‹ Euripide et AnaxagoreChapitre 2 sur 5 · SI · texte numérisé non relu

SI

détourna son char d'or brûlant, et changea sa route pour le malheur des humains, à cause d'un crinne des mortels. Mais ces fables effrayantes ont l'avantage d'inviter les hommes au culte des dieux. »

Dans un second passage ^ consacré à la mémo légende, les choses physiques me paraissent mêlées aux choses mythiques d'une façon indéniable. « Alors, oui, alors, Zeus changea les routes brillantes des Astres, et la lumière du Soleil, et la face radieuse de l'Aurore ; c'est vers les régions du couchant 2 que le Soleil dirige dès lors sa flamme ardente et divine : les nuées humides se dirigent du côté de l'Ourse, et les arides plaines d'Ammon languissent desséchées, privées de la rosée des cieux et des pluies bienfaisantes de Zeus. » Ainsi, suivant Euripide, par l'effet de la marche du soleil de l'est à l'ouest, les nuées humides se concentrent vers le nord et les régions méridionales sont desséchées.

En regard de ce morceau, je citerai l'opinion suivante d'Anaxagore : ('AvaÇayopaç cpaal) xpOTn^v yiyveTQai avTaTtwTei TO'J Tcpoç zoLiq àpxTOiç âépoç, ov aÛTOç o-uvtoSwv éx TT^ç Ttuxvcoa-ewç i^upoizoïti ^ . — TpoTcàç 8è 7roi£Î(i6at xal 7)Xiov xal (reXrvYiv â7r(»)8ou|ji£vouç ùnb to'J dépoç. SeXt^vt^v 8e TzoXkixi^ TpéîceffSai 8ià To ;jLTj SùvadOai xpoLTZiy tou ^^^P^^ *• ï-'Usage ordinaire de la langue désigne par rpoTrat toû r^'kioij les deux solstices, ce qui donnerait à ces passages le sens suivant : « Si, dans sa révolution annuelle, le soleil, à l'époque du solstice d'été, rebrousse vers le sud, à l'époque du solstice d'hiver, remonte vers le nord, cela provient de l'accumulation de l'air condensé qu'il a chassé devant lui, et dont il ne peut plus vaincre la résistance. »

Ce sens ne me paraît pas possible ici. Car il n'explique pas ce qu'il faut entendre par Tpoîral rfi^ <Teky\Yr\(;, — Tpoiài signi-

« Electre, 726 ss.

* Si Ton donne, avec Weil et Hartung, le sens insolite de « méridional » à èWepa, le passage devient inintelligible pour moi.

' DiELS, Doxogr. graeci, p. 352 b 15.

* Ibid., p. 562.

fle « changement de route, retour sur soi-même », et la lune a de ces retours plus nombreux que le soleil. Tpoical n'a donc point ici le sens étroit de solstice; il désigne d'une façon générale le mouvement circulaire des astres, et leur retour en sens inverse ^.

Selon Ânaxagore, le soleil, comme la terre elle-même, était porté par Tair; pendant sa marche de Test à l'ouest, il chassait l'air devant lui; arrivé au bout de l'horizon, la résistance do l'air condensé vers le nord l'empêchait de continuer sa route vers ces régions; repoussé de là, il accomplissait le reste de sa révolution sous la terre ^. La révolution de la lune était plus courte que celle du soleil parce que, ayant une chaleur moindre, elle triomphait moins longtemps de la résistance. C'est pourquoi Euripide a pu donner la direction de la marche du soleil comme cause de l'humidité des régions de l'Ourse et de la sécheresse du midi.

Dans un air trop dense et trop humide, le soleil ne peut plus se frayer une route ; inversement, Euripide a semblé croire qu'un air trop sec et trop dilaté ne peut plus lui servir de véhicule.

C'est ce que paraît indiquer le fragment (779) du Phaéton 3,

* Anaximène avait les mêmes idées astronomiques. Stobée, I, 524 : 'AvaçifAévTj; 7r\5pivov ÔTiip^Eiv tôv "^iXiov àTTEcpiivaxo, bizà tcêttuxvwjjlêvou 8è àépoç xal àvTiTUTTOu ê^a>6ou[jLEva xà àoxpa xà; TpGirà; TrotsTcrOai. PLac., 11, 23 : 'Ava?t(xévirjç 6ir6 ireTruxvtùixévou à^poç xai àvxtxuTrou è^wÔEwôat xà à'ffxpa. Cf. DiELS, 352 a 15 b 12. — Lucrèce, livre V, a traité aussi ces questions impossibles.

