‹ Eugénie de Guérin, journal et lettresChapitre 45 sur 47 · A M. HIPPOLYTE DE LA MORVONNAIS · texte numérisé non relu

A M. HIPPOLYTE DE LA MORVONNAIS

AU VAL DE L*AnGUENON.

19 juiUot, jour de sa mort {I840J.

Dieu soit béni, monsieur! Vous n'êtes donc pas perdu pour nous de mort ou d'oubli, car votre silence m'avait fait craindre et croire l'un et l'autre. Sans cela, pensez-vous que je ne vous aurais pas écrit notre malheur? que j'eusse laissé à un journal de vous apprendre la perle d'un <imi ? Hélas ! non, monsieur, et j'ai plus d'une fois pensé à vous dans mes larmes, car je

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savais que vous l'aviez aimé, ce pauvre Maurice; mais n'ayant plus de vos lettres ni de réponse en aucune occasion, j'ai dû penser que vous n'étiez plus de ce monde. Étant à Paris, je vis Maurice vous annoncer son mariage^ et ni même alors ni jamais rien de vous. A qui, au Val, aurais-je annoncé sa mort? Votre petite fille est trop jeune pour lui adresser autre chose que des baisers, pour lui demander : où est voire père ?

Donc, monsieur, vous êtes là toujours veuf, et seul, et triste. Dieu sait comme je vous ai souhaité des consolations, de ces consolations du ciel si douces et puissantes , car il n'y a que cela de bon, de soutenant à hauteur d'âme. Oh! je le sens, je le vois, je le sais de moi-même, sous l'accablante douleur, sous cette mort de Maurice, frère bien-aimé, si intime à mon cœur. Sa perte est irréparable ; il s'est fait en moi comme un vide que Dieu seul peut remplir. Autrefois vous me parliez de prière, et je priais pour vous. Oh 1 priez pour moi maintenant, priez pour Maurice comme je priais pour Marie, et comme je prie encore, car je n*ai rien oublié.

Ma plus grande consolation, je la trouve dans sa mort pieuse, dans ces sentiments primitifs de foi exprimés en prières et dans la réception des derniers sacrements, dans cet ardent et dernier baiser au crucifix. Je révèle cela, monsieur, à votre amitié, à cet intérêt chrétien qui suit l'âme dans l'autre vie. Espérons, espérons qu'elle est bien heureuse pour notre Maurice. C'était une si belle âme ! Oh ! Dieu lui aura ouvert son paradis. Dieu qui n'est qu'amour aura eu en amour cette âme de Maurice. Si vous lui élevez un monument, monsieur, ce dont je suis fort touchée, marquez-le bien de signes de foi, de cette foi pure et catholique dans laquelle il est mort : ce qui manque à la Notice de M"** Sand et m'a fait bien du chagrin. Il est vrai qu'elle n'a pas connu mon frère et ne l'a tracé que sur des traits épars; mais vous tous, ses amis, qui l'avez connu, faites mieux, et écartez, s'il vous plaît, de cette figure chrétienne, tout nuage philosophique et irréligieux. Sera-ce, monsieur, dans l'entrer-

site Catholique, dont on m'a dit que vousétiez un des rédacteurs, que paraîtra cet hommage funéraire? Nous serions bien touchés de le voir, et vous offrons en famille Texpression d*une gratitude profonde.

Je vous remercie également des deux publications que vous avez la bonté de m'envoyer et que je n'ai pas reçues.

M"»« de Guérin sera, j'en suis sûre, bien touchée de cet hommage. Envoyez-lui, monsieur, la ThébaXde des Grèves, toute remplie de Maurice qu'elle pleure toujours. Vous avez raison de penser que la femme qu'il avait choisie doit être une femme • distinguée. C'est, en effet, une ravissante créature en beauté, en qualités et vertu ; Eve charmante, venue d'Orient pour un paradis de quelques jours. La mort les a séparés après huit mois. II ne reste pas d'enfant. Cette jeune femme est Indienne; élevée à Calcutta et venue à Paris il y a trois ans. Elle y est encore, dans la même maison où je l'ai vue heureuse; car, je vous l'ai dit, j'étais à ce mariage. J'ai demeuré huit mois à Paris, et nous sommes revenus ici, au mois de juillet dernier, avec Maurice mourant. Sa pauvre veuve nous a quittés bientôt après, mais elle nous écrit. Je ne doutepas, monsieur, que votre livre et votre visite ne lui soient très-agréables. Vous trouverez cette chère sœur, rue du Cherche-Midi, 36.

Et maintenant que j'embrasse votre chère petite Marie, celte enfant que Maurice a baisée et caressée au berceau et sur les genoux de sa mère. Hélas! hélas! que de deuil survenul Le fond de la vie est tout en noir et bien triste, mais Dieu le veut ainsi, afin que nous regardions vers le ciel.

Adieu, monsieur ; recevez de nouveau l'assurance de sentiments qui ont dû se taire, mais qui n'ont pas changé.

AU MÊME

Nevers, 4 décembre [1840].

