Vers de la Sainte Thérèse de son Trère
Le !•' mars. — Je regardais tout à Theure deux petits mendiants qui passaient avec extase sous le grand peuplier. Ils ne pouvaient assez lever la tête et les yeux; et je pensais qu'ainsi tout ce qui est haut attire notre intelligence, et qu'ainsi je ferais sous les pyramides d'Egypte... quand un tout petit oiseau, allant se poser sur la cime du peuplier, m'a fait sentir l'impuissance de notre pauvre nature et tomber l'orgueil de mes pensées.
Voici, voici des provisions de carême, Massillon qu'Élisa vient de m' envoyer. Je lirai un sermon tous les jours. Voilà pour Tâme, l'esprit vivra comme il pourra, je ne sais de quoi le nourrir; point de livres de mon goût. Encore cependant faut-il quelque chose ; je ne puis me passer de lire, de fournir quelque chose à ce qui pense et vît. Je vais me jeter sur le sérieux, sur V Indifférence en matière de religion. C'est ce que j'ai de mieux sous la main ; puis je suis bien aise de revoir ce que j'ai vu étant jeune, ce qui m'étonna, me pénétra, m'éclaira comme un nouveau ciel. Quand M. l'abbé Gagnemeconseilla ces lectures, jene connaissais guère que Y Imitation et autres livres de piété. Juge de l'effet de ces fortes lectures, et comme elles ouvrirent profondément mon intelligence. De ce moment, j'eus une autre idée des choses; il se fit en moi comme une révélation du monde, de Dieu, de tout. Ce fut un bonheur, une surprise comme celle du poussin sortant de sa coque. Et surtout ce qui me charma, c'est que ma foi, se nourrissant de toutes ces belles choses, devînt grande et forte. •'
Le 14. — Une lacune, un silence de douze jours. Un voyage à Gaillac où je n'ai pas pris mon cahier. Je comptais revenir le soir même; mais Louise que j'allais voir fut à Saint-Géry et j'attendis la chère amie, ce qui m'a tenue dehors plus que je ne voulais. Je n'aime pas de sortir d'ici ; rien ne me plaît comme mon désert; aujourd'hui qu'il est resplendissant de soleil et de douce lumière , je ne le changerais pas avec la plus magnifique cité. Je n'aime pas un toit pour horizon , ni de marcher dans les chemins des rues quand les nôtres se bordent de fleurs, k présent c'est un charme d'être en plein air, d'errer comme les perdrix. Papa a pu aller avec nous jusqu'au bout de la vigne longue. Nous nous sommes assis un peu dans le bois, près de l'endroit où roula Caroline. Nous avons parlé d'elle et de sa chute; j'ai revu le groupe que nous formions au milieu des chênes, groupe, hélas, si fort dispersé ! et, réflexions faites, j'ai couru chercher des violettes sur un tertre donnant au soleil. Ce sont les premières que nous ayons vues. J'en mets une ici, que je t'offre comme les prémices du prin^mps du Cayla.
Je ne te dis pas ce que j'ai fait et vu à Gaillac; ce n'est pas la peine, à moins de parler de Louise. Encore l'ai-je très-peu vue et si occupée , si entourée, que nous n'avons pu faire de l'intime. Nous sommes en peine, tu n'écris pas, ni Caro, ni personne. C'est jour de courrier, rien n'arrive. Cependant je t'ai écrit par M. Louis de Rivières et t'ai envoyé Un cahier. Cela ne vaudra-t-il pas un mot?
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15. — Une lettre, mais pas de toi I C'est d'Euphrasie qui me donne des nouvelles de Lili, tristes nouvelles qui me font craindre de perdre cette pauvre amie. Je vais à Gahuzac en faire part à ma tante.
16. — La Vialarette ne te portera plus des marrons et des échaudés de Cordes; la pauvre fille I elle est morte la nuit dernière. Je la regrette pour ses quar lités, sa fidélité, son attachement pour nous. Étionsnous malades? elle était là; fallait-il un service? elle était prête , et puis d'une discrétion , d'une sûreté ! du petit nombre de personnes à qui l'on peut confier un secret. C'était le sublime de sa condition, ce me semble, que cette religion du secret que l'éducation ne lui avait pas apprise. Je lui aurais tout confié.
