‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 43 sur 47 · A M. H. DE LA MORVONNAIS · texte numérisé non relu

A M. H. DE LA MORVONNAIS

AO VAL DE L'ARCDENON, PAR PLANCOET (cÔTES-DO-NORD).

AU Cayla , 38 juillet 1835.

Avez-vous pensé, monsieur, que je ne voulais plus vous écrire? Ohl vous vous seriez bien trompé. C'est votre voyage à Paris et d'autres choses ensuite qui m'ont empAchëe de vous parler plus tôt de Marie. Mais parlons-en aujourd'hui. Oui, parlons d'elle, toujours d'elle, qu'elle soit toujours entre vous et moi. C'est pour elle que je vous écris, d'abord parce que je l'aime et que son souvenir m'est doux à rappeler, et puis, parce qu'elle me paraît aise que vous entendiez quelquefois ces tours de langage qui vous la rappellent au vif. Je viens donc \ous la rappeler, monsieur, cette sainte ressemblance, si douce pour moi quand vous l'apercevez. Que je bénis Dieu do me l'avoir donnée et de pouvoir ainsi vous faire du bien! Ce sera ma mission auprès de vous, et que je la vais remplir avec bonheur!

Ne dites pas qu'il y ait en cette acceplation du mérite ni acte profond de charité. Mon cœur va tout naturellement vers crux qui pleurent, et je suis contento comme un ange lorsque je puis

les consoler. Vous me dites que votre vie n'aura plus de côté riant, que je n'en puis tirer que tristesses* Je le sais bien, monsieur, mais cela m'éloignerait-il, moi qui aimais Marie, votre pleuréeî Ah I pleurons-la, pleurez sur moi si vous voulez; il ne m'est pas pénible de recevoir des pleurs. Ce n'est pas que mon cœur soit fort, comme vous le croyez: seulement il est chrétien, et trouve au pied de la croix de quoi supporter ses douleurs et celles de ses frères. Marie le faisait ainsi... Tâchons d'imiter les saints. Vous l'enseignerez à sa Glle près de cette

croix, sur cette tombe oii vous la menez souvent. Pauvre petite, que je voudrais la voir, l'accompagner dans ce pèlerinage au cercueil près de la mer, sous les sapins, y prier, y pleurer, la prendre sur mes genoux et lui parler du ciel et de sa mère! Ce me serait, monsieur, une félicité : il en est, vous savez, de tristes.

M'amènerez-vous votre ûlle? Oh! amenez-la moi, puisque je ne puis pas venir en Bretagne; je veux la voir, je veux jouir de son intelligence, de ses caresses, de tous ses charmes enfantins; amenez-la moi, je veux jouir de cette belle petite créature qui m'appartient par le cœur et par Dieu qui m'avait donné sa mère.' Consentez-vous à l'adoption, monsieur, et que je donne à votre enfant comme une affection maternelle? Sa mère l'aimait, je l'aime, cet amour n'aura fait que changer de cœur. Apprenez-moi ses progrès en tout genre et si elle parle encore d'aller joindre sa mère. Pauvre petite, c'est quand elle'sera plus grande que ce désir surtout lui viendra. Revoir sa mère est la douce pensée qui reste à une orpheline jusqu'à ce que le ciel s'ouvre enfin. Mais l'heure en est loin pour votre Marie peutêtre, et jusque-là, qui sait?... Jésus lui-même n'entra au repos qu'après avoir suivi le long chemin du Calvaire. Tous, chrétiens grands et petits, nous marchons à sa suite, portant chacun notre croix. La vôtre est bien pesante, monsieur, je n'y puis penser qu'en priant aussitôt pour vous; il me semble que ma prière vous aide. Ce n'est pas avoir trop de foi, puisque Dieu nous

apprend que la prière est si puissante. Et, d'ailleurs, je ne conçois rien tant que la prière. Prier, pour moi, c'est aimer, c'est croire, c'est espérer. Je prie donc pour vous, pour votre fille et pour Marie à FAngelus de chaque soir. C'est l'heure où je pense aux morts, toujours plus nombreux.

Je ne vous ai pas écrit que je portais un autre deuil, que j'avais perdu ma grand' mère. Depuis dix jours elle nous a quittés et s'en est allée joindre presque toute sa famille. Mon père restait seul de tous ses enfants. La voilà maintenant heureuse avec les autres au ciel. Que nous sommes heureux, les chrétiens, nous ne pouvons pas nous perdre! On pleure du départ, mais on espère; on pleure, mais on voit le ciel. Toute ma famille, monsieur, se remet sur moi de vous faire part du triste événement ainsi que de ses vœux pour votre voyage au Cayla. Venez-y consoler les affligés, venez-y pour y prier avec nous. Oui, prions tous, parents et amis, prions pour notre mère. Prions, c'est notre meilleure tendresse, à présent, la vraie tendresse des chrétiens.

