‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 11 sur 47 · E. DE U · texte numérisé non relu

E. DE U

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Cordes chante aussi menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j'aime mieux le gazouillement du linot. Quand je suis seule ici , je me plais à écouter ce qui remue au dehoi*s, j'ouvre l'oreille à tout bruit : un chant de poule , les branches tombant, un baurdonnement de mouche, quoi que ce soit m'intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j'aperçois dans les feuillets d'un livre ou sur les briques ou sur la table! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissances comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bètes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis bien effrayante pour elles. En serait-il de même au paradis? Il n'est pas dit qu'Eve y fit jamais peur à rien. Ce n'est qu'après le péché que la frayeur s'est mise entre les créatures. Il faut que j'écrive à Philibert.

Le 29. — J'ai commencé hier au soir ma lettre di outre-mer que j'écris avec un inexprimable intérêt par. les souvenirs qu'elle fait naître, par les dangers qu'elle va courir. Est-il possible (Ju'une feuille de papier lancée sur l'Océan arrive à son adresse , tombe juste sous les yeux de mon cousin dans son

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île? Ce a' est pas croyable, à moins que quelque ange navigateur ne prenne ce papier sous son aile. Cette lie de France est en effet au bout du monde. Pauvre Philibert, comme il est loin d*ici et qu'il est à plaiD* dre, lui qui aime tant son pays, ses parents, son beau ciel d'Europe I Je me souviens du dernier soir que nous avons passé ensemble, et comme il contemplait avec extase ces étoiles de son pays qui bientôt disparaîtraient pour lui I 11 regrettait surtout l'étoile polaire qu'on cesse de voir sous la ligne. Alors parait la croix du Sud. La croix du Sud est bien belle, mais jamais, me disait-il, je ne l'ai tant regardée, ni toutes nos constellations d'Afrique, que cette petite étoile du Nord.

Étoiles du beau ciel de France,

Du beau pays de ma naissance,

Vous ne luirez plus à m^^ yeux

Par delà l'Océan immense,

Où je vais vivre malheureux.

Et, sans vous voir, voir d'autres cieux.

Étoiles du beau ciel de France I

Ce pauvre cousin me disait cela, ce me semble, et j'en avais le cœur gros. Que les exilés sont à plaindre 1 Rien ne leur plaît dans cet éloignement du pays. Avec sa femme et ses enfants , Philibert est triste en Afrique; en France, il serait heureux.

Le 30. — Deux lettres nous sont venues : l'une de joie, pour annoncer le mariage de Sophie Decazes,

Tautre de deuil, pour nous parler de mort. C'est ce pauvre M. de La Morvonuais qui m'écrit tout pleurant, tout plein de sa chère Marie. Comme il l'aimait et comme il l'aime encore! C'étaient deux âmes qui ne pouvaient se quitter : aussi demeureront-elles unies malgré la mort, et à part le corps où n'est pas la vie. C'est là l'union chrétienne, union spirituelle, immortelle, nœud divin formant l'amour, la charité qui jamais ne meurt. Dans son veuvage, Hippolyte n'est pas seul : il voit Marie, partout Marie, toujours Marie. « Parlez-moi d'elle^ toujours d'elle, » me dit-il. Puis : (( Écrivez-moi souvent, vous avez des tours de langage qui me la rappellent au vif. » Je ne m'en doutais pas ; c'est Dieu qui le fait et m'a mis dans l'âme quelques traits de ressemblance avec cette âme. Voilà pourquoi elle m'aimait et je l'aimais : la sympathie naît des rapports de l'âme. Je trouvais de plus en Marie quelque chose d'infiniment doux que j'aime tant, qui n'émane que d'une âme pure. « La vraie marque de l'innocence, c'est la douceur, » dit Bossuet. Que de charmes, que de bien j'aurais goûté dans cette amitié céleste ! Dieu en a jugé autrement et me l'a ôtée après un an que j'en ai joui. Pourquoi si tôt? Point de plaintes. Dieu n'en veut pas pour ce qu'il nous ôte et pour quelques joure de séparation. Ceux qui meurent ne vont pas si loin, car le ciel est tout près de nous. Nous n'avons qu'à lever les yeux et nous voyons leur demeure. Consolons-nous par cette douce vue en nous résignant sur

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la terre, qui n'est qu'une marche à la porte du paradis.