Aucune des femmes d'Ândillac n'approche de la pauvre Marie pour les sentiments élevés, pour la foi vive et forte. Il fallait l'entendre parler droit et clair aux philosophes du hameau, à ceux qui parlaient mal de Dieu, de la confession, de toutes les. choses saintes dont on s'amuse aux veillées. Oh! elle les aimait! se confessait, jeûnait, faisait son carême avec cinq sous d'huile, croyait au ciel, et doit y être, j'espère. Dieu aura reçu cette âme simple et pure. Ses défauts n'étaient que des saillies d'humeur, des bizarreries de caractère qui parfois la mettaient mal avec ses voisines. Mais cela s'oubliait bientôt; un service effaçait les paroles, et toutes font à présent son éloge.
Je fus la voir hier au soir, elle ne me connut pas. Je lui pris la main qui était froide et sans pouls; en m'en allant, je compris bien que je l'avais vue pour la dernière fois. Ce bras glacé, ce battement éteint, c'était la mort que je venais de toucher. Que c'est triste, que c'est sombre, que c'est effrayant, le passage dans l'autre vie! Que devenir mon Dieu, si la foi ne jetait ses lumières, ses espérances là-dessus ! Heureux qui peut espérer, qui peut dire comme la \ialarette : J'ai connu Dieu et je l'ai servi! Ses connaissances n'allaient pas au delà du catéchisme, ses prières au delà du Pater; mais tout est compris là dedans pour le chrétien, grand et petit. Plût à Dieu que M. de Lamennais s'en tînt là!
Mimi a servi de sœur de la charité à notre pauvre amie et l'a aidée à souffrir par ses exhortations. La malade lui a confié ses secrets pour l'autre vie , les messes qu'elle veut pour le repos de son âme, et lui a remis pour cela soixante francs qu'elle avait déposés dans un fagot, fagot quêté branche à branche comme l'argent sou par sou. Sainte idée de pauvre! Que ce dépôt aura de mérite devant Dieu ! De combien de froid, de chaud, de pas, de peines, de privations il se compose! Qui sait les morceaux de pain qu'elle a achetés de sa faim pour en donner le prix à son âme? Simple et admirable foi !
17. — Je reviens de l'enterrement de cette pauvre fille, la première que j'aie vu mettre dans la tombe.
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C'était pénible à voir; mais j'ai voulu accompagner jusque-là celle qui n'a ni frère ni sœur, celle qui a suivi sur ce cimetière tous ceux des nôtres qu'elle a vus mourir, celle qui a fait tant de pas pour nous, hélas! à pareil jour, samedi. Enfin j'ai voulu lui^ donner cette marque d'affection et l'accompagner dfe mes prières jusqu'au bord de l'autre monde. J'ai entendu la messe à côté de son cercueil.
Il fut un temps où cela m'aurait effrayée ; à présent, je ne sais pas comment je trouve tout naturel de mourir ; cercueils, morts, tombes, cimetières ne me donnent que des sentiments de foi, ne font que reporter mon âme là-haut. La chose qui m'a le plus frappée, c'a été d'entendre la bière tombant dans la fosse : sourd et lugubre bruit, le dernier de l'homme. Oh! qu'il est pénétrant, comme il va loin dans l'âme qui l'écoute! Mais tous ne Técoutent pas; les fossoyeurs avaient l'air de voir cela comme un arbre qui tombe, le petit Cotive et d'autres enfants regardaient là dedans comme dans un fossé où il y aurait des fleurs, l'air curieux et étonné. Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle indifférence entoure la tombe! Que les saints ont raison de mourir avant l'heure, de faire leurs propres obsèques en se retirant du monde ! Est-ce la peine d'y demeurer? Non, ce n'est pas la peine, si ce n'était quelques âmes chères à qui Dieu veut qu'on tienne compagnie dans la vie. Voilà papa qui vient de me visiter dans ma chambre et m'a laissé en s'en allant deux baisere sur le front. Gomment laisser ces tendres pères?
nS JOURNAL
Encore en peine sur ton compte , point de lettres. Je viens de t' écrire à Paris. A présent je vais au sermon ; j'en vais lire un au coin du feu. On fait église partout.
Le 18. — Pluie, boue, vent, jour d'hiver et de dimanche. Un bon petit prône pour me dédommager de la fatigue du chemin. Inquiétude ce soir, point de lettre.
