‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 28 sur 47 · B. DE G · texte numérisé non relu

B. DE G

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m' instruire, c'est pour m' élever que je lis ; tout m'est échelle pour le ciel, même ce petit cahier que j'attache à une pensée céleste. Dieu la connaît. Quand Dieu ne verrait pas tout, je lui ferais tout voir. Je ne saurais me passer de l'approbation divine en ma vie et mes affections, mais peu m'enquiérs de celle des hommes, encore moins des femmes.

Le 15. — Mon Dieu, mon Dieu, quel jour 1 le jouK de son mariage. A pareille heure, un an passé, nous étioiis à l'Abbaye-aux-Bois, lui, vous, moi, moi à côté de lui. Je viens d'une église aussi, et d'auprès de lui sur sa tombe.

Le 16. — Plus rien mis hier après ces lignes. Il est des sentiments qui dépassent toute expression. Dieu sait dans quel abîme j'étais plongée et accablée des souvenances de noces. C'était lui et sa belle fiancée agenouillés devant l'autel, le Père Buquet les bénissant et leur parlant d'avenir, la foule assistante, le chant de l'orgue, cette quête pour les pauvres où j'avais quelque embarras, la signature à la sacristie, tant de témoins de ce brillant contrat avec la mort. — La rencontre dehors d'un char funèbre; le déjeuner à côté de vous où vous me disiez : « Que votre frère est beau! » où nous parlâmes tant de sa vie; — la soirée, le bal où je dansai pour la première et dernière fois. Je dois à Maurice des choses uniques. Le plaisir de lui voir l'air content, d'être à sa fête, et au fond

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de cette joie des serrements de cœur, et cette horrible vision des cercueils autour du salon, — posés sur ces tabourets longs et drapés à franges d'argent. Oh! que je fus glacée au sortir de leur chambre, en toilette avec des fleurs pour le bal, que cela me vînt! J'en fermai les yeux. Journée, soirée si diversement mémorables, date de tant de douleurs, je.n'en puis ôter mon âme. Je m'enfonce en toutes ces choses, et quand je songe à tout ce que j'avais mis de bonheur dans un être qui n'est plus maintenant qu'en souvenir, j'en éprouve une inénarrable tristesse, et j'en apprends à ne faire fond sur aucune vie ni sur rien. Il y a un cercueil entre le monde et moi; c'est fini du peu qui m'y pouvait plaire. J'ai des liens de cœur, plus aucun de bonheur, de fête. Maurice et moi nous nous tenions intérieurement par des rubans roses. Tout m'était riant en lui, tout me plaisait, jusqu'aux peines : mon Dieu! mon Dieu! avoir perdu cela! que voulez- vous que j'aime à présent?

Le 17. — Belle journée radieuse, chaleureuse, un plein air de soleil. Cela ravive, fait du bien, tant à sentir qu'à jouir, qu'à admirer. Quoiqu à présent je m'informe beaucoup moins de l'état du ciel qu'hélas ! il y a quelques mois, du temps du malade, je vois avec plaisir un beau jour, la seule jolie chose à voir à la campagne en novembre.

Ah ! hier au soir, belle surprise aussi de votre lettre. Je ne l'attendais pas sitôt, ni presque si aimable,

quoique ce ne soit pas surprenant; mais toute distinction qui me touche me surprend toujours un peu. Je ne sais à quoi cela tient. Puis j*ai trouvé dans cette lettre des choses qui m'ont affligée, de ces chagrins chrétiens de Tâme pour une pauvre âme de frère, pour quelqu'un qui dit : Je ne prie pas. Dieu sait là-dessus ce que je pense, ce que je souffre. J'ai l'intérêt de la vie future de ceux que j'aime, et qui n'y croient pas, tant en croyance et tant à cœur, que pour le leur procurer, je souffrirais avec joie le martyre. Ceci n'est pas une exagération, mais bien pris dans toute la raison et le sentiment de la foi. — Érembert, Marie qui arrivent!

Le 28. — Laissé enfermé depuis quinze jours. Que de choses dans cette lacune qui ne seront nulle part, pas même ici!... Repris pour noter une lettre de Marie, ma belle amie, qui tremble de me croire malade. Hélas! non, je ne souffre pas dans mon corps. Oh! que je trouve inutile d'écrire !

