‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 17 sur 47 · D'BTTGRNIR DR OU^RIN · texte numérisé non relu

D'BTTGRNIR DR OU^RIN

suis mieux , beaucoup mieux. » Oh ! que ce mieux vous demeure! qu'il aille croissant, de sorte qu*en vous voyant je vous trouve guérie, chère malade , guérie j entendez-vous? Il y faut travailler, suivre les ordonnances de votre médecin, ne vous occuper plus que de votre santé ; seulement, pour mon bonheur, cultivez un peu Tamitié qui, d'ailleurs, console de bien des choses. Puis, Dieu aidant, nous verrons si tout ira mieux. N'oubliez pas non plus la prière, ce bon remède de l'àme ; si mon livre est de votre goût, lisez-le, et votre ange gardien sera content, • Quel nom vais-je prendre là? mais, j'accepte tout de vous, et je bénis Dieu de. pouvoir vous être utile sous quelque dénomination que ce soit.

. « Savez-vous que la fièvre vous inspire joliment, et que votre hymne aux souffrances m'a frappée. C'est une Byronienne. Mais n'allez-pas prendre de tels sujets de chants, je vous prie, et vous faire voir crucifiée sur ce calvaire sans espérance, où les souffrances vous disent : Tu ne nous échapperas pas^ la fatalité t*a marquée au berceau , tu nous appartiem. Il est vrai, nous naissons tous comme voués au malheur. Chacun souffre de quelque chose ; mais comme ce martyr, quand on est chrétien, on souffre, mais on voit les cieux ouverts. Oh ! la foi , la foi ! rien que cela me console et me fait comprendre la vie. C'est vous parler à cœur ouvert, c'est que je vous aime. Adieu, je vous rends un baiser aussi tendre que le vôtre.»

Voilà ce que j'écrivais ce matin à une amie que j'ai depuis peu et que déjà j'aime beaucoup. Le ton que je prends avec elle n'est pas celui d'une lettre de femme , de nos légères causeries ; mais il le faut, il m'est inspiré par ce qu'elle attend de moi. Hélas, hélas, pauvre âme malade !

Qu'est-ce que la timidité? d'où vient-elle? Je l'ai cherché; je me suis demandé ce qui faisait rougir, ce qui empêchait de parler, de paraître devant quelqu'un, et c'est toujours pour moi un mystère. Encore ce matin, ayant un mot à dire à M. le curé, qui certes n'est pas intimidant, je n'ai jamais pu me décider à passer à la sacristie. Quelle bêtise ! on le sent et on en souffre, je ne sais quoi vous garrotte , vous étreint, si bien qu'il semble que le sang cesse de circuler et se porte sur le cœur, qui fait pouf, pouf à grands coups.

Le 8. — Pauvre Lili! elle se meurt, je viens d'apprendre qu'elle se meurt de la poitrine. Les peines de cœur l'ont tuée; elle cède à tant de coups qui l'ont ébranlée depuis dix ans. C'est Paul qui vient de nous donner ces tristes nouvelles, et nous dire d'aller, une de nous, auprès de la malade qui nous demande. Nous irons la semaine prochaine, après Pâques. C'est aujourd'hui les Rameaux. Je viens de mettre le miefa à ma chapelle, tu sais, sous sïiînte Thérèse. 11 sera flétri l'an prochain , hélas, et bien d'autres choses! 11 faut que f écrive à Louise,

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Le 9. — Une lettre de Caroline , enfin ! Je sais , j'entends, je lis que tu vas tout à fait bien. Quel plaisir! Faut-il que je lise aussi : a Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche à dissiper; je la lis dans ses yeux... » Mon pauvre ami , qu as-tu donc, si ce n'est pas la fièvre qui t'accable? N'es-tu pas content de ta vie, jamais si douce? n'es-tu pas heureux auprès de cette belle et bonne enfant qui t'aime, de votre union qui s'approche, d'un avenir?.... Oh! je crois que rien ne te plaît : un charme goûté, c'est fini, c'est épuisé. Peut-être que je me trompe, mais il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en délivre. Que tu me fais de peine, que tu m'en fais! Si je pouvais quelque chose à cela! mais nous sommes séparés! Tu me dirais ce que tu as, ce que c'est que cette tristesse que tu as emportée d'ici. Le regret de nous quitter? C'est une peine, mais pas dévorante; et puis quitter des sœurs pour sa fiancée, du doux au plus doux , on se console. Je ne veux pas tant chercher ni tant dire. Nous verrons, hélas! nous verrons. J'ai de tristes pressentiments.

