X. DBO. M
Des visites de curés : celui du canton, celui de Vieux et le nôtre, trois hommes bien différents : l'un sans esprit, l'autre à qui il en vient, et l'autre qui le garde. Ils nous ont raconté force choses d'église qui intéressent pour parler et pour répondre un moment ; mais en général les variantes plaisent en convefsation, l'entretien de mille choses diverses, ce qui fait la causerie, chose rare. Chacun ne sait parler que de sa spécialité, comme les Auvergnats de leur pays. L'esprit reste chez soi aussi bien que le cœur.
Éliza vient de nous quitter à mon grand regret. Tous les départs attristent; pour me consoler, j'ai une lettre bien tendre et bien aimable devant les yeux et dans le cœur. Ce n'est pas de toi, c'est d'E*** qui me dit toujours de mille façons qu'elle m'aime, qu'elle souffre de corps et d'âme, et que Je sais Jeter quelques fleurs sur les heures trop souvent arides de sa vie. Pauvre amie! pauvre femme ! que je m'estime heureuse de lui faire du bien ! aussi je m'en vais lui donner tout ce que je pourrai de doux, de consolant, de pieusement suave, toutes les fleurs possibles. Comme elle souffre! comme quelqu'un lui a fait du mal ! comme cela me porte à la guérir, à lui indiquer des remèdes ! Je n'en désespère pas, car Dieu nous aide, il vient visiblement en aide à cette pauvre âme ; de lettre en lettre ses dispositions sont meilleures, sa foi plus ranimée, son cœur plus tourné du côté du ciel, et cela fait tout espérer. Chaque matin,
D'EUGENIE DE GUERIN. ail
elle dit une prière à la Vierge, que je lui ai envoyée. « Â huit heures, me dit-elle, nous serons ensemble devant Dieu, » car je fais à cette même heure la même prière pour elle avec pleine confiance. La sainte Vierge, qui t'a guéri, pourra bien la guérir aussi. C'est là mon espémnce et mes remèdes... En haut, en haut ! Eh ! que trouvQns-nous ici-bas ? On ne sait que s'y faire souffrir.
Puis elle me demande un peu de poésie, et je vais lui en donner, j'accorde tout aux malades. C'est pour la mettre en musique : union d'âmes entre nous encore plus intime, le printemps et le rossignol, le musicien et le poète I il en devrait être ainsi, ce me semble. Mais, hélas I il y a si longtemps que je n'ai rien fait; et ce n'est pas facile de bien faire, d'atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit ! On sent- que c'est fait pour nous, que nous avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains de l'intelligence. 0 chute, chute qui se retrouve partout! Je continuerais s'il ne me fallait pas aller mettre la table. Jeanne-Marie est à la foire, plus heureuse que...
Que retranché. Je ne sais ce que je voulais dire quand j'ai planté là mon cahier. J'y viens parler ce soir d'une lettre de Félicité qui me dit : « Maurice tousse encore. » Depuis, j'ai cette toux en moi, fai mal à la poitrine de mon frère. Oh I quand serai-je tranquille? quand le serai-je sur la chère santé et la chère âme malade aussi ? L'une ne dépend pas de toi ;
si fait l'autre, et tu me laisses toujours souffrir, toujours trembler pour ce qui m'intéresse. Adieu; bon soir, méchant que j'aime.
Le 30. — Est-ce les bouquets qui ont attiré tant d'abeilles et fait de ma chambre une ruche? Depuis ce matin, ce n'est que bourdonnement , bruissement d'ailes qui ne me déplaît pas. J'aime les abeilles et les laisserais volontiers faire leur logement dans ma chambre, si ce n'était l'aiguillon qui gâte la poétique bête. Hier je fus piquée d'une bonne piqûre: ce qui me fait tenir à l'écart des abeilles, ce qui me fait dire aussi que ce qui fait du miel est souvent bien méchant.
Le 31. — C'est ce soir sur ma fenêtre, au chant du rossignol , en vue de mes acacias tout fleuris et tout embaumés , que je dis adieu au mois de mai, ce beau mois tout fleurs et verdure. Hélas ! tout finit. Clôture aussi du mois de Marie, belle dévotion printaniëre.
' Le!" juin. — Passé la journée à Cahuzac. Trouvé au retour un cahier des Annales de la Propagation de la Foi. Événement que tout écrit venu au Cayla , celui-là surtout dont les pages sont recueillies par des saints dans toutes les parties du monde.