Le 19. — Les parents de la Vialarette sont venus nous remercier, en s'en allant, des soins que nous lui avons donnés et nous offrir ce que nous voulions... Parmi un tas de fioles et d'autres riens , j'ai vu un petit pot blanc que nous lui emplissions tous les ans de confitures. Je l'ai demandé en souvenir. Je l'ai, je le garde et le regarde, le saint petit pot, comme celui de la veuve de Sarepta.
Une fusée, un peu de lecture, un peu d'écriture, quelques coups d'œil à la pluie, c'est ma journée. Je ne parle pas de ce qui s'est fait dans l'âme. La nuit en songe j'ai vu ton lit tout en flammes. Que signifient ces craintes de nuit et de jour que tu me donnes? Oh ! qu'au moins je ne sois pas en peine sur ta santé ! C'est bien assez du reste que Dieu sait. Aurons-nous demain de tes lettres ?
Le 20. — Pas de lettre.
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Le 21. — J'attends. Demain, peut-être demain!*
Le 2A. — Enfin quelque chose! Ce n'est pas de toi, mais qu'importe ? Je sais que tu vis, cela me suffit. J'avais tant de craintes I Mon Dieu , que ton silence m'a faitsoiifTrirl que de tourments, que d'imaginations, de suppositions, de tristesses! Quel effroi en voyant cette lettre à cachet noir! Ah! M. d'Aurevilly ne se doute pas du coup qu'il m'a porté. J'ai laissé tomber sa lettre ; Érembert l'a prise, l'a ouverte, et me l'a rendue. J'ai compris, j'ai lu, j'ai vu; plus de frayeur. La pauvre poire est cause de tout cela. Les beaux remerctments et hommages ! mais mal venus sous ce cachet noir; aussi Teffet n'a été que triste, je ne sais quoi de lugubre m'est resté dans l'âme, comme une teinte noire sur laquelle nulle autre couleur ne peut prendre. Je me dis cent fois : tu le croyais mort, il est vivant, il se porte bien, sa santé, me dit-on, sera bientôt au niveau de son bonheur; mais ni cela, ni rien ne peut m'ôter de peine sur ton compte. J'ai repris cette lettre et j'y vois la certitude que tu as été malade. Ton ami me dirait-il que, quand j'arriverai à Paris , je te trouverai tout à fait bien, si tu n'avais pas été souffrant? Oh! oui, tues malade, j'en ai l'idée depuis quelque temps. Pauvre chère santé, que je ne puis ni voir ni soigner... Il ne me reste que de la recommander au bon Dieu, ma sainte ressource.
Le 25, dimanche. — Excellent prune sur la confes-
sion. Que c'était clair, simple et vrai! comme il a su mettre à la portée d'Andillac les preuves de l'institution divine de la confession, mise en doute dans les veillées, et instruire en même temps nos pauvres philosophes ignorants de leur catéchisme! J'aurais voulu te savoir là; tu aurais trouvé cela bien, très-bien, surtout quand après avoir répondu aux objections, confondu la malice, repoussé les prétextes, écarté les refus, il a parlé des bienfaits de la confession , de la paix qu'elle met dans l'individu, la famille et la paroisse, accompagnant cela d'exemples et finissant par nous appeler tous avec sa voix de bon pasteur, tous à ses pieds, dans ses bras , dans son cœur : « Mes frères, une mère qui perd sa fille n'a pas plus de douleur que moi quand je vois une de vos âmes mourir dans le péché. » £t cela n'est pas une phrase, c'est une expression de foi, de charité. C'est une chose qu'ils pensent, qu'ils sentent, ces bons prêtres. Oh ! qu'ils sont dignes de respect, ceux qui ont ainsi l'esprit de Dieu, qui passent en faisant le bien ! Je les vénère comme des reliques. Je n'estime pas ceux qui en disent du mal. Cela me vient à propos de certains railleurs. 11 est nuit; mais d'ailleurs, ce n'est pas la peine de parler de ces gens. Si je puis, je reviendrai ce soir avant de me coucher.