Le 10 décembre. — Enfin pourrai-je écrire? Que de fois j'ai pris la plume depuis huit jours, et la plume m'est tombée des doigts sans rien faire! Il y a eu tant de tristesse dans mon 4ïne, tant de secousses dans mon être ! 0 Dieu ! je semblais toucher à ma fin, à une sorte d'anéantissement moral. Que cet état est terrible! Rien n'apaise, rien ne soutient : travail, repos, livres, hommes, tout est à dégoût. On vou-

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drait mourir. Dans cette lutte, l'âme sans foi serait perdue, oh I perdue, si Dieu ne se montre ; mais il ne manque pas, mais quelque chose d'inattendu vient d'en haut.

J'ai trouvé dans les paroles d'un prêtre (encore un ami de Maurice!) un secours inespéré, un apaisement, un calme, un baume religieux qui me fait sentir la foi dans ce qu elle a de plus doux et de plus fort, la puissance de consolation. De moi-même souvent je ne puis pas y atteindre. Ce sont des efforts qui me fatiguent, me brisent. Nous sommes trop petits pour les choses du ciel. Le besoin d'un médiateur se fait sentir en nous-mêmes. Entre Dieu et l'homme, Jésus-Christ. Entre Jésus-Christ et nous, le prêtre, celui qui met l'Évangile à la portée d'un chacun. Aux uns il faut les menaces, aux autres les espérances : à moi, il me faut l'amour, l'amour de Dieu, l'unique véritable. Dès qu'on me remet là, dès que j'y suis en plein, je cesse de souffrir de souffrances désespérées. Que béni soit le saint prêtre, l'ami du frère qui a consolé la sœur! C'est parce qu'il a connu Maurice que je suis allée le trouver, que j'ai pensé qu'il me connaîtrait plutôt qu'un autre. Je ne me suis pas trompée ; en effet, il m'a comprise. Il a connaissance du cœur et des agonies de l'âme et des tristesses jusqu'à la mort, et il vous soutient, cet ange...

Qui m'eût dit, il y a dix ans, quand ils étaient au collège, que cet enfant saurait mes douleurs, que je

les lui confierais, qu'il les apaiserait par des paroles comme je n'en ai pas entendu, paroles divines que j'irai de temps en temps écouter quoique ce soit un peu loin d'ici? Quand je souffrirai trop, je ferai ce pèlerinage. Frère de cœur, vous me voyez toute ici jusqu'à l'intime, au fond de l'être , comme voyait Maurice. Peut-être ne lirez-vous ceci qu'après ma mort, et alors vous trouverez moins incomprenable, moins étrange pour vous, ce qui se passait en cette pauvre anachorète pendant sa vie , ce qu'elle vous contait de son âme.

Le 13. — Avant de sortir d'ici, de ma chambre, je veux dire à ce cher mémorandum que vous me priez de continuer, que je viens de lire une de vos lettres, lettre de frère et d'ami, toute franche d'affection et d'épanchement, où ces mois surtout m'ont touchée : Je veux que vous ayez le fil de mon âme^ je veux que vous puissiez vous dire ma sœur de prédestination autant que d'adoption volontaire et ré fiéchie.,. Je me saisis de cela, et j'en forme de vous à moi, de ce fil de votre âme, un nœud qui ne se détachera pas. Prié pour Paula. Pauvre âme de jeune fille, où est-elle? Cette mort qui vous l'a prise, où l'aura-t-elle portée? Il est plusieurs demeures dans l'autre monde, et moi je tremble pour ceux qui partent, qui meurent dans la jeunesse si passionnée, si fautive. Je ne connaissais pas Paula, mais un mot de vous me fait craindre; et puis qui sait comment elle

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VOUS était liée, cette enfant qui vous était attachée plus qu'âme vivante? Mais laissons-la, aussi bien estil de ne penser pas à mal sur personne.

