‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 29 sur 47 · K. DE O · texte numérisé non relu

K. DE O

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Le 4. — Du monde au salon que je laisse pour venir un moment devant Dieu et ici me reposer. Oh ! quelle lassitude aujourd'hui dans l'âme, mais je ne me lasse pas de la porter ici. Ce m'est comme une église où l'on entre avec calme. Des lettres! des lettres, et pas une qui aille au portefeuille vert où vont celles que j'aime, celles qui sont miennes par l'intime. Marie ne peut pas tarder. Je l'ai tant pressée pour Taffaire de M™' de Vaux. Quand je dois obliger, j'aime de le faire vite. Deux lettres sont donc parties, pour vous, pour les Coques, du temps... — 11 faut que je sorte d'ici.

Le 6, — ...Du temps qu'il semblait que je demeurais pour vous au silence. Je reprends mon fil coupé d'hier, qui se liait à cette botte aux lettres d'Andillac qui vous a gatdé en quarantaine de deux jours la dernière que je vous ai adressée. Dans ce temps vous l'auriez eue à ce Port-Mahon où vous sont débarqués sans doute d'autres souvenirs moins pressés d'arriver que les miens. Que cette boite d'Andillac sait peu ce qu'elle renferme! Elle est placée près de l'église, à côté du cimetière, et je trouve qu'il est bien là, ce reposoir du cœur ou d'affaires humaines, de tant de choses qui ne prennent cours qu'après s'être arrêtées près de Dieu. Ce peut avoir de trèsheureux effets, et telle main portant de mauvais papiers se retirer à la pensée de ce lieu pieux. Qui oserait faire le mal à la porte d'une église, pour peu

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qu'il ait de foi? Cette boîte au mur béni pourrait donc en retenir plusieurs de mal intentionnés en écriture, comme c'est assez commun, même dans nos campagnes où le savoir écrire est venu. Du petit au grand, le choix moral en toutes choses aurait plus de portée qu'on ne pense. Quant à moi, lorsque je jette là mes chères correspondances, je sens qu'il me faut pouvoir dire : « A la garde de Dieu ! » J'écris à beaucoup de monde, ayant, je ne sais comment, des relations très-étendues. 11 s'est élevé autour de nous une plantation de cousines, jeunes filles toutes aimantes et causantes, toutes liées à nous de cœur et d'esprit, de sorte qu'il me faut répondre à toutes ces causeries. Puis Louise, la voix du cœur, Marie que Dieu m'a donnée. Félicité qui m'aime, qui avait pris soin de Maurice, Caroline, ma sœur, la femme de Maurice, et d'autres encore, sans fin ; et dans tout cela, parmi tant de lettres, il y en a trois qui les eOacent, deux de femmes et une grosse écriture qui se fait fine pour moi.

Le 7. — Lettre de Marie, mort de M»'^ l'archevêque de Paris. — Notes du soir d'une journée bien pleine. Les événements se succèdent dans la vie avec une rapidité qui permet à peine de les saisir. — Ainsi je le vois dans mon désert, où si peu de chose passe en comparaison du monde.

Le 9. — Que m'arrivera-t-il aujourd'hui? Un bon-

heur, quelque chose de Marie, ses étrenoes qu'elle m'annonce, une botte mystérieuse que m'apporte la diligence. Il me tarde de la tenir et de l'ouvrir et de voir ce que m'envoie mon amie. Elle me dit après quelques mots intimes à cette occasion : « Vous comprendrez quand vous aurez vu la boite. » Ce vous comprendrez me met l'esprit en cherche. Qu'est-ce que ce peut-être? Livres, musique, objet de toilette ? De toilette, non; Marie sait mieux ce qu'il me faut, et que j'aurai plus de plaisir aux moindres choses du cœur qu'à toutes les parures du monde. J'ai assez de mes robes de Paris, tandis que l'âme n'a jamais trop de vêture. J'aimerais des livres, quelque chose où je m'envelopperais la pensée toute transie au froid de ce monde, quand je sors de mes prières, de nies pieuses méditations. Cela ne peut pas durer tout le jour, et je souffre n'ayant nulle lecture où me réfugier. Notre-Dame de Paris que j'avais demandée ne m'est pas venue. On m'a porté la Cité de Dieu, de saint Augustin, ouvrage trop savant pour moi. Ce n'est pas que |)artout on ne puisse glaner quelque chose, mais sur ces hauteurs de théologie n'est pas mon fait. J'aime d'errer en plaine ou en pente douce de quelque auteur parlant à l'âme, à ma portée, comme, par exemple, M. Sainte-Beuve, dont je faisais mes délices l'hiver dernier à Paris et dont s'amusait fort votre gravité railleuse. C'était vous pourtant ou quelqu'un de vous qui étiez cause que je lisais cette Volupté, parce que Maurice m'avait

