INTRODUCTION
L'opinion qui fait d'Euripide le disciple d'Anaxagore était très répandue dans l'antiquité et nous est attestée par une foule de témoignages i.
Les savants modernes ont plus d'une fois examiné la valeur de cette tradition. Quelques-uns en ont exagéré l'importance : Valkenaer, par exemple, le premier qui ait étudié la question avec quelques détails ^, était tenté de voir, dans presque tous les passages philosophiques d'Euripide, des allusions à la doctrine d'Anaxagore. C'était, je pense, simplifier beaucoup trop le problème.
De même que l'on trouve déjà chez Euripide presque toutes les spéculations possibles sur le droit et sur l'Etat, on peut reconnaître chez lui l'influence des doctrines philosophiques les plus différentes.
Très accessible à tous les courants d'idées nouvelles, doué d'une extrême facilité d'assimilation, Euripide a fait tour à tour des emprunts aux théories les plus diverses ; souvent, il
• DiOG. Laert., II, 10, 45; Suidas, Eupnr.; Diodore, I, 7; Strabon, XIV, 1, 36, p. 645; Cic, Tusc, III, 14, 30; Aulu-Gelle, XV, 20, 4, 8 qui cite Alexandre rEtolien, poète contemporain de Ptolémée II ; Heraclite, AlUg. Hom,, 22, p. 47 (Mehler); Denys d'Halic, Ars rhet., 10, 11, pp. 300, 355, R.; plusieurs scolies d'Euripide, etc. Cf. Schaubach, Anaxagorae Cla^. fragmenta, Leipzig, 1827, p. 27 ss.
* Diatribe in Euripidis perdit, drarn, reliquias, pp. 27-44.
se contente de les juxtaposer, sans se soucier de les mettre d'accord ; mais il lui arrive aussi, plus fréquemment qu'on ne veut l'admettre, de les modifier suivant ses idées personnelles ou les besoins de la situation dramatique.
D'autre part, bien des idées que l'on veut à tout prix rapporter à un auteur déterminé, appartenaient à l'ensemble des raisonnements et des vues qui étaient la propriété commune des hommes cultivés du cinquième siècle athénien.
C'est une tâche très délicate et très ardue que d'étudier les sources de la philosophie d'Euripide, et il faut se garder de toute conclusion qui ne tiendrait pas compte à la fois de l'éclectisme et de l'originalité particulière du poète.
On ne trouvera donc pas entre les opinions d'Euripide et d'Anaxagore toute la conformité que Valckenaer voulait y voir et que la tradition antique semble supposer. Est-ce une raison suffisante pour refuser à peu près toute créance à cette tradition elle-même, et pour révoquer en doute jusqu'à l'existence de rapports entre le poète et le philosophe? Bergk ^ et M. de Wilamowitz-Moellendorff 2 avaient, les premiers, exprimé des doutes à l'égard de la tradition ; récemment, M. P. Decharme 3 s'est montré plus sceptique encore que ses deux devanciers; enfin, M.Maurice Croiset * s'en réfère à l'opinion de M. Decharme, qui semble ainsi en train de s'imposer de plus en plus dans la science.
Je crois, avec ces savants, qu'il ne faut pas chercher dans
« Griech. LiteraL III, pp. 469470.
' Analecta Euripidea, pp. 163-164 (en 1875).
' Revue des études grecques, II (1889), Euripide et Anaxagore, pp. 234-244.
* Histoire de la littérature grecque, III, p. 287 il891).
Euripide une reproduction fidèle des théories d'Anaxagore. Mais cette absence de conformité absolue ne peut pas être invoquée contre l'authenticité de leurs rapports.
Si Euripide a été le disciple d'Anaxagore, il ne s'ensuit pas qu'il ait dû se laisser dominer entièrement par l'enseignement de son maître. La mobilité même de sa nature défendrait d'admettre une semblable conclusion. Par conséquent, malgré les divergences partielles, les indices favorables A l'existence de relations entre ces deux hommes gardent toute leur valeur; et ces relations ne pourront plus être niées, si les passages d'Euripide que j'invoquerai ne s'expliquent qu'à la condition d'en admettre la réalité.
Je sais bien que, dans un sujet tel que celui-ci, il faut, avant tout, éviter de tirer des conclusions trop affirmatives, et songer sans cesse que l'on se trouve à une époque pour laquelle nos sources et nos documents sont incomplets et insuffisants. Nous n'avons qu'une partie des drames d'Euripide, et leur chronologie est loin d'être établie avec certitude.
Nous avons perdu l'ouvrage d'Anaxagore; si précieux que soient les fragments conservés et les nombreux témoignages des anciens, ils ne suffisent point à nous donner une idée complète de l'œuvre de ce puissant esprit. Que l'on songe à ce que serait notre jugement sur Platon lui-même, si nous ne le connaissions que par l'intermédiaire d'Aristote. Enfin, nous ne possédons presque rien des écrits de beaucoup d'autres contemporains d'Euripide, des sophistes par exemple, dont la connaissance serait importante pour ces délicates questions d'influence.
Je ne me dissimule donc pas que les recherches du genre de celles que j'entreprends ici, sont assez hasardeuses, si l'on
ne procède pas avec une extrême réserve, et qu'elles peuvent offrir du danger. Mais, à tout prendre, ce danger est peut-être moindre que celui de fermer les yeux devant les traces tantôt évidentes, tantôt à demi effacées et difficilement reconnaissablés, d'une influence intellectuelle qui a existé réellement. Or, nul savant ne peut méconnaître l'importance considérable d'Anaxagore pour le développement de la science et de la philosophie helléniques; le premier, il a professé le dualisme et séparé l'esprit de la matière. Un tel homme a dû exercer une influence profonde sur ses contemporains; lorsque cette influence, déjà évidente naturellement, nous est, en outre, attestée par les témoignages anciens les plus autorisés, il est impossible de se dérober à l'examen des questions qu'elle soulève.
L'influence d'Anaxagore a été, de bonne heure, si considérable que Platon ^ et Xénophon 2 parlent de lui comme d'un physicien dont les doctrines et les écrits étaient généralement connus à Athènes, à la fin du V® siècle. Aristophane fait allusion à ses doctrines dans les Nuées. Archélaos et Métrodorc sont ses disciples; Diogène d'Apollonie lui emprunte une grande partie de sa doctrine 3. S'il n'a pas été le maître de Démpcrite, celui-ci l'a certainement connu, et s'est même donné la peine de le réfuter. D'après l'opinion unanime des
« ApoL, 26 d.
* Mentor, IV, 7, 6 ss.
' D'après des témoignages moins certains, mais qui ne manquent pas tous de vraisemblance, Thémistocle, Thucydide, Empédocle, Socrate même l'auraient aussi entendu. Anaxagore est un des philosophes anciens auxquels Aristote et Théophrasle attachent le plus d'importance.
iiiu, MMiL -ai— ■wwi^— ^— gi^^wBiwy^BBgi^jip— qi^jgj
tincîens, Périclès, au même titre qu'Euripide, est son auditeur et son ami ^«
Plutarque explique par l'influence d'Anaxagore la noblesse «t Télévation de l'éloquence du grand homme d'Etat. On se plaisait à faire remarquer qu'Euripide et Përiclès étaient, comme le maître, d'un caractère grave et sévère, dtYéXa<jTot 2.
En présence de cette action universelle d'Anaxagore sur les esprits contemporains, il semble impossible, a priori, que le tragique le plus curieux de science et de philosophie n'ait point connu la doctrine du plus grand physicien de son temps. Pour démontrer ou pour réfuter l'existence de leurs relations, on s'est borné généralement à confronter quelques passages philosophiques d'Euripide avec les fragments d'Anaxagore. Mais, à quelque conclusion que l'on se soit arrêté, on n'a pas tenu suffisamment compte de la diversité des idées philosophiques qu'Euripide énonce dans ses tragédies, ni de la transformation spéciale qu'il leur fait subir en vue de l'exposition dramatique. On verra plus loin combien, pour ces raisons mêmes, les allusions philosophiques d'Euripide sont d'une attribution particulièrement compliquée et difficile.
Il me semble qu'il y aurait lieu d'aborder le problème par une autre voie. S'il a existé réellement des rapports de fréquentation et d'amitié entre Euripide et Anaxagore,n'y aurait-il
« Plutarque, Périclès, 4, 5, 6, 16; Platon, Phèdre, 270 a, Alcib. I, 118 c, EpisL, II, 311 a; Isocrate, izzpX àvxtSdor., 235, etc. Cf. Schaubach, p. 17 ss.
' ÉLIEN, Hist, Var, VIII, 13 : 'AvaÇayopav... «pacrl [jlt) yzkCùvTi iroxe <J(p6îjvai, (JLT^Te (jLEtSttovTot TTjv àp^T^v. Cf. Aulu-Gelle, XV, 20; Plut. Périclès, 5 ss.
point chance de trouver dans le tragique, non plus des rencontres toutes générales sur des points de doctrine, mais des allusions expresses et personnelles au maître lui-même, à ses habitudes, aux événements de sa vie, à tel ou tel point particulièrement caractéristique de ses théories?
L'idée de rechercher de telles allusions est peut-être en désaccord avec la conception, toute générale et abstraite, que beaucoup de personnes ont encore de la tragédie grecque. Mais j'espère montrer, par de nombreux exemples, que des allusions contemporaines aussi spéciales sont tout à fait dans la manière et dans les habitudes d'Euripide.
J'étudierai donc d'abord les allusions toutes personnelles, et je m'efforcerai de confirmer par elles l'ancienne thèse de [l'intimité des rapports d'Euripide et d'Anaxagore. Ce point établi, il sera possible d'entamer l'examen de quelques idées philosophiques du poète, et l'on aura de nouvelles raisons de rapporter certaines d'entre elles à l'influence de son premier maître.
Dans toute cette étude, les questions d'époque sont d'une grande importance. J'indiquerai donc d'abord certaines dates et certains faits de la vie d'Anaxagore que je considère comme établis.
Anaxagore est né à Clazomène, vers Tan 500 avant Jésus- Christ K D'après une indication de Démélriusde Phalère, qui nous est conservée dans Diogène de Laërte (II, 7), il commença à s'occuper de philosophie à l'âge de vingt ans. Il n'est plus personne, depuis M. E. Zeller, qui entende ce passage dans le sens qu'Anaxagore serait, à celte époque, arrivé à Athènes. Il né pouvait songer à venir se former dans la philosophie à Athènes qui alors, et pendant les dix années qui suivirent, ne possédait aucun philosophe renommé.
L'année 480 est d'ailleurs justement celle où l'armée de Xerxès s'avançait contre cette ville. Enfin Anaxagore était trop jeune alors pour se produire comme un maître. Il est remarquable que les philosophes de l'anliquité ont consacré aux études une longue partie de leur vie 2, souvent même plus de
* M. Zeller {La Philosophie des Grecs, II, p. 382 de la traduclion française)» fixé par des arguments sans réplique la plupart des points avant lui contestés de la chronologie d'Anaxagore.
* On ne possède aucun renseignement digne de foi sur les maîtres d'Anaxagore, ni sur la manière dont il acquit ses connaissances Les anciens le désignent souvent comme le disciple d'Anaximène. Cette opinion est peu vraisemblable. Ne viendrait-elle pas de ce que Diogène crApollonie combina plus tard les doctrines d'Anaximène et d'Anaxagore, en attribuant à Tair, le principe du premier, les qualités du Nous anaxa gorique ?
vingt années, avant d'ouvrir une école et d'exposer une conception personnelle du monde.
Ce n'çst donc guère avant d'avoir atteint l'âge de quarante ans qu'Ânaxagore a pu venir à Athènes pour y implanter ses études philosophiques. Ceci placerait son arrivée dans cette ville aux environs de l'an 460.
Cette hypothèse reçoit une confirmation importante d'un texte de Diogène (II, 7) qui nous dit qu'Anaxagore aurait passé trente années à Athènes.
J'espère montrer plus loin, à l'aide de deux passages de la Médée, que son procès et son exil eurent lieu en l'année 432 avant Jésus-Christ.
Si ces textes sont probants, il y aurait une raison de plus pour placer son arrivée à Athènes vers l'année 462 ou 460 avant Jésus-Christ.
Lorsque Anaxagore arriva à Athènes, Euripide, né en 480, était âgé de dix-huit à vingt ans. Si la tradition t d'après laquelle le poète aurait été peintre dans sa jeunesse mérite créance, c'est sans doute à cette époque que la peinture cessa d'avoir des attraits pour lui et qu'il se tourna vers les études littéraires et philosophiques. Il serait donc devenu alors l'auditeur d'Anaxagore^, et c'est entre l'année 462 et l'année 45S, où il obtint, pour la première fois, un chœur de tragédie sous l'archontat de Callias, que son esprit aurait reçu sa formation définitive. Sans doute, la fréquentation d'Anaxagore développa pour toujours dans l'intelligence si ouverte d'Euripide le goût des recherches et l'amour du savoir, qui lui ont valu de bonne heure le renom d'être le plus sage des poètes 3.
Quant à l'époque où Anaxagore dut quitter Athènes, on est
* Elle remonte peut-être à Philochore, qui est un excellent témoin. Euripide, 6v cpaai xal Ctoypacpov yev^aOat, fait assez souvent allusion aux choses de la peinture; cf. Ion, 190-218, 1141, suiv., HÉc, 807 et Kinkbl, Euripides und die bildende Kunst. Berlin, 1872.
