‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 21 sur 47 · Extrait d*une lettre à M"'*" A. de M · texte numérisé non relu

Extrait d*une lettre à M"'*" A. de M

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parlerions le langage des anges, nous ne serons que des airaim sonnants et des cymbales relenlissantes. Ce passage d'une Épltre m'a toujours frappée, me fait craindre de parler de la piété sans en avoir assez dans Vâme. Mais vous m'assurez toujours que mes lettres vous font du bien, ce qui m'encourage, me fait penser que Dieu veut que je vous écrive, me rend heureuse de croire au bonheur que je vous fais.

« Le trône même a eu ses saints. On n'a qu'à penser à saint Louis pour croire au salut le plus difficile. Je lis surtout avec charme l'histoire de sa sœur, la bienheureuse Isabelle, si humble dans les grandeurs, si retirée des plaisirs, si innocente et si pénitente, donnant aux pauvres ce qu'elle recevait pour son luxe, les délices du roi son frère et de la cour par sa douceur et ses gracieuses qualités qui la firent pleurer de tous quand elle alla se recueillir dans sa maison de Sainte-Claire, à Longchamp, pour mourir. Hauts et touchants exemples de ce que peut la grâce dans les cœurs de bonne volonté, des triomphes de la foi sur le monde I En fait de salut, vouloir c'est pouvoir, suivant la devise de Jacotot. Qu'était-ce que ce Jacotot? Un homme sans doute comprenant la puissance de la volonté, ce levier qui peut soulever l'homme jusqu'au ciel.

u Vous avez raison de dire que je suis heureusement née pour habiter la campagne. C'est mon endroit; ailleurs, je serais moins heureuse peut-être. Je reconnais en ceci un soin de la Providence, qui fait

tout avec amour pour ses créatures, qui ne fait pas naître la violette dans les rues. Vous me voyez bien appuyée sur ma fenêtre, contemplant tout ce vallon de verdure où chante le rossignol; puis je vais soigner mes poulets, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi, d'une chose à l'autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans ennui. »

Mon cher Maurice, à toi maintenant ; hé I non, pas encore! quelqu'un entre. Que de fils rompus! La moitié de celui de là-haut est déjà bien loin ; je ne renouerais pas, si ce n'était un brin de poésie que j'envoie et que je veux te laisser. Mais avant, la leçon à Lucie, ma filleule.

Depuis cette leçon, un chagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est malade, si malade que je crains qu'il n'en meure. Pauvre bête I comme il est oppressé, comme il gémit, me lèche les mains et me dit : (( Soulagez-moi ! » Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que quelques gouttes de sirop de gomme qu'il lèche sur mes doigts; c'est ainsi que je le nourris, moitié sucre, moitié caresses. Hélas! que sert d'aimer? je ne le sauverai pas. Cela me ferait pleurer, si je ne renvoyais mes larmes. Pleurer une bête, c'est bête, mais le cœur n'a pas d'esprit ni trop d'amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si joli, si gracieux, si gentil, si précieux me venant de Lili ! Un chien, c'est si riant,' si caressant, si tendre, si à nous! Je crois que je pleurerai, mais ce sera

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ici dans ma chambrette où se passent mes secrets. Une de mes amies demandait une fois des prières pour son chien malade; je me moquai d'elle et trouvai sa dévotion mal placée. Aujourd'hui j'en ferais comme elle, je ne trouve pas cette prière si étrange : tant le cœur change l'esprit I Je n'aimais pas Bijou alors ; ma conscience ne s'offusque pas d'intéresser le bon Dieu à la conservation d'une bête. Y a-t-il rien d'indigne dans ses créatures, et ne peut-on pas lui demander la vie de celles que nous aimons? Je suis portée à le croire et qu'on peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, au bon Dieu, Ce nom familier, ce nom populaire de la Divinité m'inspire toute sorte de confiance. Il y a loin de là à l'Être suprême, aussi loin que de Rose Drouille à Voltaire. Mais à quoi servirait la foi des philosophes quand on est malheureux? Qu'attendre d'un être inaccessible, si loin, si loin de l'homme qu'on ne peut pas l'aimer en l'adorant, et le cœur, cependant, veut aimer ce qu'il adore et adorer ce qu'il aime; ce qui s'est fait quand Dieu s'est fait chair, quand il a habité parmi nous. De cette condescendance infinie nous est venue notre foi confiante. Si tu savais tout ce qu'on demande et qu'on obtient quelquefois ! Les miracles le prouvent. Je crois aux miracles de guérison et à d'autres bien avérés, comme ceux dont parlent saint Augustin, Bossuet, ou ceux qu'on voit de nos jours. Il faut que je retourne auprès de mon pauvre Bijou qui, certes, m'a menée assez loin.