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dit que c'était ce qui avait converti votre frère et jeté dans son séminaire. Le singulier livre, pensaije, pour produire de tels effets! Il faut le voir, et ma curiosité n'a pas été mécontente. 11 y a des détails charmants, de délicieuses miniatures, des vérités de cœur.

Le 9 janvier [1840]. — La fin de mon dernier cahier a coupé net M. Sainte-Beuve; je reprends par vous et pour vous causerie et écriture, ce journal de sœur qui se continue au continuateur de Maurice, avec mes croyances^ mes convictions^ mes réflexions^ qui en sont la conséquencCy ma manière d'être et de sentir y ce de moi à vous et que vous ne voudriez pas autrcy comme vous venez de me le dire, et comme je viens de le lire au soleil dans le bois de Sept- Fonts, à la place où j'allais m' asseoir avec Maurice. C'est là aussi que j'ai lu souvent de ses lettres, comme je viens de lire la vôtre, seule devant Dieu. Suivant la lecture et l'état de ces pauvres frères, je le prie ou bénis, et m'en retourne, repliant dans ma poche et en mon cœur cette bien-aimée écriture. La vôtre aujourd'hui ne m'a pas fait trop^ de mal; vous paraissez moins abattu que de coutume, et ce mot : Je suis quelquefois religieux par raison^ m'a fait plaisir. Espérons! la foi au cœur peut venir, la croyance par sentiment, vous l'aurez peut-être. C'est un effet

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de la grâce, et on la demandé pour vous; à deux cents lieues de Paris, dans un désert, il est une âme qui demande à Dieu le salut d*une âme. Les affections qui nous tombent du ciel et y remontent sont bien fortes. C'est la charité qui soulèverait le monde pour un élu. Vous me comprendrez. Maurice m'occupait une grande partie du cœur; lui ôté, Dieu s avance dans cette place restée vide, et bientôt tout sera envahi, et tout en moi porté là-dessus, comme l'arche sur les eaux, tout ce qui s'est sauvé du

déluge.

Le 10. — Presque résolue de ne pas écrire, jour de privations; mais la vue de ce papier blanc me tente la main qui se laisse aller doucement là-dessus, et y marque une pose rare dans le calme. Lu la vie de saint Paul ermite, qui, après cent ans de solitude , demandait ce qui se passait dans le monde. Quelque jour, mais pas si tard apparemment, je pourrai faire la même question; car je ne pense plus sortir d'ici, du fond de ce Gayla où Dieu m'a mise, où je me trouve bien, où je ne désire rien, où tout ce qu'il me faut m' arrive comme à Paul par le corbeau merveilleux, par quelque moyen inattendu et de providence. N'est-ce pas vrai tant pour la vie du cœur que pour l'autre? J'ai toujours eu besoin d'amitié, et il m'en est venu comme du ciel de rares, d'introuvables, qu'on ne peut ni faire ni imaginer, et tout d'abord dans mon frère, ce cher Maurice que

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j'ai perdu. Louise datait d'avant. Celle-ci est pour moi d'un différent goût : fruit d'une autre saison. Je l'ai rencontrée à dix-sept ans. Son charme est à part, comme Tâge où nous nous sommes liées; quoi qu'il soit survenu de triste, nous nous voyons à travers des fleurs. Rayssac, charmant paysage où je vois en bas la jeunesse; à cela, Paris, les Coques contrastent * *en noir, et dans l'éloignement, sous la môme vue, le Caj la avec une tombe. Tout pour moi maintenant finit là et s'y rattache. Voilà pourquoi je ne voudrais plus m' éloigner d'ici, pour toujours garder et regarder cette chère tombe. Mon regard cependant ne demeure pas tout là; il monte.au ciel, où est le meilleur de ce que je pleure , au ciel qu'on voit de partout, où de partout je pourrai voir où est Maurice. Ainsi, si Dieu m'appelait ailleurs, j'irais; cette raison de cimetière ne m'empêcherait pas d'un devoir de charité, ou d'amitié, ou de vocation, où qu'il fût. Le chrétien est-il d'aucun lieu?