* Vita : àxouTCTjç yevofjievo; 'Ava^ayopou.
3 Déjà Aristophane lui applique, en quelque sorte comme une épithète courante, le titre de <jocp(j&TaToç : Nttées, 1378, Grenouilles, 776, 1413.
unanime à la placer peu de temps avant le commencemenl de la guerre du Péloponèse. En effet, Diodore(XII, 38 ss.), d'accord avec tous les témoignages des anciens, place expressément à cette date l'accusation d'athéisme intentée à Anaxagore.
Je ne m'étendrai pas sur les causes de ce procès. Il paraît bien que les accusateurs visaient moins à atteindre le philosophe lui-même que Périclès, son protecteur, son disciple et son ami ^.
C'est ainsi que, pour préluder aux coups qu'ils auraient voulu porter au grand homme d'Etat, ils l'attaquèrent également dans ses autres affections, en s'en prenant à Phidias et à Aspasie.
Le prétexte du procès était le crime d'impiété, accusation très dangereuse et sans cesse reproduite contre tous les philosophesS. A ce reproche on ajoutait, comme l'indique Diogène, celui de médisme, accusation également banale 3, mais tout aussi dangereuse, à laquelle Anaxagore pouvait avoir donné prétexte par les tendances cosmopolites de sa doctrine.
Ajoutons que la sévérité de ses mœurs, sa vie retirée et son dédain des préoccupations vulgaires de la foule, ne devaient
* Plutarque, Périclès, 32. On ne connaît pas les noms des accusateurs; on cite tour à tour Thucydide (fils de Milésias) et Cléon; le nom que l'on cite avec le plus de vraisemblance est celui du démagogue Diopeithès (Plut. Per., 32; Aristophane Guêpes, 380 et Phrynichos (9) raillent son fanatisme; cf Oiseaux, 988). Soit dit en passant, il est bien invraisemblable qu'Euripide et Périclès, qui s'intéressèrent tous deux si vivement au sort de leur maître commun, n'aient point eu de rapports mutuels, comme le prétend M. de Wilamowitz, Héraklès, I, p. 13, note 19. Dans la Médée, 1088, Euripide paraît bien songer à Aspasie. Enfin, on ne peut nier les rapports intimes d'Euripide avec Alcibiade, le pupille de Périclès.
* Cf. Platon, Apol 23 d. La même accusation fut lancée avec plus ou moins de succès contre Hippon, un autre physicien du V© siècle, contre Diogène d'Apollonie, contre Prodicus et bien d'autres. Platon dans V Apologie et Xénophon dans les Mémorables, attachent une grande importance à disculper leur maître du reproche d'anaxagoréisme.
* Cf. Aristophane, Paix, 108.
guère lui concilier la faveur populaire. Ce fut là, sans doute, comme nous l'entendrons bientôt dire par son disciple Euripide, la cause principale de ses malheurs.
Përiclès fut impuissant à sauver son ami ; celui-ci dut quitter Athènes et se rendit à Lampsaque, où il mourut peu de temps après, vers Tannée 428 avant Jésus-Christ. Il n'est pas impossible, quoi qu'en dise M. Zeller i, qu'il ait encore fondé une école à Lampsaque 2. M. Diels3 a montré, en effet, que c'est à Lampsaque que Démocrite a dû entendre ses leçons. Les succès de son enseignement dans cette ville sont également démontrés par les grands honneurs que les habitants lui rendirent après sa mort ♦.
Ils le considérèrent comme un « héros », comme un être doué d'une nature supérieure, honneur que n'obtenaient alors, immédiatement après leur mort, que des génies tels qu'Eschyle et Sophocle. Ce fait prouve bien l'impression profonde que sa science et la dignité de sa vie avaient produite Sur ses contemporains.
Plutarque et Diogène rapportent que, sur son lit de mort, il avait demandé pour unique honneur qu'on donnât congé aux écoliers, le jour où il mourrait.
Une lecture répétée d'Euripide m'a convaincu de plus en plus que les allusions aux choses contemporaines sont innombrables dans ses drames. Le poète a-t-il tiré de ses livres quelque enseignement nouveau, il a hâte, pour ainsi dire, de
* Philosophie des Grecs, II, p. 388 de la traduction française. ' EusÈBE, Praep. evang., X, 14.
3 Rhein. Mus. 42, pp. 3-4, Leickippos und Diogenes von Apollonia.
* Ils lui firent des funérailles publiques, consacrèrent des autels au Nou; et à r'AXiiÔeta, établirent une fête qui subsista pendant des siècles : Alcidamas ap, Arist. RMt., II, 23, 1398 b, 15; DiOG., II, 14 ss; Elien, Hist. Var., VIII, 19, etc.
le communiquer à ses auditeurs; a-t-il eu, comme les autres citoyens, l'esprit frappé par quelque grand événement récent, il s'empresse de jeter sur la scène les réflexions qui s'en dégagent.
Quelquefois ces réflexions ou ces enseignements ne s'adaptent pas très bien à la structure du drame, à la situation ou au rôle des personnages. En pareils cas, certains commentateurs pour qui le drame attique paraît être une création abstraite, placée en dehors des conditions de temps et de lieu, manquent rarement de suspecter d'interpolation les passages qu'ils ne comprennent pas ; ils négligent ainsi un des côtés les plus caractéristiques et les plus instructifs de la tragédie ancienne.
Mais très souvent l'allusion n'est guère transparente; aucun poète du théâtre n'a possédé, à l'égal d'Euripide, l'aptitude de s'arrêter à des choses extérieures à son sujet sans briser brusquement l'illusion. II sait faire comprendre au vol des idées d*application contemporaine, sans interrompre le développement dramatique; nul doute que beaucoup d'allusions dont la clef est à jamais perdue pour nous, n'aient été saisies sur-lechamp par la partie la plus éclairée du public athénien. Celles que nous parvenons à comprendre nous apportent des renseignements précieux sur des questions qui intéressaient, à une époque déterminée, le poète et le peuple.
Puisque l'œuvre d'Euripide est en quelque sorte un miroir où viennent se refléter, sous un certain aspect, toutes les choses contemporaines, il serait étrange de n'y retrouver aucun trait qui rappelle le procès d'Anaxagore, événement à coup sûr considérable et pour les Athéniens, et pour le poète lui-même.
Par une heureuse chance, nous possédons précisément un drame d'Euripide qui fut joué vers Tépoque où Anaxagore dut quitter Athènes. La Médée, comme nous l'apprend l'argument du grammairien Aristophane, fut représentée au printemps de la première année de la 87""*» olympiade, aux grandes Dionysies, donc en 431 avant Jésus-Christ. En même temps que cette pièce, Euripide donnait Philoctète et Dictys, dont nous
possédons quelques fragments, et le drame satirique des Moissonneurs, qui était déjà perdu à l'époque alexandrine;
J'ai indiqué l'année 432 comme la date la plus vraisemblable de l'exil d'Anaxagore. Les allusions que je crois retrouver dans la Médée confirment à nouveau cette date. Elles ne s'expliquent bien que pour l'époque qui a suivi immédiatement le procès.
Dans l'un de ces passages, l'allusion est si évidente qu'elle dispense pour ainsi dire de commentaires.
Créon, le roi de Corinthe, vient d'apporter à Médée l'ordre de s'exiler. Médée, ou plutôt le poète par sa voix, répond en montrant les dangers que la science fait courir à ses adeptes. « Hélas! Hélas ! Ce n'est pas aujourd'hui pour la première fois, Créon, mais c'est bien souvent déjà que l'opinion m'a nui et m'a fait beaucoup de mal. Il ne convient jamais qu'un homme de sens instruise ses enfants de manière à les rendre savants à l'excès : outre le reproche de désœuvrement, ils s'attirent l'envie et la malveillance des citoyens. Si vous apportez aux esprits grossiers une sagesse nouvelle *, on vous considérera comme un homme inutile et sans sagesse; si on vous juge supérieur à ceux qui ont une réputation de savoir et d'esprit, on vous regardera dans la ville comme un homme gênant ^. »
Il est impossible de reconnaître dans ce philosophe gênant une autre personne qu'Anaxagore qui venait alors d'être contraint de s'exiler. Je ne parviens pas à comprendre comment M. VVecklein, au lieu d'accepter entièrement cette explication évidente, ait pu songer à Heraclite. Une allusion au philosophe d'Ephèse, mort sans doute depuis 475, et peu connu à Athènes,
* Parodié par Aristophane, T/iesmoph., 1130.
* Médée, vers 292-301. Les vers 302-305 sont également intéressants. Je ne les"nt5 pas*"parce qu'ils m'entraîneraient dans une longue discussion de texte, tout le monde ayant voulu, à tort, y trouver des interpolations, alors qu'ils n'ont besoin que de quelques légères corrections. Je crois que le Tjau^^aia du vers 304 est à sa place, et qu'il s'explique comme le o'i 8' àcp' Tjauyou iroSè; du vers 217. Il y a ici le même contraste avec, les 0*1 8' èv Oupatoïc que dans les vers 214-224 que j'expliquerai bientôt.
( is )
n'aurait point été comprise. Quel molif pour le poète de songer à Heraclite, alors que le nom d'Anaxagore était présent à toutes les mémoires? L'allusion d'ailleurs dans l'hypothèse de M. Wecklein, porterait à faux : Heraclite n'est point du tout, comme Ânaxagore, le type de l'homme de science pure; aristocrate déclaré, il avait pris ouvertement parti dans les questions politiques, et il lutta contre les démocrates de sa ville natale.
Je crois qu'il faut également s'interdire de penser à Socrate, comme le voudrait M. Weil. Socrate, de dix ans plus jeune qu'Euripide, n'avait pas trente ans à cette époque, et ses disputes philosophiques ne commencèrent à faire du bruit que plusieurs années plus tard, vers 423, date de la représentation des Nuées.
Alais rien encore n'annonçait alors le sort qui devait atteindre Socrate trente années plus tard. De plus, le reproche de désœuvrement lui convient moins encore qu'à Heraclite.
Le passage que je viens de citer se comprendra mieux, et Fallusion à Anaxagore apparaîtra d'une façon plus incontestable, si on le rapproche d'un second passage de la Médée que l'on a négligé jusqu'à présent dans cette question, et qui devra nous arrêter plus longtemps (vers 214-2:24). Le sens en a été beaucoup discuté, tant par les anciens que par les modernes, et personne n'en a donné une explication entièrement satisfaisante, faute d'y reconnaître l'allusion que je crois y trouver. J'essaierai donc de résoudre à mon tour ce problème d'interprétation. Le passage expliqué, on verra ce qu'on peut en tirer pour la question qui nous occupe.
Médée a gémi longtemps à l'intérieur de son palais sur l'abandon de son époux, Jason. Le chœur de la tragédie, composé de femmes de Corinthe qui sont les voisines de Médée, se présente à la porte de sa demeure pour lui donner de bons conseils. Médée, avertie par sa nourrice, répond enfin à leur
appel, sort de son palais, et parait sur la scène pour raconter ses malheurs dans un long discours qui n*a pas moins de cinquante-deux vers. Le passage difficile est le début de ce discours.
Koptvôiai '^\j^faly.z(;, sÇ^Xôov SofjLtov,
jXTj [xot Tt [xé(JLcpTrja6'- oloa yàp ttoAXoi»;; ^poxwv 21»>
aejjLvoù; ye^fCi'zaLi;, toù; [xèv op.{jLàxu)v àizo,
Toùç 8' Iv Oupaioi;* o't 8' à<p' ^au^ou tco§Ôî
SuaxXeiav EXTTJjavTo xai ^(y6u[JLtav.
AîxTj yàp O'jx evsŒTtv dcpOaXjxol; ppoTÛv,
éoTi!; TCptv àvSpo<; aizki'^yfyo^ exfxaOsTv jacpw; 220
OTuyet SeSopxwç, oùôèv Ti8iXTrj(X£vo<;*
^pT) Se ^évov [XÊv xapT» irpocrytopeiiv ttoXôi *.
TTixpôf; 7roXiTai<; scrclv àixadiai; uiro.
Transportons ces lignes en français. « Femmes de Corinthe, je suis sortie de ma demeure, de crainte que vous ne me fassiez des reproches. Car je sais que beaucoup d'hommes sont (passent pour) fiers, les uns (en se tenant) loin des regards, les autres (en se produisant) au dehors. Ceux-là, à cause de leur allure tranquille, acquièrent une mauvaise réputation et passent pour dédaigneux. C'est que la justice ne réside point dans les yeux des mortels, eux qui avant de connaître clairement le cœur d'un homme, le haïssent rien, que pour l'avoir vu, sans qu'ils aient reçu de lui aucun mal : il convient donc que l'étranger, en tout cas, ait (Je fréquents rapports avec les citoyens. Quant à l'habitant de la ville,7e'neloue pas non plus^célûTqui, étant orgueilleux, est désagréable à ses concitoyens par ignorance. »
On voit tout de suite que cette traduction est loin d'être claire et qu'elle a besoin de nombreuses explications 3. Voici
comment je la commenterais.
» On verra pourquoi, à la fin des vers 221, 222, je modifie la ponctuation admise dans toutes les éditions.
.' Il est curieux de voir comment les traducteurs ont réussi à rendre ce
Je sors de ma maison, dit Médée, pour éviter de votre part le reproche de fierté.
