‹ Eugénie de Guérin: Lettres à son frère MauriceChapitre 21 sur 46 · XX VII · texte numérisé non relu

XX VII

Monsieur Maurice de Guérin,

rue Cherche-Midi, 36, à Paris.

Au Cayla, le 7 juin 1838.

Moi aussi, je regrette bien ce pauvre M. de Bayne (1), ce bon ami, ce digne homme. Il sera mort d’une attaque, puisqu'il n’a pas été malade et qu'il était menacé. Enfin, de façon ou d’autre, nous nous en allons tous, heureux quand c’est pour le ciel. Ma pauvre Louise, comme je la vois désolée ! Elle aimait tant son père !

Toi, mon ami, que nous fais-tu de ta santé ? Elle me tourmente. Ce lait d’ânesse, ce il tousse, que tout le monde dit, ne sont rien de rassurant (2). Ce mauvais air de Paris te fait cela. Que je l'aime peu !

(8) Les gazettes de l’époque racontent que de nombreuses attaques nocturnes avaient lieu à Paris, depuis le mois de juillet, jetant l’effroi dans la population de la capitale. Aussi les rues les plus fréquentées étaient-elles désertes dès onze heures du soir. On dut recourir à d'importantes forces de police pour réduire les malandrins.

(9) Probablement. l’Echo français.

Lettre 27. — 7 juin 1838. — Aulographe inédit. Communiqué par Mme Vincent-Lebaupin. Ces quelques lignes sont un post-scriptum qu'Eugénie à ajouté à la lettre de son père. La lettre porte les cachets de Gaillac, 9 juin 1838; Id; C.

(1) Le père de Louise de Bayne venait de mourir à Rayssac le 4 juin 1838. Le bruit de cette mort ne tarda pas à arriver au Cayla. 273

(2) Madame de Maistre avait écrit à Eugénie, le 23 mai : «Je ne vous dis rien de votre frère aujourd’hui. Je l'ai vu il y a quelques jours. Il tousse encore un peu, mais il a bonne mine et il trouve qu'il se fortifie. »

90 7 juin 1838 $

Si tu mettais un vésicatoire ! Cela t’avait ôté la toux cet automne (3). Enfin je voudrais bien te voir guéri. Adieu, je t'embrasse et t’aime comme toujours.

Mille tendresses à Caro, à tante, sans oublier Charles.

Pour Maurice.

Le 4 août [1838].

De peu s’en est fallu, mon ami, qu'au lieu de venir à des noces nous fissions un enterrement. Je suis en vie par miracle, un miracle de providence qui m'a sauvée d’une chute effroyable, de la mort dans un abîme où nous avons roulé, trois personnes, cheval et voiture. Je frissonne quand j'y pense. J’ai senti la mort, je l’ai vue, je m'étonne de ma vie. C’était aux Cabannes (1) du côté du Saint-Crucifix (2), lieu fatal où j'ai failli périr, il y a dix ans, sur un charriot. Aussi des pressentiments, je ne sais quoi, m'ont suivie dans cette capote emportée par un cheval fou. Maïs je n’osais pas avoir peur, ni refuser à Elisa (3) et à son frère le plaisir qu’ils se faisaient de me mener promener en voiture. Une rose à la main, nous partons, nous volons, nous sillonnons comme l'éclair la belle route de Laguépie (4). C’est charmant, sur de beaux vallons, des bois superbes, des prairies, un Ciel radieux, Je regardais tout cela et ma rose pour me distraire de [mon] pressentiment. Je pensais à toi, je pensais que je repasserai sur cette route pour aller à ton mariage, mais rien ne pouvait chasser l’idée triste, la crainte d’un danger, si bien qu’au tournant vers Cordes (5) une palpitation, un redoublement de peur intérieure qui m'a fait recommander à Dieu et à la sainte Vierge. C’est dans ces pensées que j’ai vu notre équipage se lancer comme un trait dans les travers qui avoisinent l’église du Crucifix, et moi sous les roues, et moi me trouvant moi dans un tas d’orties. Quel

(3) Pendant les vacances de 1837 que Maurice avait passées dans sa famille.