Le 14. — Lettre à Marie pour ce que vous me demandez d'elle. Ni lu ni rien fait qu'écrire. La pensée renaît et coule, source arrêtée par un cercueil, mais le flot a passé dessus. Je reprendrai ici mon cours, tantôt torrent, tantôt filet d'eau, suivant ce qui vient à l'âme. La nuit me sort d'ici et de ma chambrette, où j'ai passé tout un jour en calme et en solitude. C'est singulier comme je l'aime, cet à part de tout.

Le 15. — En revenant de la messe (il est dimanche), j'ai fait chemin avec une femme qui me contait ses souffrances. Pauvre meunière ! entourée de huit enfants, toute dévorée d'affections, et qui néanmoins en pleure une, pleure toujours sa mère qui lui manque. « Je la cherche partout, me disait-elle, et la nuit j'en rêve et je sens qu'elle me caresse. » Il y a dans cette douleur et dans cette façon de sentir une tendresse infinie, une expression du cœur de la femme qui plaît tant au naturel, ce qui ne se voit peut-être pas si bien dans le monde que dans ces pauvres femmes des champs. Ici telles qu'on est; ailleurs, comme on se fait sous les façonneries de l'éducation, des coutumes, de la vanité. Tout est superficie dans le monde. En vérité ; et dans peu de temps j'ai vu bien des comédies de salon. On me l'avait dit, mais je

n'aurais pas cru Paris ce qu'il est, car c'est à Paris seulement qu'on voit la société en grand, en corps. Nous n'en avons en province que des bouts de doigts, des fragments, qui ne peuvent donner des idées complètes. Ma pauvre meunière m'a fait voir entièrement ce qu'il y a pour moi de plus doux, un cœur de femme dans sa sensibilité naturelle.

Le 16. — Marie, Marie, vous m'écrivez trop de choses, vous m'avez trop remuée. Personne n'a eu comme cette femme tant d'influence sur ma vie, depuis deux ans que date notre liaison. Tout ce qui la remue m'agite.

Le 19. — Depuis deux jours au silence ; mais le retour de cette date de mort ne se passe pas sans parole, sans le mémento du trépassé. Comme la meunière, je puis dire quetoujoursj'y penseetle cherche, et que je souffre de cette affection qui me manque. Cette nuit j'ai achevé un cantique pour lui, que j*ai mis sur le compte de sainte Thérèse pour un frère qu'elle avait. Vous verrez cela, vous, à qui va de moi tout ce qui allait à Maurice. Ah ! faut-il que tout passe par son cercueil înaintenant ! Cette pensée, vous le dirai- je? m'assombrit tellement l'âme qu'aucune chose ne me fait plaisir, que ce cahier même que j'aurais écrit toute jubilante pour lui et que j'aime à faire pour vous, je le fais avec peine et tristement comme qui bâtit sur un cimetière.

Écrit ceci aux splendeurs du soleil, sous le ciel le plus gai, le plus bleu, le plus printanier en décembre. Par cela je pense à celui de Paris, ce gris de fer que vous voyez, qui vous déplaît et vous fait tant de mal à Fâme. C'est bien fort pour un homme fort comme vous, pour un être fort comme l'homme, d'être abattu par un peu d'air. Ce temps si démoralisant^ dites-vous : n'y a-t-il pas moyen d'échapper à ces influences d'atmosphère ou de les écarter du moins? Trop grande question pour être traitée au Cayla, où, pour se préserver du temps, on pense à l'éternité comme les pauvres ermites. Je ne saurais vous dire l'influence heureuse qu'ont sur moi les hautes pensées de la foi. Bienheureuse d'avoir cette assistance bénigne! car souvent aussi un peu d'air me fait mal. *

Deux visites : je les note parce que c'est rare à présent dans notre désert, et qu'il s'y trouvait un homme admirablement laid, un Pélisson, un visage marqueté, gravé, tout difforme et dont l'âme efface les traits. Au premier regard il choque, au second il plaît, au troisième il attire. Que l'intelligence fait plaisir et relève cette face de chair de l'homme!

Le 20. — Lettre de Caroline avec un dessin de Maurice mort, pas ressemblant du tout. Sa mémoire l'a mal servie, la pauvre veuve, ou plutôt je crois que son crayon n'est pas capable de rendre son souvenir, de saisir d'une prise assez forte cette grande image dans son âme. Que n'ai-je aussi un crayon! Je ne

ferais pas mieux peut-être, mais du moins j'essayerais. Celle qui dessina son ami sur un mur, cette femme qui inventa, dit-on, la peinture, n'avait sans doute d'autre talent que son amour. Que de fois je vois une ombre que je voudrais fixer quelque part! Quoi! tout entier perdu! Je vous écrirai demain.