Le 27. — C'était bien vrai mes pressentiments, tu es malade, tu as eu trois accès, tu tousses. Quelle peine ! Mon pauvre Maurice, faut-il être aussi loin de
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toi, ne pouvoir plus ni te voir, ni t'entendre, ni te donner des soins! C'est à présent que je voudrais être à Paris, avoir une chambre à côté de la tienne comme ici, pour t'entendre respirer, dormir, tousser. Oh ! tout cela, je l'entends à travers deux cents lieues ! Oh ! distances! distances! Je souffre bien, mais Dieu le veut et me fait ainsi payer mon affection fraternelle. Nul bonheur sans amertume, ni même sans sacrifice. Si j'étais près de toi, il me semble que tu te porterais mieux , que je veillerais sur ton manger, sur ton boire, sur l'air que tu respires. La Providence le fasse et te conserve comme la prunelle de l'œil! Et puis cette bonne et tendre enfant qui te sert de sœur me console. C'est elle qiii vient d'écrire à Éran , lui dit que tu as été malade et de ne pas le dire aux sœurs. Chère Caro, elle sait combien les sœurs se troublent vite. Que je l'aime, que je suis aise de te savoir auprès d'elle, que j'en bénis Dieu! Que deviendrais-tu dans ton hôtel de Port-Mahon, seul avec des hommes? Ton ami serait bien là; mais quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, un homme ne peut remplacer une femme . pour un malade, c'est comme pour un enfant. La faiblesse et la souffrance ont besoin de ces soins , de ces soulagements, de ces douceurs que nous inventons.
Le 28. — Oh ! des lettres, des lettres de cœur, des lettres de peines, car c'est tout un. Bonne tante ! elle nous dît, comme Caro, que tu as eu trois accès, que
tu es arrivé pâle, défait, triste, à Paris, toutes choses qui me navrent. Dieu sait ce que je ferais pour ne pas te savoir en souffrance de corps ou d*âme. Mais je ne puis rien pour rien. Je n'ai que le pouvoir de prier et je prie, et j'espère, parce que la foi est puissante. Dieu est d'ua grand secours, je le sens, je réprouve. Ohl si noâ espérances, comme dit saint Paul, étaient renfermées dans cette vie seule, nous serions les plus misérables des créatures.
Voilà Lucie, ma petite filleule, qui vient me dire bonsoir. Il faut que je lui fasse une caresse, puis le catéchisme. J'aime à instruire les enfants, à ouvrir ces petites intelligences, à voir quels parfums sont renfermés dans ces boutons de fleurs. Je trouve en Lucie dé la pénétration , de la mémoire et une douceur de caractère qui fait de cette enfant une pâte.. Je vais bien lui apprendre à connaître Dieu, seule connaissance indispensable à tous dans cette vie triste et rapide, comme l'a dit, je crois, M. de Lamennais.
Mon catéchisme fait, je vais lire un sermon; nous sommes en carême , temps où l'âme se nourrit plus que jamais de choses saintes. D'ailleurs j'en ai besoin pour faire contre-poids aux peines, alarmes, craintes qui me pèsent au cœur. 0 mon ami, que n'as-tu recours à cela , que ne te fais-tu soulever par quelque chose de céleste ! Tu ne serais pas si abattu, je te crois malheureux dans ton bonheur apparent, et que c'est la cause de ta maladie. La plupart des maux viennent de l'âme; la tienne, pauvre ami, est si malade, si
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malade! Je sais bien ce qui la pourrait guérir ou du moios soulager, tu me comprends : c'est de la faire redevenir chrétienne , de la mettre en rapport avec Dieu par l'accomplissement des devoirs religieux, de la faire vivre de la foi, de l'établir enfin dans un état conforme à sa nature. Oh ! alors paix et bonheuni autantque possible à l'homme. La tranquillité del'ordre^ chose admirable et rare qu'on n'obtient que par l'assujettissement des passions. Cela se voit dans les saints.
Le 29, — Deux lettres écrites, l'une à Marie, l'autre à lrëne« cette amie de Lisle. Je lui dois ce souvenir, cette reconnaissance pour son ancienne et constante amitié. Ce fut elle qui m'écrivit la première il y a sept ans, je crois, après quelques jours de connaissance à Liste. Entre femmes, l'amitié est bientôt faite : un agrément, un mot, un rien suffit pour une liaison; mais aussi ce sont nœuds de ruban pour l'ordinaire, ce qui fait dire que les femmes ne s'aiment pas. Je n'en sais rien; on peut aimer un jour, deux jours, ' ' plus ou moins, mais parfaitement : aflections éphémères dont j'ai toujours eu peur pour moi et pour mes amies. Rien n'est triste comme une chose morte au cœur, de faire du cœur un cercueil. Aussi, dès que je sens ou vois s'éteindre une affection, je m'empresse de la raviver.
