‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 19 sur 47 · Qu'avea-vous vu · texte numérisé non relu

Qu'avea-vous vu

traiter, in'exprimer le plaisir que lui faisait ma visite. Je n'ai pas perdu mes pas à Frauseilles, j'ai fait plaisir, j'ai caressé un petit enfant dans son berceau, j'ai vu en passant près du cimetière les tombes de nos vieux amis de Glairac, indiquées par une croix de fer. Rien ne paraît que cela, le niveau se fait vite sur la terre des morts! Qu'importent les apparences? L'âme, la vie n'est pas là. 0 mon Dieu ! cela serait trop désolant. J'ai beaucoup pensé à toi dans tout ça, parce qu'il y avait une troupe de curés qui m'ont demandé de tes nouvelles, ce qui m'a fait bien plaisir de voir que l'Église t'aime. Adieu; tu vois bien que je n'ai rien dit.

Ce soir à dix heures. — Il est nuit sombre, mais c'est à écouter toujours les grillons, le ruisseau et un rossignol, rien qu'un, qui chanle, chante, chante dans cette obscurité. Comme cette musique accompagne bien la prière du soir !

Le 18. — Pas moyen de sortir, il pleut. C'est un jour à lire, à écrire pour remplacer les promenades, belles occupations du printemps. A tout moment, on est dehors; nous menons une vie d'oiseau en plein air sous les ombres. C'est un charme, et que de plaisirs variés à chaque coup d'œil, à chaque pas, pour peu qu'on y regarde! Hier Mimi m'apporta de magnifiques rubans d'herbe rayée blanc et vert, satinée, brillante; c'était à nouer au menton. Je l'ai mise dans un vase où j'admire encore mes rubans un peu

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fanés. Ils seraient plus jolis sur pied; ces articles de modes ne doivent pas sortir des bois.

J*aimerais bien de connaître un peu la botanique; c est une étude charmante à la campagne, toute pleine de jouissances. On se lie avec la nature, avec les herbes, les fleurs, les mousses qu'on peut appeler par leur nom. Étudie la botanique, Maurice, tu me l'apprendras. Ce serait bien facile avec une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps? Tu n'y viens que tard; ce n'est pas lorsque l'hiver a fauché toute la beauté de la nature (suivant l'expression de notre ami, saint François de Sales] qu'on peut se mettre à botaniser : plus de fleurs alors, et ce sont les fleurs qui m'intéressent parce qu'elles sont si jolies sur ces tapis verts.. J'aimerais de connaître leur famille, leurs goûts, quels papillons elles aiment, les gouttes de rosée qu'il leur faut, leurs propriétés pour m'en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades. Dieu fait ses dons à tant de fins! Tout est plein pour nous d'une merveilleuse bonté; vois la rose qui, après avoir donné du miel à l'abeille, un baume à l'air, nous offre encore une eau si douce pour les yeux malades. Je me souviens de t'en avoir mis des compresses quand tu étais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette eau qu'on vient nous demander.

Mais j'ai dit que c'était un jour à écrire. Qu'écrire? Je n'en sais rien, je sens que j'écrirais. Si j'avais un plan, un cadre fait, je le remplirais tous les jours

un peu, et cela me ferait du bien. Le trop-plein fait torrent parfois, il vaut mieux lui ouvrir passage. Je n'épanche guère qu'ici, et peu parce que... le papier vole. Qui sait quand je le lance vers Paris où il peut tomber? Aussi m'an-ive-t-il d'effacer quand je relis; tu l'auras vu dans le dernier cahier. Il était question d'E***, je m'étais laissée aller à de trop vives peintures, et même fausses, je l'ai vu depuis par ses lettres. C'est une bonté passionnée, sans rancune, sans amertume, candide dans ses torts, une enfant avec un cœur de feu. Je vois ceci comme bien étonnant, comme venant de Dieu, et je m'attache à l'àme qu'il m'a confiée, qui me dit : « Aimez-moi, aidez-moi à aller au ciel. » Oh I je lui aiderai de mon mieux, je l'aimerai toujours, car l'amitié sainte n'est qu'un écoulement de la charité qui ne meurt pas.

Le rossignol d'hier soir a chanté toute la journée. Quel gosier! s'il était anglais, je dirais qu'il avait fait un 'pari.

Le 19. — Trois lettres et l'arrivée d'Éliza. C'est Louise, Marie et Euphrasie qui nous écrivent. Cette pauvre Euphrasie si triste, si désolée de la mort de sa chère tante, me fait compassion. Cœur si bon, si ardent, si tendre, qu'elle va souffrir à présent ! Lili lui remplaçait sa mère. ,

Le 24. — Un mot ce soir que j'ai le temps, que je suis seule, que je pense à toi, que c'est 4' Ascension,

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uo beau jour, un jour saint où l'âme monte, monte au ciel. Mais non^ je suis bien ici, il semble qu*on ne se détacbe point d'écrire. On m'appelle.

Le 26. — Deux jours entre ces lignes sans t' écrire, et depuis sont venues des lettres, des nids d*oiseau, des roses sur la teiTasse, sur ma table, partout. 11'^ st venu cent choses de Gaillac; de plus loin, la mort du prince de Talleyrand : c'était de quoi écrire ou ja mais; mais nous faisons des pèlerines avec Éliza, et le monde passerait sous notre aiguille qu'on ne la quitterait pas. Que peu de chose nous suffit! cela m'étonne. Je n'ai pas le temps de dire pourquoi.

Le 27 au soir. — Premier Angélus de notre cloche neuve. Je viens de l'écouter à la fenêtre de la salle et me suis levée de table tout exprès pour ce plaisir, suivi de tant de pensées diverses que j'aime. Mélange religieux de joie, de deuil, de temps, d'éternité, berceaux, cercueils, ciel. Dieu : la cloche annonce tout cela, me l'a mis dans l'esprit à présent. Oh ! surtout, surtout je pense quel premier glas elle sonnera! pour qui? je le marquerai; A quelle page? peut-être ne le marquerai-je pas. Quel vivant peut se dire : Je parlerai d'un mort? Mon Dieu, nous passons si vite! Cependant je suis bien portante ; mais je vois des fleurs, mises toutes fraîches ce matin dans un vase, flétries et toutes mortes ce soir. Ainsi de nous : le vase où nous avons la vie n'en contient pas pour plus d'un jour.

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