II y a deux façons d'être fier, par conséquent deux classes d'hommes fiers : 1® oï |jiev dfjLjjiaTcov ino, ceux qui vivent à l'écart de la foule, 2« oï 8'év BupaCoiç, ceux qui étalent leur orgueil en public.
Les gens qui mènent une vie retirée (â'^' T\f7Ùyo\j 7co8d<;) risquent de passer pour des dédaigneux, des indifférents (^àa8u|jL{a). Car les hommes, jugeant d'après une première vue, haïssent les gens pour leur allure extérieure, sans raison véritable. On peut admettre que le poète laisse entendre qu'ils ont tort d'agir ainsi, mais, sans s'arrêter à rechercher si le citoyen doit tenir compte, dans sa vie, de ces jugements précipités, il constate que l'étranger, en tout*cas, doit se garder contre la malveillance, entrer en relations étroites avec les citoyens et se faire bien connaître.
Les seconds (oï 5'lv Supaiotç), les gens d'un orgueil encombrant, se rendent, à cause de leur arrogance (auSàSr.ç), désagréables aux citoyens. Le cas de ceux-ci est plus grave; aussi Euripide ne se contente plus d'inviter l'étranger seul à ne pas tenir une pareille conduite; il n'approuve pas même le citoyen (a fortiori l'étranger) qui agit ainsi.
Que vient faire maintenant dixaBiaç utto? Ces mots donnent
passage sans le comprendre. Voici, par exepiple, la traduction d'Artaud : u Femmes de Corinlhe, je suis sortie du palais pour éviter vos reproches ; car je sais que beaucoup de mortels, les uns par leur caractère allier, et j'en ai vu de mes yeux, ou s'ils sont étrangers, je l'ai entendu dire, les autres par leur vie paisible, se sont fait un mauvais renom et une réputation de lâcheté. C'est que la justice ne réside point dans les yeux des mortels, qui, avant de connaître à fond le cœur d'un homme, le haïssent à la première vue, sans en avoir reçu aucune offense. Cependant, il con\ieni qu'une étrangère se conforme aux usages du pays, et je n'approuve pas un citoyen dont le caractère arrogant se rend odieux par ignorance. » Qu'on analyse ces phrases françaises de près. On en verra les incohérences. Seulement celles-ci nous échappent dans le français à une première lecture, et nous croyons comprendre. Je souligne les contresens les plus frappants.
la cause du discrédit de la seconde classe d'hommes fiers. Pour la première classe, la cause du discrédit doit être attribuée, non aux gens de vie retirée eux-mêmes, qui, en somme, ne sont fiers que dans la bonne acception du mot, mais bien aux autres hommes, aux jugements précipités de la foule. Pour la seconde classe, la cause de la défaveur se trouve dans l'orgueilleux lui-même, dont Tarrogance est véritable et provient d(i son à|jLa8(a, c'est-à-dire de son ignorance, ou plus exactement de sa sottise.
Le schéma suivant montre comment, avec mon explication, toutes les parties du développement d'Euripide se correspondent.
rioXXoi 3poT(J5v ff£[jLvol YEYo'vadtv o'î (lèv op.[jLàxa)v aTTO oî 8' èv Oupatotç
ol 8' àcp* i^jau^jÇ^ou 7:o8ô<; 8ujxXeiav * exTiJffavTO xai ^q: Ouaiav
SlXTJYàp.' . . . . oÙSèv TlSlXTJfJLEVO;.
XpTj 8i ^Evov (xàv xàpxa irpoj^wpElv tco'Xs'..
TT'.XpÔ; TToXtXaiÇ Èdtlv
a[JLaQtacç utto.
Ou8' à(Txov (xoiouTOv) -([vsffa.
A certains égards, comme l'indique mon tableau, la division en trois membres, toù; jjlev o'jjLaaTwv octco, toÙç 8' ev Qupaiotç, oï 8'a'f ' r\(jùy(ou tcoScJç, n'est qu'apparente : les motifs indiqués avec le premier et le troisième membre, vie loin des regards ou allure trop tranquille, s'appliquent, au fond, à la même classe d'hommes. Euripide a pu cependant faire des oî 8' d^f V^X^'^ TToSoç une troisième catégorie, car, si leur conduite est identique à celle des oï [xev d|jL[jLàTwv aiizo, les résultats de cette conduite («(jLvoùç — 8uo'xXef.av) ne se confondent pas entièrement. Comme on le verra plus loin, «tsulvoç peut se dire dans un bon ou dans un mauvais sens. La œsijlvot/iç n'entraîne pas nécessairement la 8ùa'x)eia. La troisième catégorie envisage seulement parmi les'O'efxvol ceux que leur attitude fait décrier. Euripide
* Je ne discute pas la correction 8'Javoiav admise par Prinz et Wecklein; elle est absolurtient superflue, de même que toutes celles que l'on a proposées pour ce passage. On comprend maintenant Texpiication que j'ai indiquée dans une note précédente pour le ifjau^^aia du vers 304.
incline naturellement à croire qu'auprès du vulgaire, ce mauvais renom atteindra tous les gens fiers. C'est pourquoi je n'ai pas cru devoir attacher une grande importance à la différence de la première et de la troisième catégorie <.
La correspondance des deux derniers membres exige encore une explication. Ils indiquent l'appréciation personnelle d'Euripide sur la conduite de chacune des deux catégories d'orgueilleux. Pour éviter les suites dangereuses de la réputation d'insouciance et de dédain, il convient que l'étranger, en tout cas, se mêle aux citoyens de la ville qu'il habite. Pareille recommandation semble superflue pour le citoyen. En effet, l'étranger était beaucoup plus que lui exposé aux soupçons et aux calomnies. Il devait agir avec beaucoup de prudence et de précaution pour se faire bien accueillir à Athènes 2.
Quant à l'orgueil qui s'étale en public, bien loin de l'admettre chez l'étranger, Euripide ne l'approuve même pas chez le citoyen. Ce qui a rendu la correspondance de ces deux membres moins claire et contribué aux erreurs d'interprétation, c'est qu'Euripide n'a pas placé chaque partie de ses deux raisonne-, ments dans le même ordre géométrique. Voulant rapprocher ses deux jugements sur chacune des classes d'orgueilleux, il a placé l'un comme conclusion du premier développement, l'autre comme introductioti du second.
Mon interprétation étant différente de celles que Ton a admises jusqu'ici, je crois nécessaire de justifier quelques points de ma traduction.
Le sens de « fier, orgueilleux » attribué à ffejjivoç n'est pas rareS, et le meilleur commentaire sur la valeur de ce terme est fourni par Euripide lui-même, dans VHippolyte [\ers 93-99),
* Cette explication rend inutile la suppression du S' proposée par Richard Meister {Neue Jahrb. f, PhibL, ld7, p. §87) et adoptée par Wecklein : xoù; fjièv o'{i.{jLdTb)v àiro, toix; h Oupatoiç' oî S' i^* fjaû^^ou...
* Voyez surtout Eurïp., Suppliantes, 891 ss; Phéniciennes, 391; îon, (j73 ss. Les citoyens désœuvrés eux-mêmes étaient traités d'à)(^pslot, a propres à rien »; Médée, 299, Thucydide, II, XL, 2.
* Cf. Aristophane, Gu^es, H74; Nuées, 47, etc.
passage auquel, pour ne point trop m*écarter, je me borne à renvoyer. On verra aussi par ce passage que (jeuivoç peut se prendre en bonne ou en mauvaise part, et qu'Euripide, là comme ici, aime à insister sur cette distinction.
A propos dcToùç [xev (J|jL|jLàT(ov îtzo, toÙç 5' év Bupatoiç, je me contente d'indiquer, pour mémoire, l'explication que M. Weil a donnée, après Seidler. « Je sais beaucoup d'hommes, soit de ceux que j'ai vus moi-même, soit parmi les étrangers dont j'ai entendu parler, etc. » Elle prête aux termes d'Euripide un sens qu'ils ne peuvent avoir, et est en contradiction avec le reste du passage qui deviendrait tout à fait incohérent. En revanche, ^aSuj/ia est bien expliqué par M. Weil comme étant l'insouciance dédaigneuse de ceux qui ne descendent pas à se com> muniquer aux autres.
AtxTi yàp oûx eve<mv à(f^aLk\jioi^ Ppoxwv. Cette façon de parler est tout à fait dans la manière d'Euripide. Ce n'est pas à l'œil, mais à l'intelligence qu'il appartient de juger, comme il le répète dans un fragment dont il sera question plus loin ^. Au contraire, l'atSwç réside dans les yeux 2, de même que la
Au8àôY,ç. D'après mon interprétation, auQàSy^ç n'est point simplement le synonyme de aejjivcJc;, comme le prétendent Weil, Wecklein et les autres commentateurs. En réalité, ces mots ne sont jamais synonymes en grec. AuOàSriç désigne toujours, comme ici, une classe de personnes orgueilleuses autres que les gens simplement fiers et dignes (oL (76{jivoi, graves), autres aussi que les sages qui vivent à l'écart (ay' V^X^^ tcoSo;) : à proprement parler, ce sont ceux qui se rendent insuppor-
* Fragm. 909, vers 6 : où yàp ocpOaXfxôç tô xpiveiv... stcIv àXXà voO;. Pour les fragments, je cite toujours les chiffres de la seconde édition de Nauck.
' Fragm. 457 : at8a); èv o^ôaXfxoTjiv Yt^veTat. Ce vers a été parodié plaisamment par Aristophane, Guêpes, 447... toutok; y oùx evt | où8' èv d(pOaXp.6io-iv ai8a>c twv TraXaiûv è{jt.pà^cov, ce qui prouve que ce mode d'expression n'était point si naturel.
5 Fragm. 736, 5; cf. Héraclès, 134.
tables en étalant en public leur « contentement d'eux-mêmes » (aiÎToFàSTiç, itvBàvw. ionien auTeoSTiç) ^. Chez Platon encore, cet état d'esprit est désigné comme l'accompagnement nécessaire de l'ignorance ou de la sottise (dfjiaôta) 2. Pour Âristote (Bhet., I, 9, 1367 a, 37), l'aiiQàSeç est également l'arrogance, l'exagération du [xsyaXoTcpsTceç et du aejjivov. Ailleurs 3, l'aûSàSeta, l'insolence, et l'âpéo'xeta, l'obséquiosité, sont les deux défauts extrêmes opposés à la aejjLvoTTiÇ, la gravitas. En identifiant le sens d'auQàSTiç avec celui de aeixvoç, les interprètes confondent donc une espèce très particulière avec le genre, et rendent impossible l'intelligence du passage.
'A|jLa8taç ûtto ne peut être compris que si Ton a saisi le sens du passage tout entier. M. Weil ♦ traduit par « faute d'être connu », ce qui est un contre-sens évident à cause de la signification établie pour auOàST^;; de plus, cette traduction ne s'accorde pas avec le terme de Tcixpoç, qui ne pourrait se dire de gens menant une vie retirée.
En réalité, le sens qu'offre d|jLa9ia, ici et dans un grand nombre d'autres passages, est caractéristique pour l'époque qui va bientôt fonder YdpeT-f\, la vertu, sur la connaissance de soi-même, et il annonce déjà la philosophie de Socrate.
* Dans Aristophane, T/iesmoph., 704, auôaSia a le sens d'insolence. Le sens du mot, quoique déduit de la même étymologie, est un peu différent dans le Prométhée d'Eschyle, où il désigne l'opiniâtreté du héros, orpiTieilleuse et pleine de défi, et où il revient à plusieurs reprises, comme le mot de la pièce. Aristophane Ta bien compris, Grenouilles^ 1020 : auôaSû; jEfxvuvdjAevo;.
* Ce rapprochement de TauGaSia et de ràaaôia, comme dans notre passage, est caractéristique. Politicos, 294 c : àvOpwTrov aûôaST) xal àfxaOîj xal {XTjôsva [XTjSèv èwvxa ttoisÏv irapà ttjv èauTou tà^iv, (xt^S' eTTcpwcav fjLT)8éva, jJLTiS' av Ti v£ov àpa xtjj ÇufJL^aivTfj péAtiov irapà xôv Xo^ov 8v aûxèç STC^xaçsv
5 Mor. Eudem., II, 3( 1221 a, 8.
* Le passage d7on, 916, invoqué pour ce sens d*àfi.a6ia, est sans aucun rapport avec le nôtre. D'ailleurs Kirchhoff et Van Herwerden changent à cet endroit avec vraisemblance àfxaôiQç en àirsuôi^;. En revanche. Ion, H74, àjxaOta a tout à fait le même sens qu'ici.
L'â{jia6{a désigne ici l'état d'esprit qui cause l'arrogance des citoyens orgueilleux; notre mot négatif» ignorance » ne rond pas tout à fait la force de l'idée, qui serait mieux exprimée par un mot positif, tel que « maladresse » ou c( sottise ».
A un certain point de vue, tout acte mauvais ou déraisonnable a pour cause rd{xa9ia. Je renvoie à quelques exemples caractéristiques d'un emploi semblable de ce terme dans Euripide : fragment 163, où ràjxaSta est opposée à l'âoeTTri; 237, oîi l'aÇuveata (c'est-à-dire Vd^iMoL) est l'accompagnement de l'orgueil, è 8u[jioç è aéyaç, c'est-à-dire de l'aûQaSta. C'est la même idée que dans notre passage, et on la retrouve encore dans le fragment 735 *.