Le 11; — 0 Marie, Marie! quelle iemme avec sa tendresse, sa vive et si délicate et si entendue façon d'amitié ! Je la retrouve avec ses charmes dans la boîte tant attendue, toute pleine d'objets choisis par elle pour moi. Que j'aime surtout la statuette de la Vierge, cette céleste envoyée m' apportant tant de pensées du ciel !

Le 19. — Hier, je vous ai écrit une longue et bien

franche lettre, véritablement comme à lui-même, en parler de ma façon, comme il vient. Je ne saurais pas me changer, il y paraîtrait, n*ayant jamais dissimulé nulle chose. Et pourquoi, quand on n'a risque ni de déplaire, ni de se compromettre? Je vous envoie mes pensées, ma vie en sûreté : confiance la plus grande qu'une femme puisse donner, qui met bien haut dans son estime celui en qui elle croit.

Six mois,- six mois aujourd'hui de cette mort, de cette séparation ! Mon Dieu, que le temps est rapide ! il me semble que c'est d'hier. D'où vient cela, que tant d'événements, d'autres choses, soit douloureuses ou non, qui touchent à ce cher ami, me semblent dans un lointain infini : tels son dernier départ d'ici, mon arrivée à Paris, son mariage, et que sa mort soit toujours là récente, présente? Je le vois*: il y a six mois, et c'est comme s'il n'v avait rien du tout, tant on y touche par l'âme! il n'y a ni temps ni espace pour Tâme, cela fait bien voir que nous sommes esprits. Oh! 4ant mieux, tant mieux de n'être pas bornés par ce temps si court et si triste ! de n'être pas tout en ce corps de si peu de chose ! Convenonsen, la foi nous ouvre de belles perspectives. Mais quelle douleur de penser qu'il y en a qui ne feront que les apercevoir, sans y atteindre par la possession, parla jouissance en l'autre vie, hélas! comme il adviendra à ces pauvres chrétiens de nom, hommes sans œuvres, sans pratique de foi! C'est martyre d'avoir des amis de la sorte.

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Le 21 janvier. — Pauvre Louis XVI ! J'étais enfant que je vénérais ce martyr, j'aimais cette victime dont j'entendais tant parler dans ma famille aux approches du 21 janvier. On nous menait au service funèbre à l'église, et je regardais fort le haut catafalque, trône lugubre du bon roi. Mon étonnement m'impressionnait de douleur et d'indignation; je sortais pleurant cette mort et haïssant les méchants qui l'avaient faite. Que d'heures j'ai passées cherchant par quels moyens j'aurais pu sauver Louis XVI et la reine, et toute la malheureuse famille, si j'avais vécu de leur temps! Tout calculé, cherché, combiné, rien de bon ne se présentait guère, et je laissais ces prisonniers fort à regret. Le beau petit dauphin surtout me faisait compassion, le pauvre enfant, entre des murs, ne pouvant plus jouer en liberté. Celui-là, je l'emportais, je le cachais ici au Gayla, et Dieu sait le bonheur de courir avec un prince dans nos champs ! Que de rêves au sujet de la tinste famille I

11 y a deux sortes d'hommes qui m'inspirent répulsion : les régicides et les impies. Pour si débordé que soit un jeune homme, je l'estime toujours quelque peu, s'il est réservé sur la religion. J'ai vu avec une profonde satisfaction que, dans la correspondance de Malise Allen avec Georges, il ne se trouvait pas une plaisanterie incrédule. Oh 1 que cela m'a consolée ! que d'espoir j'ai mis en ce bon côté restant! Je ne me suis pas trompée du moins pour Georges; quant à Malise, je ne sais, l'avenir nous

l'apprendra. G* est encore un fameux pécheur, une sorte d*Âugustin, que Dieu a à conquérir sur le monde.

