A M'"« LA BARONNE DE MAISTRE
AU CHATEAD DE SAINT-UARTIN ( NIÈVRE).
Vendredi 96 juillet.
Depuis huit jours qu'il nous a quittés, qu'il est au ciel et moi sur la terre, je n'ai pu vous parler de lui, me trouver avec vous, me joindre à vous, ma tendre amie, tant aimée aussi. Ne serons-nous jamais désabusés d'affections? Ni chagrins, ni brisement, ni mort, ni rien ne nous change. Aimer, toujours aimer, aimer jusque dans la tombe, aimer des restes, s'attacher à ce corps qui a porté l'âme, mais l'âme, on la sait au ciel. Oh! oui, là-haut où je te vois, mon cher Maurice, où tu m'attends, où tu me dis: «Eugénie, viens ici, avec Dieu, où l'on est heureux. » Ma chère amie, tout est fini du bonheur sur la terre ; je vous l'ai dit, j'ai enterré ma vie de cœur, j'ai perdu le charme de mon existence. Je ne sais tout ce que je trouvais en ce frère, ni quel bonheur j'avais mis en lui. Un avenir, des espérances, ma vieille vie auprès de la sienne, et puis une âme qui me comprenait! Lui et moi, c'était deux yeux du même front. Nous voilà Séparés, Dieu s'est mis entre nous. Que sa volonté soit faite I Dieu se mit au Calvaire par amour
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pour nous; par amour pour lui icnons-nous au pied de sa croix. Je trouve celle-ci pesante, toute garnie d'épines, mais ainsi celle do Jésus. Qu il m*aide à porter la mienne ! EnGn nous arriverons au sommet. Et du Calvaire au ciel le chemin n'est pas long. La vie est courte, et que ferions-nous de l'éternité sur la terre? Mon Dieu! pourvu que nous soyons saints, que nous profitions des grâces qui nous viennent des épreuves, des larmes, des tribulations et angoisses, trésors du chrétien. Ohl mon amie, il n'y a qu'à regarder ces choses, ce monde de l'œil de la foi, et tout change. Heureux père Imbert, qui le volt ainsi si éminemment I Que je voudrais avoir un peu de son âme si pleine de foi, si radieuse d'amour I J'ai besoin de soutien, et je désire souvent le saint homme qui rendrait enthousiaste de martyre et de croix. Hélas! il a été prophétique, il m'a dit: « Vous êtes l'enfant do la douleur, attendez-vous à beaucoup d'épreuves. » Moi qui, ce me semble, ne lui parlais en ce moment de rien de douloureux, je fus frappée de ces paroles que Dieu vient d'accomplir.
Mon amie, j'ai beaucoup pensé à vous en ceci. La part que vous prenez à tout ce qui me touche, cet un que nous fuisons à l'endroit du cœur m'a fait sentir que vous souffriez, que vous étiez briçée, déchirée avec moi. J'ai prié Dieu pour vous. Je suis calme, je vous écris sans larmes. Je me jette à votre cou. Mille visites nous viennent et aucune comme la vôtre. Cependant ce sont des amis, des parents, des voisins bien franchement aUligés. Mais s'occuper de dlner:^, de détails de ménage et de vie, voir autour de soi le cours ordinaire des paroles et des choses quand au dedans tout est changé, quand on est dans un si grand vide, voilà qui est accablant. Puis le déchirant contraste, l'amère pensée de se dire : « Toutes ces personnes seraient venues pour le voir, en visage de noce et de félicitation. » Six jeunes filles, hier, de nos cousines, gracieuses et gaies de caractère, avec lesquelles il aurait ri. Comme les cho>cs cliangont! Cliangcons aussi, mon amie, désabusons^
nous du monde, des créatures, de tout. Moi, je demande Tindifférence complète.
Il s'est éteiut sans agonie, tout doucement, comme dans un sommeil, dès avoir reçu le saint viatique. M. le curé nous assure qu'il est au ciel. Mais prions pour celte chère âme. Nous ne pouvons plus rien pour lui. C'est consolant de prier, n'est-ce pas? de pouvoir ainsi soulager ceux qu'on aime, de les suivre d'amour jusque dans l'autre vie. Je plains ceux qui n'ont à donner aux morts que des larmes. C'est bien bon de pleurer, mais non pas sans la prière. La prière, c^est la rosée du purgatoire. Répandons -en à flots, nous ferons tant de bienl Que j'aime cela à présent ! que la foi m'est bonne I Chère amie, je vous souhaite sa douce, sa divine influence.