C'est au chevet du lit d'une douce malade, d'une autre chère Marie, que je réponds, monsieur, à votre si bonne et touchante lettre. Elle m'est arrivée au moment du départ, parmi les soins et les peines d'une séparation ; mais je ne me suis pas séparée d'elle ni de rien de ce qui m'est venu au Cayla. Où qu'il aille, le cœur emporte ce qu'il aime et il vit de ses provisions. Je me nourris de souvenirs, de lectures, de ce restant du passé où vous avez tant de part. Ce que vous ajoutez encore. ne me touche pas moins, et je ne saurai jamais assez vous témoigner mes sentiments à chaque nouvel écrit pour Maurice. J'aime encore mieux votre article de V Université Catholique , que tout ce qui a paru jusqu'ici, parce que cet article répond à ma pensée, sans doute , et à ce qui est dû chrétiennement à cette chère mémoire. L'art l'avait fait bien beau, notre Maurice, mais le côté du ciel lui manquait. M""" Sand ne pouvait pas aller jusque-là, quelle que soit la hauteur de son intelligence, puisque les ailes de la foi lui manquent. A vous, poëte et ami chrétien, était réservée cette œuvre, et vous l'aurez parfaitement remplie. Vous parlez si bien des choses saintes!

J'ai dans le cœur vos belles poésies^ ces élévations célestes, ces chants sur les lombes", qui font pleurer, qui font espérer. Ainsi vous chanterez pour Maurice, et nous vous bénirons, nous qui l'aimons comme on aiipe les anges, moi sa sœur, et elle son amie, cette Marie dont je vous ai parlé, qui, comme la vôtre, mais un peu plus tard, l'a accueilli, consolé en des jours d'infortune: femme aimable pour tout le monde, et qui fut pour lui un bonheur qui me revient à présent, mais, hélas I dans les larmes, amie martyre dont la vie n'est qu'une longue

douleur. Je suis venue pour la voir, la distraire, l'aimer de près. Que c'est tristement doux , ce que je fais auprès d'elle, ma chère et aimable malade ! En lui parlant de la Bretagne, je lui ai parlé du Val qu'elle connaissait un peu ; de vos poésies qu'elle ne connaissait pas, et elle en a été charmée. C'est, monsieur, un charmant éloge, croyez-moi. Jamais plus d'esprit ne pouvait louer le vôtre ; jamais voix de femme ne parlerait mieux d'un poëte... Mais de tous vos chants, ce qu'elle a écouté avec le plus de plaisir, c'est la Voix du vent, morceau d'une grande beauté, et qui se place au niveau des hautes hymnes de Lamartine, si les poëtes souffrent entre eux des comparaisons; mais nous pouvons comparer les gloires. M*"* de M... m*a chargée de vous transmettre ses admirations comme artiste et ses remerclments comme amie, ce qu'elle a senti de vos poésies et de vos écrits sur Maurice.

Je n'ai rien su encore de vos envois à M"** Sand. Gela demeure pour moi sous le mystère ; mais je sais quelqu'un qui a le projet de publier tout ce qui reste de Maurice. Voua me dites, monsieur , que vous possédez la plus douce expression de ce talent si remarquable, et cela me fait bien plaisir. Nous aurons de bien belles choses. Si ces choses se peuvent voir, voudriezvous me les conGer? C'est beaucoup demander peut-être; je sens le secret de votre intimité, mais mes yeux seuls verraient là dedans, et du frère à la sœur il n'y avait pas loin, vous savez. Néanmoins je ne veux pas l'impossible et m'en rapporte à vous.

Probablement ma belle -sœur est de retour à Paris et elle aura trouvé vos envois. Elle ne m^en a rien dit. Avec beaucoup de distinction de nature, il se pourrait que, par nature étrangère, ellô ne goûtât pas vos œuvres comme nous les goûtons.

Adieu, monsieur. Quoique nous espérions aller à Paris cet hiver, j'attends ici ce que je vous demande, et du moins une de vos lettres. J'embrasse notre petite Marie, et suis toujours et partout votre dévouée.

LBTTRKS. 471

AU MÔME

Nevers, 13 janvier [1841], hôtel Saiate-Marie.

Merci d'abord de votre lettre, monsieur, lettre qui me serait bien bonne, si ce n'était vos nouvelles. Vous avez été malade. Hélas I j'ai tant vu souffrir, je vois tant cela encore, que j'aurais appris à compatir, si la compassion n'était pas naturelle. Ce sentiment s'apporte en naissant, comme d'autres que Dieu nous donne, et, quand on les exerce, il semble alors qu'ils viennent. Je vous plains donc autant qu'on puisse plaindre un pauvre solitaire malade, et si les vœux faisaient la santé, vous auriez déjà recouvré la vôtre. Celle de mon aimable amie nous a bien inquiétés depuis trois semaines, et quoiqu'il y ait un mieux, ce mieux est si loin du bien, que nous en sommes encore aux craintes. Je vous dis cela, monsieur, pour répondre à l'intérêt aimable que vous a inspiré M*"* la baronne de M..., intérêt accueilli aussi aimablement, mais qui ne peut s'exprimer autrement que par mon organe. Cette correspondance dont vous témoignez le désir, et qu'on ne sait pas refuser à une si douce prière , cette correspondance, hélas! est impossible à la faible main qui, depuis plus de trois mois, ne s'est pas soulevée d'un lit de douleur. « Dites à M. de La Morvonnais, m'a dit ma gracieuse malade, que j'accueille avec plaisir tout ce qu'il veut bien m'adresser; mais que, quant à lui écrire, je ne puis avoir de correspondance qu'avec le ciel dans l'état où je suis. » Ce sont, monsieur, ses propres paroles, trop tristement vraies.