!•' avril. — Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces; c'est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s'ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent de la gelée blanche. Les petits enfants s'en amusent et les appellent fleurs de mars. Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est douce et bonne pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle. On a vu aujourd'hui des hirondelles , joyeuse annonce du printemps.

Le 2. — Mon âme s'en va tout aujourd'hui du ciel sur une tombe, car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l'ai passé devant Dieu en regrets et en espérances; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souiïert ! Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu'il lui soit échappé une plainte, qu'elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait : nulle chrétienne n'a mieux soufi*ert. On voyait qu'elle l'avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire

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sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit jamais sa sérénité , et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fête. Cela m'étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c'est que la résignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu'elle s'en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu'elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril à minuit, à l'heure où je m'étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m'éveilla pas, jamais âme ne sortit plus tranquillement de ce monde. Ce fut mon père... Mon Dieu! j'entends le prêtre, je vois des cierges allumés, une figure pâle, en pleurs: je fus emmenée dans une autre chambre.

Le 3. — A neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.

Le A. — Je vais à Cahuzac avec le soleil sur la tète. Si cela m'ennuie, je penserai au saint du jour, saint Macaire cheminant sous une corbeille de sable dans le désert pour se défaire d'une tentation. Il tounnentait le corps pour sauver l'âme.

Le 8. — Je ne sais pourquoi je n'ai rien mis ici depuis quatre jours; j'y reviens à présent que je me trouve seule dans ma chambre. La solitude fait écrire parce qu'elle fait penser. On prend son âme avec qui

l'on entre en conversation. Je demande à la mienne ce qu'elle a vu aujourd'hui, ce qu'elle a appris, ce qu'elle a aimé, car chaque jour elle aime quelque chose. Ce matin j'ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin. Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement : les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s'en aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je . regrettais qu'on l'eût troublée, et me figurais notre âme quand quelque chose la remue ; la plus belle même se décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il y a un peu de.limon. Voilà bien la peine de prendre de l'encre pour écrire de ces inutilités ! Mieux vaut parler du pauvre Tamisier, qui me racontait, assis près du portail, quelque aventure de ses courses. Je l'en ai remercié par un coup de vin, qui lui donnera d'autres paroles et des jambes pour aller au gîte ce soir. J'ai lu un sermon ; • ne pouvant pas aller en entendre, je me fais de ma chambrette une église où je trouve Dieu, ce me semble, et sans distractions. Quand j'ai prié, je réfléchis; quand j'ai médité, je lis, puis quelquefois j'écris, et tout cela se fait devant une petite croix sur la table, comme un autel; dessous est le tiroir où sont mes lettres, mes reliques.

Le 9. — J'ai médité ce matin sur les larmes de

Madeleine. Les douces larmes et la belle histoire que celle de cette femme qui a tant aimé ! Voici papa, je quitte tout.

Le 13. — Depuis le retour de papa j'ai laissé mon Journal, mes livres et bien des choses. Il y a de ces jours de défaillance où Fâme se retire de toutes ses affections et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu'est-ce autre chose que faiblesse? Il la faut surmonter comme tant d'autres qui vous prennent cette pauvre âme. Si on ne les tuait une à une, toutes ces misères fmiraient par vous dévorer comme ces étoffes rongées par les vers. Je passe trop subitement de la tristesse à la joie; quand je dis joie^ je veux dire ces bonheurs de l'âme calmes et doux, et qui n'éclatent au dehors que par la sérénité. Une lettre, un souvenir de Dieu ou de ceux que j'aime, me feront cet effet, et d'autres fois tout le contraire. C'est quand je prends les choses mal qu'elles m'attristent. Dieu sait les craintes et les ravissements qu'il me donne; mes amis, vous ne savez pas combien vous m'êtes doux et amers ! Te souviens-tu, Maurice, de cette petite courte lettre qui m'a tourmentée quinze jours? que tu me semblais froid, indifférent, peu aimable!