L'd(xa8(a a pour opposé la ffo'f {a (fragm. 553), et pour synonyme la ffxaioT7i<; (fragm. 552). Par une rencontre curieuse, Sophocle 2 tire de l'aûSaSta exactement la même conséquence qu'Euripide : AuQaSta toi o-xatoT/iT dcpXio'xàvsi. Un autre synonyme est [jLwpia (Euripide, /on, 600, fragm. 172). Isocrate (17, 47) réunit aussi [xavta et â[jLa9{a.
Si l'explication que l'on vient de lire paraît juste, on voit les conséquences qui en résultent pour notre thèse.
D'abord, il est évident que toute cette tirade, au point de vue strictement dramatique, est absolument un hors-d'œuvre, et qu'elle ne s'explique que par des préoccupations étrangères au drame. Pour la captatio beneuolentiae qui est de règle dans de telles épideixeis, il suffisait à Médée de dire : « Je réponds à vôtre appel, femmes de Corinlhe, de peur que vous ne croyiez que je dédaigne de ni'entrelenir avec vous et que vous ne m'accusiez d'orgueil ». Et même, il eût été facile au poète de trouver un autre début mieux approprié à la situation, s'il n'avait eu besoin d'invoquer ce reproche d'orgueil pour en tirer prétexte à ses développements. Ceux-ci sont indéfendables au point de vue de la vérité théâtrale; ils n'ont guère de
< Cf. encore fragm. 200, 552, 732; Iphig. Taur., 386; Troyennes, 972; Héraclès, 347; Hippolyte, 951. Thucydide connaît aussi celle idée, III, 42, 2, VI, 39, 2. Cf. Aristophane, Ecclesiaz, 201.
« Antigone, 4028.
sens dans la bouche de Mëdée, et surtout ne pouvaient être compris par les femmes de Corinlhc. II est clair qu*Euripide parle ici lui-même, et qu'il touche à des questions contemporaines que ses spectateurs comprenaient à demi-mot.
Pour saisir l'intérêt de ce passage, il faut se représenter l'opinion à Athènes, immédiatement après le procès et l'exil d'Anaxagore. On verra plus loin qu'Anaxagore a toujours été considéré dans l'antiquité comme le ty pe le p lus parfai t du savan t qui m ène une vie retirée^ Jsplée et conjtemplaïïve. Ce genre de vie a "dû lui nuire dans l'esprit ombrageux des Athéniens, qui n'étaient déjà que trop portés à regarder tous les représentants de la culture scientifique comme des hommes dangereux pour FEtat. Si l'on rapproche notre passage du premier que j'ai déjà cité, on pénètre mieux les sentiments qui dominaient le poète. « Défiez-vous de la science, disait-il alors; elle vous attire la haine de la multitude. » — a A s'isoler ainsi, dit il encore maintenant en pensant à son maître, on se fait passer pour orgueilleux t, on est mal jugé, et lorsque, comme lui, on est étranger, on s'expose aux plus graves dangers. Que ne s'est-il fait mieux connaître des citoyens pour échapper à la malveillance aveugle du vulgaire! Mais si sa réserve a donné prise contre lui, que dire des citoyens dont l'insolence et la vanité encombrantes sont un fléau pour notre ville? » Peutêtre la mention des citoyens arrogants n'esl-elle ici qu'un de ces procédés de développement antithétique, familiers à la rhétorique grecque. Mais rien n'empêchait les gens du parti du poète d'appliquer le trait aux effrontés démagogues qui persécutaient les amis de Périclès'^ et qui forcèrent Anaxagore à s'exiler.
De telles sorties sont tout à fait dans la manière d'Euripide.
* Alcidamas (ap. Diog. VIII, 56; rappelle encore la aEfjLvdxT); xou ptou : jcal xou cr^TîfjLaxo; qui caractérisait Anaxagore.
* Euripide se souvient-il encore de ceux-ci, lorsqu'il dit dans le Bellerophon, qui fot représenté à peu d'années d'intervalle, avant 425, comme le prouvent les Acharniens d'Aristophane (fragm. 295) : t)^i\ yàp eTSov xat ôtXTjç Trapaoràxaç | caôXoix; TTOvTjpfp x(j> ©ôdvy vixwfJLévouç?
Philochore ^ nous apprend qu'il avait fait allusion à la mort de Protagoras dans sa tragédie d'Ixion, Nous ne pouvons plus contrôler cette assertion, mais il n'y a aucune raison de la mettre en doute.
On sent qu'ici, semblablement, le poète donne cours à des impressions que le spectacle de la vie vient de lui suggérer; il ne peut s'empêcher de revenir par deux fois dans la pièce sur un sujet qui le préoccupe, et qui intéressait sans doute aussi une grande partie du public.
Nul doute que l'allusion n'ait été saisie par les auditeurs. Quant à dire qu'elle fut goûtée par le plus grand nombre d'entre eux, c'est une autre question. Elle put réjouir une minorité de jeunes gens, ceux qu'Aristophane appelle les 8ox7jo"i<jo(poi Twv GeaTwv veavtai^-î, ceux qui enviaient la science d'Anaxagore, se plaisaient aux entretiens des Prodicus et des Cratyle, et s'enthousiasmaient pour les hardiesses d'Euripide.
Mais la grande majorité, tidèle à ses préjugés, condamnait ces paradoxes qui, présentés souvent d'une façon moins discrète et moins voilée qu'ici, allèrent quelquefois jusqu'à causer des scandales, par exemple aux représentations de VHippolyte, de YAiolos et du Bellérophon,
Peut-être faut-il voir là une des causes de l'échec de la Médée, malgré l'extraordinaire puissance dramatique du sujet. A d'autres égards cependant, Euripide avait pris les plus grandes précautions pour se concilier la faveur du public. Bien que traitant une légende corinthienne, il a soin d'éviter toute parole d'éloge pour Corinthe dont les Athéniens ne voulaient point entendre parler en l'année 431, c'est-à-dire au début de la guerre du Péloponèse; la scène pourrait se passer devant tout autre palais que celui des rois de celte ville. Pour faire une surprise agréable à l'auditoire, il intercale dans sa pièce l'épisode du vieux roi athénien Egée, qui ne tient aucunement au
* DioG. Laert., IX, t
* Paix, 44.
sujet, mais qui introduit une figure populaire, amène la citation d'un vieil oracle amusant et connu de tous, et distrait un instant les esprits par un intermède familier et presque comique. On voit que, malgré toutes ses habiletés, Euripide dut subir la peine de ses accointances philosophiques.
Encore un mot. Les commentateurs, après avoir expliqué à leur façon le passage discuté plus haut, n'oublient jamais de railler la balourdise du bon Ennius qui, paraît-il, se serait trompé grossièrement dans sa traduction. Voici le texte d'Ënnius :
Quaé Gorinthum arcem âltam habetis, mâtronae opulentae, éptumates! Mùlti suam rem béne gessere et piiblicam patriâ procul, Miilti, qui domi aétatem agerent, prdpter ea sunt fnprobati.
C'est se faire la partie belle, et triompher trop aisément. Ennius était Grec de naissance ^ ; il est inadmissible que, voulant traduire Euripide, il ait pu se tromper si lourdement. Dira-t-on que le premier vers, d'une ampleur si romaine, a pour but de rendre simplement le KoptvBLat vuvaîxeç du grec? En réalité, le poète latin n'a point voulu traduire un passage d'application toute spéciale, qui n'aurait eu aucun sens sur la scène de Rome. Ennius, et c'est une preuve de sa perspicacité, a eu le sentiment juste qu'il se trouvait en présence d'une idée purement athénienne qu'il lui était impossible de transporter sur le théâtre romain. A une allusion subtile et devenue incompréhensible, il a substitué une pensée, une tirade vraiment nationale et romaine. On ne pouvait se tirer plus habilement d'une difficulté, et il n'y a pas lieu de parler ici de contresens. Le contre-sens n'eût-ii pas été plutôtdevouloir, à plusieurs siècles d'intervalle, renouveler servilement une allusion qui n'avait plus de raison d'être?
* M. 0. Crusius le démontrait encore récemment, Rhein, Mus. Nouv. série, XLVII, 61 ss.
. Je ne veux pas éplucher les autres allusions que Ton découvrirait peut-être encore dans la Médée. Il faut^ en pareille matière, ne s'arrêter qu'aux cas où la vraisemblance est la plus évidente.
Je signale cependant un point où les préoccupations du moment semblent manifestement avoir de nouveau inspiré Euripide. J'ai dit qu'en même temps que la Médée, il fit jouer en 431 son Ptiiloctète, dont il ne nous reste que des fragments. On sait que ce sujet a été traité également par Eschyle, Sophocle et d'autres tragiques.
Nous connaissons très bien par Dion Chrysostome (Orat. S2) le sujet du drame d'Euripide. Ulysse, rendu méconnaissable par Pallas, se chargeait d'aller à Lemnos persuader à Philoctète de revenir à l'armée dos Achéens.
Le même Dion Chrysostome {Oi^af. 89) nous a conservé d'une partie de ce drame une paraphrase qui paraît très fidèle.
(Ce qui en ressort de plus caractéristique est le point suivant : Euripide avait combiné^vec la légende de Pbiloct ète celle d e Paiamède. On sait que, dan^Tâhfiquité légendaire, Palamè'tle (^tle type de l'inventeur et du sage persécuté t. Sa légende, en elle-même, n'a rien à voir avec celle de Pbiloctète, et Euripide est le seul qui les ait rapprochées. Il n'est pas trop hardi de prétendre que cette transformation toute nouvelle d'un thème ancien n'est pas sans dessein; la date de 431 est plus qu'une simple coïncidence, et les persécutions dirigées contre Anaxagore pourraient bien nous révéler le vrai mobile d'Euripide.
* Eschyle, Sophocle, Euripide avaient écrit chacun un Paiamède. Xénophon, Mémor., 4, 2, 33 : Ta Se riaXafAT^Sou; oùx àxijxoa; iraÔTi ; TOÛTOV yàp St) TiâvTEç 6[i.vouffiv (bç 8ià aoçpîav cpÔovt^OeIç utto to5 'OSuîo-Éw; àTTtoXexo. Dans son Histoire vraie, II, 17, Lucien fait encore disserter aux enfers Socrate avec Nestor et Paiamède.
Ulysse, qui joue dans la légende de Palamède le rôle d'un accusateur éhonté, se donne à Philoctèle pour un Grec banni de l'armée à cause de son amitié pour Palamède, ce sage ri xiXkifTTOL xal <TO'f(ùTaxoL aveupiaxcov xal ffuvTtÔeiç ^. Ulysse disait encore : « Sache bien que la persécution a frappé tous les amis de Palamède et que tous ceux qui n'ont pu fuir, ont péri 2 ».
Lorsqu'on envisage la situation contemporaine, lorsqu'on songe aux persécutions dont souffraient alors les amis de Périclès, à Phidiasxmourant en prison, à Ânaxagore obligé de s'exiler, il me semble que ces fragments, conservés par hasard, s'éclairent tout à coup : le Philoctète d'Euripide, au lieu d'être une transformation inexpliquée du thème de ses devanciers, nous apparaît dans sa vraie liaison avec les évépements du temps. Au lieu d'une construction abstraite, nous avons, ici comme dans la Médée, une œuvre vivante, où l'on retrouve un écho des réalités environnantes et quelque chose de l'âme et des sentiments du poète 3.
Je sais bien qu'il est une classe très nombreuse encore de personnes sur qui les arguments que je viens de rassembler feront très peu d'impression : ce sont celles qui croient que la théorie d'Aristote doit encore servir de règle à tous nos jugements sur la tragédie ancienne. Chose étrange, la philologie de notre siècle, devenue une science nettement historique, a abandonné depuis longtemps le point de vue d'Aristote à regard de l'épopée; mais elle a grand'peine à parvenir à la même indépendance de jugement vis-à-vis de la tragédie, et
» Dion Chrys., Orat,, 59, § 9.
* Ibid,, § 10 : Eu ijÔt 6ti Itti Travtaç toù; exeivou (ITaXaiAT^ÔoD;) <piXouç ^XOs t6 xotxov xai'TravTîç àTroXtoXaaiv 6ffT'.; [at) f^Myeiy ttjSuviJÔtj.
* Il y aurait peut-être aussi des indications à tirer des fragments 796 et 797 du Philoctète et des fragments 332 et 334 du Dictys qui fut représenté à la même date. Remarquez que l'idée du fragment 796 (ald^pov atoMiav, pap^apouç S' eav Xéyeiv), « il est honteux de se taire et de laisser parler des barbares », est reprise et expjiquée dans le frag ment 334 du Dictys. Ceci est symptomatique pour les idées qui préoccupaient alors Euripide.
rintelligence historique de celle-ci a encore bien des progrès à réaliser.
S'il est une chose évidente cependant, c'est que, à part certains détails d'une innportance fondamentale sur l'origine du drame, Aristote n'a point voulu donner une explication historique de la tragédie ^ Il n'a eu d'autre but que d'en donner une définition esthétique; il a déduit, avec un génie et une logique admirables, en se fondant sur les tragédies existantes, les règles générales de la composition de toute tragédie. Le XYII® siècle n'avait donc pas tort de s'adresser à lui pour apprendre la théorie du genre, car, en somme, ce qu'il a voulu enseigner, c'est surtout à écrire une bonne tragédie. Mais notre époque, du moment qu'elle veut simplement comprendre historiquement les tragédies athéniennes que nous possédons, ne doit plus prendre Aristote pour guide, et peut négliger ses théories purement esthétiques.
