LETTRE PREMIÈRE
Vous me demandez, chère Eulalie, de vous enseigner “un peu de grec” par correspondance ; j'approuve votre désir et m'efforcerai de le satisfaire. Il faut des années de travail pour comprendre de la prose grecque, même facile, sans laide d’un lexique ou d’une traduction. Je ne songe pas à faire de vous une émule de Madame Dacier,! et vous n’y prétendez point. Je voudrais seulement que le grec cessât d’être pour vous un grimoire et que vous pussiez bientôt goûter, avec un lexique et une traduction, le charme de cet admirable langage,
Le plus beau qui soit né sur les lèvres humaines, comme disait André Chénier, qui s’y connaissait. Même en poursuivant ce but modeste, il vous faudra beaucoup d’attention et des efforts de mémoire. Je compte sur votre courage ; comptez sur ma bonne volonté. Je ne mettrai pas pour vous la grammaire grecque en madrigaux, mais ii de la rendre aimable ; votre pensée m'y aidera.
1 Madame Dacier, de Saumur (1654-1720), traduisit Homère, Callimaque, Sappho, etc.
Rernacu. — Eulalie, 4
ῷ DIFFICULTÉS DU GREC
On écrit encore en grec pour le plaisir, bien que le grec soit une langue morte comme le latin ; le grec moderne qu’on parle aujourd’hui est au grec ancien ce que l'italien est au latin. En 1455, lors de la prise de Constantinople par les Turcs, on écrivait encore couramment le grec ancien: c'était la langue littéraire de l'Empire d'Orient. Or, les poèmes homériques, par lesquels commence pour nous l’histoire de la littérature grecque, datent de 850 environ avant notre ère. Faites l’addition : vous voyez que cette littérature a duré et produit des monuments pendant vingt-trois siècles. Nous avons conservé, grâce aux copistes byzantins, une petite partie seulement de tous ces ouvrages; mais ce qui reste est encore si considérable que personne n’a jamais lu tous les auteurs grecs.
Une des difficultés de la langue grecque s’explique par sa longue durée. Cette langue a beaucoup varié au cours des âges ; elle a créé une foule de mots, en particulier des mots composés; elle a donné à de vieux mots des sens nouveaux.
Une autre difficulté tient à l'existence de dialectes. Les Grecs parlaient des langues différentes, quoique apparentées, comme le sont le provençal, le français et le picard. Il faut, pour