Je viens de suspendre à mon bénitier le rameau bénit. C'était hier les Rameaux, la fête des enfants, si heureux avec leurs rameaux bénits, garnis de gâteaux dans l'église. Cette joyeuse entrée leur est donnée

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sans doute en mémoire de Fbosanna que les enfants chantèrent à Jésus dans le temple. Dieu ne laisse rien sans récompense. Voilà mon cahfer fini. En recommencerai-je un autre? Je ne sais. Adieu à celui-ci et à toi!

Le 14 avril 1885. — Pourquoi ne continuerais-je pas de t' écrire, mon cher Maurice ? Ce cahier te fera autant de plaisir que les deux autres, je continue. Ne seras-tu pas bien aise de savoir que je viens de passer un joli quart d'heure sur le perron de la terrasse, assise àcô té d'une pativre vieille qui me chantait une lamentable complainte sur un événement arrivé jadis à Cahuzac? C'est venu à propos d'une croix d'or qu'on a volée au cou de la sainte Vierge. La vieille s'est souvenue que sa grand'mère lui disait qu'autrefois on lui avait dit que, dans la môme église, il avait été fait un vol plus sacrilège encore, puisque ce fut le Saint-Sacrement qu'on enleva un jour qu'il était seul exposé dans l'église. Ce fut une fille qui. pendant que tout le monde était aux moissons , s'en vint à l'autel et, montant dessus, mit l'ostensoir dans son tablier, et s'en alla le poser sous un rosier dans un bois. Les bergers qui le découvrirent l' allèrent dénoncer, et neuf prêtres vinrent en procession adorer le Saint-

Sacremerit du rosier et le reportèrent à l'église. Cependant la pauvre bergère fut prise, jugée et con-t damnée au feu. Au moment de mourir, elle demanda à se confesser et fit au prêtre l'aveu du larcin, mais ce n'était pas qu'elle fût voleuse, c'était, dit-elle, pour avoir le Saint-Sacrement dans la forêt. «J'avais pensé que sous un rosier le bon Dieu se plairait aussi bien que sur un autel. » A ces paroles, un ange descendit du ciel pour lui annoncer son pardon et consoler la sainte criminelle, qui fut brûlée sur un bûcher dont le rosier fut le premier fagot. Voilà ce (jue m'a chanté la mendiante que j'écoutais comme un rossignol. Je l'ai bien remerciée, puis lui ai offert quelque chose pour la payer de sa complainte; elle n'a voulu que des fleurs : « Donnez-moi quelque brin de ce beau lilas. » Je lui en ai donné quatre, grands comme des panaches, et la pauvre vieille s'en est allée, son bâton d'une main et son bouquet de l'autre, et moi dedans avec sa complainte.

Le 15. —^ A mon réveil, j'ai entendu le rossignol, mais rien qu'un soupir, un signe de voix. J'ai écouté longtemps sans jamais entendre autre chose. Le charmant musicien arrivait à peine et n'a fait que s'annoncer. C'était comme le premier coup d'archet d'un grand concert. Tout chante ou va chanter.

Je n'ai pas lu la vie du saint aujourd'hui, je vais la lire : c'est mon habitude avant dîner. Je trouve que, tandis qu'on mange, qu'on est à la crèche, il est

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bon d'avoir dans Tàme quelque chose de spirituel comme une vie de saint.

Elle esl charmante, la vie de saint Macédone , de celui qui, par ses prières, obtint la naissance de Théodoret, et qui dit à un chasseur étonné de rencontrer le saint sur la montagne : « Vous courez après les bêtes, et moi je cours après Dieu. » Dans ces mots est toute la vie .des saints et celle des hommes du monde.

Nous avons un hôte de plus dans la cuisine, un grillon, qu'on a rapporté parmi des herbes ce soir. Le voilà établi dans le foyer, où la petite béte chantera quand elle sera joyeuse...