Je vais donc écrire' à L. des Montagnes qui m'a paru un peu changée. Peut-être était-ce préoc-
cupatioD, inonde, entourage; mais elle m'a laissé des craintes, des doutes sur son amitié. Cependant quand je songe aux longues larmes qui coulaient sur ses joues à mon départ l'an dernier, cela s'en va de mon esprit.
Ce qui s'appelle une connaissance, je n'en manque pas, et je ne sais comment cela me vient, moi à peine sortie de mon désert et qui, comme Paul Termite, vivrais volontiers cent ans dans ma retraite sans m'informer du tout du monde. Dieu le veut sans doute pour quelque fin à moi inconnue. La Providence mène tout, tout jusqu'au plus petit événement. Cela fait qu'on accepte.
Je viens de lire l'épître de l'enfant ressuscité par Elisée. Oh ! si je savais quelque prophète, quelqu'un qui rendit la vie et la santé, j'irais comme la Sunamite me prosterner à ses pieds.
Le 30. — Le beau temps, l'air doux, comme il te ferait du bien ! J'y pense et j'y penserai et regretterai tout ce printemps de ne pas te le voir respirer. Cela te vaudrait mieux que l'air de Paris. Il te tuera cetair empesté des villes. Que ne peux-tu vivre avec nous, mon ami! Quel regret de te voir comme banni de la famille ! 0 fortune, fortune ! que ne fait-elle pas souffrir, quand elle est mauvaise? Nous en avons bien souffert en toi.
Le 31. — Je ne sais qui ni quoi me fit jeter mon
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cahier sous le couvre-pied de ton lit : interruption et cachette dès qu'on entre ici. Je n'écris que pour toi, et pour cela j'use du premier tour venu : tantôt c'est une lettre à écrire, quelques notes à prendre; mais ce qui sftrt toujours , c'est le cahier de poésies que papa m'a demandé. J'en copie trois ou quatre vers par jour, et quand papa vient dans ma chambre et me dit : « Que fais-tu? » je lui réponds : « le cahier. » Ce n'est pas mentir; seulement j'en fais deux, et l'un m'attache plus que l'autre. Cependant je finirai celui de papa puisqu'il y tient: ce cher père mérite bien que je lui fasse plaisir aussi, lui qui me donnerait la lune.
Que ne puîs-je donner à chacun quelque chose! Une marque d'affection à frères et sœur, à tous ceux que j'aime. Voyons que je fasse mon testament. A toi, mon Journal, mon canif, les Confessions de saint Augustin. A papa, mes poésies ; à Érembert, Lamartine; à Mimi, mon chapelet, mon petit couteau, mon Chemin de la croix, mes Méditations du père Judde. A Louise, le Combat spirituel ^ à Mimi encore, mon Imitation i à Antoinette, Y Ame embrasée. A toi encore, mon petit coffre-fort pour tes secrets, à condition que tu brûleras tous les miens, s'il s'y en trouve. Eh qu'en ferais-tu? Ce sont des choses de conscience, de ces choses entre l'âme et Dieu, quelques lettres de direction de M. Bories et de ce bon curé de Normandie dont je t'ai parlé. Je les garde par souvenir et par besoin; ce sont mes papiers^ mais qui ne doi-
vent pas voir le jour. Si donc ce que j'écris ici comme en m' amusant s'accomplit, si tu deviens mon légataire, souviens-toi de brûler tout ce que contient cette boîte.