Comment avez-vous retrouvé le Val? Comme un tombeau sans doute. Vous y voilà pour jamais. Et vos frères vous viennent visiter dans la Thébaïde en deuil I Maurice vous écrit toujours. Que vous semble-il de son âme? Je la trouve triste sans avoir de malheur. C'est le vague de la tristesse, état maladif qui affaisse Tàme, l'affaiblit et la tue à la fois si elle ne lutte pas contre son mal ; mais elle a besoin d'aide en ceci , et je dis à Maurice de s'adresser à Dieu comme un bon et pieux chrétien. Il est religieux et se plaint! Ohl s'il pouvait prier, si je savais qu'il le fit! Dites-lui qu'on n'est pas religieux sans prière, qu'on n'est pas heureux non plus; dites-le-lui, monsieur, vous qu'il écoute si bien; dites-lui ce que vous faites; diles>lui ce qui console, vous qui avez tant pleuré. Qu'il se joigne à vous. Regardons en haut, nous tous qui éprouvons les angoisses de la vie et l'amertume des larmes. Voyez, les cieux sont si près de nous que nous n'avons qu'à lever les yeux pour les voir.

Béni soit Dieu qui nous a ainsi environnés d'espérance et mis à notre portée la vue de notre bonheur.

Adieu, monsieur, j'embrasse votre Glle et vous prie de me croire toujours la tendre et fidèle amie de sa mère.

AU MÊME

Au Cayla, S féTrier 1837.

Il y a aujourd'hui deux ans qu*une lettre de Maurice m'apprit la mort de votre chère Marie, mort à laquelle je pensais en me réveillant et dont je viens célébrer l'anniversaire en vous écrivant, monsieur. Je ne crois pouvoir mieux passer cette journée qu'en vous parlant d'elle, de vous, de sa fille, du ciel où elle est, d'où elle veille sur tout ce qu'elle aimait. Marie prie pour nous, elle s'occupe de notre bonheur, du vôtre surtout, comme si elle était sur la (erre et mieux encore, car elle nous aime bien autrement au ciel. Aussi j'espère beaucoup pour votre âme ; il lui viendra de ces grâces que nous obtiennent les saints, les amis que nous avons auprès de Dieu, je veux dire ces secours intérieurs qui consolent, qui soutiennent Tàme dans ses défaillances, qui nous sont si nécessaires, monsieur. Je remarque cela dans vos lettres, et ce n'est pas sans peine que je vous vois toujours dans une inconsolable tristesse. Vous le savez, cependant, la foi nous donne l'espérance et il n'est pas permis au chrétien de s'affliger comme ceux qui ne connaissent pas Dieu. Car, pour vos fidèles, Seigneur, mourir n'est pas perdre la vie, mais passer à une vie meilleure. Ck)nsolons-nous donc en pensant que ceux qui nous quittent sont plus heureux qu'avec nous. Les morts bienheureux nous disent : Ne pleurez

pas, suivez plutôt la voie qui peut vous mener où nous sommes; on y vient en aimant Dieu, en le servant de tout son cœur, dans le deuil, dans les séparations, dans les douleurs, les tristesses, les larmes qui remplissent toute la vie. Le ciel est au bout ; il faut passer par ces épreuves comme le soldat marche à la gloire, à travers les champs de bataille, sans faiblir et sans s'étonner.

Que je voudrais voir passer en vous, monsieur, cette force qui vient de Dieu, que nous trouvons dans la prière, dans les pieuses lectures, dans les pratiques de la religion, si consolantes et si douces I Pourquoi tous les affligés ne connaissent-ils pas cela? Que ne peuvent-ils découvrir ce trésor d'où sortent si abondants tous les biens qu'il faut à Tàmel Mon Dieu, que nous savons peu profiter de vos dons! Je connais plus d'un aflligé qui se perd, faute de chercher la consolation où il faut. Ce n'est ni dans l'étude, ni dans la contemplation de la nature, ni dans les hommes, ni dans rien de créé que l'âme trouve à se consoler; mais en Dieu, en Dieu seul, dans sa parole, dans ses divines écritures, dans la vie croyante et pieuse. Âhl. monsieur, qui, se mettant à genoux, avec le cœur plein de larmes, ne s'est relevé consolé ?

