielle, de cette cousine que j'aime à cause de sa douceur et de sa belle âme. J'étais en peine sur sa santé si frêle, ne sachîint rien d'elle depuis plus d'un mois. Sa lettre aussi m'a fait tant de plaisir que je l'ai lue avant la prière, tant j'étais pressée de la lire. Voir une lettre, et ne pas l'ouvrir, chose impos-
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sible! Je Tai lue. Entre antres choses, j'ai vu que Gabrielle n'approuve pas mes goûts de retraite et de renoncement au monde. C'est qu'elle ne me connaît pas, qu'elle est plus jeune et qu'elle ne sait pas qu'il est un âge on le cœur se déprend de tout ce qui ne le fait pas vivre. Le monde l'enchante, l'enivre, mais ce n'est pas la vie. Ou ne la trouve qu'en Dieu et en soi. Être seul avec Dieu seul, ô bonheur suprême! On m'a remis à Cahuzac encore une lettre. Celle-ci est de Lili, autre douce amie, mais tout à fait à l'écart du monde ; âme pure, âme de neige par sa candeur, si blanche que j'en suis éblouie quand je la regarde, âme faite pour les yeux de Dieu. Elle me dit de l'aller voir, mais je ne veux pas sortir avant Pâques. Après j'irai à Rayssac, et au retour je demeurerai tant que je pourrai avec Lili. Je m'en allais de Cahuzac toute contente avec ma lettre, lorsque j'ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l'âme. C'est qu'il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d'être battu par son père. Ce n'est pas lui qui rpe l'a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j'ai vu qu'avec dix sous je le consolerais; et le prenant par la main, je l'ai mené chez un terrassier où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus heureux s'il reprenait sa couronne. N'est-ce pas que c'est un beau jour?
Le 15, — Boue, pluie, ciel d'hiver, temps incom-
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mode pour un dimanche; mais ça m'est égal, tout comme si je voyais le soleil. Non par indifférence, j'aime mieux le beau temps; mais tous les temps sont bons : quand le dedans est serein, que fait le reste? J'étais à Lentin, où j'ai entendu bien mal prêcher, ce me semble. Cette parole de Dieu, si belle, comme elle se défigure en passant par certaines bouches ! On a besoin de savoir qu'elle vient du ciel. Je vais à vêpres, malgré le temps. J'ai rapporté d'Andillac une fleur, la première que j'aie vue cette année. Les pareilles étaient sur l'autel de la Vierge, dont elles embaumaient les pieds. C'est la coutume de nos paysannes de lui offrir les premières fleurs de leur jardin; coutume pieuse et charmante: rien ne pare mieux un autel de campagne. Je laisse ici ma fleur comme un souvenir du dimanche le plus voisin du printemps.
Le 16. — Encore une lettre de G..., une lettre pour m'annoncer son mariage. Que j'étais loin d'y penser! Elle est si jeune, si délicate, si frêle. On ne voit qu'un peu de*vie dans ce petit corps d'enfant. Mon Dieu, que je la souhaite heureuse! mais je ne sais pas... je ne vois rien de riant dans son mariage. 11 faut pourtant que je lui fasse mes félicitations, c'est l'usage. J'ai passé tout le jour à penser à elle, à me figurer son avenir et à penser à ces mots de sa lettre ; Je n'ai de calme quà genoux.
Le 17. — C'est un cœur tout neuf que celui de
G Voilà pourquoi elle pourra être heureuse, si
son mari est aimable, parce qu'elle l'aimera avec tout le charme d'une première affection.
J'écoute le berger qui siffle dansle vallon. C'est l'expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l'homme. Ce sifflement marque un sanssouci, un bien-être, un je suis content qui fait plaisir. Ces pauvres gens, il leur faut bien quelque chose, ils ont la gaieté. Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les moutons. Ils s'interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J'aimerais de les voir faire et d'écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau; mais je veux lire. C'est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J'admire son discours de vendredi sur la Prière^ qui est vraiment un cantique.
