‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 27 sur 47 · Ce caliicr a échappé aussi à nos recherches · texte numérisé non relu

Ce caliicr a échappé aussi à nos recherches

père, et aujourd'hui je le vois à tout moment parmi les bienheureux; je me dis qu'il doit y être, qu'il plaint ceux qu'il voit sur la terre, qu'il me désire où il est, comme il me désirait à Paris. Ah ! mon Dieu, ceci me rappelle que nous étions ensemble à pareil jour l'an dernier; que j'avais un frère, un ami que je ne puis plus ni voir ni entendre. Plus de rapports après tant d'intimité ! C'est en ceci que la mort est désolante. Pour le retrouver, cet être aimé et tant uni au cœur, il faut plonger dans la tombe et dans l'éternité. Qui n'a pas Dieu avec soi en cet effroi, que devenir? Que devenez-vous, vous, ami tant atterré par sa mort , quand votre douleur se tourne vers l'autre monde? Oh ! la foi ne vous manque pas, sans doute; mais avez -vous une foi consolante, la foi pieuse? Pensant que trop que vous ne l'avez pas, je me prends à vous plaindre amèrement. Les sollicitudes que j'avais à cet égard pour son âme de frère, se sont toutes portées sur la vôtre, presque aussi chère. Je ne puis pas dire à quel degré je l'aimais, ni auquel je l'aime : c'est quelque chose qui monte vers l'infini, vers Dieu. Là je m'arrête; à cette pensée s'attache un million de pensées mortes et vives, mais surtout mortes, mon mémorandum, commencé pour lui, continué pour vous au même jour, daté de quelque joie l'an dernier et maintenant tout de larmes. Mon pauvre Maurice, j*ai été délaissée en une terre où il y a larmes continuelles et continuelles angoisses.

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Le jour des Morts. —

Voilk les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon ; Voilà le vent qui s'élève Et gémit dans le vallon.

C'est la saison où tout tombe.

Aux coups redoublés deô vents :

Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants*

Il y a peu d'années nous disions cela; nous récitions ces vers, Maurice et moi, errant sur des feuilles sèches, le jour des Morts. Mon Dieu , le voilà tombé lui aussi, lui si jeune, le dernier né de la famille, que je comptais bien laisser en ce monde, entouré d'enfants qui m'auraient pleurée comme leur mère! Au lieu de cela, c'est moi qui pleure; c*est moi qui vois une tombe, où est renfermé tout ce que j'ai eu d'espérance, de bonheur en affection humaine. Oh! que cela déprend de toutes choses et porte l'âme affligée loin de cette vie, vers le lieu où n'est pas la mort. Prié, pleuré, écrit, rien autre chose aujourd'hui. 0 terrible fête des morts !

Le 3 novembre. — Je vous ai écrit hier, ami de Maurice, toute triste que j'étais. II n'y a qu'à vous que je puisse parler dans les larmes, comme je l'ai fait dans ma lettre. A Marie, cela ferait mal, à d'autres sans intérêt, et puis la douleur ne se laisse voir qu'aux intimes.

Le 5. — Posé mon front sur les mains de mon père posées sur ses genoux. Oh! le doux oreiller! Tout mon cœur s'était porté à ma tête dans qe repos pour en jouir. Mon père est bon, d'une bonté tendre, ardente et pour ainsi dire amoureuse, comme on dit de la bonté divine dont les pères tiennent, et il se fait aimer avec abandon. Je ne lui cache que ce qui pourrait le peiner. Les lettres de Marie, les vôtres, je lui fais tout voir. J'hésite pourtant encore à lui montrer mes cahiers, à cause de ce fond de vie quelquefois triste qui s'y trouve.

Une visite, un curé du voisinage qui m'a fait plaisir. La vue d'un prêtre, quand il est bon , est bonne aux aflligés, et celui-ci est de ceux à qui les saints tireraient leur chapeau. 11 nous a parlé de sa petite église, de sa petite paroisse, de ses petites croix, et, de l'un à l'autre, nous a menés à une heure de conversation que j'ai trouvée courte. En trouve-t-on autant dans le monde? Plus d'une fois, dans un salon, il m'est arrivé de bâiller dans mon mouchoir. Ce n'est pas tant l'esprit ni ce qu'on dit qui attache, qu'une certaine façon de dire.