Nous devons replacer les drames attiques dans leur milieu, voir quelle était la tâche que se proposait le poète, et ce que son public attendait de lui. Pour cette étude historique du drame, on ne peut guère, comme pour l'épopée, recourir à la comparaison de la littérature des autres peuples : toute poésie dramatique dérive d'Athènes. En revanche, nous possédons plus de détails d'histoire contemporaine pour le drame que pour l'épopée ; il nous est ainsi possible de reconstituer avec plus d'exactitude le milieu où il s'est développé, et de découvrir dans des détails d'histoire contemporaine la clef de maint passage difficile.
Comme définition historique du drame attique en général, nous devons nous en tenir à celle que développait naguère
* L'eût-il voulu, il n'est pas sûr qu'il y aurait réussi, tant l'état d'esprit du grand Macédonien cosmopolite et philosophe, est différent de celui de l'Athénien religieux et patriote du V* siècle. Patin, un juge très habile et qu'on n'estime pas assez, a parfaitement raison de dire, avec quelque naïveté, il est vrai, que la définition de la tragédie donnée par Aristote convient mieux à la tragédie française qu'à celle d'Athènes [Êttuie sur les tragiques gre^cs, II, p. 52).
M. de Wilamowitz-Moellendorff ^ : a Une tragédie attique est une partie détachée et complète en elle-même de la légende héroïque, arrangée poétiquement dans un style élevé pour être représentée par un chœur de citoyens athéniens et deux ou trois acteurs, et destinée à être exécutée comme une partie du culte officiel des dieux dans le sanctuaire de Dionysos ».
Nous pouvons apprendre du même savant ce qu'étaient les poètes tragiques : des hommes qui traitaient devant le peuple, sous la forme de la légende, les grands problèmes qui intéressent la vie morale et religieuse de la nation.
Lorsque le peuple a cherché ailleurs que dans les mythes la solution de pareilles questions, lorsqu'il a voulu une interprétation plus rationnelle de Thistoire et de la vie, la tragédie attique n'a plus eu de raison d'être. Il n'y a plus de place pour Eschyle et Sophocle là où enseigne Socrate : le rôle de Platon, d'Aristote et de la science va commencer. Aristote, en louant Agathon d'avoir inventé de toutes pièces le sujet d'une tragédie, montre combien son point de vue est opposé à la conception historique moderne. En écrivant sa pièce, Agathon « faisait déjà une tragédie », et son œuvre n'était plus de la poésie vivante et nationale, comme celle d'un Homère, d'un Pindare et d'un Eschyle.
Mais il ne suffit pas de comprendre, avec M. de Wilamowitz, le sens et la valeur de la légende. Au-dessus du grand fonds des idées essentielles, il est des influences passagères et spéciales qui sont souvent d'une importance particulière pour l'explication d'un drame tout entier ou de telle ou telle de ses parties. Or, ce sont ces influences qu'il est trop ordinaire de négliger entièrement. Elles ont agi cependant à toutes les époques et ne sont pas moins visibles chez Eschyle que chez Sophocle ou Euripide.
En veut-on un exemple emprunté à Eschyle lui-même? Je m'adresserai à celle de ses tragédies qui semble le moins prêter
* Héraklès, 1. 1, p. 407 (Berlin, Weidmann, 1889), œuvre d'une valeur éminente et (pfcn ne peut assez louer.
à semblable explication, le Prométliée, On sait si Ton a donné de ce drame assez d'interprétations philosophiques, métaphysiques, morales, prophétiques, religieuses, orphiques, messianiques même. Je ne méconnais pas le sens général de ce mythe déjà hésiodique de l'homme puni pour avoir étendu la main vers des biens que lui refuse une divinité jalouse. Cependant, au-dessus de toutes les interprétations proposées, j'en placerais une autre qui serait tout simplement géographique.
Les Athéniens de cette époque étaient extrêmement curieux de détails géographiques. Rien ne pouvait leur être plus agréable que d'entendre citer les noms de ces peuples éloignés au sujet desquels les Ioniens leur avaient déjà donné toute une littérature. Pour satisfaire ce penchant et se ménager une nouvelle cause de succès, fidèle d'ailleurs au rôle d'instituteur du peuple qui était celui du poète tragique, Eschyle, dans la trilogie de Prométhée, fait un véritable cours de géographie dont il emprunte les éléments à Aristéas de Proconnèse et à d'autres Ioniens. Telle est l'unique raison de l'interminable récit des courses d'Io et des voyages d'Héraclès dans le Prométhée enchaîné et dans le Promélhée délivré; lo et Héraclès eux-mêmes, que rien n'appelait nécessairement dans la légende, ne sont introduits que pour permettre cet étalage exagéré d'érudition géographique, et, à certains égards, on dirait que la trilogie entière a été faite en vue de ces digressions ^.
Pour n'ajouter qu'un seul autre exemple, comment, dans les Perses, expliquer l'importance exagérée accordée au combat de Psyttalie, si Ton ne tient compte des sentiments du vieil hoplite athénien qui veut qu'on célèbre la valeur de l'armée de terre, trop éclipsée par la gloire nouvelle de la marine?
^ La même tendance apparaît dans presque tous les autres drames d'Eschyle. A Tépoque d'Euripide, le peuple re s'intéressait plus à ces questions, et Euripide moins encore que ses concitoyens. Aussi est il, à regard de la géographie, d'une inditîerenee qui ressemble beaucoup k de l'ignorance.
Quant à Euripide, il n'est pas un seul de ses drames où n'apparaissent les préoccupations contemporaines, qu'elles soient politiques, littéraires ou philosophiques, et il n'était pas possible qu'il en fût autrement. Dire avec Aristote qu'Euripide fait tenir à la sage Menai ippe t des discours trop savants, lui reprocher, avec le même Aristote, d'avoir fait Ménélas trop méchant 2, c'est exposer l'idéal d'une tragédie qui ne s'adresserait à des hommes d'aucune époque ni d'aucune ville déterminée. En fait, le Ménélas d'Euripide, mis sur la scène en pleine guerre du Péloponèse, expiait le crime d'avoir été jadis le roi de Sparte. VAndromaque d'ailleurs, de même que les Suppliantes, est, d'un bout à l'autre, un véritable pamphlet patriotique 3. Si Ménélas est maltraité, le Thésée de la tragédie est au contraire la personnification du démos athénien, et les poètes lui réservent toujours le rôle sympathique.
Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre davantage sur ce point; je crois en avoir assez dit pour montrer que des allusions comme celles que j'ai signalées dans la Médée, et comme d'autres que je signalerai encore, sont parfaitement d'accord avec la conception qu'il convient de se faire de la tragédie attique. S'interdire de les retrouver, malgré l'extrême difficulté des recherches, serait renoncer à envisager un côté très original de cette littérature.
Anaxagore est le premier philosophe qui ait prôné et pratiqué à Athènes le Oîcapy^Tixo; [iioç, et il est resté dans rantiquitc le type de l'homme qui mène exclusivement une vie studieuse
I Poétique, chap. 15, 1454 a 31.
« Ibid,, cliap, 25, 1461 b 21, et chap. 15, 1454 a 29.
* Je ne sais qui a fait le premier la fine remarque qu'Euripide, au moment même où Alcibiade préparait l'expédition de Sicile, terminait sa tétralogie troyenne, en annonçant que la glorieuse flotte courait à sa destruction.
et contemplative. Il désignait la contemplation désintéressée de l'univers, la Bewpta, comme la tâche suprême de l'homme •. Comme on lui demandait pourquoi on devait attacher du prix à l'existence, il répondit : toG Bewp-yio'at [evexa] tov oûpavov xai TT^v irepl TOV SXov xoo-jjlov TaÇiv, pour contempler le ciel et l'ordre de l'univers 2,
Cl Heureux, s'écrie Euripide dans un fragment célèbr e (910)^ celui qui se donne à la science, qui ne médite aucune injustice contre les citoyens, qui, tandis qu'il contemple l'ordre inaltérable de la nature immortelle, son origine et ses éléments, n'est jamais envahi par la pensée d'une action honteuse. » L'idée de ce magnifique éloge n'a pu être suggérée au poète que par l'exemple que donnait la vie d'Anaxagore; il répète d'ailleurs, pour ainsi dire, les paroles qu'Ëudème et bien d'autres anciens attribuent au philosophe.
Il n'est pas admissible, comme on l'a dit, qu'Euripide fasse ici un retour sur lui-même. En véritable Athénien, il ne s'est point retiré dans une vie contemplative; il suffit de rappeler son intervention fréquente au théâtre, dans les questions politiques, et ses relations avec Alcibiade, pour qui il composa une ode triomphale.
Encore moins pareil éloge peut-il avoir été inspiré par le spectacle de la vie de quelque autre philosophe contemporain,
* Clément, Strom., II, 416 d : 'AvaÇayopav... ttjv Oscopiav cpdvai toO Piou téXo; elvai xai ttjv àizà xauxTj; eXEuBepiav. A cet égard, les cyniques et les stoïciens se rattachent à lui, lorsqu'ils disent : 6ti (j.ovo; 6 cooô;; êXEuÔEpd; èoTi. D'ailleurs, ici encore, Euripide les avait devancés dans un intéressant passage de VHécube (864-867), où il développe, par Texemple d'Agamemnon lui-même, Topinion qu'aucun homme n'est libre, mais que nous sommes toujours esclaves en quelque manière. Cf. Xénophon, Me)nor., IV, 5.
« EuDÈME, Eth., I, 5, 1216 a, 10; cf. DiOG. II, 7. 10; Philon, De aeternitate mundi, § 2, édition Cumont (220 Bernays); Jambl., Protreptrie., 9, p. 51, 11 Pistelli : 'AvaÇaydpav Ôé «paciiv eIttsiv iptùzrfiévza, t^voç âv àv£>ca à'XoiTo yi^écr^ai xiç xal Çyjv, àTTOxptvaaOat irpôç ttjv Ep(i>TT)(nv to^ To5 Osa^a^ôoei xôv oupavôv xal zà TiEpt auxàv àrcpa >£ xal ffcXTjvTjv xal ^'Xiov. Cf. Au., Eth. Nie, 1179 a, 13; Cic, De orai, 111, 15.
c'est-à-dire d'un sophiste. Vaniteux à l'excès, avides d'argent, aspirant plutôt au renom de la science qu'à la science ellemême, professeurs très répandus et mêlés sans cesse à la vie extérieure, les sophistes ne possédaient ni ne méritaient la réputation d'hommes d'étude désintéressés; on ne conçoit pas Euripide faisant dans de pareils termes l'éloge d'un Prodicus, d'un Prolagoras ou d'un Gorgias.
Disposés comme ils l'étaient à traiter tous les sujets, certains d'entre eux ont pu donner des louanges toutes théoriques à la science qui trouve en elle-même ses satisfactions et ses joies, mais Anaxagore seul avait fait alors de cette théorie la règle de sa vie ^.
11 est peut-être le seul philosophe dont toute la tradition antique ne relate aucun trait qui ne soit conforme à la sérénité naturelle d'une existence ainsi conçue. On doit se le représenter non comme un sophiste distribuant à prix d'or la science à tout venant, mais comme un sage méditant dans la retraite, consignant dans un seul ouvrage le résultat de ses recherches, et n'accueillant dans sa société que quelques esprits d'élite, comme Périclès et Euripide.
D'autres sophistes, et Socrale lui-même, ont pu payer cher le bruit qu'ils laissaient faire autour de leur personne et de leur enseignement; Anaxagore est le seul contre qui l'excès contraire ait excité les soupçons et les malveillances. II est un de ces sages dont il est parlé dans /ou 2, « qui se taisent, ne courent point aux affaires, vivent pour eux-mêmes et rient du vain hruit dont les insensés remplissent la cité ». C'est auprès de lui seul que le poète qu'Alexandre de Pleuron appelle ô 'Ava^ayopoy Tpocpijjioç, a pu apprendre à admirer la beauté d'une pareille vie.
Euripide avait même écrit toute une tragédie, VAntiope 3, où il s'était plu, semble-t-il, à faire connaître au public cet idéal
* Cf. le portrait du philosophe par Socrate, Théélète, p. 173 d.
2 Vers 597 ss.
^ Représentée probablement vers 411408.
du' SewpriTuo; fJio; qui, une fois vulgarisé par lui, passa bientôt à l'état de lieu commun. La querelle des deux frères, Zéthos et Amphion, qui remplissait cette tragédie, était célèbre dans l'antiquité. Le premier représentait l'homme d'action, l'homme pratique dont l'ambition est la force du corps, la richesse et une grande position dans la cité. L'autre frère,
f Amphion, était un sage que la vie publique rebutait et qui mettait son bonheur dans l'isolement et dans l'étude.
Platon emprunta plus tard à Euripide les traits principaux de sa célèbre et classique description de ces deux conceptions diamétralement opposées de l'existence; son Calliclès ne fait, en beaucoup d'endroits, que reprendre les discours de Zéthos^. Cette théorie ne découle en aucune façon naturellement de la morale populaire des Grecs; les lointaines correspondances que l'on pourrait découvrir dans Hésiode ou Théognis partent d'un tout autre point de vue : ces poètes donnent des conseils pratiques; ils ne développent point une conception philosophique de l'existence théorétique. Celle-ci n'est nulle part définie nettement avant Euripide, et l'on voit à qui il a dû lui-même en emprunter l'idée.