Le 18. — Le berger m'a annoncé ce matin l'arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée : c'est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génies et se gardent d'en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du troupeau périrait. Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d'autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement, et
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qui m'oDt donné bien du chagrin autrefois. Le malheur des nids était un de mes chagrins d* enfance. Je pensais aux mères, aux petits, et cela me désolait de ne pouvoir les protéger, ces innocentes créatures I Je les recommandais à Dieu.
Je disais : 0 mon Dieu, ne les faites pas nattre
Ou préservez-les de malheur; Préservez ces petits, vous éles bien le maître, Des griffes du vautour, des mains de l'oiseleur.
J'en ai vu qu'on prenait de leur nid sous le lierre^ D'autres sur Je grand chêne ou cachés sous la terre, Et, tristes comme moi quaiid je n'ai pas ma cour, Tous mouraient dans un jour.
Et tous auraient chanté, et tous, mettant des ailes, Se seraient envolés dans les bois, sur les mers ; Et quand naîtront les fleurs, ces pauvres hirondelles Renaîtraient da* s les airs.
Vous les verriez, enfants, passer sous les nuage», Et puis chaque matin gazouiller tout l'été. Oh! que c'est bien plus doux que de les voir en cages Sans chants ni liberté I
Le 19. — Je ne sais jusqu'où ces oiseaux m'auraient menée, tant ils me donnent de souvenirs et tant je leur portais de tendresse. Me voici dans une joyeuse attente ; papa revient ce soir, il me tarde : huit jours d'absence sont longs quand on a l'habitude de ne jamais se quitter. C'est de plus Saint- Joseph aujourd'hui, la fête de papa. Ce ne peut être (ju'un beau jour. J'ai entendu la messe pour le fêter.
la jor KNA .
voilà mou bouquet ; les prières sont des fleurs divines.
Le 20. — Papa est arrivé frais, bien portant et charmé de Taccueil qu'on lui a fait chez ma cousine de La Gardelle. La soirée s'est passée à parler de cette bonne famille qui nous aime, des voisins qu'ils ont, de leur curé. La vie des ciu'és de campagne est intéressante, et j'aime à me la faire dire. Enfin, des uns ou des autres, nous avons eu de quoi causer jusqu'après dix heures où chacun de nous va dormir pour l'ordinaire, sans avoir tout appris.
Je n'ai aucune envie d'écrire aujourd'hui, j'aime mieux coudre. L'aiguille me sied mieux que la plume, je la reprends. Nous avons eu au lever ce matin une lettre de Marie et un caliier de la Propagation de la foij voilà pour le cœur et pour l'âme. Maria nous mande des amitiés; les missionnaires, des conversions. Que ces hommes sont admirables, et que de grand cœur je leur donne mon sou par semaine ! Je voudrais te voir de cette association.
Le 21. — Je crois que c'est aujourd'hui le premier jour du printemps. Je ne m'en doutais pas; au froid qVil fait, à la bise qui siflle, on se croirait en janvier. Encore un peu de temps et la froidure s'en ira : patience, pauvre impatiente que je suis de voir des fleurs, un beau ciel, de respirer l'air tout enjbaumé du printemps ! Quand j'en serai là, j'aurai quelques jours (le plus, quelques soucis peut-être, et voilà
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comme les jouissances arrivent. J'ai fait pourtant un beau réveil. Comme j'ouvrais Tœil, une lune charmante passait sur ma fenêtre et rayonnait dans mon lit, et rayonnait si bien que tout à coup j'ai cru que c'était une lampe suspendue à mon contrevent. C'était joli à voir et bien doux, celte blanche lumière. Aussi l'ai-je contemplée, admirée, regardée jusqu'à ce qu elle se fût cachée derrière le contrevent, pour reparaître ensuite et se cacher comme un enfant qui joue à clignette.