Des hirondelles, oh! des hirondelles qui passent! les premières que je vois. Je les aime, ces annonceuses du printemps , ces oiseaux que suivent doux soleil, chants, parfums et verdure. Je ne sais quoi pend à leurs ailes qui me fait un charme à les regarder voler; j'y passerais longtemps. Je pense au

passé, au temps où nous les poursuivions dans la salle, où nous soulevions une planche du galetas pour voir leur nid , toucher les œufs , leurs petits : gais souvenirs d'enfance dont tout est plein ici pour peu qu'on regarde. Murailles, fleurs, oiseaux, tout les porte. Des petits poulets viennent de naître et piaulent au coin du feu. Voilà encore qui fait plaisir. Toute naissance porte joie.

Le 10. — La date est mise, il faut donc écrire quelque chose. Que sera-ce? que portera cette feuille de papier? Rien; rien n'est venu, rien ne s'est fait ni passé dans notre solitude. Si ce n'est quelque chant d'oiseau, bruit de vie ne s'est fait entendre; un soleil splendide passait sur ce calme; assise dans ma chambre, je dépéchais une paire.de bas pour Jeanne-Marie, tout en lisant. Je lisais la merveilleuse époque de saint Louis , de ce temps où l'on vit un si grand roi et de si grands saints.

Le 21. — Je viens d'Albi , je viens de laisser notre chère Lili au cimetière. Quelle douleur I quels regrets, quel vide, quels souvenirs! Mon Dieul voir mourir ceux qu'on aime; se dire : C'est fini, tu ne la verras plusl non, plus; l'éternité entre nous! mais l'éternité bienheureuse, j'espère. C'est ce qui console. Mon ami , que deviendrions-nous sans cela , sans un peu de foi dans l'âme? C'est ce qui la soutient , l'empêche de tomber dans un abîme de dou-

leur ou de désespoir. Lili, ma sainte Lili, comme je la crois heureuse ! comme je la vois dans une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos assuré! C'est nous qu'elle plaint, nous, ses amis, qu'elle voit dans ce pauvre monde, dans les peines, les agitations, les angoisses! Oh ! que je l'ai vue souffrir, mais avec quel calme , la pauvre martyre ! Aussi tout le monde l'appelait la sainte; cela se voyait sur son visage devenu tout céleste et beau après sa mort.

Je ne l'ai pas vue alors, mais un peu avant. A genoux auprès de son lit, je lui lisais les prières pour la préparation à la mort, de Bossuet, que j'avais emportées exprès pour elle. Quand je partis d'ici, le jeudi saint, je compris bien que c'était pour la voir mourir. Je pensai à ces provisions pour son âme, dernière marque, hélas! de mon amitié. Je pris aussi ce cahier, je pense à toi toujours, je voulais écrire cette mort ; mais impossible de rien faire que prier et demeurer auprès de l'agonisante. En arrivant, j'ai trouvé ta lettre que Mimi m'a remise. Quel plaisir en tout autre temps! Tu vas mieux, bien content , vivant , très-vivant, dis- tu; mais l'autre mort me gâte tout, m'attriste trop pour sentir aucune joie. Ce n'est pas que je sois en larmes, ni désolée; c'est un fond de cœur calme, un deuil intérieur, enfin je ne sais quelle douleur, mais c'en est une,

car j'aimais Lili et je l'ai perdue — C'était le

mardi 17 avril, à minuit; je l'avais quittée à quatre heures. Papa ne voulut pas me la laisser revoir et

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m'emmena chez iM'"' Combes , où j'ai reçu pendant deux jours la meilleure hospitalité. Nérine de Tonnac, mon ancienne amie, était auprès de moi et ma bonne compagne de nuit et de jour. Je lui suis bien reconnaissante de ce qu'elle. a fait pour moi dans cette occasion. Il faut que j'écrive à Caro; puis je reviendrai ici, si je puis.

Le 25. — Je n'ai pas pu depuis trois jours, encore n'est-ce que pour un moment que je me retire ici. Lili, j'ai toujours Lili en pensée et me sens prête à parler d'elle. Quand j'entends les cloches, je pense aux saintes prières qu'elle a faites à l'église, même ici dans la chambrette; quand je vois le ciel, je me dis qu'elle est là et lui demande bien des choses. Les amis- sont, sans doute, bien puissants près de

Dieu. Voilà M. F , visite que j'aime assez; nous

parlerons ensemble de Lili. C'est demain une grande solennité à Andillac, une première communion. Augustine, toute jeune qu'elle est, est du nombre des heureux enfants. Dans quelque temps elle pourrait être plus instruite, mais M. le curé préfère l'innocence au savoir, et je trouve qu'il a raison. Le brave homme va demain déployer tout son zèle de bon pasteur, toute sa tendre charité. C'est aussi un beau jour pour lui.