Dans le prologue du Philoctète que j'ai déjà cité 2, Ulysse, fatigué des luttes de la vie pratique, se reproche également j'îimbition, la cpOvOTiuia, qui lui a fait préférer une vaine gloire à la vie tranquille du sage.
Platon se souvient encore d'Euripide, lorsqu'il montre *^ l'âme d'Ulysse, guérie de l'ambition, cpiXoxtjjiLaç XeT^w^TiXura, désireuse de la vie tranquille d'un simple particulier, du ^loç àvBpoç iSiwTou dTtpàyjjLovoç. Comparez dans le même ordre d'idées le fragment 57H, le fragment 194 de VAtitiopCj et, en général, tous les restes de cette tragédie. Il ne faut pas interpréter de la même manière d'autres passages, nombreux
* Gorgias, p. 485 ss.
« Fragments 787 et 788.
3 Répub., p. 620 c.
également ^, pii se trahissent simplement la fatigue de la guerre et l'aspiration au repos.
Par une conséquence naturelle de son désintéressement des choses de la vie pratique, Anaxagore professait le plus large cosmopolitisme. Aussi fut-il banni bien plus encore pour médisme que pour impiété.
S'étant assigné pour mission l'étude des astres et du monde, il prétendait que le ciel était sa patrie'^. Comme on le plaignait d'être contraint de mourir exilé, il répondit^ : « La route est partout la même jusqu'à l'Hadès ». Il est difficile de ne point retrouver un écho des paroles du maître dans ces vers où Euripide dit de l'homme de cœur ^ : « L'air entier est ouvert au vol de l'aigle; la terre entière est la patrie de l'homme généreux ». 11 en est de même lorsqu'il nous dit : « Le sage, demeurât-il aux extrémités de la terre et ne l'eussé-je jamais vu, est pour moi un ami s ». De tels sentiments de large humanité sont fréquents chez Euripide. On sait avec quelle justice et quelle bienveillance il s'exprime d'ordinaire à l'égard des esclaves. Ne l'accusait-on même pas d'avoir admis un de ses serviteurs, Céphisophon, à collaborer à ses tragédies?
En conformité avec les mêmes principes, Anaxagore pratiquait le plus complet renoncement à l'égard des biens matériels. Au lieu de s'enrichir, comme les sophistes, il négligea sa fortune et finit par abandonner ses biens à sa famille 6.
* Phéniciennes, 531 ss.; Crespfionte, 453, 454, etc. On ne peut fixer avec une entière sûreté la date de ces deux pièces; mais elles furent certainement jouées en pleine guerre du Péloponèse.
' DiOG. Laert., II, 7 : ITpô; xôv eiTrdvxa* « où8év jot [asXsi ttjç iraTpiSoç »; « eu;pii[JL£i, ecpt), e|iol yàp xai açpd8pa (j-éXei ttj; iraxptSoç » ^ci^aç TÔv oûpavdv.
5 DiOG., Il, 11 et Cic, Tusc, I, 43, 104.
* Fragm. 1047 : « "ATiac; [xèv ài\p aUxqj 7r£paai{xo;, | "Atzol(jol 8s ^Owv àvSpl YEVvaitp Tiaxpiç. » .
5 Fragm. 902.
^ Plato.v, llippias Maj.y 283 a; Pixt. Périclès, 16; Diogèxe, II, 6 ss., et beaucoup d'autres.
Plutarque rapporte à ce sujet une anecdote curieuse : Périclès ayant dû négliger quelque temps Anaxagore à cause de ses occupations politiques, celui-ci, déjà très avancé en âge, tomba dans une grande détresse et résolut de se laisser mourir de faim. Instruit de cette nouvelle, Périclès accourut effrayé, et gémit de ce que ce funeste dessein l'aurait privé lui-même d'un si excellent conseiller. Anaxagore lui répondit : « Périclès, ceux qui se servent de la lampe, doivent aussi lui fournir rhuile », xal ol lou Xùyyou ypdoLV ijovze^ eXaiov èiziyéouTi-^ i .
Les faiseurs d'anecdotes ont dû s'emparer tout de suite des relations de Périclès et d' Anaxagore ; le projet de mort volontaire, attribué ici au philosophe, est contredit par tout ce que nous savons de son caractère, et n'est évidemment qu'une invention oiseuse. Mais il est possible que la sentence ellemême ait été réellement prononcée par Anaxagore à une occasion qui n'était plus connue. Les mots qui deviennent des proverbes sont en général le résidu d'un récit. Le proverbe est le reste d'une anecdote typique, dont il ne subsiste que la morale ou la conclusion toute nue. Le xfko^ opa fxaxpcO jStou ne s'explique pas sans l'anecdote de Crésus. L'exemple concret est plus ancien que le proverbe abstrait, la fable antérieure au jjiiiQo; hr\koi otl. Lorsqu'il ne reste plus que la sentence nue, il arrive fréquemment qu'on invente un nouveau récit pour la justifier.
La seule chose que je voudrais retenir de l'anecdote de Plutarque, c'est qu'Anaxagore avait vraisemblablement énoncé le proverbe qui la termine. Quant à l'occasion même où il l'avait réellement appliqué, on ne pourrait faire que de vaines suppositions.
Dans le fragment 187 de VAntiope, Zéthos, le champion de la vie pratique, parle avec mépris de « l'homme riche qui, par pure négligence, abandonne ses biens » pour se livrer à des études frivoles et poursuivre une sagesse vaine et stérile (des xo|jL(j;à (TO'f to-paxa è^ (5v xevoL<Tiv eyxaTOUTjO-eK; 86|xoi<; ,
* Périclès, 16. Ce mot fut répété par Jodelle à Charles IX.
fragm. 188). Ces paroles prouvent qu'Amphion avait défendu avec ardeur la thèse qui est ici attaquée, et elles renferment avec la situation où s'était mis Anaxagore, une surprenante analogie.
Dans VÉgée, qui fut représenté certainement avant 431, Euripide élève au-dessus du bonheur des richesses celui de la fréquentation des hommes justes ^. Les mots StxaioTepo; 'Avaxayopou, ce plus juste qu'Anaxagore », étaient dans l'antiquité une expression proverbiale^, a Aucun homme, disait un personnage de la Danaé, n'est supérieur à la richesse, excepté un seul, que je ne nommerai pas 3. » Plus d'une fois, Euripide exprime avec force son mépris pour les richesses *, thèse qui, d'ailleurs, était déjà banale à son époque, et qu'avec la mobilité capricieuse de ses points de vue, il sait aussi combattre au besoin S. Aussi je me garde d'insister.
L'homme qui a pour patrie le monde et pour joie la science, est armé par sa propre philosophie contre les malheurs de la vie. Lorsqu'on apprit à Anaxagore la mort de son fils, il répondit héroïquement : « Je savais que j'avais engendré un mortel 6 ».
Dans VAlceste, représentée en 438, à l'époque où Anaxagore
^ Fragm. 7 : Kpe^ŒŒov 8e tuXouxou xal paOuffTrdpou yOovô; | àvSptSv Stxaiiov xàyaOwv 6|i.iXtai.
* Themistius, Oral,, II, 30 c.
' Fragm. 32S : Kpeijjwv yàp outi; ypTjfxàTwv tuê'^ux' avTJp, | ttXtjv ei; tié;' ô'ffTt; 8' outo; ettiv oùx êpw. Malheureusement, ce fragment n'obtient un sens qu'en admettant, comme je l'ai fait, les corrections de Porson et de Badham (st; au lieu de êV, spû pour ôpài). La Danaé est, je pense, une des premières tragédies d'Euripide.
* Fragm. 20 : Mt) TrXoûxov e'tTnfi;* oùyi OaufAd^^co 6edv, | Ôv yù) xàxiŒTo; ^qtStox; èxTTÎŒaTo. « Ne me parle pas de la richesse ; je n'admire pas une divinité que l'homme le plus pervers acquiert facilement. » Cf. fr. 54 et passiîn.
^ Fragm. 142, 324, et ailleurs, où il exprime, comme dans VAntiope, ropinion vulgaire que le bonheur consiste dans la richesse.
« Paketius (apud Plut., De coh. ira, 16, p. 463 d) : fiôetv 6ti ôvtitov eyévvTjaa, Plut. Consol. ad ApolL, 33, p. Ii8e, Chrysipp. ap. Galen., De
dtait un vieillard et vivait encore à Athènes, Euripide dit, par la bouche du chœur, qu'il a connu de près un homme qui, malgré son grand âge et ses cheveux blancs, supporta avec fermeté la mort d'un fils unique et plein de promesses*. L'évidence de celte allusion n'est plus guère contestée par personne; elle défend de traiter de légende le mot prêté par toute l'antiquité à Anaxagore, et ce n'est point trop s'avancer que de placer vers l'époque de VAlceste la date où ce mot luimême fut prononcé. La date de VAlceste défend également de penser à Périclès, qui d'ailleurs perdit ses deux fils en même temps. On verra plus loin que cette résignation devant la mort était la conséquence des doctrines d'Anaxagore.
L'année même où le philosophe prenait le chemin de l'exil (431), le poète blâmait encore les larmes versées par Danaé sur la mort de son fils, et lui disait de se consoler, en considérant le sort de « ceux qui souffrent dans les chaînes ou qui vieillissent privés d'enfants 2 ».
Euripide aime à répéter que cette résignation calme devant le malheur est la marque distinctive du sage 3. Le malheur est inséparable de notre nature* ; le vulgaire même ne l'ignore pas, mais il ne sait pas montrer la force d'âme du sage* devant les catastrophes humaines ^ : celle-ci seule cependant, d'après la
PlaL et Hippocr. dogm., IV, 7 (cf. Valckenaer, Dza^nfte, p. 28), Cic. Tusc,, III, 14, 30, et beaucoup d'autres. On attribue une fois une réponse analogue à Solon, erreur qui s'explique d'elle-même, et à Xénophon, qui n'aurait fait alors que répéter le mot d'Anaxagore.
< Vers 903 ss.
« Dans le Dictys, fragra. 332.
5 Fragm. 37 : Mo^^ôstv àvayxTj* xàs; 8è Satfxdvtov Tu^a; | 0(rcic; cpépei xàXXi(TT' dtvTip ouxo; aocpd;. Cf. 98, 175 elpassim,
* Fragm. 300 : Ot'[jLOf xi 8' ol'jjiot; ôvTjxa xoi TrsTrdvôajjLev. Fragm. 392 : El 8' àxep Trdvwv | Soxeï; Edsciôai, p.t5po<; el, Ôvtjxô; yzytiiç. Cf. 454, 654, 1 )75, 1076, etc.
^ Fragm. 572 : "Ev Ècjxi Tràvxtov Trpwxov eiôévai xouxt, | <p£p£tv xà
ff'jfjLTriTrxovxa [kr^ TiaXiYxdxioç* | ^ouxo; y' àvTjp àpiŒXoc ai xs (ju{i.oopal |
Tjffffov Sdcxvouffiv. 'AXXà xauxa yàp Xéyetv | £'in(7xà[JL£(T6a, 8pav 8' àji-Tj^^dvdiç
philosophie d'Euripide, nous permet de supporter sans faiblesse les maux de l'existence. C'est de la même façon que, tout en connaissant le bien, le vulgaire pratique généralement le mal *. On voit combien, en ces matières, les idées du poète pessimiste sont éloignées de celles de Socrate.
Euripide prétend même avoir connu un sage, qui avait sans cesse devant l'esprit Timage des plus grandes catastrophes pour n'être jamais surpris par aucune calamité soudaine. Il développe cette théorie dans un fragment célèbre 2, où Thésée expose sa philosophie. Le fragment est ici d'un intérêt particulier. « J'ai appris d'un sage à préparer mon esprit aux chagrins et aux calamités, m'imaginant l'exil loin de ma patrie, des morts soudaines et toutes sortes d'autres maux, afin que, le jour oii je serais frappé d'un des coups que j'ai prévus, il ne m'atteigne point à l'improviste et ne me paraisse point ainsi plus cruel. »
Cette pensée a fait fortune; elle est traduite par Cicéron (Tusc.,3, 14, 29) et imit^^e par Térence dans le Phormion (2il- 246). Le sage d'après lequel Euripide la répète, l'avait sans doute déjà lui-même empruntée à la philosophie populaire, car ja pensée appartient à la sagesse de tous les temps : tout prévoir et de préférence le pire. Elle a sa contre- partie : se mettre toujours devant les yeux le bon espoir, la bonne attente.
M. deWilamowitz-Moellendorff 3 veut voir ici une influence pythagoricienne, après Cobet qui avait rapproché le passage /']
suivant d'Iamblique ^ : TjV aÛTOiç TcapàyyeTvjjia, à; ou5ev 8ei I *^/^
• Hippolyte, 377 ss.
* Fragra. 964 : 'Eyw oè [xauxa] Trapà œo'^ou tivo; {jiaôtov | ei; çppovTi'Ôaç fj
vouv aujjLçpopa; t' ÈpaXXo[jLTjv, | cpuyaç t' êiJiauTtf) TipooTiOslç Traxpac; ê(jL7)Ç OavaTouç x' àtopou; xat xaxùiv àXXa; 65ouc;, | iv' £i xi Trao^oifi.' wv eoo^aCov ^pevt, I {jLYÎ (jLoi vswps; TrpoaTieaôv fjiaXXov ôàxoi. Le fragment provient soit du Thésée, soil du premier Hippolyte, Les raisons invoquées par M. de Wilamowilz pour attribuer ce passage au Peirithous de Cri lias ne me paraissent point convaincantes (Analecta Eimpidea, p. 172). Plutarque, Galien, Cicéron l'attribuent unanimement à Euripide.