Vous l'avez éprouvé, sans doute; ce n'est pas à moi à vous apprendre ces choses, mais j'aime d'en parler, parce qu'il y a un charme infini dans ces entretiens célestes, parce que cela me sort du cœur pour vous, en pensant que Dieu me charge de vous consoler. Que vous dirais-je? Je ne sais autre chose, je n'ai rien appris du monde, il m'est étranger ainsi que son langage. Je ne sais que la parole pieuse; vous me trouverez muette, si vous ne l'entendez pas; vous l'entendrez, je le vois, puisque vous parlez de prières; mais, dites- moi, monsieur, pourquoi ajoutez-vous que votre âme se gâte de plus en plus? Ce mot me fait de la peine; c'est l'expression d'une foi malade, d'un cœur éloigné de Dieu. Ce serait triste de vous voir ainsi décliner, vous que vos épreuves ont placé si haut près de Jésus sur le Calvaire. Là sont ceux qui souffrent pour de là

moDter aux deux. Aussi je vous voyais comme un prédestiné, comme un de ceux dont Jésus-Christ a dit : « Bienheureux ceux qui souffrent. » Vous souffrez tant : ne perdez pas le fruit du martyre. Voyez le ciel ouvert comme Etienne, foi, espérance I que votre âme s'élève en haut, et elle ne se gâtera pas; quittons la terre qui nous souille, qui nous ternit, pauvres cygnes.

Car comment conserver sa divine blancheur

Au milieu de la fange et parmi la poussière

Qui s'attache ici-bas à tout, même à la fleur?

Oh ! craignez, craignez donc de vous souiller sur terre.

Vierges, colombes du Seigneur,

Petits enfants, flocons de neige.

Prêtres, poètes, pur cortège;

Parmi ce monde corrupteur.

Passez comme un rayon à travers la vapeur! Ne nous arrêtons pas sur ce globe de fange. Oh ! qui que nous soyons, regardons les hauts lieux :

Du soleil, de l'homme et de Tange ,

La belle demeure est aux cieux.

Qu'offire le monde, hélas! pour que notre œil y tombe? Qu'est la terre, mon Dieu? Rien, qu'une immense tombe Où sont ensevelis siècles, rois, nations, Et tant d'objets d'amour qu'en nos bras nous pressions. Oh ! passons, passons donc, comme en un cimetière, Passons en répandant les pleurs et la prière!

Oui, prions, monsieur, je vous le dirai de mille façons, parce que la prière est ce qu'il vous faut, parce qu'aussi bien que la poésie elle console les pauvres poètes dans leur deuil. Essayez de Dieu après la poésie, et vous vous trouverez mieux, et votre âme ne se gâtera pas davantage. Votre âme se gâter, quel malheur! Je prie bien Dieu de vous en préserver; quel chagrin pour Marie si elle vous voyait! Soyez ce qu'elle vous a vu, et, après Dieu, le plus saint gardien de l'enfant qu'elle vous a laissé, de votre chère petite ûlle pour laquelle seule votre âme devrait se conserver pure.

Pardon, monsieur, je vous crois toujours bien bon ; c'est moi

qui vais trop loin , qui me suis trop alarmée d'une expression mal comprise; vous ne vous gâtez pas, non; mais vous pleurez trop, mais vous ne croyez pas assez peut-être. Je vous jette des idées qui me viennent d^une grande crainte et d*un grand amour pour votre âme. Que ne ferais-je pas pour son salut, pour celui de tous les hommes, ces frères rachetés du sang de Jésus-Christ I C'est bien vous parler en sœur, mais vous m'en avez donné le titre et je m'en sers pour m' exprimer librement, pour vous remercier de tout mon cœur de ce que vous me dites d'aimable, d'obligeant pour moi et les miens. Au nom de tous, venez nous voir et amenez-nous Marie ; il nous larde de la caresser, de la tenir sur nos genoux. Veuillez bien l'embrasser pour moi , la chère petite. Chargez-vous aussi de nos souvenirs pour votre sœur Adèle et de lui dire combien sa peur de moi me fait rire; qu'elle se rassure et veuille bien me voir à sa portée pour l'embrasser bien tendrement.

Comme vous le dites, Maurice est changé en bien et en mal; en se roidissant, son âme a perdu de sa tendresse ; ce n'est plus ce frère qui m'aimait comme un enfant, me contait naïvement toutes choses. Il se tait à présent; pourquoi? Dieu le sait. Cela me peine, mais je me tais aussi. Ne faut-il pas se résigner à tout? que ferait la plainte? j'attends à le revoir. Au reste, je ne sais si j'ai bien saisi ce que vous me dites de lui ni bien d'autres choses de votre lettre, ne pouvant pas trop lire votre écriture. Pourriez -vous la rendre meilleure? Je le voudrais pour le plaisir que j'ai à vous lire.