Le 2 avril. — « Si l'inévitable nécessité de
mourir attriste la nature humaine, la promesse de l'immortalité future encourage et console noire foi; car pour vos fidèles. Seigneur, mourir n'est pas perdre la vie. » Voilà, mon ami, ce que j'ai lu à la préface des Morts, et à quoi je pense tout ce jour où mourut notre mère. Nous avons entendu la messe pour elle ce matin. Vous l'entendiez aussi à Paris, et je te voyais avec plaisir dans cette communion de prières. Je pensais que ma mère te regardait spécialement et t'envoyait du ciel quelque grâce, comme aurait fait Rachel à son fils Benjamin. N'étais-tu pas son dernier et bien-aimé enfant? Je me souviens que tu me rendais quelquefois jalousei que j'enviais les caresses, les bonbons, les baisers que tu recevais de plus que moi. C'est que j'étais un peu plus grande, et je ne savais pas que l'âge fît changer l'expression de l'amour, et que les tendresses, les .caresses, ce lait du cœur, s'en vont vers les plus petits. Mais mon aigreur ne fut pas longue, et dès que la raison vint à poindre, je me mis fort à t' aimer, ce qui dure encore. Maman était contente de cette union, de cette affection fraternelle, et te voyait avec charme sur mes genoux, enfant sur enfant, cœur sur cœur,
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comme à présent, les sentiments grandis seulement. Si de l'autre vie on voit ce qui se passe sur la terre, ma mère doit être contente que nous nous aimions ainsi, que cette affection nous soit utile, douce, consolante, que nous nous donnions des conseils, des avis, des prières, secours de Tâme.
Mais tu ne pries plus, toi... C'est triste. Il n'y a pas de jour, surtout aujourd'hui, que je ne sente la puissance de la foi sur mon âme, tantôt pour la calmer, ou la contenir, ou l'élever. Je souffrais ce matin ; la mort, les larmes, les séparations, notre triste vie me tuaient, et par-dessus , des appréhensions, des frayeurs, des déchirements, une griffe de démon dans l'âme, je ne sais quelle douleur commençait. Eh bien, me voilà calme à présent, et je le dois à la foi, rien qu'à la foi, à un acte de foi. Je pense à ma mère, à la mort, à l'éternité sans peine, sans frayeur. Sur un fond triste nage un calme divin, une suavité que Dieu seul peut faire. En vain j'ai essayé d'autre chose en pareille occasion ; rien d'humain ne console l'âme, ne la soutient.
A l'enfant it faut sa mère, Â mon âme il faut mon Dieu.
Le 3. — J'attendais des lettres de Paris, de tes nouvelles, mais rien. Que dire, que penser? Des qui sait? des peut-être^ des doutes. La triste chose que le doute, soit à l'esprit, soit au cœur! Que Dieu nous en délivre I Papa est allé à Andillac, voir si le por-
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teur aurait laissé quelque chose ; j'attends ici dans la chaqfibrette, mon r€posoir. Oh! que je suis fatiguée! fatigue d'âme, mais qu'importe? Je veux travailler, je veux écrire, je ne veux pas plier. Quelqu'un attend une lettre. J'en eus avant-hier de Félicité et de Marie de Thézac. Les lettres ne manquent pas, excepté les tiennes.
Le 4. — 11 fait froid, il pleut, il neige. Cn vent langoureux chante à ma fenêtre et me donne envie de lui répondre ; mais que dire au vent, à un peu d'air agité? Hélas! que nous ne sommes souvent pas autre chose! J'ai fait cette nuit un grand songe. J'étais avec M. de Lamennais, je lui parlais de toi, de ses ouvrages anciens et nouveaux; nous causions vivement et n'étions pas d'accord, car il ne l'était pas avec lui-même. Il contredisait tout ce qu'il a dit autrefois. Et je le plaignais, le pauvre égaré! — « Oh ! vous détestez l'hérétique. — Non, Monsieur, non ; vous me causez une douleur profonde, vous me semblez une étoile égarée, mais qui ne peut manquer de reparaître au ciel. » Et sur ce, lui, l'hôtel où nous étions et moi, nous sommes confondus dans le chaos du sommeil; mais cela m'est resté, et j'ai tout aujourd'hui ce génie dans la tête. Quand je pense que tu as vécu chez lui, avec lui, reçu ses leçons, l'intérêt que je lui porte devient intime. Oh! que cet homme m'occupe, que je pense à son salut, que je le demande à Dieu, que je regrette sa gloire, sa gloire
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sainte! Il me vient souvent de lui écrire sans me nomnier, de lui faire entendre une mystérieuse voix de supplications et de larmes. Folie, audace de ma part ; mais une femme s'est rencontrée avec lui pour Tenfer, pour compléter la réprobation de ce prêtre : une autre ne pourra-t-elle pas s'en approcher pour le ciel?
On met en terre un brave et saint homme, le Durel de Lentin, del Mas des MérixS un modèle de paysan, simple, bon, religieux, respectueux, nous tirant son chapeau jusqu'à terre. Il était aussi de ceux qu'on ne peut s'empêcher de saluer comme si on voyait la vertu. Ces hommes de bien sont rares, ils s'en vont et on n'en voit pas venir de pareils.