* Héraclès, I, p. 28.
* Vil. Pyth., 196.
Twv dvQpwTuivwv a-ujjLTCTWfjidTwv aîcpoaôdxYiTov efvai toi; vouv èyj:)u^i, « un de leurs préceptes était qu'aucune catastrophe humaine ne doit frapper à l'improviste les hommes de sens >>. J'avoue que, s'il était prouvé qu'Euripide a vraiment lu une telle pensée dans un écrit pythagoricien de son temps, le rapprochement serait as?ez probant. Mais rien ne me paraît plus indémontrable. Nulle part il n'y a chez Euripide d'allusion, soit à la doctrine du nombre et de l'harmonie ^, soit à celle de la métempsycose. On ne trouve pas davantage de ressemblance vraiment caractéristique avec les doctrines religieuses ou éthiques des pythagoriciens. On sait, par exemple, avec quelle rigueur ceux-ci interdisaient le suicide : le corps est une prison où la divinité enferme l'âme pour son châtiment; celle-ci n'a pas le droit de se libérer d'elle-même -. Nulle trace de semblables scrupules dans la manière dont Euripide envisage le suicide. Dans ses drames, Phèdre, Jocaste, Evadné, Macarie se donnent la mort. 11 pardonne à l'homme accablé par l'infortune de se délivrer de l'existence 3; ailleurs il considère le suicide comme une lâcheté ^, plus souvent encore, comme un manque de sagesse, une sottise 5, Les jugements sont donc un peu différents suivant le personnage qui parle, mais toujours ils se fondent sur des motifs de rationalisme qui sont très éloignés du point de vue pythagoricien.
Ce que je viens de dire montre assez combien il est hardi d'imaginer que la phrase d'iamblique remonterait, en fin de compte, à un traité pythagoricien, qui serait d'aill<^urs apocryphe, et qui aurait été précisément entre les mains d'Euripide ^».
* Les rapports qu'a voulu entrevoir F. Duemmler {Prolegowena zii Platons Staat, p. 11) sont absolument trop éloignés.
* Cf. Platon, Phaedon, 62 b, où est rapportée l'opinion de Philolaos.
5 Hémibe, 1107.
* Héraclès, 1248.
s Oreste, 415, fragm. 1070.
6 Cette hypothèse a été, au surplus, combnttue par Diels, Archiv fiir €escli. d. Philos., III, p. 458.
Pourquoi inventer toute cette combinaison, lorsqu'on possède une explication ancienne, celle de Poseidonios, que reproduisent nos citateurs, et qui rapportait formellement le passage d'Euripide à l'influence d'Anaxagore? C'est en s'en référant à son maître, bien plutôt qu'à l'autorité d'un catéchisme apo- / cryphe, que le poète pouvait dire : irapà docpo'j tivo; |jia9(ov, et le témoignage de Poseidonios est sans doute le dernier écho de l'application que les spectateurs du drame avaient faite immédiatement de ces paroles. La pensée elle-même est assez banale; si elle faisait songer à Anaxagore, c'est qu'il avait dû en faire l'application dans quelque circonstance mémorable.
On dira qu'Anaxagore ne s'est pas occupé de l'éthique. Je veux bien que, dans son ouvrage, il a vraisemblablement concentré ses recherches sur le domaine de la physique. Mais so doctrine même renfermait une explication de la création et de ]a mort qui sont les grandes énigmes du monde; à une telle philosophie, se rattachent naturellement certaines vues sur les choses humaines et certains principes de conduite. A cet égard, sa vie elle-même était un enseignement. Alcidamas, qui était contemporain d'Isocrate, avait rapporté qu'Empédocle fut l'auditeur de Pythagore et d'Anaxagore; au premier, il fiurait emprunté ses théories physiques; chez le second, il aurait voulu apprendre la dignité de la vie et de la tenue {Tr^^f <re(jivoT7iTa to'J j6{ou xal toû ŒyTjfjiaTo;) ^. Il importe peu que cette anecdote soie vraie ou non pour ce qui concerne Empé docle. Elle prouve en tout cas qu'Anaxagore avait été de son temps le type de la noblesse et de la perfection morales. Le souvenir de ses qualités était resté très vivant dans l'esprit de la génération suivante, et Alcidamas les plaçait en quelque sorte au-dessus de celle du physicien.
Un observateur de la vie tel qu'Euripide a dû souvent compléter de lui-même les doctrines du maître, et se rendre compte de la théorie morale qui s'en dégageait. On ne peut savoir jusqu'à quel point, dans ses entretiens avec ses disciples,
• DiOGÈNE, VIII, 56 Cf. plus haut, p. 23, note i.
Anaxagore lui avait ici montré la voie. IL me paraît certain que celui-ci a envisagé déjà beaucoup des conséquences de son système, tant au point de vue moral qu'au point de vue téléologique. Lorsqu'il séparait de la matière le NoiiSy l'intelligence qui l'organise et la domine, il introduisait dans la philosophie le germe de la théorie de la finalité.
Après ce qu'on vient de lire, l'existence de rapports entre Euripide et Anaxagore ne pourra plus guère être mise en doute. Avant de rechercher jusqu'à quel degré les grandes théories philosophiques d'Euripide témoignent à leur tour de ces relations, je voudrais examiner s'il n'est pas possit)le d'établir, sur des point s scjenti fijjucs secondaires, des concordances spéciales qui seraient des plus caractéristiques.
Quelques-unes ont déjà été signalées. Beaucoup d'écrivains anciens avaient remarqué que le poète et le philosophe attribuent tous deux les débordements du Nil à la fonte des neiges de l'Ethiopie ^. Euripide donne cette explication à deux reprises 2; le passage de V Hélène a été parodié par Aristophane 3, ce qui indique que les contemporains y avaient senti une affectation déplacée d'érudition. Hérodote, qui combat cette explication (11, 20-23), vise sans doute Anaxagore, bien qu'il ne le nomme pas expressément.
Il est vrai qu'Eschyle avait déjà mentionné cette opinion
* DiOD., 1, 38, 4; Athénée, édit. Dindorf, p. i64 ss; Sénèque, NuL, quaest., IV, 2, 16 ; Schol. ad Apoll. Rhod., IV, v. 269. Cf. encore Diels, Doxographi graeci, p. 385 a 5, 562, 12. Théophraste (Diels, ihid., p. 227; avait aussi rapporté l'opinion d'Anaxagore, et elle a sans doute donné naissance à l'histoire peu vraisemblable d'un voyage qu'il aurait fait en Egypte (Ammien, XXII, 16, 22, Theodoret, Cnr. Gr, aff., II, 23, p. 24, et quelques autres témoignages suspects).
2 Hélène, 1-3; fragm. 228.*
3 Thesmoph., 835-857.
d'une façon très précise ^. Bien qu'il ne soit pas tout à fait impossible qu'il l'ait tenue d'Anaxagore, on peut supposer avec autant de vraisemblance qu'il l'avait trouvée dans quelque écrit géographique ionien auquel Hérodote aurait également fait allusion. Mais il n'est guère probable qu'Euripide ait pris ses renseignements à une source appartenant à une littérature dont il était si peu curieux. Si Anaxagore n'a pas fourni le premier celte explication, il est constant qu'il y a mis sa marque, et qu'il contribua plus qu'aucun autre à la répandre à Athènes Le rapprochement imaginé par les anciens entre ses idées et celles d'Euripide garde donc sa valeur.
Je passe à une autre coïncidence. EÏle a trait aux idées rela- / tives à la génération. ^'
D'après Aristote 2, Anaxagore admettait que l'homme seul fournit la semence, et que la femme fournit simplement le réceptacle. C'était l'idée générale des savants de l'antiquité, et elle s'est perpétuée, pourrait-on dire, jusqu'au siècle dernier.
La théorie était en quelque sorte confirmée par le langage populaire, et se trouvait en rapport avec des métaphores fréquemment appliquées par les Grecs à la génération humaine et qui se sont conservées dans nos langues; celle-ci est souvent comparée à l'ensemencement d'un champ 3. [)éjà dans les Euménides d'Eschyle, Apollon déduit de la métaphore une théorie qu'il expose avec une sophistique très intéressante ^.
* Fragm. 300, d'un drame inconnu. Cf. Suppliantes, 554, où il appelle l'Egypte XsifjLôJva -/^tovdpoaxov. D'après Schol., ApolL Rhod., IV, 269, Sénèque, Nat. quaesL, IV, 2, 16, on trouvait la même explication chez Sophocle.
« De anim. gêner,, IV, I, 763 b, 31 : 'Avaçayopa; xat exspoi twv ©udioXdywv (cpaaij | '^viZfs^'XK ex toO àppsvo; xo (j7r£p[jLa, xo 8è 6tjXi> 7rapé^£iv xôv xottov. La même théorie est rapportée par beaucoup d'autres comme étant d'Anaxagore.
5 Cf. Eschyle, &p/., 754; Sophocle, Oed. Roi, 1211, 1257; Platon, Théétète, p. 149 e.
-* Vers 660 suiv. La pièce fut jouée en 458, époque où Anaxagore était déjà à Athènes.
Euripide, non seulement reprend à diverses reprises Ja métaphore * , mais il répète avec une insistance particulière le raisonnement sur le rôle çles sexes auquel Anaxagore avait donné une sorte de consécration scientifique 2.
Il est curieux de remarquer, en passant, le parti que le poète sait tirer de pareilles doctrines pour sa rhétorique de la scène. Puisque le rôle des femmes est si peu infiportant dans la génération, comme il serait beau de pouvoir propager sans leur secours le genre humain 31 Le misogyne Hippolyte va même jusqu'à indiquer le moyen singulier que les dieux auraient pu inventer pour atteindre ce résultat *. Naturellement, de tels passages n'autorisent pas plus le reproche de misogynie envers Euripide que ne le font pour Milton et Shakespeare les idées analogues qu'ils ont mises dans leurs œuvres. S'il n'a guère une meilleure opinion de la femme que les autres anciens, il l'emporte du moins sur tous les penseurs grecs par l'importance qu'il leur reconnaît et par l'intérêt qu'il leur consacre. Nul autant que lui n'a déploré leur misérable situation dans la société athénienne.
On verra plus loin qu'Anaxagore excluait de son explication du monde l'intervention du surnaturel. Il ne pouvait donc admettre la croyance aux prodiges et aux présages, et il don-
* Particulièrement Phéniciennes ^ 18 : [xtj <jTizipe tskvwv àXoxa, formule d'un oracle, et par conséquent ancienne; après les belies recherches récentes de M. Bethe (Thebanùche Heldenlieder)^ on serait tenté de croire que cet oracle était emprunté à VOEdipodie; Androni.^ 637.
' Fràgm. 1064 et Oreste, 552 ss. Le vers 554, avsu 8ê Traxpô; tsxvov 0U3C £iT) ttot' àv auraît provoqué cette saillie d*un spectateur : ''Aveu Se {XTjTpo;, to xa6ap{jL' EupiTuiSï); (ScHOLiES, CLÉMENT, Stroni.y II, p. 505; EusTATHE, ad Od., p. 1498, 57 s ce qui prouverait que, si la métaphore était courante, la théorie elle-même, avec toutes les conséquences indiquées ici par Oreste, répugnait à la conscience populaire. Il serait possible que des sophistes aient aussi emprunté et développé cette idée; mais il ne faudrait pas, comme on le fait trop souvent en pareil cas, voir rimitateur dans Euripide.
5 Médée, 573-575.
* Hippolyte, 616-624.
naît de ces phénomènes une explication rationnelle. Plutarque ^ nous a conservé à ce sujet une anecdote curieuse, et qui tue paraît présenter véritablement les marques de l'authenticité. Un jour, dit-il, on apporta de la campagne à Périclès une tête de bélier qui n'avait qu'une seule corne. Le devin Lampon s'empressa de tirer de là le présage que Périclès l'emporterait sur Thucydide dans les luttes politiques. Anaxagore, au contraire, disséqua simplement la tête du bélier, et donna du phénomène une explication physiologique. En vrai physicien, il avait recherché la cause, aixia, tandis que le devin n'envisageait que le tIÎwOç, le but. D'après Plutarque, c'est gr^ce à Anaxagore que Périclès s'affranchit de toute superstition. Le même Plutarque2 nous a rapporté une jolie anecdote pour témoigner du sangfroid de Périclès devant ses matelots lors de l'éclipsé de soleil de 431. Dans cette occasion encore, il se montra le digne élève du grand philosophe. La même liberté d'esprit apparaît chez Euripide. Dans VHippolyte 3, par exemple, c'est Thésée luimême qui combat la superstition des présages.
Mais c'est surtout sur l'astronomie qu'Anaxagore avait des idées originales et bien arrêtées. Il avait enseigné que le soleil est une masse ou une pierre énorme et incandescente, [xuSpoç ou Xi8oç SidcTcupoç 4.
Au témoignage de Diogène de Laerte , Euripide avait , à l'exemple de son maître, qualifié le soleil de « masse dorée » , XP^^^^ pwXoç , dans son drame de Phaéton s.
* Plutarque, Périclès, 6.
« Jbid., 33.
3 Vers i059.
* Platon, ApoL, 26 d; Xénophon, Mém., IV, 7, 6. Cf. Schaubach, Anaxag, fragm., p. 139 ss; Diels, Doxogr. graeci^ p. 562, 14, p. 349 a 4, b6.