Néanmoins et malgré tout, elle se trouve en force d'aller à Paris. Ce changement d'air, nous espérons, lui fera du bien. Avec mes soins auprès de cette chère amie, je m'occuperai de ceux de notre chère publication dont je vous tiendrai au cou-

rant. J'accepte toute la part que vous voudrez y prendre ; tribut de cœur, dont je ne verrai jamais assez, comme le V^tre, offerts à ce bien-aimé Maurice. Je suis fâchée de ce que vous me dites à cette occasion de M™»***. Si j*ai bien lu, elle procède contre vous. Malheureux esprit dévoyé I Hélas! qu'on plaint cetto femme, sorlie si belle des mains de Dieu I Quelle douloureuse admiration elle inspire! Elle s'est jetée de plus, maintenant, dans une politique abominable. Ainsi Tabl me appelle un autre abtme. Et voilà ce que c'est que de quitter la foi. Oh! tenons-nous là, pauvres humains, tenons à l'ancre immuable. Monsieur, je suis désolée de tant d'âmes perdues. Il me semble voir un océan couvert de vaisseaux démâtés, dévoilés, faisant eau de toute part. Ainsi m'apparaU le monde. Il y a de quoi dire : heureux ceux qui l'ont quitté, qui sont, dans un beau jour, abordés au ciel ! Si vous figurez dans vos tristesses une belle campagne avec une douce amitié, et que cela vous console, on a toujours cela avec son bon ange, le céleste ami ; consolation un peu spirituelle, si vous voulez, mais n'est-ce pas la meilleure? Hélas! les autres sont si souvent imparfaites.

EnGn, M. Quemper est de retour d'Amérique. Il ne sait pas combien je l'ai appelé pour lui demander ce cher précieux cahier vert. J'espère que nous le verrons, et le cahier et M. Quemper, à Paris. Vous pourriez aussi lui donner les manuscrits dont vous m'annoncez l'envoi, ou, si ce n'est parti , ayez la bonté d'adresser le tout à M. Jules Barbey d'Aurevilly, rue de Port-Mafwn, 9, hôtel de Neustrie. C'est l'ami chargé de la publication. Je crains que notre court séjour à Nevers ne nous laisse pas le temps de recevoir vos papiers. C'est pour cela que je m'empresse d'écrire dans un moment pressé, et que je vous dis adieu sans plus, pour ne pas manquer la poste.

Je tâcherai de me procurer, à Paris, \' Université Catholique qui m'intéressera quand mc^mc.

AU MÊME

Paris, me du Dnuphin, hdtel Sully, 20 février 1841.

Me voici à Paris, ce Paris où je n'ai plus Maurice, mais où je m'occupe toujours de lui. En arrivant, je me suis informée de la publication et j'en ramasse les matériaux. C'est le moment, monsieur, de nous envoyer les précieux manuscrits et le livre vert arrivé d'Amérique. M. d'Aurevilly n'a rien reçu, ce qui me met en peine sur le sort de ces envois que je vous avais prié de faire à son adresse, lors de mon départ de Nevers. N'auriez-vous pas reçu ma lettre ou seriez-vous malade? Hélas I on craint le malheur, quand il frappe de tous côtés. Mon amie est de plus en plus souffrante ; je n'ai que de tristes pressentiments où vous êtes compris parfois, et que l'étal de votre santé passée justifie. Si donc vous êtes souffrant, veuillez me le dire, afin que le doute s'en aille, le doute pire souvent que la réalité.

J'ai vu ma belle-sœur, mais pas assez pour tout ce que j'aurais à lui dire, pour savoir si elle a reçu vos poésies. Au reste, elle était absente depuis six mois de Paris, ce qui explique son silence à un hommage qui n'a pu que la toucher sensiblement. Mais peut-être à présent avez -vous reçu sa réponse et ses remercîments. Combien n'en ai-je pas pour vous dans mon cœur au sujet de ce que vous avez fait pour Maurice! Mais, Monsieur, quand me sera-t-il donné d'en jouir? de lire YUniversilé Catholique et de posséder ces copies que vous vous donnez la peine de faire? C'est vraiment beaucoup do travail, beaucoup trop, et si cela vous fatigue, vous feriez mieux de m'envoyer les originaux qu'une fois transcrits je vous renverrais fidèlement. C'est une idée qui m'est venue dans votre état de souffrance et pour vous abréger le travail.

474 LBTTRBS.

Vous dire ce que je fais à Paris? bêlas ! rien que rester dans la chambre de ma pauvre matade, triste et douce vie qui laisse tant à penser et à souffrir. Je ne sais quand je regagnerai mon Gayla si paisible, ce clottre au désert où l'âme est mieux, je crois, que cloîtrée dans le monde, à cause du bruit. Mais tout lieu où Dieu nous mène est bon; de tout lieu on va au ciel. Cette pensée est ma douce, ma consolante compagne sur cette pauvre terre ; je voudrais la donner à tous les affligés. Comme je pense, c'est la vôtre dans votre Tbébaïde. Vous y continuez aussi vos poétiques études , ces enchanteresses de l'âme, et la petite Marie [est là qui vous sourit toujours. Vous avez bien souffert ; mais Dieu encore vous a laissé quelque bonheur, assez pour le bénir, comme nous faisons tous.