Le 1" juillet. — Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et n'ai guère envie d'écrire.

Le 2. — Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un rosier qui s'appellera le rosier du Chien. J'ai gardé les deux petites pattes de devant si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses ! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant, puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au cœur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.

Une lettre me vient à présent, qui me donne une autre peine. Les affections du cœur sont différentes comme leurs objets. Quelle différence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd, ou du moins en danger ! 0 mon Dieu, que cela pénèti*e et effraye dans les vues de la foi !

Le 6. — Toujours des lacunes, des empêchements d'écrire. Depuis trois jours, je n'ai pas quitté l'aiguille. C'était d'abord une robe d'enfant, que nous faisions, jolie petite robe rose que j'ai cousue de jolies pensées. C'est si gracieux l'enfance et sa parure ! De

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si jolies boucles tomberont sur ce corsage, un bras si blanc, si rond remplira ces manches, une si jolie petite main en sortira, et Tenfant est si jolie et s'appelle Angèle ! C'est avec charme que j'ai travaillé pour elle.

Mais aujourd'hui raccommoder du vieux linge m'ennuyait; je n'avais pas le cœur ni l'esprit à l'aiguille, je pensais à toi tristement. Hélas! nous avons reçu ta lettre de malheur. Ce vaisseau tant attendu n'apporte que des tristesses, des mécomptes. Caro doit être bien contrariée, bien affligée, voyant ainsi votre union mise en doute. Qui sait si vous aurez de quoi vous marier? Cette question résout toute votre existence : aussi papa Ta pesée mûrement. Tu sauras ce qu'il pense dans sa lettre. Ici, je ne fais que de toi à moi. Ta ne saurais croire combien cette incertitude, cette hésitation de ton sort m'occupe, je ne dis pas m'accable, parce que je me repose sur la Providence. Combien de fois j'ai offert à Dieu tout mon bonheur pour le tien! Si j'étais exaucée, si quelque jour tu me disais : « Je suis content ! » Je palpite à l'idée de cette félicité que je pourrais voir; et quand je ne la verrais pas!...

Le 7. — Rien fait qu'entendre la messe ce matin et écrire tout le jour presque. C'est à toi, à Raynaud, à Caroline. Que de choses, de pensées sorties du cœur, et qu'il y en reste encore I Ton avenir m'occupe tellement! Je n'ai fait que vous voir, vous entendre

toute cette nuit, tous malheureux, gémissants d'une union rompue. Il n'en sera pas ainsi, j'espère. Caroline et sa tante ont écrit hier; rien de bon, d'espérant. Des revers, rien que des revers dans leurs lettres. Que tout cela nous peine! si tu le savais, mon ami! Je t'ai écrit aussi aujourd'hui et te dis des choses inutiles à trouver ici. Quand tu liras ce cahier, tout sera décidé. Sera-ce heur ou malheur? Dieu le sait. Rien d'humain ne se prononce en bien.

Le 9. — Premier jour des moissons. Rien n'est joli à la campagne comme ces champs de blé mûr, d'une dorure admirable. Pour peu que le vent souffle, ces épis coulant l'un sur l'autre font de loin l'eflet des vagues; le grand champ du nord est une mer jaune. Â tout moment tu verrais papa à la fenêtre de la salle, contemplant sa belle récolte. Douce jouissance du cultivateur!

Le 10. — Filé ma quenouille et lu un sermon de Bossuet. Nous avons la suite; mais tu n'es pas là pour m' aider à voir les beaux morceaux. Je recueille donc ce que je puis. Si tu m'écrivais, si j'étais moins en peine sur toi, je ferais tout avec bien plus de plaisir : une peine au cœur, c'est un levain qui fait tout monter en aigre, en quelque chose d'amer. Ainsi ma vie depuis que tu la tourmentes; que je voudrais en être délivrée ! que de fois je dis à Dieu : « S'il est possible, éloignez de moi ce calice ! » Oui, mon ami,

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je Féloigne et le reprends; je te vois tantôt heureux, tantôt malheureux, je veux et ne veux pas ton mariage. Que la volonté de Dieu se fasse! le vouloir humain doit se perdre en celui-ci; sans cela, point de repos, ni de lumière, ni de sûreté. Lucie, ma filleule, qui n'a pas ces soucis, est là attendant sa leçon.