Le 22. — Il y a des jours où l'âme se retourne plus que de coutume vers le passé, où elle revoit à tout moment ce qu'elle a perdu. Ces visions lui plaisent; quoique tristes, on les conserve, on y demeure, on vit dans l'ombre de ce qu'on a aimé. Tout aujourd'hui je vois passer et repasser cette chère figure pâle; cette belle tête pose en moi dans toutes ses poses, souriante, éloquente, souffrante, mourante; surtout je me suis arrêtée, je ne sais pourquoi, à le voir chez l'abbé Legrand, vicaire de la paroisse, quand nous allâmes lui parler pour les arrangements du mariage. Je me trouve dans ce salonnet^ décoré de croix, de saintes gravures , de beaux meubles et de beaux livres d'un goût pieusement exquis ; là, tout éclatante de paroles et d'air affairé; Maurice dans le plein calme du visage et de la voix, sur un fauteuil, laissant tomber parfois quelques mots; l'abbé causant avec distinction, tout surpris de plaisir quand, par hasard, je lui nomme l'abbé de Rivières, un de nos voisins, qu'il a connu à Saint-Sulpice. Je revois cela, et quand , abordant la question religieuse sur ce qui nous amenait, l'abbé toucha avec un tact parfait les préparations chrétiennes, Maurice répondit en homme qui comprend et qui croit. J'en fus touchée, l'abbé de même, peut-être avec surprise. Je re-

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marquai tout, tout m'est resté. Je ferais tableau du jeune prêtre et du fiancé chrétien en ce moment. Maurice était parfait. Frère bien-aimé !

Le 23. — Pourquoi des larmes montent-elles ce matin? pourquoi ce retombement dans la douleur et Tangoisse? Demandez au malade pourquoi son mal lui revient! il n'y a que suspension aux souffrances; si j'étais près d*une église, je m'en irais les y apaiser, me perdre, m'absorber dans la communion. Dans cet acte de foi et d'amour est tout mon soutien, toute ma vie, même celle du corps peut-être. Dieu me prend en lui ; et que ne peut l'amour tout-puissant sur une âme qu'il possède! La consoler d'abord, de ce qu'elle souffre en aimant.

Le 24. — Ces paroles sont bien mystiques, incompréhensibles peut-être à qui n'a pas le sens pieux d'un sacrement ineffable, d'un mystère d'amour divin, la plus étonnante chose de Dieu pour les hommes. Galimatias spirituel pour le monde, tout ce qu'on en pourrait dire; mais ceci n'est pas pour le monde, et les solitaires peuvent mettre sur leur papier ce qu'ils veulent. C'est l'imprimerie cachée de mon âme qui se fait sur ce cahier, j'y trace tous ses caractères. Quelquefois je dis : « A quoi sert? A qui serviront ces pages? Ce n'était de prix que pour lui, Maurice, qui retrouvait là sa sœur. Que me fait de me retrouver? » Mais si j'y trouve une distraction

innocente, si je nr)'y fais une pause dans les fatigues du jour, si j'y mets pour les y mettre les bouquets de mon désert, ce que je cueille en solitude, mes rencontres et mes pensées, ce que Dieu me donne pour m' instruire ou pour m'aflermir : oh ! il n*y a pas de mal sans doute. Et si quelque héritier de ma cellule trouve cela et trouve une bonne pensée, et qu'il la goûte et devienne meilleur, quand ce ne serait qu*un instant, j'aurai fait du bien. Je veux le faire. Sans doute, je crains de perdre le temps, ce prix de V éternité ; mais est-ce le perdre de l'employer pour son âme et pour une autre? Qu'ai-je à faire d'ailleurs qu'à coudre ou à filer? Si mes doigts étaient utiles au ménage, je ne les mettrais pas ici, je n'ai jamais donné le devoir au plaisir. Mais puisque ma bonne sœur veut bien prendre sur elle ces soins matériels, qu'elle m'en décharge avec autant d'amitié que d'intelligence, puisqu'elle est Marthe, je puis bien être Marie. Oh ! le doux rôle de mon goût! Quand quelquefois tout s'agite et bruit en la maison, et que j'entends cela du calme de ma chambrette, le contraste me fait délices ; dans mon haut reclusoir, je sens quelque chose des stylites sur leur colonne. Mais, discoureuse que je suis! me voilà bien loin de mon premier mot, de mon idée sainte. Oh ! les courants de l'àme, qui les suivra? On les remonte. Je retrouverai celui-ci quelque autre fois.