Oui, dans la coupe amère où nous buvons la vie. Il se môle toujours quelque goutte de miel,

comme a chanté notre Lamartine.

M™« **♦ n'a pas l'air d'avoir reçu vos papiers, ou bien elle les garde. Ayez la bonté de me dire ce qui en est, afin que je recueille ces chères reliques partout où elles seront. Caressez pour moi l'enfant blanche et rose, et recevez, monsieur, la nouvelle assurance de mes sentiments.

AU MÊMB.

{Paris], 10 mars 1841.

Les plus douces paroles ne vous rendraient pas, monsieur, la douceur que j'ai trouvée dans les vôtres lorsque vous parlez des choses de l'âme, et dernièrement de Maurice. En recevant voire lettre, j'ai couru au bureau de V Université, ei je possède et j'ai dans le cœur cette précieuse Notice, si belle d'expression.

de sentiment et de vérité. Grâce à vous, notre Maurice est là dans sa vie de poésie et de foi, et sous Tauréole céleste qui lui convient et qui lui manquait jusqu'ici. Quelque haut qu on eût porté son talent, il ne Tétait pas jusqu'au ciel, sa belle place. Louange à vous qui, comme un ange ami, l'avez élevé sur vos ailes aux yeux de ceux qui ne croyaient pas qu'il pût monter plus haut ! Etpuis que j'aime ces beautés ignorées que vous révélez de son âme, ces divines rêveries en Bretagne, au bord des mers, dans les grands bois, dans ce Val bien-aimé, trésors que je vous dois! Que Dieu vous bénisse, mon bon poëtel Je lui remets le soin de ma reconnaissance, que ni mon âme ni rien ne peut vous témoigner assez. Que peut exprimer ma faible parole de femme? Rien ou bien peu, je le sens , quoique vous la flattiez de beaucoup de puissance. Il faut pour cela l'entendre à travers la bonté, à travers Maurice, son frère. Oui, ce cher objet m'enveloppe de son charme aux yeux de ses amis, et j'en suis heureuse et fière, comme aussi il y a vers eux, de mon côté, retour de sympathie affectueuse et éternelle.

Et néanmoins ceci répond- il à votre dévouement, monsieur, et à vos lettres aimables? Si je n'ai dit plus tôt combien j'en étais touchée, c'est que je n'ai pas pu écrire; je le fais au premier loisir. Je dis loisir, parce que c'est un moment tranquille et qu'on se repose alors dans ce qui plalt, comme un fatigué sur la mousse à l'écart. Promeneur solitaire, vous connaissez cela. Moi, dans quelques pas, je suis brisée à Paris, ce monde fatigant pour l'âme, et où néanmoins je me plais tristement comme dans la vie et la mort. Ce Paris me renferme tant do choses aimées, tant de joies et tant de douleurs I Paradis en deuil.

M. Quemper est venu me voir avec un empressement bien aimable, dont je sens le prix vivement. Ce bon jeune homme justifie en se montrant l'éloge que vous en faites, et le titre d'ami pour ceux qui le donnent à la distinction de l'esprit et aux qualités du cœur. M"" de M..., cette éminente appréciatrice, a porté sur M. Quemper le plus gracieux jugement, et c'est uu

des hommes dont elle aimerait d'orner son salon. Mais, hélas! son salon, c'est un lit de douleur, au pied duquel M. Quemper s'est assis une fois. Une autre fois, je Tai reçu moi seule, dans un salon sans feu et sans charmes, et néanmoins il yen avait pour moi à causer du passé, de Maurice, de la Bretagne, des amis de ces contrées, et de la mer, et .de votre petite Marie, et que sais-je? Les courants de Tâme sont longs.

Vous avez cité de charmantes choses dans la Notice, je ne sais quoi d'un parfum céleste. Riche espérance pour le recueil annoncé, ce cher trésor que roule la diligence 1 M. d'Aurevilly \'a s'occuper incessamment de notre œuvre, de ce monument à la France et à nous, et auquel on vous devra d'avoir si richement contribué, et travaillé d'esprit et de cœur. Je voudrais bien être ici à l'époque de celte publication ; mais il n'y a pas d'apparence, quoique notre départ soit encore incertain. J'aurai soin de recommander vos dix exemplaires. Et ne soyez pas en peine pour le coui'S de notre poète : son lit est creusé dans les pentes où coulent les fleuves d'or, et il n'a qu'à jaillir. Vraiment ce livre est attendu avec dévotion. Il y a encore bien des choses à recueillir, que je découvre par-ci par-là. Il se dispersait avec un détachement injuste, mon pauvre Maurice, n'estimait rien de lui, et il s'en est allé sans jouir d'aucun des dons dont il était si riche. C'est nous qui jouirons. Il y a dans ce bonheur une profonde tristesse qui ne se peut consoler.