Écrivez-moi, je suis en peine, je ne suis pas morte à vous, vous m'occupez. Dieu sait I Que votre santé soit bonne, ne soit pas trop délabrée. Parlez-moi de tous, de votre chère maman qui, elle aussi, m'est bien chère. Je recommande mon Maurice, mon Alphonse, à son pieux cœur de mère. Chère maman, je suis bien affligée, et mon père, et nous tous. C'était le plus affectionné de tous. Vous me comprenez et vous prenez part, je suis sûre, à notre deuil. Pourquoi sommes-nous' si éloignés? Je serais en ce moment dans vos bras. Adieu , bien chère maman, parlez de mon frère à votre fils qu'il aimait. Je prie M. de Sainte -Marie de se souvenir de ce cher enfant devant Dieu.
Adieu, ma chère Henriette. Je reviens à vous, pour vous quitter encore. On ne fait que cela dans la vie. Amitiés à M. de Maistre.
De cœur et d'âme et de pensée à vous, éternellement à vous.
Parlez-moi du frère de Sophie, et un souvenir de moi à elle.
Je ne puis m'empêcher de vous parler de notre admirable Caroline, ange de dévouement, de courage, de piété. Près de lui, avec lui, en lui jusqu'à la tombe. Oh! que cela nous l'attache I
A M»« IRÈNE COMPAYRE
A l'isle-d*albi, par gaillag.
15 décembre 1839.
Que Dieu vous console, ma chère Irène! il n'y a que cela à dire dans ces cruelles aHlictions et séparations de la mort. Je l'ai appris et je puis vous le dire, comme aussi la part que je prends à votre douleur, si semblable à celle que j'ai éprouvée, que je puis mesurer l'une par l'autre. Moi, un frère, vous, une sœur : triste ressemblance de deuil ! Dieu nous frappe au même endroit, ma pauvre'amio, nous sympathisons en tristesse. Unissons-nous au pied de la croix, cela sera mieux encore, plus chrétien. La prière vaut mieux que les larmes, au moins ces pauvres âmes des morts en sont soulagées. Je rends à votre sœur ce que vous avez fait pour mon frère; je la recommande à Dieu, quoique on puisse espérer que celle-là est au ciel. Elle a tant souffert! Néanmoins, mon amie, il n'y a jamais certitude connue ; Dieu nous veut dans ces ombres sur l'autre vie pour l'exercice de notre foi. Adorons, prions, attendons le ciel pour tous. Le beau jour où nous y serons réunis, où nous retrouverons ceux que nous aimons sans jamais les perdre! Le bonheur du ciel sera bien différent de celui de la terre, si rapide, si passager. Vous le savez aussi bien et peut-être mieux que moi, pauvre amie tant éprou>ée; mais on aime à mêler ses paroles, ses réflexions sur un sentiment partagé, sur des souffrances communes.
En m'écrivant vous-même en celte occasion, vous m'avez donné une marque bien touchante de votre amitié, de cette amitié que de tout temps vous avez eue pour moi. C'est ajouter au prix qu'elle avait déjà, et dont toute la mienne voudrait
pouvoir vous payer. Si je vous écris moins que par le passé, ne me croyez pas changée pour vous, ohl non. C'est moi qui change pour moi. Si je me décide à sortir de mon désert, je pourrais bien venir à Lisle vous prouver que je vous aime. Ce me serait un bonheur de vous voir ainsi que la chère Antoinette, ange qui doit être quelquefois près de vous. Les affligés sont ses amis.
Adieu, ma chère Irène. Vous ne me parlez pas de votre santé qui m'occupe et que si forte secousse aura fort ébranlée. Ménagez-vous, vous dirais-je comme on dit ordinairement, si cela pouvait quelque chose au corps dont le cœur souffre. Le meilleur calmant et soutenant, c'est Dieu, c'est votre piété que les larmes feront croître.
Mon père et tous les miens vous expriment ici la part qu'ils prennent à votre chagrin, et dont chacun assure vous et tous ceux de votre famille.
Je vous embrasse et toujours de tout cœur.