Le jeudi saint. — J'arrive tout embaumée de la chapelle de mousse où repose le saint ciboire à l'église. C'est un beau jour que celui où Dieu veut reposer parmi les fleurs et les parfums du printemps. Nous avons mis tous nos soins, Mimi, moi et Rose la marguillière , à faire ce reposoir, aidées que nous étions de M. le curé. Je pensais, en le faisant, au cénacle, à cette salle bien ornée où Jésus voulut faire la Pâque avec ses disciples, se donnant lui-même pour agneau. Oh! quel don! que dire de l'Eucharistie? Je n'en sais rien : on adore, on possède, on vit, on aime, l'âme sans parole se perd dans un abîme de bonheur. J'ai pensé à toi parmi ces extases, et t'aurais bien désiré à mon côté à h\ sainte table, comme il .y a trois ans.

rW J(JLÎRNAI.

Le mardi de Pâques. — Voici plusieurs jours que je n'ai écrit ni à toi ni à personne. Les offices m'ont pris le temps, et j'ai vécu, pour ainsi dire, à l'église. Douce et belle vie que je regrette de voir finir, mais je la retrouve ici quaud je veux : j'ouvre ma chambrette, et là j'entre au calme, au recueillement, à la solitude-; je ne sais pourquoi j'en sors.

Voilà sur ma fenêtre un oiseau qui vient visiter le mien, il a peur, ils eu va, et le pauvre encagé s'attriste, s'agite comme pour s'échapper. Je ferais comme lui si j'étais à sa place, et cependant je le retiens. Vais-jelui ouvrir? Il irait voler, chanter, faire son nid, il serait heureux; mais je ne l'aurais plus, et je l'aime, et je veux l'avoir. Je le garde. Pauvre petit linot, tu seras toujours prisonnier : je jouis de toi aux dépens de ta libefté, je te plains et je te garde. Voilà comme le plaisir l'emporte sur la justice. Mais que ferais-tu si je te donnais les champs? Sais-tu que tes ailes, qui ne se sonl jamais dépliées, n'iraient pas loin dans le grand espace que tu vois à travers les barreaux de ta cage? Ta pâture, tu ne saurais la trouver, tu n'as pas goûté de ce que mangent tes frères, et môme peut-être te banniraient-ils, comme un inconnu, de leur festin de famille. Reste avec moi qui te nourris. La nuit, la rosée mouillerait tes plumes, et le froid du matin t'empêcherait de chanter.

En travaillant le champ, on a soulevé une pierre qui recouvrait un grand trou. Je vais la voir. Jeannot, muni d'un cable, est descendu dans le souterrain

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et Ta exploré de tous cotés. Ce n*est autre chose qu'une excavation incrustée de jolies petites pierres relevées en bosses de pralines. J'en ai pris pour monument de notre découverte. Un autre jour, je descendrai dans la grotte, et peut-être y verrai-je autre chose que Jeannot.

Le 2A. — J'attendis tout hier le facteur, espérant que j'aurais de tes lettres. Ce sera demain sans doute. Voilà comme je me console à chaque courrier, depuis quinze jours que je suis en attente. C'est bien long, et jecommence àm'inquiéterde ton silence. Serais-tu malade? Cette idée me vient cent fois le jour, et la nuit quand je me réveille, u Va-t'en, lui dis-je, je ne te crois pas. » Mais c'est possible : le fils de M. de Fénelons vient bien de mourir à Paris. Mon Dieu, que d'est triste, mourir loin des siens, loin de chez soi ! Demain je t'écris.

Parlons d'autres choses à présent. D'après la lettre de M. Hippolyte, papa espère que nous le verrons ici. Ce nous serait un grand bonheur de le posséder et de lui rendre un peu de ce que nous lui devons pour son ami lié pour toi. Qui sait ce que lui sembleraitnotre Cayla, notre ciel et nous-mêmes? On se fait sur l'inconnu des idées que souvent la réalité désenchante. Au reste, je ne voudrais pas qu'il vint sans toi. Que serait pour lui le Cayla sans Maurice? Un désert où il s'ennuierait bientôt d*ètre seul. S'il m'amenait sa fille, comme il me Ta dit, alors ce serait bien différent

•îl JOURNM.