Lettre 28. — 4 août 1838. — Autographe inédit communiqué par M. Moulat, professeur au Lycée d’Albi.

(1) Commune du canton de Cordes.

(2) La chapelle du Saint-Crucifix, bâtie sur le versant nord de la colline de Cordes, est une chapelle reconstruite à la suite d’une terrible épidémie qui sévit de 1629 à 1631. On y va en pèlerinage chaque année, au mois de mai, en souvenir du vœu que fit la municipalité, consuls en tête, le 31 octobre 1631.

(3) Elisa Fontanilles et Jean-Martin Fontanilles.

(4) La route nationale de Toulouse à Clermont.

(5) Chef-lieu de canton du Tarn. Vieille bastide fondée en 1222 par Raymond VIT, comte de Toulouse; elle est pittoresquement située sur un monticule qui défend la vallée du Cérou.

7 juin 1838 9

moment ! Que sent-on? Je n’en sais rien, je n’ai que senti la protection divine. « Elisa, la pauvre Elisa ! », pensais-je aussi, Car on pense mille pensées ensemble. Elle criait : « Eugénie, où est Eugénie ? » avec désespoir, ne me voyant pas, me croyant écrasée. Elle était demeurée dans la voiture qui l’a vidée tout doucement contre un arbre qui a fait abattre le cheval. Elle saute à moi, me serre, m’embrasse et me fait emporter dans une maison voisine, qui s’emplit d’une foule criant au miracle de nous voir tous trois en vie. Fontanilles était sur ses pieds comme sortant du lit. Médecins, chirurgiens arrivent avec leur trousse, et n’ont eu à me jeter que de l’eau au visage. Je n'étais qu'évanouie. Sur cent chutes pareilles, disait tout le monde, on ne se sortirait pas d’une. Aussi j'ai bien la conviction d’une assistance divine, et j’en bénis Dieu pour vous tous qui m'aimez, qui seriez à présent malheureux si j'étais morte. Ça se rencontrait mal avec ton mariage. Avec quelle joie, cette main, qui pourrait être en terre, se promène sur ce papier, t’écrit que Dieu t'a conservé une sœur qui t'aime ! M. le curé (6) m'a remis ta lettre, Je n'y réponds pas, les lettres reçues y répondent.

Tu me fourniras de quoi venir, tu veux même venir me prendre, me dit M°° de Maistre (7) ! Oh ! la parfaite amie que nous avons là ! Je ne veux pas que Lu viennes à cause du trajet qui pourrait te faire mal. Peut-être trouverai-je quelqu'un d'ici, c’est suivant l’époque du mariage. Le tableau, la nappe, nous font un plaisir infini (8). Tout le monde est ravi, tout le monde bénit ta charmante fiancée. Comme tu dis, c’est un ange de bonté que Dieu te donne.

Adieu, mon ami; occupez-vous des papiers. Papa s’en tourmente. Tu m'enverras l’argent par Saunal, mais pas encore; sachons plus tôt l’époque du départ.

M. de Chateaubriand est allé voir notre cathédrale (9).

Je suis enchanté de ton économie de fonds pour me les envoyer. Sans cela, pas moyen de venir à ta noce. Ne parle pas de la chute, papa n’en sait rien. Il aurait plus de peine à me laisser partir.

(6) M. l’abbé Fieuzet, curé d’Andillac (1er fév. 1836-23 juillet 1839).