J'en étais là, vous écrivant, lorsque l'envoi par la diligence est venu. Bien -aimées reliques de mon bien -aimé Maurice 1 Oh ! merci, mille fois merci, mon bon monsieur! Je n'ai presque rien vu ni lu; mais tout est au cœur, et je veux de suite me témoigner au vôlre qui fait tant pour moi, presque trop, si j'osais me plaindre de voir mon nom à côté de celui de Maurice dans Tauréole que vous lui posez si religieusement sur le front dans V Université Catholique»

Adieu, monsieur, et reconnaissance infinie.

AU MÊME

[Au Cayla], 14 octobre [1841].

Les poètes ne meurent pas, ni les amis, je vous assure, monsieur. La mort et le silence ne changent rien à l'àme que les apparences. Maurice est toujours Maurice, et je vous suis toujours sa sœur. Si j'ai tardé à vous répondre sur tout ce que m'ont dit vos deux lettres à M"»* ***, c'est pour des raisons trop bonnes, mais qui prendraient inutilement une place sur ce papier. Je le veux tout entier pour vous, non pour moi, pour vous et pour Lui, pour Lui qui vous a aimé sur la terre, pour vous qui le suivez de votre amitié dans le ciel. Affection sainte que j'ai bénie tant de fois, en des jours mauvais pour lui et que vous lui rendiez doux, ces jours d'hospitalité charmante sous votre toit, dans celte chambre qui vous a laissé de Maurice un si touchant souvenir. Hélas I faut-il que tout ce qui tient à lui ne soit plus autre chose : un souvenir! Qu'est-ce de nous et dos plus nobles et chères créatures? Quelle douleur sur ce néant, si l'àme n'en sortait pas I Mais elle en sort, mais elle voit les cieux ouverts, mais on pleure, mais on espère. Que la foi est douce au malheur !

Ce sentiment qui me soutient, vous avez le bonheur de le connaître, monsieur, et vous l'exprimez d'une façon exquise dans vos reflets de Bretagne ; le Petit Pâtour est suave de cette piété pure et simple qu'on pourrait appeler le naturel de la foi. Cela mis en poésie est bien beau. Si je ne cite que cette pièce, c'est que tant d'autres m'ont également charmée, et que ce ne serait que citer des ressemblances. Je vous ai bien applaudi dans mon cœur, poëte qui consacrez votre voix à Dieu et qui répondez à la mission qu'il a donnée aux poctcs, mission de religieuse harmonie. Ainsi ils font du bien aux hommes et

remplissent à la façon des anges le devoir d*amour, de charité qu*ou doit à ses frères. Encore une fois, c*e^ bien beau, et j*ainie à vous voir ainsi ami de Maurice. Et que j'aime aussi de le voir chanté par vous ! C'est véritablement un chant que vous lui faites dans vos lettres à G. Sand : un hymne à sa mémoire, qui aura eu du retentissement, j*cspère, et toujours dans mon âme, car j*ignore ce qui se fait au dehors. Je n'ai pu savoir ce que devenaient ces papiers si religieusement conservés par vous et envoyés pour offrande à sa tombe. Oh! que cela m'a touchée, monsieur, et que vous vous êtes acquis ma pieuse reconnaissance en produisant ces écrits pieux de mon frère I Tôt ou tard ils seront vus et couvriront les erreurs d'une première Notice. Réhabilitation que nous devons tous, parents et amis, à cette mémoire chrétienne. Heureux qui peut y contribuer, et je vous devrai ce bonheur.

Je m'occupe de mon côté au recueil de ce que je sais par ici dispersé et qui doit servir à la publication complète. Hélas! je n'ai rien de plus triste et de plus doux que de recueillir ces restes. Cette œuvre achevée, ihne mé restera plus guère rien d'attachant à faire sur la terre. Tous mes soins sont tournés vers le ciel, cet autre monde où Dieu nous attend et toutes nos espérances. C'est bien consolant, bien soutenant dans cette pauvre vie, de croire à l'autre, d'y passer déjà par le cœur, de se dire : voilà le prix de mes souffrances, des épreuves de quelques jours. Ce sont aussi vos pensées dans votre Thébaïde, pieux solitaire; je l'ai vu avec consolation, et que vous portiez selon Dieu vos douleurs, votre ^rand veuvage. Autrefois, vos frères les ermites étaient ainsi dans l'affliction, hommes forts par la foi.

Adieu, monsieur. Embrassez pour moi votre chère petite Marie que j'aime sans la voir et sans la connaître, mais on aime ainsi les anges. Je vous prie de recevoir encore l'expression de mon âme pour vos touchants envois. Yos livres et les deux journaux seront conservés religieusement dans une fa-

mille qui vous devait déjà beaucoup, et qu un lien sacré vous attache : la sainte mémoire de Maurice. En lui et pour toujours, votre dévouée.

AU MÊME

[Au Cayla]. 2 juillet 1842.