» DiOG. 2, 10 : ^aat 8' auxôv ('Avaçayopav) irpoetiiEiv ttjv Tiepl Alyè; TTOxaixAv Y£vo(JLévTjv Toû X160U TiTôicyiv , 6v eÎTrev ex tou :?)Xiou TTôcTEÏaôai. "06ev xal tùptTiiÔTjv, (laÔTjXTjv ovTa auxou, ^pujéav pûXov eiTislv tÔv fjXiov âv <ï>a£6ovTi. Le passage en question est perdu, et c'est absolument à tort que Vaixkenaer {DÎàirWe, p. 31) èiSisiiyeTfë le réintroduire dans l'un
M. Dec harme ^ conteste la valeur du témoignage de Diogène, parce qu'il serait en désaccord avec la donnée même d'une tragédie où le soleil n'était point une masse de pierre ou de feu, mais où il était un personnage dramatique, un dira vivant. L'objection n'est pas fondée neTtîëîTSoIêil est si nettement distingué de l'astre lui-même dans cette tragédie qu'avant de confier son char brûlant à Phaéton, il lui donne des conseils sur la manière de le conduire. Tous les fragments conservés, dont quelques-uns vont être examinés bientôt, confirment cette distinction.
Les anciens avaient prêté au poète la même explication itaturaliste du soleil, sur la foi.de certains passages de YOreste^. Dans une monodie douloureuse, Electre s'écriait qu'elle voudrait faire entendre ses cris à Tantale, le père de sa race. « Que ne puis-je m'élancer jusqu'à cette pierre suspendue entre le ciel et la terre, jusqu'à cette masse attachée à l'Olympe par des chaînes d'or, et emportée par les tourbillons, pour y faire éclater mes plaintes auprès du vieux Tantale... » Evidemment, Euripide répète ici l'antique légende du supplice de Tantale, qui, emporté au milieu des airs, voit avec effroi un rocher planer au-dessus de sa tête 3. C'était le châtiment dont Zeus frappait les grands criminels. Il n'est guère vraisemblable que, par la pierre de Tantale, l'auteur A*Oresle ait voulu faire entendre le soleil lui-même, comme l'imaginent les commentateurs anciens ^. On alla jusqu'à faire de Tantale lui-même
des fragments subsistants (771 , 3) par des corrections de texte. Les scoliastes d'Euripide (Hipp., 601), et d'Apollonius de Rhodes (I, 498) prêtent aussi k Euripide les mots XP^^^^ pûXo; comme désignation du soleil, en insistant sur leur orig'me anaxagorique.
* Article cité plus haut, p. 4, n. 3, à la page 240. « Vers 982 suiv. Cf. même tragédie, 6-7.
^ Oreste, 5 ss : TâvTaXo; | xopucp^ç uTicpxeXXovTa SsifjLatvwv TUETpov | àept Troxaxai xal xivct xauxTjv oixtjv... Pindare, 0/., I, 91, Istfim., VIII, 21, rappelle la même fable après Archiloque, Alcraan et Alcée. Ixion subit un supplice analogue, Pind., Pyth., II, 40. — Cette légende est différente de celle de ï Odyssée, XI, 582 ss.
* ScHOL. PiND., Olymp. I, 57; Schol. Eurip., Oreste, 982..
un physicien, un cp uŒioXoyoç, qui subissait le châtiment d'avoir prétendu que le soleil était une pierre *.
S'il se trouve ici quelque allusion à des théories astronomiques, il s'agit non point du soleil, mais bien d'autres corps célestes. Anaxagore croyait qu'entre la terre et la lune et le soleil, il existait dans les airs d'autres corps, invisibles pour nous !2, de nature rocheuse comme ceux-ci, et c'est à ces corps qu'il attribuait les éclipses de lune. Il est très souvent parlé aussi de la pierre d'i^^lgos-Potamos qu'il prétendait tombée, soit du soleil, soit des airs3. Les termes qu'Euripide met dans la bouche d'Electre semblent indiquer la connaissance de semblables théories, et, en ce sens, le scoliaste donne la vraie solution de la question, lorsqu'il nous dit : xà cpuo-ixà toi; (xuSixoiç xaTajjLtyvuaiv h EûpiTiiSTiç.
Une expression comme celle de xavwv «ra^f/jÇ, appliquée au soleil ^, est également plutôt technique que poétique, et cette manière va jusqu'à la pédanterie lorsque ailleurs s, le poète appelle le même astre to StoSexap-rj^^avov aaTpov, pour indiquer qu'il parcourt les douze signes du zodiaque. Aristophane, qui ne manque jamais de relever de tels écarts, et dont l'opinion est ainsi très caractéristique, a parodié cette expression dans ses Grenouilles 6.
Lorsque Hélène veut s'informer si son mari est encore en vie, elle s'exprime ainsi '^ : Uo-epa Sepxexai <pào; réOpiTCTrà 6' âtXio'j [éç] xéXeuQà t âorspwv, « voit-il la lumière, et le char du soleil, et les chemins des étoiles? » C'est définirje bonheur de vivre d'une façon véritablement anaxagorique.
* SCHOL. PiND., /. c.
* Stobée, d'après Théophraste (Diels, Doxogr. graeci, 360 b, 23); Hip- POLYTE, I, 8 (DiELS, 562, 15) : sTvai 8' ÙTroxàTw xwv àjxpwv tjXiov xal «jsXtJvtjv [xat] (ja)[jLaxa Tiva (yu(JLir£p'.<p£po(JLeva, i?i{jûv àdpaca. Cf. DiOG., II, H.
3 Cf. plus haut, p. 45, n. 5.
* Suppliantes, 650.
* Fragm. 755; la variante àvxpov est évidemment absurde. » Vers 1328.
7 Hélène, 341.
Ailleurs, Euripide fait exprimer par un vieillard aveugle le désir de pouvoir s'élancer vers les lumières éclatantes de Sirius et d'Orion i. Ce souhait, pris isolément, n'indiquerait pas plus une curiosité astronomique chez Euripide que ne le font les vers suivants de Lamartine pour leur auteur :
Que ne puis-je, porté sur le char de Taurore, Vague objet de mes vœux, m élancer jusqu'à toi !
Mais il corrobore les passages que j'ai déjà cités, et l'on pourrait encore multiplier les preuves que fournissent les œuvres d'Euripide de cette préoccupation astronomique, de cette TzokuTzparfiJLO(TÙYT\ Tcepl Ta [jieTéwpa. Elles rendent impossible de méconnaître la vive attention que le disciple d'Anaxagore attache aux choses du ciel et l'intérêt manifeste qu'il porte aux questions astronomiques. Je dois m'y arrêter encore quelques instants, M. de Wilamowitz ayant émis l'opinion, surprenante pour moi, que cette tendance n'existe point chez Euripide 2.
Par deux fois au moins, il s'est attaché à traiter des sujets siellaires, dans le Phaélon et dans V Andromède, et si nous avons dans notre ciel une constellation qui porte ce dernier nom, c'est sa tragédie, tant admirée dans l'antiquité, qui en est la cause.
Il aime à citer les noms des étoiles et à parler de leurs révolutions; il nomme plusieurs fois les Pléiades, Hespéros, Seirios, et bien d'autres astres; il est, par exemple, le seul des tragiques qui cite la constellation d'Orion 3.
Il s'arrête brusquement dans certains passages sur des détails
« Héeube, 1100.
* Héraklès, I, p. 33. Naturellement, tout en étant inférieur à Euripide en érudition astronomique, Sophocle a pu sentir mieux et exprimer avec plus de poésie que lui la beauté des choses du ciel.
5 Iphig. AuL, 6 ss, OrestCy 1003, Hélène, UOO, Hécube, 1101, Cyclope, 213, etc. Sophocle ne cite pas les Pléiades, mais Eschyle en parle, Agamemnon, 817.
astronomiques, avec une complaisance qui n'est montrée par aucun autre des tragiques. Qu'on lise, par exemple, le passage suivant d7on^, où sont décrites les peintures d'une tapisserie : c< On voyait peint sur ce tissu le Ciel rassemblant les çistres dans Tespace éthéré ; le Soleil dirigeait ses coursiers vers la fin de sa carrière lumineuse, traînant après lui la clarté brillante d'Hespéros; la Nuit au voile sombre pressait la course de son char traîné seulement par deux chevaux sous le joug, et les Étoiles accompagnaient la déesse. Les Pléiades s'avançaient au milieu de Téther, puis Orion ceint de l'épée; l'Ourse, plus élevée, tournait avec sa queue couleur d'or près du pôle 2 ; enfin, on voyait les Hyades, signe infaillible pour les marins, et TÂurore qui amène le jour et chasse les Etoiles 3.
Anaxagore avait expliqué les étoiles filantes comme des étincelles que l'éther supérieur fait jaillir dans son mouvement, et qui s'éteignent aussitôt : 'AvaÇayopa; toÙç xaXou|jL£vo'jç" Sk^t- Tovraç dmb tou afOspoç dirivÔT^pcov oixt.v xaTaçépSŒOat, 810 xal TcapauTtxa ff|iiévvu(i9at *. Peut-on voir une coïncidence due au hasard dans le fait qu'Euripide, seul à ma connaissance parmi les tragiques, a tiré de ce phénomène une comparaison ^ :
"0 8' apTt GàXXwv ad[pxa Siotcett)? ô'tto); à(TTT)p àTT^dPirj, TTVsGfJL* àçpslç è< aiOspa.
Ici les termes choisis sont tels qu'ils me paraissent impliquer la connaissance de l'enseignement d'Ânaxagore.
* Vers 1146 ss.
* Vers difficile, que je ne puis discuter ici. Il s'explique, sans aucun changement de texte, si Ton compare le vers 130 des Trachiniennes de Sophocle, qu'à ma connaissance on n'a pas jusqu'ici songé à en rapprocher.
^ Le fragment 594 (8i8u{xoi x' à'pxxoi... xèv 'AxXavxeiov xirjpouat icoXov) a également une teinte « physiologique », comme l'avait remarqué Clément, Strom., V, p. 667. Mais on attribue aujourd'hui plutôt à Critias le drame de Petrithoos d'où il est tiré. En tout cas, le terme technique de TcdXo;, employé ailleurs par Euripide, avait excité les moqueries d'Aristophane; cf. Oiseaux» 179 ss, et le scoliaste à ce vers. Des passages tels qnlon, 82ss, Héraclès, 667-8, Suppliantes, 992 ss, Andromède, fragm. 114, témoignent du même intérêt pour les choses célestes, mais les données traditionnelles y dominent.
* DiELS, Doxog. gr., p. 367 a 10, b 9; cf. ibid., p. SB3; Diogène, II, 9. 3 Fragm. 971.
J'appellerai encore Tattention sur quelques passages où pourraient bien se cacher des données météorologiques curieuses; de crainte de m'égarer, je n'en tirerai pas toutes les conclusions qu'ils pourraient suggérer.
Dans deux de ces morceaux, il s'agit de la légende du Soleil qui rebrousse chemin pour ne point contempler les crimes des Tantalides.
Dans VOreste (vers 1000 ss.), le poète donne à peine à la vieille fable une tournure astronomique : v La Discorde, dit Electre, détourna le char ailé du Soleil, en dirigeant vers l'Aurore qui n'a qu'un seul coursier, la route céleste vers Hespéros*, et Zeus détourne la course des Pléiades vers une autre route. » En d'autres termes, le Soleil, au lieu de continuer sa marche vers le couchant, revint vers l'Aurore, à son point de départ. Ici et dans le passage qui va suivre, Euripide semble admettre l'interprétation que l'astronomie vulgaire avait donnée à cette fable et qui est rapportée par Platon 2 : Autrefois le soleil se levait à l'occident et il marchait dans le même sens que le ciel étoile. Zeus établit l'ordre actuel pour dénoncer ajix hommes la fraude de Thyeste. D'autres versions faisaient d'Atrée le premier astronome qui enseigna que le mouvement du soleil est opposé à celui du ciel 3.
Quant au mythe lui-même, Euripide, en homme qui a médité sur les lois du monde physique, n'y attache nulle croyance, et il a soin de nous en avertir 4-, « Telle est la tradition; mais je ne crois guère, pour ma part> que le Soleil
* Je conserve le texte des manuscrits : xàv irpè; l'dîrepov xsXeuOov.
* Politicus, p. 268-369 : ... tô Trspl ttjv 'Axpiox; xe xai ©uijTou Xs^^ôeTdav l'piv (pavfxa... xà Tcspl XTJt; [leza^oXf^i; Sudeco; xe xal àvxxoXîj; if^Xiou xal xûv £XX(i)v à9xpa)v, co.; àpa ô*6£v fxèv àvaxeXXei vuv, eU xouxov xoxe xôv xoTTOV eSuÊXo, àvéxeXXe §' ex xou Ivavxiou, xoxs Se Stj [xapxupi^^aç à'pa à Osé; 'AxpeT fjLexi^aXEV aûxà lirl xi vûv a^^îjjjLa»
* POLYBE, dans Strabon, I, p. 23« Cf. fragm. 861 : Sei'Sa; yàp àoxpwv x^v Ivavxtav éSèv | Si^p.ouc x' è'dqxra xal xupavvo; IÇdfXTjv, où c'est évidemment Atrée qui parle (dans le Thyeste?}*
* Electre, 736 ss.