(7) Extrait de la lettre de Mme de Maistre à Eugénie de Guérin du 20 juillet 1838. « Dans les derniers jours que je l’ai vu [Maurice], il m'a confié que la fortune de la jeune personne n’était pas ce qu’on croyait. Quel malheur ! et que j'en ai été douloureusement affectée, et pour lui, et pour vous, qui vous réjouissiez tant de son avenir ! Les choses sont-elles aussi fâcheuses qu’il me l’a dit ? Je suis bien pressée de savoir par vous-même l'effet que vous à produit cette nouvelle. Son mariage se fera ce mois de septembre, m'a-t-il dit, et il doit aller vous chercher. Il m’a donné l’adresse de M. Saunal, négociant à Gaillac. Mon banquier de Nevers pourrait-il lui adresser directement un effet de 4 ou 500 francs ) C'est tout ce que je puis vous offrir et que vous me rendez si heureuse d accepter. DE

(8) Caroline de Gervain avait envoyé pour l'église d'Andillac, comme présent à l’occasion de son mariage, une nappe d’autel et le tableau de la Vierge par M. Augier. API k

(9) Chateaubriand, ayant entrepris un voyage dans le Midi, s arrêta à Albi vers le 17 juillet, en se rendant de Clermont à Toulouse, par la route de Saint-Flour. Il admira la Cathédrale Sainte-Cécile. Voici ce qu’il en a dit : « Son architecture est charmante, et ses peintures au-dessus de tout ce qui existe en ce genre; ce n'est pas seulement une église, c’est un admirable musée. »

92 13 novembre 1838

[Paris, 13 novembre 1838.]

A l'heure où il est (sic), Lu te trouves chez ton ami (1) et moi seule dans ma chambre, pensant à loi, à ton avenir, à ton mariage, et je pense, hélas ! que tu n'aurais pas dû te marier. Je ne connais aucune femme pour toi, Il te faudrait une femme à part, une Eve créée pour toi, d’une forme haute et flexible, d’une nature tendre et forte, une femme virile, et tu me disais hier au soir que toutes n'étaient que des fleurs belles à voir seulement. Triste parole de fiancé qu'il me faut croire quand je te vois prendre la rose par les épines. Ces sensibilités extrêmes, ces émotions de tête, ces accès nerveux pour des riens qui te blessent de leurs mille pointes pourraient faire de véritables malheurs. Une ligne suffit (2) pour séparer ce qui se touche; l'union des cœurs tient à d’imperceptibles choses, je dirai presque à un cheveu. Oh ! que c'est frêle et faible, et que je tremble pour vous ! Des pleurs ce soir, des faiblesses de femme enfant, que je n'avais pas vus encore, ajoutent encore à mes craintes la veille de votre mariage. Mais à ta place, mon ami, je dominerais tout cela. L'homme a une faculté, un droit de puissance qu'il doit exercer doucement sur ces mutineries féminines, en les méprisant, en les comprimant avec adresse. Jamais les heurter de front sans risques de révoltes. Vous n’en viendriez pas à ces... |Lettre incomplète. |

Lettre 29. — 13 novembre 1838. — Autographe inédit. Ce billet (ou ce fraginent de journal) n’est point daté. Mais il peut l’être d’une manière à peu près certaine ‘grâce au Memorandum de Barbey, dans lequel on lit au 12 novembre : « Reçu un billet de G[uérin], fort en humeur contre sa fiancée, oiseau capricieux comme toutes celles de l'espèce. » Le lendemain, 13, Barbey ajoutait : « De Jà

chez Gluérin]. — Somimes allés dîner ensemble chez Véfour. Causé intimement. Lui ai tracé tout un plan de conduite pour les commencements de son mariage el il paraît résolu à le suivre. — Allés à Valentino. — Enivrés de musique. —

Promenés une demi-heure au Boulevard, ressassant notre vieux sac de poésie, »

(1) Barbey d'’Aurevilly.

(2) Première rédaction : Une petile ligne,

14 avril 1839 93

Monsieur Maurice de Guérin du Cayla

rue Cherche-Midi, 36, Paris.

Nevers, dimanche [14 avril 1839].