C'est en attendant la lettre que vous m'aviez fait espérer de M. Quemper que j'ai tardé à vous répondre, bon et parfait ami de Maurice. Cette lettre n'arrive pas, et je ne remets pas davantage à vous remercier de votre empressement dévoué à l'occasion de ces chers manuscrits. J'y comptais, sur ce dévouement, et c'est pourquoi j'ai pris la liberté de le réclamer au besoin. Je l'ai fait avec la confiance d'un sentiment partagé, comme frère et sœur, vous et moi, dans l'héritage de Maurice, et pour les soins de le recueillir; mais le recueillerons-nous? Je crains beaucoup que non, et que tout soit à jamais perdu. Quels regrets et quel double deuil de Maurice pour moi, qui me faisais je ne sais quel bonheur do le revoir dans son intelligence, dans les œuvres de sa pensée produites au jouri Nous allions en jouir; los copies étaient faites, je les ai vues; on n'attendait pour publier qu'une notice demandée par M. ***, des anecdotes, des souvenirs d'enfance, des détails sur notre famille, ce que j'ai envoyé en janvier*, sans avoir encore reçu de réponse. Rien ne peut expliquer ce silence, sinon la mort de M. ***^ qui était malade à cette époque. Je parle ainsi, parce que je sais positivement qu'il allait publier. Encore avant mondépartj'avaiseuun entrelien avec lui à ce sujet, et il m'avait répondu de manière

1. Cette notice est imprimée dai» le volume des Œuvres de Maurice de Quérin, pages 419-425.

à ne me laisser aucun doute sur ses intentions. Ceci était bien après sa rencontre avec M. Quemper, et. quoique je n'aie pas plus goûlé que ce dernier certaines façons de penser de M. ***, j*ai eu confiance en ses paroles^ je n'ai pas pu douter d'un ami de Maurice. Je vous Tai dit, je crois plutôt à sa mort. C'est ce que je voudrais découvrir, afin de réclamer nos papiers. Mon père est décidé d'écrire à sa famille. Tout sera entrepris avant de perdre et de laisser à l'oubli ce qui nous reste de plus précieux de notre Maurice, de la chère et belle âme, suivant votre expression, mon doux poëte. Oh! comme \ous la chantez cette âme, en vous, dans le souvenir et la contemplation! Que j'aime votre admiration et de vous voir songer aux jours où Maurice écrivait à votre foyer sur le cahier bleu ! Jours et cahier perdus, c'est trop à regretter. Je ne puis me résoudre à tant de sacrifices qu'en pensant que, de ce monde où tout meurt, où tout passe, je m'en irai au ciel joindre Maurice et tout ce que j'ai perdu; car où l'éternité réside, on retrouve jusqu'au passé. Heureuse espérance!

En attendant, voici une do mes douces joies que je veux vous dire, line agréable et triste surprise : un album que j'ai ouvert par hasard dans un manoir, et où j'ai trouvé la mort de Maurice. Combien j'ai été touchée de la trouver là, sur ces pages secrètes, dans un journal de jeune fille, dans un recueil tenu dans un fond de cœur, hommage inconnu et bien délicat k la mémoire de Maurice! J'y ai lu ces mots : il était leur t)î>, parlant de sa famille. Tous ceux qui nous ont connus le diront. Il est de ces existences, de ces natures de cœur qui fournissent tant à d'autres qu'il semble que ces autres en vivent. Ainsi nous était Maurice. De lui me coulait amitié, sympathie, conseil, douceur de vivre par son commerce si doux, aide intellectuelle, enfin l'alimentation de mon âme. Ce grand ami perdu, il ne me faut rien moins que Dieu pour le remplacer. Ou plutôt Dieu était là , mais il s'avance dans la place vide. Voilà ma vie brisée, mais appuyée, et puis les douceurs de la famille, les

consolations domestiques, une église pour prier, c'est assez do quoi bénir Dieu et passer sereinemont les jours qui restent.

Vous me demandiez des nouvelles do ma santé , mon bon solitaire ; ce qui a fait que je vous ai parlé de Tâme, du baume, au lieu du vase , qui ne vaut pas la peine qu'on en parle. Néanmoins, puisque vous y prenez jntérôt, je vous dirai quo ma petite santé va bien. Plus de toux, grâce au bon air des champs et au lait dont je m'abreuve. Puissiez-vous m'envoyer pareil bon bulletin de votre personne beaucoup trop souvent malade I La grippe, j'espère, aura déguerpi, et ne vous empochera pas d'écrire un peu plus longuement que la dernière fois.

Mandez-moi de vos nouvelles littéraires et autres, et surtout ne doutez jamais de l'intérêt que j'y prends. Il est trop de rapports entre vous et nous, entre le Val et le Gayla, pour ne p.:s vivre beaucoup les uns dans les autres. Ainsi vos publications seront vivement accueillies. J'attends donc incessamment le Mal du Pays. Adieu, poè'te ; que la poésie et Dieu vous co:;solent I Ce sont de puissants secours. Dieu surtout qui élèvo l'àme à lui et lui communique de sa vie. La poésie la répai.rl en fleuves magnifiques. Coulez, coulez donc, poésie sainte, sur celte terre aride !

Je prends à mon cou les bras blancs de Marie et je bai^e bien tendrement ses joues roses. Chère enfant, dites-lui qu.> loin, bien loin du Val, on aime bien la petite Marie; qu'on lui souhaite toutes les joies de l'enfance, et qu'elle en donne toujours à son père.