pour lui : sa fille lui charmerait tout, et le Cayla pourrait lui sembler le Val. Je sei'ais aussi bien contente de voir cette enfant, de la tenir sur mes genoux, de la caresser, de l'embrasser, de l'avoir en ma possession pour quelques jours. Je ne saurais dire combien cette petite créature m'intéresse, m'attache à elle, sans doute par le souvenir de sa mère; et puis, cette pauvre enfant est si intéressante par son malheur! N'avoir pas de mère, hélas! c'est si triste, et surtout à son âge, à deux ans! Quoique si jeune, elle sent déjà sa perte et la sentira tous les jours davantage. Le cœur apprend à s'affliger comme il apprend à aimer. En grandissant, Marie aimera toujours mieux sa mère et la pleurera davantage. Son avenir m'occupe beaucoup; je voudrais savoir si elle vivra, si Dieu ne la retirera pas à lui avant l'âge où elle pourrait connaître le mal. Ce serait un malheur pour son père, mais pour elle, oh non! Peut-on regretter qu'une âme s'en retourne au ciel avec toute son innocence? La belle mort qu'une mort d'enfant, et comme on bénit ces petits cercueils que l'Église accompagne avec allégresse ! J'aime ceux-là, je les contemple, je m'en approche couïme d'un berceau; je ne plains que les mères, je prie Dieu de les consoler, et Dieu les console, si elles sont chrétiennes.

Je n'ai écrit qu'ici d'aujourd'hui. Je ne sais pourquoi cela m'est devenu nécessaire d'écrire, quand ce ne serait que deux mots. C'est mon signe de vie que décrire, comme à la fontaine de couler. Je ne le

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dirais pas à d'autres, cela paraîtrait folie. Qui sait ce que c'est que cet épanchement de mon âme au dehors, ce besoin de se répandre devant Dieu et devant quelqu'un? Je dis quelqu'un parce qu'il me semble que tu es là, que ce papier c'est toi. Dieu, ce me semble, m'écoute; il me répond même de ces choses que l'âme entend et qu'on ne peut dire. Quand je suis seule, assise ici ou à genoux devant mon crucifix, je me figure être Marie écoutant tranquille les paroles de Jésus. Pendant ce grand silence où Dieu seul lui parle, mon âme est heureuse et comme morte à tout ce qui se fait là-bas, là-haut, dedans, dehors: mais cela ne dure guère. « Allons, ma pauvre âme, lui dis-je, reviens aux choses de ce monde. » Et je prends ma quenouille, ou un livre, ou une casserole, ou je caresse Wolf ou Trilby. Voilà la vie du ciel en terre. Je trayais une brebis tout à l'heure. Oh ! le bon lait, et que j'aurais voulu te le faire goûter, ce bon laiide brebis du Gayla! Mon ami, que de douceurs lu perds à n'être pas icil

A huit heures^ — Il faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies et un gâteau que je fis hier au four du pain. Nous n'avions pour serviteurs que nos chiens. Lion, Wolf et Trilby, qui léchaient aussi les miettes. Tous no-^ gens sont à Téglise, à T instruction qui se

fait chaque soir pour la coarirmation. Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis sur les bûches, est chose charmante. Il n*y manquait que le chant du grillon et toi, pour compléter le charme. Est-ce assez bavardé aujourd'hui? Maintenant, je vais écouter la Vialarette, qui revient de Cordes : encore un plaisir.

Le 25. — Me voici devant un charmant bouquet de lilas que je viens de prendre sur la terrasse. Ma chambrette en est embaumée; j'y suis comme dans

un bouquetier, tant je respire de parfums !

Le 26. — Je ne sais quoi m'ôta de sur les fleurs hier matin; depuis j'en ai vu d autres dans le chemin de Gahuzac, tout bordé d* aubépines. C'est plaisir de trotter dans ces parfums, et d'entendre les petits oiseaux qui chantent par-ci par-là dans les haies. Rien n'est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir. Bientôt je me lèverai à cinq heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble. L'hiver, il est paresseux : je le suis et ne sors du lit.qu'à sept heures. Encore parfois le jour me semble long. Cela m'arrive lorsque le ciel est nébuleux, que je suis triste et que j'attends un peu de soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon âme ; alors le temps est long. Mon Dieu, trouver un jour long, tandis que la vie tout entière n'est rien !