Adieu ; passez-moi toutes mes franchises, et croyez toujours, monsieur, à mes sentiments dévoués.

Il me tarde que tout obstacle ait cessé pour la publication de Wordsivorth, Mon père et toute la famille m'ont bien chargée de vous présenter leurs souvenirs affectueux.

A M'ï« ANTOINETTE DE BOISSET

A l'isle-d'albi.

S3 juiUet 1839.

Priez pour lui, ma chère Antoinette, priez pour ce frère, cet ami de voire amie. Nous voilà séparés, lui au ciel et moi sur la terre, où je ne vois plus rien de lui que sa tombe. 0 douloureuse disparition! Je ne puis me faire à cela, je ne puis croire que Maurice ne soit plus de ce monde, qu*il ne revienne plus en famille, à celle place, à ce fauteuil, à cette chambre, à ce lit. Dieu, mon Dieu! C'est vrai cependant et vous l'avez voulu, vous nous avez ôté ce cher enfant dans quelque dessein de miséricorde , sans doute. Comment en douter sur tant de signes de salut d'après cette mort bienheureuse et sainte? Oui, ma chère amie, il a fait la fin la plus douce, la plus consolante; le prêtre qui Ta assisté, tout le monde nous dit qu'il est au ciel. Oh! que cela console! Mais ne laissons pas de prier pour cette chère âme. Qui sait? il faut être si pur pour voir Dieu. C'est donc autant pour le recommander à votre pieux intérêt que pour vous faire part de mon chagrin que je vous adresse ces lignes.

Hélas l je vous écrivais il y a si peu de temps une lettre si diiïérente, lettre de noce... Que les choses du monde changent vite! Dieu ne veut pas que nous nous attachions à la terre, el n'y fait passer que des semblants de bonheur. Vous l'avez éprouvé aussi bien que moi, chère amie. Vous pleurez une sœur, je pleure un frère, tous deux si aimables et si aimés, le bonheur de leur famille. Maurice, c'élait pour nous tous un charme, rien qu'à penser à lui, rien qu'à dire son nom. Tout cela mort! Pauvre chère sœur! je veux parler de sa femme, la plus inté-

ressante créature pour nous et qu'il soit possible de voir. Nous l'admirons. Tant de courage, d'énergie, de soutien dans une si jeune femme ! Jamais si bel exemple de la puissance de la foi, de la piété. Oh! quel ange Dieu avait donné à mon frère! Le coup qui les sépare est affreux. Veuve et orpheline à vingt ans! tf Si je perds ma tante, qui sera mon appui en ce monde? » Et puis elle se confie à Dieu, sa grande ressource. Je ne serais pas étonnée qu'elle entrât dans un couvent, tant elle a de piété et de détachement de la vie. Ce mariage, ce séjour à Paris, cette mort, tout me semble un rêve. Je me perds dans ces événements, dans ces souvenirs, dans ces réalités. La Providence a sur nous d'inexplicables desseins. Des croix au bout de tout. Signes de salut que j'adore. Adieu, chère amie , priez Dieu pour le frère et la sœur qui ne feront qu'un jamais.

Veuillez faire part de notre malheur à tous ceux de votre famille, à nos amies de Gélis et à Irène. Je ne puis pas leur écrire aujourd'hui.

Votre amie désolée.

A M»'« LOUISE DE BAYNE

AU CHATEAU DE RAYSSAC, PAR VABRE (tARN).

22 juiUet [1839].

Vous devez savoir, chère amie, la perte que nous avons faite; mais je veux aussi vous en parler, j'ai à vous dire mon chagrin, mon affliction de sœur, d'amie intime de ce pauvre Maurice. Cher frère, le voilà mort, morl! Vous dire ce que ce mot fait sur moi, ce qu'il a d'incompréhensiblement douloureux 1 Non, je ne puis me faire à cette pensée de séparation éternelle, ne plus le trouver nulle part sur la terre! Oh! comme

nos affections disparaissent I Dieu veut que nous les portions plus haut que terre et il prend au ciel ceux que nous aimons. Il est là, mon frère, au ciel, parmi les bienheureux, je Tespère, car il a fait la mort d'un prédestiné. Dieu soit béni, qui, dans sa miséricorde, a voulu sauver l'âme et laisser mourir le corps, cette apparence humaine que nous aimons tant, qui semble l'homme et ne fait que le cacher. L'œil chrétien voit ainsi ces choses et regarde vers l'autre vie lorsque celle-ci nous désole. Pour moi , c'eal uni de tout ce qu'on appelle bonheur. Cette mort me tue, m'enlève ce qui m'attachait avec quelque charme en ce monde. Mon avenir était dans le sien, ses enfants m'auraient appelée leur mère , j'avais tout mis en lui, trop peut-être. Dieu veut qu'on ne s'appuie pas tant sur la créature, roseau qui ciisse sous la main. Ma pauvre âme se doutait bien de cela; mais n'importe, on s'attache plus fort à ce qui va nous échapper.