Si vous écrivez à M. Quemper, ou s'il est près de vous, veuillez me rappeler à son souvenir et le remercier des démarches qu'il a dû faire, sans doute, et quel qu'en soit le résultat.

Adieu encore sur tant d'écriture, mais voye^y encore plus d'affectueux sentiments.

B. DK (3. 31

48S LBTTRBS.

AU MÊME

[Âu CaylaJ , SO octobre lfrl2.

Un voyageur qui s'en va devers vos contrées vous portera ces souvenirs du Cayla, mon bon solitaire, ces amitiés et nouvelles de ma Thébaïde à la vôtre. Ainsi correspondaient autrefois par de rares occasions les cénobites aux déserts. Mais je n'imiterai pas celui qui gardait sans les ouvrir les lettres de ses amis : admirable privation trop au-dessus de mes forces. Prendre et lire, c'est tout un lorsque me vient une écriture aimée. Ainsi , monsieur, de la vôtre qui seulement me coûte un peu à déchiffrer, malhabile que je suis aux choses un peu difficiles, et trop pressée de voir ce qui me fait plaisir. Que ces difficultés de lecture ne vou^ empêchent cependant pas de m'écrire, lorsque vos nombreuses occupations pourront vous le permettre. Dérobez aux muses quelques moments pour Tamitié, qui vous en tiendra grand compte. Et non-*seuIement moi, mais toute ma famille vous remercie de vos bons souvenirs, et me charge expressément de vous le témoigner. Je m'en acquitte d'abord en répondant à votre dernière lettre, parce que c'est toujours par le cœur que je commence. Mon bon père est tout pénétré de vos sentiments pour notre bien-aimé Maurice, et de votre culte à sa mémoire et à son talent. Ce talent fut bien beau, bien élevé. En recueillir et publier les œuvres est une œuvre sainte, un hommage au cher et grand poëte et à Dieu , père de l'intelligence. Bénis soient donc tous ceux qui s'associent à ce dessein ; béni soyez-vous, ô vous plus qu'un autre, ami dévoué de Maurice! Grâce à ce dévouement, aux soins que vous voulez bien vous donner, j'espère encore cette publication, ardent désir de mon cœur. Que nous reprenions ou non les copies, les autographes nous restent, non pas tous, il est vrai, ce qui est bien fâcheux, vu que nous n'aurons

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qu'une édition incomplète; mais n'importe, plutôt des fragments que rien de ce beau trésor. Je compte d'ailleurs beaucoup sur des démarches que j'ai prié un de mes parents de faire auprès de M. ***, qui n'est pas mort comme je le croyais d'après son silence. Incompréhensible conduite! Je ne la juge pas, mais j'en souffre. J'avais compté sur les plus nobles promesses, je m'attendais à cette publication comme au lever du soleil. Et tout demeure sans effet, sans que je sache pourquoi. Ceci n'est plus supportable; aussi je veux en finir et nous tirer d'incertitude. Ce serait fait déjà si nous savions l'adresse de M. ***; ni M. Quemper ni personne ne me l'a donnée. Mais mon cousin se charge de la découvrir, et dès l'instant il ira s'informer des obstacles ou réclamer nos manuscrits. Dans le cas de retrait, vous les aurez chez lui à Paris, et je les livrerai à vos soins et à l'intérêt des amis du talent. Vous m'engagez à traiter avec un éditeur, mais comment faire et à qui m'adresser ? Je n'ai à cet égard aucune notion et ne me suis informée de rien à Paris qui puisse aboutir à cette publication, me reposant en tout sur M. ***.

Maintenant que faudra- t-il faire pour mes pauvres chères reliques? Quoi qu'il en soit, je les sauverai de l'oubli, nous les sauverons , comptant sur votre association pieuse. J'aurai une chose de grand prix à vous donner pour enrichir les œuvres de Maurice : un portrait de lui, un dessin de sa belle tète, dû au crayon d'un artiste ami qui l'avait fait pour lui, artiste, en secret, et qui me l'a révélé et donné quand il m'a sue à Paris. Quel trésor I Maurice est là, assez ressemblant, dans une pose calme et pensante; le front souffrant, les yeux fermés, l'air d'un lakiste. Ce dessin vous plaira, je suis sûre. Quant à moi, j'en suis heureuse. L'ombre môme de ce qu'on a aimé est si douce! Et tout cela néanmoins n'est pas lui : image, pensées de lui qui nous restent! La réalité est ailleurs. Voilà qui 'élève l'âme par delà ce pauvre et triste monde, d'une si profonde imperfection de bonheur, où ce qui le ferait meurt ou manque.

Il y a en cela des vues divines que nous devons adorer, en contemplant pour consolation les félicités que la foi nous présente, en les saluant de loin.