Mon cher Maurice, que je suis contente et heureuse de ta lettre (1) ! Je la reçois à l'instant, en revenant de la messe où j'avais eu quelque distraction à lon sujet. Le cœur nous suit à l’église, et je me souviens que Caro est un peu comme moi, et pensait el repensait pendant un sermon à l'Abbaye que peut-être elle te trouverait étouffé à son retour. Moi, je pensais je ne sais quoi, ne recevant pas de nouvelles depuis plus de huit jours que j'ai écrit à Caro, Qui aurait su que tu avais adressé aux Coques ? Tout le monde en a fait autant pour ces dames : journaux, lettres, tout un gros paquet nous est arrivé, dans lequel s’est trouvée ta lettre et une du bon et aimable général. 11 me fait part des regrets qu'il a eus de n'avoir pu me faire ses adieux, et d’autres choses aimables. Quand tu seras guéri, {u iras le voir. À quand, mon ami, celte guérison, celte santé tant attendue, tant demandée ? Bientôt, j'espère. Il y a du mieux déjà, ta gorge s’adoucit. Aimable gorge ! Oh ! serre-la bien, dors bien; avec cela et les soins de Caro, ta douceur suprême, tu ne peux manquer de guérir. Je t'ai laissé bien pâle cette petite sœur, d’un air un peu fatigué qui me peine. Mon Dieu, qu'elle ne soit pas malade aussi ! Dis-moi, ou qu'elle me dise, car elle et toi c’est tout un pour votre sœur, dites-moi ce qui en est de cette délicate santé.

La mienne est à l'ordinaire, mais ma pauvre Henriette à été fort mal hier, à nous donner des inquiétudes. Au retour d’une promenade, elle a été prise d’angoisses et vomissements qui ont duré quatre heures, avec d’insupportables douleurs de tête et de cœur. Nous eussions été bien en peine, aux Coques, loin de tout secours. Ce matin, elle va mieux, mais toute brisée. Je ne sais si nous pourrons partir demain. M" de Sfaint]te-Marie a été la moitié du temps dans son lit, avec une joue enflée. Les pauvres santés avec belle apparence ! Ce pauvre Eran, ce bon frère, je crois bien qu'il tait laissé avec

Lettre 30. — 14 avril 1839. — Autographe inédit communiqué par MM. Helleu et Sergent. La lettre porte les cachets de Nevers, 15 avril 1839, et de Paris,

16 avril 1839.

(1) Eugénie à quitté Paris le 3 avril pour se rendre auprès de la baronne de Maistre,

94 14 avril 1839

émotion ! On ne se quitte pas sans regret quand on s’aime bien, quand on a entre frères une affection si intime, si profonde. Nous n'avons pas eu d’autre bonheur dans notre pauvre famille, mais celui-là supplée à tant d’autres et les dépasse si bien que je ne changerais pas notre maison pour tout l’or du monde. Que tu es aimable de m'avoir écrit de sous tes rideaux, mon cher malade ! Grand merci. Entre Caro et toi, tenez-moi au courant, n’oubliez pas la pauvre éloignée qui vous aime tant tous les deux. Que je suis aise de la visite du Père Buquet ! Vive M. Buquet ! Adieu. Amitiés à tout ce qui t’entoure. Il est fâcheux qu'Eran n'ait pu prendre son portrait. Le voilà arrivé enfin et nos chers ermites bien contents. Je t'embrasse sur deux joues, une à Loi, l’autre à Caro.

Ces dames vous font tout plein d'amitié et sont enchantées de tes nouvelles.

Adressez aux Coques (2).

26 mai [1839].

Je ne sais pourquoi, je suis plus tranquille ce soir sans te savoir mieux. Je sais ton élat, je sais que ta gorge est plus enflammée, ta voix éteinte, ta faiblesse extrême, une atonie complète, et cela me porte bonheur, hélas ! me tire des transes d’agonie où me mettaient (1) ces lettres d’alarmes sans détail. L’incertitude est affeuse, moins supportable que la réalité la plus triste qu'on sait. J'étais envahie de craintes, de flots d’idées noires qui, grâce à ton ami (2), à son étendu bulletin, vont se reposer dans leur creux.