D'BUGBNIB DB GUERIN. «H

C'est que Teonui s'est posé sur moi, qu il y demeure, et que tout ce qui prend de la durée met de l'éternité dans le temps. 01)1 que je plains une âme en purgatoire, où l'attente fait tant souffrir, et quelle attente! Peut-on mettre en comparaison celles d'icibas, soit de la fortune, de la gloire, de tout ce qui fait haleter le cœur humain? Une seule peut-être en est l'ombre, c'est celle de l'amour quand il attend ce qu'il aime. Aussi Fénelon compare-t-il la félicité céleste à celle d'une mère au moment où elle revoit son fils qu'elle avait cru mort. Midi sonne. Ce n'est plus le temps d'écrire.

Quand je vois passer devant la croix un homme qui se signe ou ôte son chapeau, je me dis : « Voilà un chrétien qui passe; » et je me sens de la vénération pour lui, et je ne ferme pas à verroux, si je suis seule à la maison ; au contraire, je me tiens à la fenêtre, et regarde tant que je puis cette bonne figure de chrétien, comme je l'ai fait tout à l'heure. On n'a rien à craindre de ceux qui craignent Dieu. J'aurais volontiers ouvert la porte à l'inconnu que j'ai vu chevauchant du côté de la croix. Que Dieu l'accompagne où qu'il aille! Je vais courir aussi, mais pas bien loin, jusqu'à l'église pour vêpres. Il est dimanche, jour de sortie pour le corps et de recueillement pour l'âme. Elle rentre donc en soi et te quitte. Encore jour de courrier aujourd'hui, et je n'ai p«is de lettre. A quoi penses-tu, mon ami?

Le 27. — J'ai rencontré le petit du Cruchon, Le pauvre enfant a perdu son père; sa mère est morte aussi, et depuis, l'orphelin a une coutume touchante. Il prend à côté de lui, dans son lit, un mouchoir à la place où était sa mère et s*endort en le tétant. Douce illusion qui le console et l'attache si fort à son bout de mouchoir qu'il pleure et crie s'il se réveille sans l'avoir aux lèvres! Il appelle sa mère alors, lui dit de revenir, et ne se calme qu'avec sa poupée : naïf besoin que cette poupée, bien digne d'une âme d'enfant, et même de tout homme fait, car tout ailligé à la sienne, et se plaît à la moindre image du bonheur perdu !

Le 28. — Quand tout le monde est occupé et que je ne suis pas nécessaire, je fais retraite et viens ici à toute heure pour écrire, lire ou prier. J'y mets aussi ce qui se passe dans l'âme et dans h\ maison, et de la sorte nous retrouverons jour par jour tout le passé. Pour moi ce n'est rien ce qui passe, et je ne l'écrirais pas, mais je nie dis : « Maurice sera bien aise de voir ce que nous faisions pendant qu'il était loin et de rentrer ainsi dans la vie de famille, » et je le marque pour toi.

Mais je m'aperçois que je ne parle guère de qui que ce soit, et que mon égoïsme se met toujours en scène; je dis : « J'ai fait ceci, j'ai vu cela, j'ai pensé telle chose, » laissant derrière le public à la façon de l'amour-propre, mais U^ mien est celui

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du cœur qui ne sait parler que de lui. Le petit peintre ne sait donner que son portrait à son ami, le grand peintre offre des tableaux. Je continue donc le portrait. Sans la pluie qu'il a fait ce matin, je serais à Gaillac maintenant. Grâce à la pluie, j'aime bien mieux être ici. Quel salon peut me valoir ma chambrette? avec qui serais-je à présent, qui me valût ceux qui m'entourent? Bossuet, saint Augustin et d'autres saints livres qui me parlent quand je veux, m' éclairent, me consolent, me fortifient, répondent à tous mes besoins. Les quitter me fait chagrin, les emporter est difficile; ne pas les quitter est le mieux.