C'en est donc fait, le voilà au ciel et moi sur la terre. Ohl prompte disparition! n'était-ce pas hier son jour de noce? lléiasl tout de ce passé me semble un songe, comme dit notre pauvre Caroline : a II me semble que mon mariage est un rêve. » Un rêve bien douloureux. Un mois après ont commencé les alarmes, les dépérissements et toutes ces souffrances qui nous l'ont conduit au tombeau. Pauvre Maurice! Je ne sais dire que ce nom. Il avait pour moi tant de bonheur, quelque chose d'électrique pour le cœur, et ce n'était pas pour moi seule. Toute la famille était sous cette influence, c'était notre charme à tous. Mon père disait que cet enfant faisait sa gloire. Tout le monde se louait de lui, ce n'élait que larmes et louanges sur son cercueil. Ce fut avant hier la triste, lugubre, déchirante et dernière séparation au cimetière. Nous l'y avons tous accompagné, ce cher Maurice, avec lui tant que possible en ce monde. Oh! quelle descente que celle du cercueil dans la fosse! Je l'ai suivi des yeux, en priant Dieu pour la chère âme de mon frère. Je ne sais plus rien voir, plus rien aimer que ce mon-

ceau de terre où nous allons nous agenouiller tous les jours avec sa pauvre veuve. Comme elle nous est chère cette jeune femme, cette moitié de notre Maurice, l'âme étonnante de force et d'énergie! toujours près de lui, dévouée au mort comme au vivant. Pauvre jeune femme! Un ange en prière, en larmes pendant deux jours près de ce lit, tantôt tenant la main, tantôt baisant ces joues, cette bouche... Hélas, hélas! quelle triste jouissance! Mon pauvre Maurice, comme nous ne pouvions pas le quitter! 0 mon Dieu, là tout froid, les yeux ternes, ces yeux si brillants, si beaux! comme la mort nous met! tous nous en viendrons là. Ma pauvre amie, que ferions-nous de l'éternité sur la terre ? Se bien préparer et partir quand Dieu voudra. Ce sont des coups qui atterrent, qui ne laissent debout que la foi. Priez Dieu de m'en donner beaucoup, jamais je n'en eus plus de besoin.

Si vous veniez me voir, Louise î Pour moi, ne m*attendez pas; je ne supporterais pas d'être ailleurs qu'ici, dans ces chambres où il a passé, dans cette maison où tout le rappelle , où tout le pleure, et d'ailleurs nous ne sommes pas trop en famille. Il n'a plus que trois enfants, mon pauvre père. Comme il est aflligé de ne plus revoir son cher fils, son Benjamin! Son sacrifice est bien grand. Que Dieu l'accepte! Nous nous mettons au pied de la croix. Quand le prince fera des prières, il ne le guérira pas. C'est trop lard. Pourquoi n'y pas penser plus tôt? J'aurai toujours ce regret. Mais qui aurait cru la mort si prompte? J'espérais jusqu'en automne, sans savoir pourquoi, car je le trouvais bien mal. Jamais, 'jamais je n'aurais cru le voir sitôt finir. Il s'est éteint tout doucement en cinq minutes d'agonie, dès avoir reçu le saint viatique. Jusque-là plein de connaissance; ce qui le prouve, c'est qu'après sa confession il rappela M. le curé pour lui parler en forme de rétractation de ses rapports avec M. de Lamennais. Oh! quel malheur s'il était mort à cette époque! On trouve en tout à bénir Dieu; cette croix, cette mort porte un signe de salut évident. Voilà qui

40S LBTTRBR.

nous console du côté de la foi , el ne faut-il pas tout voir en chrétiens ?

Adieu, chère amie. Je demande souvenirs et prières à vos trois sœurs en leur faisant part de notre malheur. On devait vous écrire avant-hier. Hais ceci c'est plus du cœur, c'est de moi à vous. Marie se joint mot à mot à ma lettre et cœur à cœur à vous. Elle est d'une maigreur, d'un changé qui m afflige. C'est le temps des peines. Gomment va M"*« de Bayne?

Page 1