Vu avec plaisir un nid d’oiseau qu’on a porté à Valentine. On perd la joie et non les goûts du cœur. Oh ! que j'ai de lassitude ! Bon soir, trop cher malade.

Un jour, en me lisant des lettres, des lettres de ton ami, tu me fis promettre de te dire ce que je penserais sur sa personne”si jamais je venais à le voir. Tu tenais à cela comme à une chose de cœur. Je ne sais pourquoi j'ai tardé d’en parler, car, il y a quelques mois, j’aurais pu dire ce que je dis aujourd’hui. Il est des impressions qui se font tout à coup jour [œil] sur œil, âme sur âme. M. d’Af[urevilly]

(2) Le lendemain, 15 avril, Eugénie accompagnait son amie au château des Coques.

Lettre 31. — 26 mai 1839. — Vragment inédit. Autographe communiqué par MM. Helleu et Sergent.

(1) Première rédaction : où je te voyais.

(2) Première rédaction : à notre ami.

26 mai 1839 95 est de eu qui frappent l’esprit et qui me l’a frappé le plus subitement. Cette intelligence, nouvelle pour moi, m'a ét 5e is d’un étonnement agréable où le su bientôt rs Hu semblé ton frère. Puis, quand je l'ai vu qui t’aimait tant, avec une si forte et tendre amitié, je me suis prise de reconnaissance et d’affection pour lui. C’est ma première affection hors de famille, mais qui peut y rentrer par sa ressemblance avec celle que j'ai pour toi. Comme toi, le voilà dans mes pensées de demeure et de sollicitude, de prières, un anneau de plus à cette chaîne d’affections que j’attache au ciel : père, frères, sœur, Louise, Marie, Lui et toi avec Caro, et à chacun un intérêt différent.

Mon père... [Lettre incomplète. |

Monsieur Guérin du Cayla,

rue Cherche-Midi, 36, à Paris.

[Les Coques] mercredi 29 [mai 1839].

Ta lettre (1) nous est venue hier à la fin du dîner, et ce fut pour moi, mon ami, un joli dessert. Le plaisir de te revoir, d’embrasser Caro, et cette chère santé qui se relève un peu, cela fait d'heureuses nouvelles. J’en avais besoin. Ce temps si mauvais, cette toux durante, me tourmentaient un peu fort. J’allais écrire à Caro, à sa bonne lettre (2) dernière qui m'assurait contre l’émeute (3), mais non contre la crainte de te voir atteint de fièvre et d’abattement. Cela ne se voyait que trop. Aussi je ne pensais pas sitôt au voyage. Mais quel bonheur de t'en entendre parler comme un homme qui sent ses forces, qui me proteste, avec un ton de conscience, que je puis le croire, qu'il va mieux, assez mieux pour se mettre en route sans hésiter ! Qu'il en soit ainsi, malgré mes doutes, et partons. Allons au soleil du midi, revenons au doux air que tu désires tant, allons

Lettre 32. — 29 mai 1839. — Autographe inédit. La lettre porte les cachets de la poste de la Charité, 30 mai 1839; de Paris, 31 mai; F; ID.

(1) Celle du 26 mai.

(2) Celle qu'Eugénie reçut le 20 mai 1839. : ,

(8) Le 12 mai, une bande de révoltés pilla tout à coup un magasin d’armes dans le quartier Saint-Denis, s’empara du poste du Palais de Justice et se rendit en deux groupes à la Préfecture de police et à l'Hôtel de Ville en criant : « À bas Louis-Philippe ! Vive la République. » Les émeutiers liraient un peu partout des coups de pistolet et de fusil. On ne parvint que difficilement à les maîtriser. Des barricades s’élevèrent pendant plusieurs jours.