Je lis dans mes loisirs un ouvrage de Leibniz qui m'enchante par sa catholicité et les bonnes choses pieuses que j'y trouve, comme ceci sur la confession : (( Je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme un grand instrument de Dieu pour le salut des âmes; car ses conseils servent à diriger nos affections, à nous éclairer sur nos défauts, à nous faire éviter l'occasion du péché, à dissiper les doutes, à relever l'esprit abattu, enfin à enlever ou mitiger toutes les maladies de l'âme; et si l'on peut à peine trouver sur la terre quelque chose de plus excellent qu un ami fidèle, quel bonheur n'est-ce pas d'en trouver un qui soit obligé par la religion inviolable d'un sacrement divin à garder la foi et à secourir les âmes? »

Ce céleste ami, je l'ai dans M. Bories. Aussi la nou-

;0 JUTRNAL

velle de §on départ m'af&ige profondément. Je suis triste d'une tristesse qui fait pleurer Tâme. Je ne dirais pas cela ailleurs, on le prendrait mal, peutêtre on ne me comprendraitpas. On ne sait pas dans le monde ce que c'est qu'un confesseur, cet homme ami de l'âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière; cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l'appelant, comme Dieu, notre père : la foi le fait véritablement Dieu et père. Quand je suis à ses pieds, je ne vois autre chose en lui que Jésus écoutant Madeleine et lui pardonnant beaucoup parce qu'elle a beaucoup aimé. La confession n'est qu'une expansion du repentir dans l'amour*.

Le 5 [mai, à Gaillac]. — On ne parlait hier au soir que d'une jeune fille qui est morte au sortir du bal où elle avait passé la nuit. Pauvre âme de jeune fille, où es-tu? J'ai trop d'occupations pour écouter mes pensées. Qu'elles rentrent.

Le 9. — Et moi aussi je sors d'une soirée dansante, la première que j'aie vue et où j'aie pris part;

i. Le lecteur retrouvera le passage qui précède reproduit textuellement dans le cahier suivant, page 108. Nous n'avons pas du supprimer cette répétition : Que prouve-t-elle, sinon l'importance particulière que M^^* de Guérin attachait à ces pensées et peut-être la secrète satisfaction qu'elle aura éprouvée, sans le savoir, en réussissant à les exprimer d'une manière si nette et si ferme?

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mais mon cœur n'était pas en train, et s'en allait au repos. Aussi ai-je mal dansé, faute de goût et d'habitude. J'entendais rire à mes dépens, et cela ne m'amusait pas; mais j'amusais les rieuses, ce qui revient au but de nous prêter au plaisir. Je l'ai fait de la meilleure volonté du monde; mais cette complaisance m'ennuierait bientôt, comme tout ce qui se fait dans le monde où je me trouve étrangère. Sur un canapé, je pense à la pelouse ou au marronnier, ou à la garenne, où l'on est bien mieux.

« Oh! laissez-moi mes rêveries, Mes beaux vallons, mon ciel si pur, Mes ruisseaux coulant aux prairies, Mes bois, mes collines fleuries Et mon fleuve aux ondes d'azur.

« Laissez ma vio, au bord de l'onde, Comme elle, suivre son chemin.

Inconnue aux clameurs du monde, Toujours pure, mais peu profonde Et sans peine du lendemain.

« Laissez-la couler, lente et douce.

Entre les fleurs, près des coteaux, Jouant avec un brin de mousse, Avec une herbe qu'elle pousse. Avec le saule aux longs rameaux.

(( Mes heures, à tout vent bercées.

S'en vont se tenant par la main ; Sur leurs pas légers, mes pensées Éclosent, belles et pressées.

Comme l'herbe au bord du chemin.

(( On dit que la vie est amère,

0 mon Dieu I ce n'est pas pour moi •

La poésie et la prière,

Comme une sœur, comme une mère

La bercent pure devant toi.

« Enfant, elle poursuit un rêve,

Une espérance, un souvenir,

Comme un papillon sur la grève,

Et chaque beau jour qui se lève *

Lui semble tout son avenir.

(r Les jours lui tombent goutte à goutte. Mais doux comme un ravon de miel ; Il n*en est point qu'elle redoute.

0 mon Dieu î c'est ainsi, sans doute.

Que vivent les anges au ciel.

« La mort doit nous être donnée Douce après ces jours de bonheur.

Comme une fleur demi-fanée Au soir de sa longue journée.

On penche la tête et Pon meurt.

« Et si l'on croit, si l'on espère, Qu'est-ce mourir? Fermer les yeux, Se recueillir pour la prière, Livrer l'âme à l'ange son frère, Dormir pour s'éveiller aux cieux. »

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