Le 22. — De la mort à la vie, de l'un à l'autre frère. J'écrivais une poésie funéraire. Du temps que la feuille sèche, n'ayant pas de poudre, je passe ici, j'y viens marquer un jour des plus doucement calmes que j'aie passés de longtemps. Oh! le grand bien que la paix au dehors, au dedans ! La paix, ce grand vœu du pauvre Maurice dans ses derniers jours troublés. « 0 paix, le cher objet de mon cœur! 0 Dieu, qui êtes ma paix, qui nous mettez en paix avec nousmêmes, avec tout le monde, qui par ce moyen pacifiez le ciel et la terre! Quand sera-ce, mon Dieu, quand sera-ce que, par la tranquillité de ma conscience, par une douce confiance en votre faveur, par un entier acquiescement ou plutôt un attachement, une complaisance pour vos éternelles volontés dans tous les événements de la vie , je posséderai cette paix qui est en vous, qui vient de vous, et que vous êtes vous-même? »

J'ai toujours trouvé cette exclamation, cette prière fort belle. Oh ! ces choses religieuses, j'y suis toujours. Ce sont les seules que je crois et presque que j'aime. Hors cela, tout m'attriste toujours à la mort.

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Ua coup d'oeil au ciel me ranime, me rattache à ce qui se délaisse en moi.

Ohl laissez-moi ma foi pieuse Et l'espérance radieuse.

Le 24. — Écrit sans fin hier, aujourd'hui : maintenant rentrons, toi, mon cahier, dans ton porter feuille, toi, mon âme, en toi-même ou plutôt en Dieu, aux doux mystères du Sauveur. C'est la veille de Noël. J'entends les cloches de tous nos clochers qui sonnent nadalet^ chant joyeux que quinze jours avant la fête on entend dans l'air du pays, le soir, à trois heures et à neuf.

Le 28. — C'est étonnant le beau ciel que nous avons cet hiver! J'en jouis en me promenant, en respirant au soleil un air qui fait ouvrir les fleurs. Les amandiers bourgeonnent^ mon lilas de la terrasse est tout couvert de boutons. Tant de printemps fait bien plaisir en hiver; mais tout en m'y plaisant, j'y trouve une tristesse, un regret de n'avoir pas eu cette douceur de temps l'an dernier pour notre pauvre malade. Peut-être il aurait vécu davantage, se serait guéri dans cette douce chaleur, car l'air fait la vie. L'air de Paris l'a tué, je le crois, je le savais et je ne pouvais pas le tirer de là. C'a été une de mes plus profondes souffrances de ce passé dont j'ai tant souffert. Pauvre frère, tout m'est pente pour tomber à lui, tout m'y ramène. Voyez, je voulais parler du

soleil, mais le voilà bien éclipsé de noir. Ainsi tout tourne au deuil quoi que je touche, même votre souvenir si fort lié à une tombe. C'est ce qui me le rend si différent de tout ce qui me va au cœur; il prend quelque chose des reliques. Vous êtes à part en moi. Quand je considère notre liaison et ce qui l'a amenée, tant d'événements, tant de choses pour me sortir du désert, et notre rencontre en Babylone, dans ce Paris dont j'étais si loin; quand je m'y vois si étrangère et sitôt connue, sitôt comprise et sœur de vous, homme du monde, de vous prenant sœur à vos antipodes, trouvant amie de choix, lien de vie dans la vie la plus opposée à la vôtre : oh ! je dis qu'il y a merveilleuse chose en cela, mystère de providence dans cet attachement qui ne ressemble à aucun. Je tiens à vous par quelque chose du ciel, par prédestination, comme vous avez dit. Dieu sait pourquoi et dans quel dessein il nous a unis d'amitié. Oh ! que je veux votre bonheur, à commencer par celui du ciel. Je doute d'y pouvoir grand*chose, car je vous crois difficile en bonheur. Et que peut être pour vous une pauvre femme mi-sortie de ce monde, mi-morte, qui ne sent plus rien que par le côté religieux? Vous ne l'êtes pas, mon ami. Cette différence qui m'afflige pourrait bien vous ennuyer, dans nos rapports, et alors les voilà changés, délaissés. Peut-être je vous juge mal.