96 29 mai 1839

manger ces guines et cerises dont tu savoures la fraîcheur. Je ne te croyais pas des fantaisies de bouche si vives. C’est l’appétit qui fait cela, le bel appétit de malade qui met le couvert sur ton lit de toutes sortes de mets, tantôt sucreries, des fruits à présent. Tu deviens décidément gourmand. Je le demande à ta charmante garde-malade, si ce n’est pas vrai et si ce n’est pas elle qui l’a fait un peu en servant si joliment toutes tes fantaisies dans ces assiettes qu'elle te porte de sa main. Si soins et affection peuvent guérir, tu guériras. Je me repose dans cette pensée que Dieu accordera pour toi beaucoup de grâces à ceux qui t'aiment, à ta femme, ton ange suppliant. Tu te trouveràs donc mieux, j'espère. Pour à présent (4), je crois peu en toi, quoi que tu dises. Passe-moi ce doute sur ta parole de malade. Je ne compte pas plus sur un tousseur qui parle de santé que sur un coquin qui se dit honnête homme. Maïs voici le beau temps, la chaleur qui vont me démentir et te guérir. Que je te voie gras comme l'Amour que sculptait M. Augier (5), et à bientôt !

Dans mes discourutions (6), j'oubliais de te dire que, conseil tenu, nous avons décidé de vous joindre à Tours. Ce sera plus sûr que le passage à Orléans, sujet à bien des chances. Il part de la Charité une voiture pour Bourges, et de là une pour Tours. M. de Chouland, le voyageur, nous a tracés cette route. Que mon trajet (8) ne te tracasse pas; il n’y a de peine à ce départ que de partir d'ici, quitter celte si tendre amie, sa toute bonne famille. Si tous ceux qui s’aiment pouvaient être ensemble au même lieu (9) ! Bonheur du ciel seulement. Aussi je voudrais bien que toi et d’autres s’arrangent ‘pour s’y trouver.

Arrangez vos plans de voyages, je vais penser au mien, Votre station à Tours (10) me donnerait-elle le temps d'aller voir S[aint|]- Martin, où nous serions déjà sans la visite de M£ de Nevers (11) aux Coques ? M”* de S[an]te-Marie (12) tient beaucoup à me mener voir son castel. Ce serait peu de jours, et sans déranger en rien vos pro-. jets. Faites-moi part de votre ultimatum et je ferai mes plans de campagne ensuite.

Porte-moi pour notre pasteur les Vertus Sacerdotales par Fénelon, Cet ouvrage se trouve rarement, mais on m'avait promis de se

le procurer à une librairie de la rue du Bac, au-dessus de Vaton.

(4) On dit de préférence : Pour maintenant.

(5) Ami de la famille de Gervain. Il fit les portraits d’'Erembert et d’'Eugénie; mais ce dernier s’est perdu, on ne sait trop comment.

(6) Occitanisme. Son emploi parait intentionnel.

(7) Géologue, agent politique de la duchesse de Berry.

(8) Première rédaction : voyage.

(9) Cette pensée revient souvent sous la plume d’Eugénie.

(10) Caroline se proposait de s'arrêter pendant quelques jours chez d’anciennes amies de l’Inde, les dames Mansell.

(11) Monseigneur Naudo.

(12) Mère de Mme de Maistre. Elle habitait le château de Saint-Martin, par Saint-Saulge, Nièvre. Ê

29 mai 1839 7 ) 97 Suivant Ma Commode habitude, j'ai oublié le numéro. Ensuite, je voudrais une épingle-broche de cinq ou dix sous, et, ce qui est bien loin d’une broche, et qui servira tout autant et beaucoup mieux pour un malade à qui il faut ses bijoux, un des plus utiles et qui manque, tu t'en souviens, au Cayla, le elysopompe. Notre ancien est indigne de sortir de son étui. Qu'un écrin tout nouveau te suive. Je crois avoir parlé dernièrement à Caro (13) des nouvelles du Cayla qui étaient bonnes. J'en ai eu depuis de près et de loin, de Louise (14) et du général de Frégeville (15) qui à la bonté de se souvenir de moi et qui vous est fort dévoué. M. d’Aureviily est venu aussi m'assurer que les balles, les ignobles balles de l’émeute (16), ne l’avaient pas atteint. Son bulletin ne dit pas trop de mal de toi. Adieu, cher ami. Tous nos amis te font des souhaits de santé et t’offrent leurs souvenirs pour les tiens. J’embrasse Caro, et dis tout plein de choses à toute la maison.