Je suis charmée de l'entrée dans le monde de la Famille des Ames, et surtout de la voir arriver au Cayla. Je lui promets bon et doux accueil comme à tout ce qui me viendra de Bretagne, ce noble pays que j'aime. Vos dons littéraires seront pour moi ces fruits merveilleux d'une île lointaine, qu^un prince envoyait dans une boîle d'or à ses amis, et qui s*y conservaient toujours. Je léguerai vos livres à mes neveux, s'il m'en vient. Ceci me mène à mes joies de famille, auxquelles vous voulez bien aussi prendre part. Que vous dire, si ce n'est que nous vivons ici dans l'union et l'amour des anges, dans la douce paix des Yallombreuses? Il ne nous manque qu'un petit enfant, une jeune vie dans la nôtre, comme vous l'avez dans Marie. Cette chère petite fille doit être le plus doux charme de votre solitude. Mais je conçois qu'un peu plus grande elle vous fasse encore plus de bonheur. Alors elle pourra vous comprendre, s'unir à votre âme, à vos sentiments, être votre compagne intellectuelle. Un jour Marie sera ainsi pour son père, et de ce jour votre isolement sera moins grand. Alors vous direz moins amèrement qu'aujourd'hui : malheur aiix cœurs aimants.' Le vôtre a bien souffert' et soufl're beaucoup, je vois, de l'état de choses qui l'entoure. IMais que faire à cet état, que le supporter en chrétien et en espérance en ce meilleur monde où chacun sera à sa place? Que Dieu toujours et de tout vous console ! Je le prie souvent pour vous, mon doux poète. Adieu. Que votre santé se soutienne meilleure. J'embrasse bien tendrement Marie.

AU MÊME

Gaillac, 27 janvier iai3.

Me voilà bien en retard, mon bon solitaire, mais pas en oubli. C'est impossible entre nous, vous savez et je vous le redis encore. Des occupations, une absence du Gayla, et puis l'attente sur ces chers manuscrits, toutes ces raisons viennent m'excuser près de vous. Certes , les amis sont chose assez rare pour ne les pas négliger; ce sont les consolateurs de la vie. Rien n'est plus doux que les relations sympathiques et sincères, et, sous ce rapport, vous devez juger combien les vôtres me plaisent. Je regrette souvent, et ma famille avec moi, qu'il y ait si loin du Languedoc en Bretagne. Nos déserts devraient se toucher comme se touchent nos âmes. Mais est-il rien comme on voudrait ici-bas l Les distances séparent, les destinées désunissent; véritable lieu d'exil de toute part, et vallée de larmes. Ce qui serait désolablement triste, si le ciel ne couvrait la terre. Oh 1 les beaux mystères qui sont voilés là et qui nous attendent pour notre bonheur! Quand je lève les yeux en haut, je ne sais quelle joie m'en vient ; mais c'est bien joio et vie surnaturelle, qui me fait oublier l'autre ou du moins la supporter sans peine. Qu'est-ce que souffrir un peu de temps en vue d'une éternelle félicité ; qu'est-ce qu'une goutte amère pour un océan de délices? Et ceci, ce n'est pas comme les trompeurs espoirs des hommes. C'est une promesse divine. Ohl le bon ami que Dieu! Les bons amis lui ressemblent et découlent un peu de lui, comme en découlent tous les biens.

Vous avez été bien obligeant de m'envoyer l'adresse du G.,. J'en ai profité de suite pour écrire à M. *** sans plus de succès que par le passé. Il est vrai qu'il y a du malheur, et que celui que j'avais chargé de faire des démarches est encore à les faire et à remettre mon billet. Je ne sais si aux.bureaux du 6f.... on

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ne peut rencontrer M.***, ou s'il n*y a pas son adresse; le faitest qu'on ne lapas découvert, ce qui me contrarie sensiblement. Si je ne craignais de déranger M. Quemper, je le prierais de vouloir bien passer lui-même au G.... ; mais vous lui avez vous-même parlé plusieurs fois de cette recherche sans aucun succès, ce qui m'arrête. Yoilà pourquoi je ne vous ai pas répondu plus tôt ni demandé si vous avez été longtemps garde-malade. J'espère être bientôt garde-berceau^ ce qui est bien plus agréable. Ma douce belle-sœur m'annonce ce bonheur. Hélas ! je me l'étais promis beaucoup plus tôt d'un autre mariage qui promettait tant aussi pour mon cœur, et qui ne lui a laissé que des larmes. Depuis ce temps, le monde, la vie sont changés pour moi, et quoi que ce soit qui me vienne d'heureux me porte cette empreinte triste. Ma farpille est toujours un foyer d*affection5, mais son vif aliment lui manque pour moi. Vous me comprenez, vous qui avez perdu, vous qui êtes en deuil. Je ne parle cependant de cela qu'à Dieu et à vous qui avez connu intimement Maurice. Mon doux poëte, chantez-moi cette mort avec votre voix pieuse. Où en sont vos publications? Je leur adresse bien des vœux de succès, et en môme temps d'arrivée au Cayla. Si vous m'envoyez quelque chose de Paris, vous pourriez le faire remettre chez M. Raynaud , rue de l'Arcade , S7, qui a souvent des occasions pour nos contrées.

Adieu. Mes tendresses toujours à la petite Marie, l'ange de votre solitude. Recevez pour vous l'expression ancienne et toujours nouvelle de mon amitié.

[P. S.] J'ai quitté depuis quelques semaines ma chère solitude ; mais je puis vous assurer des sentiments affectueux de ses habitants pour vous.

LETTRES. 4in

A M. PAUL QUEMPER

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