Le 29. — Quelle douce et simple et pieuse et touchante cérémonie ! Je n'ai que le temps de le dire

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et d'assurer que de toutes les fêtes celle que j'aime le plus, c'est une première communion dans une campagne , Dieu se donnant simplement à des enfants. Miou , la petite Françonil de Gaillard et Àugustine étaient ravissantes d'innocence et de beauté. Qu elles étaient jolies sous leurs petits voiles blancs, lorsque, revenant de la sainte table, elles pleuraient là-dessous ! Divines larmes ! Enfants unies à Dieu , qui pourrait dire ce qui se passait dans leur âme en ce moment? M. le curé a été admirable d'onction, de mansuétude ; c'était le Sauveur disant aux enfants : Venez à moi. Oh ! comme il leur parlait amoureusement, et comme il leur a recommandé ensuite cette robe blanche , cette innocence dont ils étaient revêtus! Pauvres enfants, que de risques! Je me disais : « Qui de vous la ternira le premier? » Ils ne s'en vont pas à Paris; mais la terre est partout souillée, partout le mal se trouve, et séduit et entraine.

Le 2 mai. — Hier, !•' mai, je n'ai pu rien écrire. Ce fut cependant un beau jour au ciel et ici, grand soleil, grande musique d'oiseaux et trois lettres: Antoinette, Marie de Thëzac et Garo se sont rencontrées dans mes mains. Je les aime toutes et leurs lettres; mais celles de Garo me semblent des sœurs, même tendresse et bienveillance pour toi et nous. G'est chose charmante que des amis de la sorte , dévoués et désintéressés. On n'en trouve guère. Depuis Victor et Philibert nous n'avions plus d'amis de cœur. Le

bon pasteur aussi nous est tout dévoué : il est venu passer la journée, s* est montré gai, complaisant. Le soir j'étais mieux; la douce gaieté fait du bien, relève le cœur, et j'aime ceux qui l'apportent. Cette fois je l'ai payée d'un petit tribut de complaisance. Voici : M. le curé est chargé de toutes les pompes de l'église aux G..., pour l'arrivée de l'archevêque qui va donner la confirmation. Il lui faut des devises, il m'en a demandé et je n'ai pu dire non. Je n'aime pas de refuser. Cela m'ennuyait un peu; je n'aime pas les devises, qui sont toutes bêtes. Je les ai faites en patois pour sauver l'honneur du français. C'est, d'ailleurs, la langue des campagnes.

Avant hier *** m'a écrit. Je ne suis pas contente de sa santé. Oh! que les passions nous dérangent, qu'elles nous brisent cœur et corps! On n'en revient pas, si Dieu n'aide. Pourra-t-il l'aider? Mes conseils n'y font pas grand' chose. Qui sait ce que tu fais, toi ! Cela me peine grandement, toutes ces choses.

Le 3 mai. — Nous venons du hameau, de voir Romiguiëres qui est bien malade. Je crains qu'il n'en sorte pas. Ainsi nos voisins nous quittent l'un après l'autre. Après la Vialarette, celui-ci, autre habitué de la maison. Je les regrette: ces braves gens sont de meilleurs amis qu'on ne pense et qu'on n'en trouve dans le monde. Le dévouement ne se tient pas toujours au rang le plus élevé. Voilà qui finit ce cahier assez rempli de deuil, trois morts sous les

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yeux. Mon Dieu, qui sait qui les suivra? Au nioiiis ceux-ci étaient prêts à rendre compte, de bons chrétiens, de bonnes âmes. . Romiguières a demandé de lui-même M. le curé dans la nuit. Le viatique reçu , il est tombé en délire bientôt.

Va sous clef, mon petit cahier.

Le 3 mai au soir [1838]. — Depuis ce matin, rien -de joli que la naissance d'un agneau et ce cahier qui commence au chant du rossignol , devant deux vases de fleurs qui embaument ma cbambrette. C'est un charme d'écrire dans ces parfums, d'y prier, d'y penser, d'y laisser aller l'âme. Ce matin j'ai apporté ces fleurs pour donner à ma table une façon d'autel avec une croix au milieu, et y faire le mois de Marie. Cette dévotion me plaît. Es néyt^.

Le 5. — Je suis fatiguée d'écriture, deux grandes lettres m'ont brisé la main. Aussi ne mettrai-je pas grand'cbose ici; mais je veux marquer un beau jour, calme, doux et frais, une vraie matinée de printemps. Tout chante et fleurit. Nous venons de la promenade , papa , moi et mon chien , le joli chien de Lili : chère petite bête I il ne me quitte jamais :

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