EUGÉNIE

Caro portera, je pense, son atelier de fleurs. Ajoute à mes commissions quelques cahiers de papier fin. J'ai tant écrit que plus n’en aurai au Cayla.

Monsieur Guérin du Cayla,

rue du Cherche-Midi, 36, Paris.

[Les Coques| Jeudi [6 juin 1839].

Je ne suis pas à Saint-Martin, cher Maurice, mais bien ici encore en famille, attendant le beau temps et ton avis pour me mettre en route. Je m'aperçois, en relisant ta lettre (1), que j'aurais dû t’écrire plus tôt pour te fixer ma résidence, mais, demeurant aux Coques,

(13) Dans sa lettre du 16 mai 1839.

(14) Eugénie reçut la lettre de Louise le 16 mai.

(15) Extrait de la lettre du général de Frégeviile du 21 mai 1839 : « J'ai été voir hier vos chers parents, et c'est avec un grand chagrin que j'ai trouvé la santé de votre frère bien dérangée. I1 m'a dit que son projet était d'aller aux Eaux- Bonnes et que vraisemblablement vous vous réuniriez vers Orléans pour voyager ensemble. Dieu veuille que mes craintes ne soient pas exagérées.… Quant à Mme votre belle-sœur, c’est un véritable ange de bonté. »

Pour la notice biographique du général de Frégeville, voir les Lettres d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne, I, p. 287, note 6

(16) L'expression est de d’Aurevilly lui-même, dans sa lettre reçue aux Coques le 26 mai.

Lettre 33. — 6 juin 1839. — Autographe inédit, La lettre porte les cachets de la poste de la Charité, 7 juin 1839; de Paris, 8 juin; Id; F; le signe de paiement.

(1) Celle qui arriva aux Coques le 1e juin.

98 6 juin 1839

je n’ai pas pensé à te le dire, comme si tu le savais. Mille pardons de ma bêtise qui t’aura peut-être mis en peine. En vérité, on a quelquefois l’esprit endormi. Au premier réveil, je me hâte de réparer ma sottise, et vais jeter ceci bien vite au facteur. à

Quelque envie que nous ayons pour Saint-Martin, il faut l’ajourner à plus tard. M" de Sainte-Marie ne part d'ici qu’après-demain, le temps est trop court pour qu’elle puisse m'amener. Ce plaisir (2) est, à mes grands regrets, renvoyé, comme à Lant d’autres il arrive. Mais c’est avec promesse et instances de revenir l’an prochain. C’est bien touchant pour moi de me voir si bien aimée de cette aimable famille, M*° de Sainte-Marie porte dans ses affections la franchise et la vivacité de son caractère; elle me l’a témoigné pleinernent par mille marques d'intérêt, intérêt qui se porte aussi sur toi. « Dites bien à M. Maurice, me disait-elle hier encore, combien je lui suis attachée, quoique je l’aie grondé quelquefois. Qu'il n’en garde pas rancune. » Je l’ai bien assurée que tu n’étais pas rancuneux.