J'ai été me confesser; j'ai longtemps réfléchi sur la douce et belle morale de M. Bories, puis j'ai écrit à Louise, ici à présent : que de douces choses j'ai faites I J'écrirais tout à présent que j'écrirais trop ; je ne pourrais pas dormir, et il faut (jue je dorme, et que je puisse penser à Dieu et le prier demain qui est dimanche. Ce frêle corps qui tient l'âme, il le faut ménager. C'est ennuyeux, mais qu'y fau-e? Les anges n'ont pas ce souci : heureux anges !
Le 24. — Je vois un beau soleil qui du dehors vient resplendir dans ma chambre tte. Cette clarté l'embellit et m'y retient, quoique j'aie envie de descendre. J'aime tant ce qui vient du ciel ! J'admire d'ailleurs ma muraille toute tapissée de rayons, et une chaise sur laquelle ils retombent comme des draperies. Janiais je n'eus plus belle chambre. C'est plaisir de s'y trouver et d'en jouir comme de chose à soi. 0 le beau temps! il me tarde d'en jouir, de
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respirer à plein gosier Tair de dehors si suave aujourd'hui; ce sera pour l'après-midi : ce matin, il faiit que j'écrive. Hier il nous arriva trois personnes et des livres, toutes visites d'amis. L* après-dîner se passa à causer, à écouter mille choses que M"* Roquiers sait raconter comme nouvelles intéressantes, ou amuser sa petite fille, enfant de quatre ans, fraîche comme une première rose. C'était plaisir de baiser ses joues rondelettes et de lui voir croquer des gimblettes. Nous sommes invitées Mimi et moi à aller assister demain chez M. Roquiers à la bénédiction d'une cloche. Cette course ne me déplaît pas.
Le 26. — C'est une jolie chose qu'une cloche entourée de cierges, habillée de blanc comme un enfant qu'on va baptiser. On lui fait des onctions » on chante, on l'interroge, et elle répond par un petit tintement qu'elle est chrétienne et veut sonner pour Dieu. Pour qui encore? car elle répond deux fois. Pour toutes les choses saintes de la terre, pour la naissance, pour la mort, pour la prière, pour le sacrifice, pour les justes, pour les pécheurs. Le matin, j'annoncerai l'aurore; le soir, le déclin du jour. Céleste horloge, je sonnerai J'Àngelus et les heures saintes où Dieu veut être loué. A mes tintements, les âmes pieuses prononceront le nom de Jésus , de Marie ou de quelque saint bien-aimé ; leurs regards monteront au ciel, ou, dans une église, leurccriir se distillera en amour.
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Je pensais cela et d'autres choses devant cette petite cloche d'Itzac, que je voyais bénir au milieu d'une foule qui regardait sans penser à rien, ce mé semblait, et qui regardait également nous et la cloche. Deux demoiselles étaient en effet choses curieuses et toutes nouvelles pour les Itzagois. Les pauvres gens I
Le 27. — A deux heures papa est parti pour Alby où Lili le réclame pour ses affaires. Nous voilà encore seules pour je ne sais combien de jours, car il est possible que papa aille à Rayssac. A son retour j'aurai des nouvelles de Louise. 11 me tarde. Voilà longtemps que je ne sais rien de cette chère amie. Ce n'est pas qu'elle m'oublie, je ne puis le croire. Si je le croyais... Non, non, Louise m'aime et sera toujours mon amie. C'est dit, c'est fait, nous n'en sommes plus aux commencements pour avoir des doutes sur notre amitié. C'est qu'elle ne peut m* écrire ou que les charbonniers perdent les lettres. Les ennuyeux, s'ils savaient ce qu'ils perdent !
Le 28. — J'ai failli avoir un chagrin : mon petit linot était sous la griffe de la chatte, comme j'entrai dans ma chambre. Je l'ai sauvé en donnant un grand coup de poing à la chatte, qui a lâché prise. L'oiseau n'a eu que peur, puis il s'est trouvé si content qu'il s'est mis à chanter de toutes ses forces comme pour me remercier et m* assurer que la frayeur ne lui avait pas ùté la voix. Un bouvier qui passe au chemin de