Cela fait, il me vient une pensée du sermon sur r Honneur que j'ai lu, que je veux laisser ici; il s'agit de la vanité humaine et de tout son train : « Tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils et ainsi du reste ; toutefois, qu'il se multiplie autant qu'il lui plaira, il ne faut toujours, pour l'abattre, qu'une seule mort. Mais il n'y pense pas, et dans cet accroissement infmi que notre vanité s'imagine, il ne s'avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul, néanmoins, le mesure au juste. » Quel homme! conduisant tout au cercueil. Nul, comme Bossuet, n'a su rendre la mort frappante et solennelle : il vous atterre.

Je m'en vais à la salle joindre papa. J'écrivais au chant de jeunes poulets qui piquent l'herbe sous ma fenôtre, au bruit joyeux des moissonneurs qui sont dans les chëneviëres. Heureuses gens qui suent et qui chantent !

Le 11. — Les gracieuses choses qui se voient dans les champs, que je viens de voir ! Un beau champ de

blé plein de moissonneurs et de gerbes, el parmi ces gerbes une seule debout faisant ombre à deux petits enfants, et leur grand'mère les faisant déjeuner avec du lait.

Le 12. — Qu'aurons-nous sur cette page aujourd'hui? Rien n'est venu que le chant des cigales. Attendons au soir.

Ce soir au crépuscule. — J'écris d'une main fraîche, revenant de laver ma robe au ruisseau. C'est joli de laver, de voir passer des poissons, des flots, des brins d'herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l'eau. II vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau ! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin courant^ le réservoir du baptême.

Le 16. — Un peu de calme enfin! Un peu d'espérance sur ton mariage. M"'' M. nous écrit des choses qui vont le décider. J'y vois un bien-être, une vie qui ne commencent pas mal; cela nous rend tous heureux. Aucun du Cayla qui ne fût triste depuis trois semaines. La douleur d'un membre passe à tout le corps. Comme je me sens le cœur tout autre! Je ne sais quoi d'amer s'en est allé qui me gâtait tout le plaisir de penser à toi, d'en parler. J'ai bien eu l'occasion de remarquer comme un nom prononcé, pensé, porte tristesse ou joie. Une cigale chante dans

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la salle; il y a aujourd'hui un peu de galté partout. Il faut que j'écrive à Antoinette. Misy m'a chargée de lui apprendre l'arrivée de la femme de Philibert. Pauvre cousine de l'Ile de France, elle est venue chercher asile chez ses parents. Son fils va t'étre envoyé. Il me semble que son père est avec lui, nous le recommande. Je t'écrirai bientôt à l'occasion de ce cher petit enfant.

Ne croyez pas qu'il soit amusant d'écrire à un grand vicaire comme sur mon petit cahier ou à Louise, à Caro, à mes amies. Ces lettres de tendresse sortent toutes faites du cœur; mais l'autre, il m'a fallu la faire, et rien n'est ennuyeux comme ce travail d'esprit, une rédaction claire et nette de choses positives. Jamais rien ne m'a tant coûté. Je ne sais écrire que lorsque je ne sais ce que j'écrirai ; je ne sais quoi vous inspire : la plume marque, et voilà tout. Mais les aflaires de paroisse ne se traitent pas de la sorte. Enfin c'est fait, malgré moi. Gela m'apprend qu'un bon vouloir et la patience viennent à bout de tout. J'ai aussi épargné à papa une application fatigante; il s'agissait d'affaires entre Alos et Andillac.

Pour me délasser, je viens de me reposer la tête sur une gerbe là-bas dans le champ de Délerue à Sept-Fonts, parmi des bergers et des vaches, le petit Estëve jasillant. Il me parlait de son alphabet, car il va à l'école et se croit bien le plus savant. IjOus layssé toutes darré^ ! Naïf orgueil de six ans qui va croître.

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