Le 5. — Lettre de M"' Martin; arrivée de M. de Faramond, événements de la matinée. Il faut que je pense au diner, à aider Mimi.
Le 6. — Il y a aujourd'hui dix-neuf ans que naquit, sur les bords du Gange, une frêle petite enfant qui fut appelée Caroline. Elle vient, grandit, s'embellit, et, charmante jeune fille, elle est ta fiancée à présent. J'admire ton bonheur, mon ami, et comme Dieu en a pris soin dans la compagne qu'il te donne, dans cette Eve sortie de l'Orient avec tant de grâces et de charmes ! Puis je lui vois tant de qualités de
t . Du hameau des Mt^rix.
cœur, tant de douceur, de bonté, de dévouement, de candeur, tout en elle est si beau et bon que je la regarde pour toi comme un trésor du ciel. Puissiezvous être unis, être heureux! Nous venons d'entendre la messe à votre intention, et, suivant l'expression de M"® Martin, pour demander à Dieu le bonheur de Caroline et les grâces nécessaires à la nouvelle vie qui va s'ouvrir devant elle. Oh I de grand cœur nous entrons dans ces vues. Mettons, mettons le ciel de notre côté, demandons à Dieu ce qu'il nous faut, pauvres et impuissantes créatures. Le bon pasteur demain dira une autre messe pour toi; c'est luimême qui l'a offert : « Il faut prier aussi pour M. Maurice... » Suite de l'idée du bouquet, pressentiment de votre union.
Le 7. — « D'où diriez-vous que je viens, ma chère Marie? Oh! vous ne devineriez pas; de me chauffer au soleil dans un cimetière. Lugubre foyer si l'on veut, mais où l'on se trouve au milieu de sa parenté- Là, j'étais avec mon grand-père, des oncles, des aïeux, une foule de morts aimés. Il n'y manquait que ma mère qui, hélas! repose un peu loin d'ici. Mais pourquoi me trouvais-je là? Me croyez-vous amante des tombeaux? Pas plus qu'une autre, ma chère. C'est que je suis allée me confesser ce matin : et comme il y avait du monde, et que j'avais froid à l'église, je suis sortie et me suis assise au soleil dans le cimetière; et là les réflexions sont venues, et les
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pensées vers l'autre monde et le compte qu'on rend à Dieu. Le bon livre d'examen qu'une tombe! Comme on y lit des vérités, comme on y trouve des lumières, comme les illusions, les rêves de la vie s'y dissipent, et tous les enchantements! Au sortir de là, le monde est jugé, on y tient moins.
Le pied sur une tombe, on tient moins à la terre.
Il n'est pas de danseuse qui ne quittât sa robe de bal et sa guirlande de fleurs, pas de jeune fille qui n'oubliât sa beauté, personne qui ne revînt meilleur de cette terre des morts.
« Mais que vais-je dire à ma pauvre malade? Pardon, chère amie, je devrais vous égayer, vous distraire, vous chanter quelque chose comme le joyeux bouvreuil i mais je suis un oiseau qui s'abat partout, et vous fait son ramage suivant les lieux et les émotions. A vous, toute bonne, à m' écouter avec bonté, à ne pas trouver trop étrange ce qui me partira du cœur, souvent peu en rapport avec vous. Malgré nos sympathies, il y a en nous des différences de nature et d'éducation qui me feraient craindre pour moi, pour notre amitié, si je ne pensais que Dieu l'a faite, qu'elle ne repose sur rien d'humain. Ne pas se connaître, ne s'être pas vus et s'aimer, n'est-ce pas tout spirituel? Aussi, je me sens pour vous une affection toute sainte, quelque chose au cœur qui n'est que tendresse et prières pour vous.
