LE BARON , DUBREUIL , EULALIE
EULALIE. Ah! j’étais bien sûre de vous avoir vu traverser le jardin , mon cher monsieur Dubreuil... mes yeux et mon cœur vous avaient reconnu... N’est-ce pas, monsieur, que je suis bien hardie d’avoir uitté sans votre permission la belle prison ans laquelle vous m’avez reléguée pour venir saluer un ancien ami de ma famille ?
le b\ron. Du moins celui-là est aussi le mien.
EULALIE. Vous avez quitté Paris ?
dubreuil. Je suis à Saint-Quentin de»
puis trois semaines.
eu i.ai. le. Comment? vous restez trois semaines à Saint-Quentin sans venir nous voir?... il n’y a pas pour un quart d’heurt de chemin hors la ville... il y a si long* temps que nous ne nous sommes vus!..»
Vous me regardez... vous me trouvez bien changée... bien vieillie?
le baron. N’allez- vous pas lui faire accroire que vous êtes malade ?...
eulalie. Beaucoup pbi9 que vous ne pensez... pas autant que je le voudrais.
dubreuil Allons, il ne faut pas prendre La choses trop à cœur... la vie est un ! mélange de bien et de mai... et il n’y B
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pas de ménage tpii n’ait ses mauvais jours.
riilai.IE. Et ses mauvaises années !
DUBREUIL. Ali ! par exemple, c’est trop long.
eulalie. Eh bien! je ne crains pas de le dire devant monsieur, mou existence est un supplice de tous les iustaiis... je suis en butte à une inquisition continuelle... à une horrible tyrannie qui sVtent à tout ce
3 ni m’entoure; mes domestiques sont autant 'espions, et pour gagner l’argent que monsieur leur promet... ils inventent, ils calomnient.. S'il prend envie à monsieur de sortir, il m’enferme , ou, si je l’accompagne , ce qui est fort tare , il ne m’est pas permis de lever les yeux... le moindre mouvement de ma paît m’expose aux injures les plus grossières.
dubreuil. Quand j’avais ma pauvre défunte sous le bras, ses yeux allaient où ils voulaient... aussi que de fois elle m’a dit : Mon ami, tu n’es pas si beau que ce monsieur-là. ■. mais sous celle enveloppe brillante , il n’y a peut-être pas tiu cœur comme le tien.
le baron. Tant que madame n’aura pas daigne me nommer la personne qui lui inspirait l'an dernier de si belles pensées... j’aurai peur de tout le monde.
eulalie. Eh! monsieur, depuis plus d'un an que nous avons quitté Paris, avezvous eu l'ombre d’un reproche à me faire ?
Vous ouvrez avant moi les lettres qui me sont adressées; celles que j’écris vous sont remises avant d’être portées à la poste; vous épiez mon réveil .. mon sommeil tjtielqtufois... et jamais un mot ne m’est échappé qui ait pu légitimer votre épouvantable conduite envers moi. Ah! pourquoi la loi ne permet-elle plus le divorce?
DUBREUIL. C’est la chambre des pairs qui ne l’a pas voulu.
LE B Alt ON , lui montrant la lettre qu'il déchire. A propos de lettres, madame, en voici une que j’ai supprimée.
eulalie. Vous le voyez !.. ma famille m’accuse peut-être d'indifférence, d’ingratitude, voilà plus de six mois que je u’ai pu écrire à ma mère; mon père a été un moment indisposé, on m'a tefusé la permission de me rendre auprès de lui.
LE B\no.N. Eli bien! oui, je vous l’ai refusée... je vous la refuserais encore...
EULALIE. Ma mère demandait à pisser quelques jours avec moi... monsieur lie lui a pas même répondu.
le baron. Ne f 'in t— il pas segènei! prendre des précautions pour votre famille?..* elle me déplaît, votre famille !
eulalie. Eli! monsieur, que ne me laissiez-vous au milieu d’elle!..
le baron. Oui, vous seriez aujourd'hui comme votre cousine, la femme de quelquepetil boutiquier...
duoreuil. Diable! tu es devenu bien fier !
LE baron. Ou vous brilleriez dans quelque comptoir de la rue Saint Honoré; voilà votre reconnaissance pour le rang où je vous ai élevée... J’ai jugé à propos de quitter Paris, de vous séparer de votre famille, dont le ton et les mauières ne me conviennent en aucune façon. Je vous engage à l’oublier, à ne m’en jamais parler... car je suis bien décidé à me priver pour toujours du plaisir de la voir.