Trouvé dans le bois une fleur que j'ai prise et mise ici en souvenir du printemps de décembre. C'est une

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marguerite des bois, qui plaisait à ma mère et que j'aime pour cela. Nos affections naissent l'une de l'autre.

Le 31 décembre. — Ce dernier jour de Tan ne se passera pas comme un autre : il est trop plein, trop solennel et touchant comme tout ce qui prend fin, trop près de l'éternité pour ne pas m' affecter l'âme, oh! bien profondément. Quel jour, en effet, quelle année, qui me laisse, en s'en allant, tant d'événements, tant de séparations, tant de pertes, tant de larmes et un cercueil sur le cœur ! Un de moins parmi nous, un vide dans le cercle de famille , dans celui de mes affections. Voilà ce que le temps nous fait voir. Ainsi finit une année! Hélas! hélas! la vie s'avance comme l'eau, comme ce ruisseau que j'entends couler sous ma fenêtre, qui s'élargit à mesure que ses bords tombent. Que de bords tombés dans mes jours étendus ! Ma première perte fut ma mère, dont la mort me vint entre l'enfance et la jeunesse et mit ainsi des larmes entre les deux âges. De vive et rieuse que j'étais, je devins pensive, recueillie, ma vie changea tout h coup, ce fut une fleur renversée dans un cercueil. De cette époque date un développement dans la foi, un élan religieux, un amour de Dieu qui me ravissait par delà toutes choses et qui m'a laissé ce qui me soutient à présent, un espoir en Dieu qui m'a consolée de bonne heure. Puis je vis mourir un cousin, un ami tendrement aimé, le

charme de mon enfance, qui me prenait sur ses genoux, m'enseignait à lire sans me faire pleurer, me disait des contes. Plus grande, je m'en fis un frère aîné; je lui confiai Maurice quand il s'en fut à Paris. Mon cousin était garde du corps. Il est dit que j'aurai toujours des frères à Paris et que toujours ils y mourront. Celui-ci s'en alla au cimetière de Versailles en 1829. Je n'étais plus enfant, je m'enfonçai dans les tombes : deux ou trois ans durant je ne pensai qu'à la mort et presque à mourir. Mon pauvre Victor auquel ressemblait Maurice ! Oh! j'avais bien craint qu'ils se ressembleraient jusqu'au bout. Tous deux si jeunes, tous deux morts, tous deux tués à Paris! Mon Dieu! ce sont terribles choses et poignants souvenirs que ces morts l'une sur l'autre. Voilà de quoi je me souviens aujourd'hui en foule. Je ne vois que des trépassés : ma mère, Victor, Philibert de Tîle de France, Marie de Bretagne, Lili d'Alby, Laure de Boisset, toutes aiïections plus ou moins près du cœur, et maintenant celle qui les couvrait toutes, le cœur du cœur, Maurice, mort aussi ! Quels passagers rapides nous sommes, mon Dieu! Oh! que ce monde est court! La terre n'est qu'un pas de transition. Us m'attendent là-haut. C'est dans ces funérailles que je finis ma journée, ma dernière écriture, mes dernières pensées que je vous laisse comme je les laissais à pareil jour et moment, l'an dernier, à ce pauvre frère. Je lui écrivais de Nevers, encore assez près de Paris et de lui. Oh! que la mort nous sépare! Que

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lui adresser où il est, que des prières? C'est à cela que je vais penser. La prière, c'est la rosée en purgatoire. Si sa pauvre [âme] y souffrait I Bonsoir à vous qui le remplacez sur la terre. Je ne puis vous rien dire de. plus en amitié. Je vous le dis devant Dieu et devant lui, qu'il me semble voir à mon côté, souriant à cette adoption de son frère.