Monseigneur nous est venu dans la pluie et nous a quittés de même. Ce qui n’a pas empêché le beau temps au dedans, cet air de fête que prend une maison où entre un prince de l'Eglise. Quelques amis sont venus lui faire leur cour et prendre part'au festin. Les Coques ont pris ces jours-là leur grand air de château :, Seigneurs, laquais et voitures, et joli et bruyant tracas. Nous voici au calme, à la vie ordinaire, et aux souffrances de chaque jour. M"° de Maistre a gardé sa chambre depuis, ce jour même elle ne s’est levée qu’à deux heures. Tu n’es pas le seul reclus, mon pauvre malade, on ne voit que douleurs et maux de tous côtés, ce monde est un hôpital. Que devient la gorge, lon estomac, ton sommeil ? Ne fais-tu pas trop d’usage d’opium ? Il finit par produire des effets léthargiques, des affaissements qui énervent. Qu'un peu de soleil te vaudrait mieux que cela ! Nous n’avons ici que nuages, brouillards et pluie. Aujourd’hui seulement, le ciel prend un air de printemps. Il faudrait que ceci durât pour te mettre en route, Je ne voudrais te voir partir qu’au beau fixe. Ainsi donc, à Tours le bonheur de te revoir et d’embrasser Caro. Vous devez sans doute y passer quelques jours. Il est inutile que j'arrive avant la veille de votre départ. Il suffit de nous joindre. Précisez-moi le jour afin que j'arrive ni trop tôt ni trop tard.

Ma chère Caro a dû être bien occupée avec toi et les affaires. J’ai craint quelquefois qu’elle ne fit trop pour sa santé. Dis-lui bien de se ménager et que je l’embrasse. Je la prie de dire tout ce qu'il se peut d’aimable pour moi à sa sœur (3). Autant à toute la maison. Donne-moi l’adresse des dames de Tours.

(2) Eugénie désirait ardemment voir le château de Saint-Martin où était allé Maurice en juin 1837.

(3) Mme Frédéric Dulac, venue des Indes avec son mari pour séparer ses intérêls d’avec ceux de Caroline.

APPENDICE

I. — Lettres d'Eugénie de Guérin à son frère mentionnées dans certains documents (1) et qui n’ont pas été retrouvées.

Date Document qui contient cette mention 16 octobre. — Lettre de J. de Guérin à Maurice, 16 oct. novembre. — Lettre de J. de Guérin à Maurice, 14 déc. 14 décembre. — Lettre de J. de Guérin à Maurice, 14 déc. 7 février. — Livre de comptes de J. de Guérin. #& mars. — Livre de comptes de J. de Guérin.

22 juillet. — Livre de comptes de J. de Guérin. août. — Lettre de J. de Guérin à Maurice, 30 sept. août. — Lettre de J. de Guérin à Maurice, 18 nov.

1% octobre. — Lettre de J. de Guérin à Maurice, 1° oct.

novembre. — Lettre de Maurice à Eugénie, 7 nov.

6 janvier. — Lettre de Maurice à Eugénie, 22 janv. début de février. — Lettré de Maurice à Eugénie, 10 fév. fin de février. — Lettre de Maurice à Eugénie, 3 mars. mai. — Lettre de Maurice à Eugénie, 24 mai.

8 juillet. — Lettre d'Eugénie à L. de Bayne, 8 juil.

10 juin. — Livre de comptes de J. de Guérin.

22 septembre. — Journal d'Eugénie, 22 sept. 1835. 25 novembre. — Journal d'Eugénie, 26 nov.

28 août. — Livre de comptes de J. de Guérin.

(1) Cette liste est sans doute incomplète. Eugénie à dû écrire à son frère beaucoup d’autres lettres dont nous ne connaissons pas l’existence; toutes n’ont pas été mentionnées. Nous ne publions ceci qu'à titre documentaire.

100 APPENDICE

1835 23 mai. — Journal d'Eugénie, 23 mai.

19 juin, — Journal d'Eugénie, 19 juin.

1838 9 février. — Journal d'Eugénie, 9 fév.

février-mars, — Journal d'Eugénie, 14 mars.

17 mars. — Journal d'Eugénie, 17 mars.

avril-mars. — Lettre de Maurice à son père, 11 mai. 7 juillet. — Journal d’Eugénie, 7 juil.

8 déc, et jours suivants. — Journal d'Eugénie, 10 déc. 31 déc. — Journal d'Eugénie, à1 déc. 1839.

1839 8 mai. — Journal d'Eugénie, & mai.

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