Le facteur! des lettres! Oh! sait-on ce que c'est que des lettres à la campagne? Ces chers absents qui vous reviennent en cœur et en âme. Que ne peut-on écrire au ciel !

Le 6. — Cn enfant est venu m' apporter un oiseau mort qu'il avait pris sous une pierre. Pauvre oiseau !

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Je suis à penser comme cette jolie petite vie d'indépendance, de chants, tout aérienne, a été atteinte comme une autre, est tombée sous ce trébuchet de la mort où tout tombe.

Je n'ai pas écrit hier et n'écrirai pas de suite. Que feriez-vous de trois cent soixante - six de mes jours presque uniformes, à voir, un an durant, passer des Ilots pareils? La diversion fait l'intérêt des yeux et de l'esprit, car nous ne nous plaisons qu'en curiosité. Où il n'y a pas de nouveau, on s'ennuie. Il y a eu tels jours d'immobilité où j'ai souhaité la foudre. Que serait donc pour vous mon calme perpétuel? car, excepté ce qui me vient du cœur ou monte à la tête, rien ne fait mouvement dans ma vie.

Dans ce moment, je rentre d'une petite promenade au soleil, et rien ne bouge autour de moi, que quelques mouches qui bourdonnent à l'air <:haud. Seule au grand monastère désert. Ce profond et complet isolement me fait vivre une heure comme ont vécu des années les ermites, hommes et femmes, ces âmes retirées du monde. Sans soins matériels, sans parole qu'intérieure, sans sentiments que d'intelligence, sans vie que celle de l'âme : il y a dans ce dégagement une liberté pleine de jouissances, un bonheur inconnu, que je crois bien que pour faire durer on puisse aller cacher à cent lieues du désert. Aussi en était-il qui quittaient la cour pour cela^ comme saint Arsène et tant d'autres qui, ayant goûté des deux, ne voulurent pas retourner au monde. C'est que le monde

ne contente pas l'âme ; il Tamuse et ne la fait pas vivre : c'est ce qu'on sent pour peu qu'on avance en ftge, quand le cœur se déprend des illusions comme il s'y était pris de lui-même. On se trouve tout étonné et triste près du vide que font les plaisirs en se retirant, Que devenir alors? La foi l'enseigne, le chrétien le sait. Mon pauvre Maurice I que de fois je lui parlais ainsi, lui demandant s'il le trouvait vrai, et il ne mè disait pas non. Je ne bais pas le monde néan-^ moins; je sais y vivre et m'en passer, et je plains ceux qui sont ou ses esclaves ou ses fidèles, ses malheureux ou ses fous.

Voilà certes ce que je ne pensais pas écrire en revenant du soleil ; mais voilà où la solitude me mène, à l'aimer et à en parler, et cela avec vous, ami du monde. 11 faut bien que vous vous soyez fait mon frère. A un frère on dit tout ce qui vient en pensée. Je ne sais si vous vous plairez aux miennes. J'ai parfois douté si je n'ennuyais pas Maurice ; mais écartant bientôt le doute (que pour rien je ne puis souffrir), j'écrivais en pleine foi lettres et cahiers qu'il aimait. Je l'ai su, bien su, ce qui lui venait de son amitié pour moi. Cher ami! que je pense à lui aujourd'hui; que ce matin dans la prière je me sentius portée vers l'autre vie où il est, où il m'attend comme il m'attendait à Paris! Eh! que nous verrons là d'autres merveilles que dans ces villes sur la boue 1 Depuis cette mort, je n'estime rien la terre ; Dieu m'en avait avant appris le prix ; mais le comprendre, le peu qu'est ce monde,

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il faut que le cœur ait sa leçon, et le mien l'a eue I Maintenant je vais m' occuper d'autre chose que d'écrire ici. Avec ou sans plaisir, tant que l'âme est ici, tant qu'on a charge de vie, il faut en remplir les obligations.