Le 1" janvier [1840].— Que m'arrivera-t-il, ô mon Dieu, cette année? Je n'en sais rien, et, quand je le pourrais, je ne voudrais pas soulever le rideau de l'avenir. Ce qui s'y cache serait peut-être trop effrayant : pour soutenir la vue des choses futures, il faut être saint ou prophète. Je regarde comme un bienfait de providence de ne voir pas plus loin qu'un jour, que l'instant qu'on touche. Si nous n'étions pas ainsi bornés par le présent, où ne s'en irait pas l'âme en appréhensions, en douleurs tant pour soi que pour ce qu'on aime ? Que ne fait point sentir et souffrir le seul pressentiment, cette ombre de l'avenir, quand elle nous passe sur l'âme! Dans ce moment, je suis sans crainte, sans émotion pour personne ; mon année se commence en confiance pour ceux que j'aime. Mon père est bien portant, Érembert se relève, Marie a toujours ses joues de pomme vermeille, et l'autre Marie, l'amie de mes larmes, la femme de douleurs, se soutient avec plus de forces. De tout cela, grâces à Dieu, que je prie de bénir et conserver ceux que j'aime. Les chrétiens vont chercher leurs étrennes

au ciel, et je me tourne pour vous de ce côté, tandis que vous allez dans le monde, dans les beaux salons de Paris, offrir dragées et compliments. Si j'étais là, peut-être j'aurais les miennes; peut-être aurai-je une pensée, un souvenir de ce frère à.qui Maurice m'a laissée pour sœur. Que le ciel est beau, ce ciel d'hiver !

Une lettre de Louise, douce étrenne de cœur, mais rien ne me fait plus grand plaisir, rien de ce qui me vient ne peut me consoler de ce qui me manque. En embrassant mon père ce matin, ce pauvre père qui, pour la première fois, à la première année, n'embrassait pas tous ses enfants, j'étais bien triste. J'ai cru voir Jacob quand il lui manqua Joseph.

Ici mes premières pensées écrites, ma première date de 18â0, qui se lie par un crêpe à 1839 et à vous.

Le 2. — Je me sauve ici de l'ennui des lettres de premier de l'an que j'ai à faire. L'ennuyeuse coutume de se faire des compliments tout un jour, d'en envoyer au loin ! Mon paresseux d'esprit, qui aime mieux rèvailler que travailler, ne s'empresse guère à ces compositions louangeuses. Au demeurant, on le fait parce qu'il faut le faire, mais en raccourci, avec seulement quelques mots d'époque , de vœux au commencement ou à la fin. Le monde , ceux du monde sont habiles en cela, en parler flatteur et joli; non pas moi, je ne me sens aucune facilité de parole dorée.

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brillante, de ce clinquant de bouche qui se voit dans le monde. Dans le désert on n apprend qu'à penser. Je disais à Maurice, quand il me parlait de Paris, que je n'en comprendrais pas la langue. Et cependant il y en a que j'ai entendus. Certaines âmes de tous les lieux se comprennent. Cela me fait croire ce qu'on dit des saints, qui communiquent avec les anges, quoique de nature différente. L'une monte, l'autre s'incline, et ainsi se fait la rencontre, ainsi le Fils de Dieu est descendu parmi nous. Voilà qui me rappelle ce passage de l'abbé Gerbet dans un de ses livres que j'aime : On dirait que la création repose sur un plan incliné^ de telle sorte que tous les êtres se penchent vers ceux qui sont au-dessous d'eux pour les aimer et en être aimés, Maurice m'avait fait remarquer cette pensée que nous trouvions charmante. Cher ami, qui sait s'il ne ^e penche pas vers moi maintenant, vers vous, vers ceux qu'il aimait, pour les attirer à ce haut rang où il est, pour nous soulever de terre au ciel ! N'est-il pas croyable que ceux qui nous devancent dans les splendeurs de la vie nous prennent en pitié et nous envoient par amour quelque attrait vers l'autre monde, quelque lueur de foi, quelque éclat de lumière qui n'avait pas lui dans l'âme? Si je demeurais près d'un roi et que vous fussiez en prison, assurément je vous enverrais tout ce que je pourrais de la cour. Ainsi dans l'ordre céleste, où nos affections nous suivent, sans doute, et se divinisent et participent de l'amour de Dieu pour les hommes.

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