Le 2. — M. Jules de Villefranche est venu nous
voir; il m'a semblé grandi, fortifié, mieux que de coutume, avec sa douceur accoutumée. Toujours gai, causeur, nous demandant de tes nouvelles. Le bon petit jeune homme I
Caro, la chère, vient d'écrire à Mimi. Quel plaisir nous fait une lettre de Paris ! Mais de voir que tu tousses, que chacun le dit, que c'est peut-être plus qu'on ne dit : que c'est triste ! Puis tu ne m'écris pas, pas mot de tant de choses intimes que nous savons. Oh ! nous voilà bien séparés I Je ne sais plus rien de toi. Dieu sait ce qu'il m'en coûte, et comme je mets ce silence au rang de mes peines. Pauvre cœur, tout construit pour les souffrances I II y en loge ! tout est plein dans ce moment. Toi seul n'en es pas cause ; il en vient d'ailleurs dont personne ne se doute, douleurs de l'âme qui souffre parfois d'étranges choses. Dieu les envoie, les permet pour notre bien. C'est, disent les saints, le feu qui purifie, qui refond ; je le crois, nous avons parfois besoin de repasser au creuset. Quelqu'un me disait : Dans ces moments-là, faites comme saint Jérôme, écrivez. Écrivons. La poésie est ce qui occupe le plus. Si j'en faisais? ^
Mon Dieu, mon Dieu, mon cœur vous adore el vous aime ; Rien que dire : mon Dieul m'est un bonheur suprême;
C'est le ciel qui sur moi descend ,
Et jamais, sous le diadème, Reine auprès de son roi n^eutun bonheur plus grand.
Vous êtes mon amour, vous êtes ma lumière ; Un coin pour vous prier me vaut la terre onlière;
Sous votre regurd nonpareil.
Mon âme s'ouvre heureuse et 6ère, Comme la fleur des champs aux rayons du soleil.
Âh! que me dites- vous et que vous dit mon âme? Que dit le ciel à l'aube et la flamme à la flamme?
Ahl que se disent deux torrents?
Qu'entendit la première femme Quand vous apparaissiez aux jardins ravissants ?
Oh! du céleste amour choses inénarrables I- Choses que les mondains peuvent traiter de fables,
Mais dont le divin Raphaël
Ferait des tableaux ineffables Comme ceux qu'il a faits pour exposer au cieK
Voyez Monique en pleurs et Thérèse en extase, Thérèse devant Dieu versant , immense vase ,
Versant un océan d'amour ;
Et, dans le tablier de gaze, L'aumône se changer en roses chaque jour.
Le A. — Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles, loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment. C'est, en l'honneur de la fête votive, la bruyante musique d'Andillac qui retentit jusqu'ici et se mêle à celle des oiseaux. Au moins ne manquons-nous pas de concerts dans nos champs; tu aimes ceux de Paris sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, [e m'y trouve. C'est de tous côtés, de tous les arbres, des voix d'oiseaux, et mon charmant musicien, le rossignol de l'autre soir, chantant encore près du noyer du jardin. Ce
sont pour moi des charmes, des plaisirs que je ue puis dire. Aussi quelqu'un me disait : « Vous êtes heureusement née pour habiter la campagne. » C'est vrai, je le sens, et que mon être s'harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l'air, le ciel, tout ce qui vit dehors, grandes ou gracieuses œuvres de Dieu.
Le 5. — Mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre Louise! On vient de me dire que son père était mourant ou mort. Érembert, qui était à Gaillac au reçu de cette nouvelle, a vu Charles partir en poste. Le bon ami que nous perdons I le digne homme ! Je vais écrire à Louise.
Dn nouveau livre envoyé par Louise, les Méditations du Père Judde pour des religieuses, ouvrage estimé. Je le désirais depuis longtemps.
Le 7. — La mort de M. de Bayne, certaine aujourd'hui. Une belle âme de plus au ciel. II avait une foi débordante; il trempait tout de Dieu. Homme rare aussi pour les qualités du cœur; il savait être ami aux dépens de ses intérêts. Sa fortune s'est ressentie de son dévouement à plus d'une infortune.
Le 8. — Rousou! la servante de la pauvre Lili. Que cette visite me fait plaisir! Il y a des plaisirs tristes, comme celui de parler des morts, de voir ceux qu'ils ont aimés. Elle m'a apporté une lettre d'Ëuphrasie et une de Louise qui me dit : « Mon père
va très-bien. » C'était presque la veille de sa mort. La mort vient vite.
a Je regarde votre enthousiasme^ de la laideur comme un excès, dans quelque bonne disposition qu'il semble vous être venu. L'amour de la beauté nous est trop naturel pour passer tout à coup à aimer la laideur, à moins d'un miracle de conversion comme cela s'est vu dans des saints. Transformation sublime, dévoilement de la beauté divine qui ravit l'âme, lui fait oublier toute beauté créée, même haïr celle du corps comme occasion de péché. Quel épurement! quel détachement I Qui de nous, femmes, en est là? Moi qui ne suis pas jolie, je ne puis pas vouloir être laide. Voyez oii j'en suis avec mes « sublimes contemplations, » elles n'ont pu me mettre au-dessus de la vanité. Oh! ne parlons pas de contempler; c'est l'état du ciel, des bienheureux. Nous, pauvres pécheurs, c'est beaucoup de savoir nous abaisser devant Dieu pour gémir de nos misères et lui confesser -nos fautes. Il est beau de s'élever, mais regarder dans son cœur est bien utile. On voit ce qui se passe chez soi, connaissance indispensable à nos alTaires spirituelles... 11 y a dans la piété un côté idéal qui remplit la tête de ciel, d'anges, d'idées séraphiques sans rien laisser au cœur, sans le tourner à l'amour et à la pratique de la loi de Dieu. Sans cela, quand nous