[Le 25.] — C'est bien fait pour l'écrire ! une lettre

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de ma chère Marie, sur mon chevet, à mon réveil ce matin. Aurore d'un beau jour, tant en moi qu'au dehors; soleil au ciel et dans mon âme : Dieu soit béni de ces douces lueurs qui ravivent parmi les angoisses! Je sais bien que c'est à recommencer, mais on s'est reposé un moment et on marche avec plus de force ensuite. La vie est longue, il faut de temps en temps quelques cordiaux pour la course : il m'en vient du ciel, il m'en vient de la terre, je les prends tous, tous me sont bons, c'est Dieu qui les donne , qui donne la vie et la rosée ! Les lectures pieuses, la prière, la méditation fortifient ; les paroles d'amitié aussi soutiennent. J'en ai besoin : nous avons un côté du cœur qui s'appuie sur ce qu'on aime; l'amitié, c'est quelque chose qui se tient bras à bras. Gomme Marie me donne le sien tendrement, et que je me trouve bien là! Ainsi nous irons jusqu'à la mort : Dieu nous a unies.

Le 26. — Il y a deux ans, ici, à la même place , dans la même chambre d'où il venait de sortir, je pleurais. Jamais sien départ ne m'avait tant brisé l'âme, c'était comme un pressentiment que ce serait le dernier. Lui aussi s'en fut plus affligé, plus retenu que de coutume. Ces six mois avec nous, étant malade et tant aimé, l'avaient fort rattaché ici. Cinq ans sans nous voir lui avaient fait perdre peut-être un peu de vue notre tendresse; l'ayant retrouvée, il y avait remis toute la sienne; il avait si bien renoué

tous les liens de famille, en nous quittant, que la mort seule aurait pu les rompre. Il m'en avait donné l'assurance. Ses erreurs étaient passées, ses illusions de cœur évanouies; par besoin, par goût primitif, il se ralliait à des sentiments de bon ordre. Je savais tout, je suivais ses pas ; du cercle de feu des passions (bien court pour lui), je l'ai vu passer dans celui de la vie chrétienne. Belle âme, âme de Maurice ! Dieu l'avait retirée du monde pour la retirer au ciel. Hélas! que tout cela me revient, que j'en suis suivie, entourée, aujourd'hui, triste anniversaire de notre séparation ! De ce jour nos rapports intimes ont été brisés ou dehors : il s'en allait...

S'il fût resté ici, si ce fatal hiver se fût passé au Gayla, le pauvre jeune homme ne. serait pas mort. L'air de Paris lui était mauvais évidemment, il retombait malade en arrivant; puis tant de choses qui ont tourné à malheur! Il s'est fait un enchaînement de circonstances, d'événements, qui l'ont conduit au cimetière, et cela sans qu'on ait su comment l'éviter. 0 fatalité ! si je croyais à la fatalité. Mais non, c'est Dieu qui nous mène. Dieu tout bon, quoique la nature gémisse, quoiqu'on soit tous malheureux, sans qu'on sache pourquoi. Comprenons-nous le mystère de rien? Celui des souffrances me fait croire à quelque chose à expier et à quelque chose à gagner. Je le vois dans Jésus-Christ, rhomme de douleurs. Il fallait que le Fils de l'homme souffrit. Nous ne savons que cela dans les peines et calamités de la vie. La raison

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des choses est en Dieu. C'est le secret du gouvernement que le souverain se réserve. Se soumettre à ce qui advient, c'est unir notre volonté à la sienne, c'est la diviniser, c'est la porter aussi haut que l'homme puisse atteindre. Aussi je trouve dans l'acte de résignation chrétienne, qui peut sembler une acceptation passive, une sorte d'affaissement sous la nécessité ; j'y trouve, dis-je, le mouvement le plus sublime de l'âme. Il est tout de foi, il porte tout à coup de la terre au ciel. Si tous les affligés croyaient en Dieu, non d'une croyance du monde, mais d'une croyance de catéchisme, on ne verrait pas tant de suicides. Oh ! le suicide, qu'il me fait frémir!

Le 27, — Trois douces heures à écrire à Marie. Note du cœur. Je marque toutes ses lettres et les miennes pour retrouver les jours où nous avons causé, qui font époque. Je n'en ai pas de plus chères que ces épanchements d'amitié. Tout, hormis ce qui me touche à l'intime, passe en ma vie sans sensations. Tout m'est indifférent de ce qui est affaires, cours du monde, nouvelles ; quoi qu'il se passe sur la terre, je n'en suis plus. Ici ma présence, mon âme au ciel. Ce petit cahier est la seule chose pour laquelle je me détourne un peu de mes pensées d'habitude. Et encore est-ce pour les y reposer.

Aujourd'hui il se marie à Gaillac une de nos cousines qui nous voulait à sa noce; mais c'est fait de

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