« Que je voudrais vous voir heureuse! Votre bon-
heur... qui le peut faire? Où le croyez- vous? Dites, que je vous aide à le trouver. Ce n'est que pour cela que je suis votre amie. Voyons, cherchons. Quelle recherche! Avez-vous lu l'histoire de ce roi désolé de la perte de sa femme, à qui un philosophe promit de la ressusciter pourvu qu'on lui trouvât trois heureux pour en graver le nom sur le tombeau de la reine. Jamais on ne put les trouver. Ce qui signifie sans doute que notre âme resterait morte, s'il lui fallait pour vivre un bonheur humain. Mais, au contraire, il lui faut sortir de toute l'enceinte du monde et chercher au delà, c'est-à-dire en Dieu, dans la vie chrétienne, ce que le monde ne possède pas. Il n'a pas de bonheur. Ceux qui l'ont le plus aimé le disent. Il distrait, mais ne remplit pas le vide du cœur. Oh! le monde a de belles fêles qui attirent; maisy sois en sûre^ tu te sentiras seule et glacée au milieu de cette foule joyeuse. Dans ces expressions si franches, dans cet aveu d'une amie du monde, le monde est jugé. Quelle tristesse dans cet isolement, cette froideur, cette glace où le cœur se trouve au milieu des plaisirs et de ceux qui les partagent! Cela seul me les ferait délaisser si jamais je les rencontrais. « Savez-vous, ma chère Marie, que vous me faites du bien par vos réflexions, que vous me faites connaître le monde dans vos lettres qui sont des tableaux, que vous me détachez fort de toutes mes illusions, de tout ce qui ne nous rend pas heureux. Votre expérience m'instruit, et je bénis Dieu cent
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fois de ma vie retirée et tranquille. Autrement, quel dangerl Je me sens dans le cœur tout ce que je vois dans les autres; le même levain est dans tous, mais il monte différemment suivant les circonstances et la volonté, car le vouloir est pour beaucoup dans le développement du cœur. On l'aide à être bon ou mauvais, faible ou fort, à peu près comme un enfant qu'on élève. Aussi n'est-ce pas sur les penchants, mais sur les œuvres que l'Évangile dit que nous serons jugés. Oh! quand on y pense à ce jugement, il y a bien de quoi faire attention à sa vie, à son cœur : tant de périls dedans, dehors! Mon Dieu, que cela fait craindre et fait prendre de précautions, et désirer presque de quitter ce monde !
Ah î mon âme craint tant de se souiller sur terre ! Ah! comment conserver sa divine blancheur Au milieu de la fange et parmi la poussière Qui s'attache ici bas à tout, même à la fleur?
a Voilà pour vos oraisons jaculatoires^ je suis toute contente de vous en fournir. Vous en pourriez faire de plus saintes, mais ne les faites pas si haut en plein salon; ma vanité entend, prenez garde.
u Une tristesse, un regret à cette occasion : je vois que mon paquet pour Tlle de France vous est tout demeuré, mon pauvre cousin sera mort en croyant que je l'oubliais. Je n'ai regret qu'à cela. Je me félicite trop d'un hasard qui vous a remis cette lettre et m'a valu votre amitié. Depuis ce jour vous m'ai-
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mez, dites- vous. Que ne le disiez-vous plus tôti II a fallu bien des jours, des événements, des choses pour nous enchaîner enfin ; mais quand nous verrons-nous? Il ne dépendra pas de vous que ce ne soit bientôt, et je ne sais comment vous remercier de vos offres si gracieuses. Que je vous serais obligée ! Je n'accepte pas encore, n'ayant pas pris époque pour mon voyage à Paris. Je n'irai que pour le mariage ou après. On attend des papiers de Calcutta qui décideront l'affaire tout de suite.
(( Qu'il me tarde, qu'il me tarde de savoir si mon frère aura une position sortable! Je suis bien en peine sur son avenir, sur sa santé surtout. Cette chère santé, que de craintes! Le voilà encore malade; il a eu trois accès, et la pâleur est revenue. On nous dit qu'il est mieux, que la fièvre le quitte; mais j'ai peur qu'on ne nous trompe, et je viens vous prier de ne pas me tromper, d'avoir la complaisance de l'envoyer voir et de me dire franchement ce qui en est. Ce n'était que trop vrai, quand il vous fît dire que son médecin lui défendait de sortir. Moi aussi je lui défendrais ce mauvais air de Paris, et surtout d'éviter toute émotion. C'est ce qui le tue. Qu'on lui évite tout ce qui porte au cœur. Je remercie M. de M. . . de la visite qu'il a bien voulu lui faire, et vous de votre bienveillance que vous lui conserverez, j'espère.
(( Mais parlons de vous, de votre chère santé, qui m'intéresse aussi, vous savez; non, vous ne le savez pas, ni tout le plaisir que m'ont fait ces mots: « Je