Le 8. — Louise, Marie des Coques me sont arrivées ce soir par lettre : aimable rencontre des plus aimables femmes et amies que je connaisse, Ressemblant beaucoup l'une à l'autre. Marie plus développée dans le monde. Causé longuement à leur sujet avec mon père et des affections du cœur. Je l'ai consulté à cette occasion et sur un chapitre de Xlmita^ tion qui m'avait troublée. Il m'a calmée et fait voir que je prenais les choses dans un sens trop exclusif, que ma lecture pieuse s'appliquait aux personnes des cloîtres et non à celles qui sont dans le monde. Grâce à mon père, je puis donc garder sans craintQ toutes mes affections; car, après des élans de cœur, je me retire effrayée, craignant d'aimer trop. Si le cœur s'employait ici, il n'y en aurait pas pour le cieL Je veux porter ce qui aime dans l'autre vie.

Le 10. — Caroline nous a écrit après un assez long silence, assez long pour me donner le temps de croire à un oubli. J'en avais de la peine; je voudrais un avenir sinon d'amitié , du moins de bienveillance avec cette jeune femme, cette femme de mon frère. Ce titre l'attache tant à mon cœuri Je serais sensi-

blement affectée si je la vj)yais se détacher entièrement. Sa lettre est bonne, marquée d'intérêt; j'en suis contente. Pauvre chère veuve, que je voudrais pouvoir Tembrasser en ce moment 1 Je la regarde comme une sœur, comme une sœur qui se trompe. Il ne faut pas lui en vouloir, elle ne croit pas se tromper.

Demain matin, après l'aurore, je m'achemine chez des parents à deux lieues d'ici. Journée perdue pour écrire et pour ma vie d'habitude ; mais je reviendrai peut-être avec quelque chose de neuf, comme font les touristes, qui ont tous vu de l'extraordinaire où qu'ils aillent.

Le 12. — Il fut un temps où je décrivais avec charme les moindres petites choses. Quatre pas dehors, une course au soleil à travers champs ou dans les bois, me laissait beaucoup à dire. Est-ce parce que je disais à Lui, et que le cœur fournit abondamment? Je ne sais, mais n'ayant plus le plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n'offre pas l'intérêt que j'y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n'est changé, c'est donc moi au dedans. Tout me devient d'une même couleur triste, toutes mes pensées tournent à la mort. Ni envie ni pouvoir d'écrire. Qu'écrirai-je d'ailleurs qui vous fût bon, à vous à qui je voudrais tant de bien, à qui il est difficile d'en faire?

Trouvé dans un livre une feuille de rose flétrie, qui sait depuis quand? Je me le demande en rêve-

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nant sur les printemps passés, sur les jours et les lieux où cette rose a fleuri; mais rien ne revient de ces choses perdues. Ce n est pas un malheur d'être une fleur sans date. Tout ce qui prend mystère a du charme. Cette feuille dans ce livre m'intéresse plus qu'elle n'eût pu faire sur sa rose et son rosier. J'en ai quitté de lire. Pour peu qu'on ait Tàme réfléchissante, il y a de quoi s'arrêter à chaque instant et se mettre en pensée sur ce qui se présente dans la vie.

Le front sur une fleur, je pensais à la tombe.

La pensée de la mort, de Dieu et de ceux que j'aime ne me quitte pas.

Le 14. — Revenue encore à ma solitude complète. Mon père est allé chercher quelques livres dans une bibliothèque voisine. Je ne sais ce qu'il apportera. J'ai demandé Notre-Dame de Paris, que jusqu'ici je n'avais pas voulu lire. Pourquoi le lirai -je à présent? C'est que je me sens le cœur assez mort pour que rien ne lui puisse nuire; qu'on dit qu'il y a des beautés làdedans que j'ai envie de connaître, et qu'un homme de Dieu qui a du créditeur moi m'a dit que je pouvais faire cette lecture, et que le mal est annulé par la façon de le voir. Le diable même, quand il déplaît, que peut-il? Le rencontrer n'est pas le prendre. Peut-être serait-il mieux de rester dans l'ignorance de tout livre et de toute chose; mais je ne me soucie pas non plus de savoir. Ce n'est pas pour

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