* HiPPOLYTE, I, 8 : X7JV 8è xtov à'dxpwv icept^opà^ uttô yTJv yivEa-Oat (DiELS, p. 562). Un autre passage important pour ces théories anaxagoriques ne me parait guère intelligible, dans la forme où il est transmis (DiELS, Doocogr., p. 337-338) : AïoyevTj; xal 'AvaÇayopa; ecpTjaav p.Exà -zà au(TX7ivai xèv xoŒfjLov... EYxXiOîjvaf ictùç xèv xdvfxov ex xou auxofxaxoy elç xè (X£aT)[xPptvôv auxou {xépoç, iW; Ottô irpovoia;, iV & fxèv àoiXT^xa YEVTixat, â Se oiXT)xà [lépi] xou xocrfjiou xax'à tj/O^iv xal sxTcupaxriv xxl Euxpacjtav. Il s'agit de la théorie de rEyxXtaiç xoO xdafxou, sur laquelle je ne puis m'arréter ici.

» Cette pièce a dû être représentée avant 425.

où le Soleil, remettant les rênes à son fils, lui fait connaître la voie qu'il doit suivre : « Ne fais pas pénétrer ton char dans l'éther de la Libye, car n'y trouvant pas assez de mélange humide, ton char, passant au travers, sera précipité à terre... »

Je crois qu'Aristophane se souvient de ces subtilités lorsque, dans ses Grenouilles ^ il montre Héraclès donnant à Dionysos, prêt à descendre aux enfers, des indications du genre de celles que le Soleil avait données à Phaéton : « Indique-moi, dit Bacchus, une route qui ne soit ni trop chaude, ni trop froide», xat |jL7^Te QepjjiTiV |jitit' ayav tj^u^^pàv cppà<yy|ç". Il y a ici une allusion à quelque indication analogue d'un drame, et celle-ci n'a pu se trouver que dans le Phaéton.

Ces passages montrent assez qu'à l'école de son maître, Euripîde s'était familiarisé de bonne heure avec les grandes questions relatives aux lois du monde physique. Mais l'ordre et la beauté de l'univers attiraient bien moins la curiosité inquiète du poète moraliste que les choses du monde terrestre. Aussi, une fois armé d'une explication des phénomènes de l'ordre cosmique, il essaye d'appliquer le même principe aux phénomènes de la vie humaine^ : « Je crois que la destinée des humains est réglée comme celle de l'éther. Celui-ci fait rayonner la splendeur brillante de l'été, il amène l'hiver en condensant les nuages, il est la cause de la floraison et de la stérilité, de la vie et de la destruction. De même, parmi les mortels, les uns coulent des jours brillants et sereins, les autres sont en proie aux orages et vivent dans les malheurs, mais la félicité finit par s'évanouir, semblable aux révolutions des saisons. »

Ail leurs, il tirera parti de la même science pour sa rhétorique de la scène. Jocaste invoque l'analogie du cosmos pour prouver

* Vers 117 ss. Quiconque a lu les Grenouilles de près, doit avoir remarqué qu'elles fourmillent ainsi d'allusions littéraires que notre ignorance ne nous permet plus de déterminer.

* Danaé, fragm. 330. Ce fragment fait aussi penser à certaines doctrines d'Heraclite. — Des rapprochements analogues entre la nature et la vie morale se retrouvent Héraclès, 102, Hécube, 592 ss., fragm. 415.

à Étéocle que l'égalité est une loi de la nature ^ : « L'œil obscur de la nuit et la flamme du soleil parcourent, d'un pas égal, le cercle de l'année, et le vainqueur n'excite pas l'envie du vaincu. Si le soleil et la lune sont au service des humains, ne consentiras-tu pas à un partage égal de ce palais? »

Nous venons d'entendre le météorologue, l'homme curieux de recherches que le peuple tenait alors en suspicion. Le même Euripide, qui a vanté tant de fois la science, s'est appliqué un jour à exprimer les lieux communs de la sagesse vulgaire et l'opinion de la foule, à l'égard de la famille suspecte des physiciens : c< Pourquoi ne point rejeter au loin les tortueux mensonges de ces météorologues dont la langue pernicieuse se répand en conjectures insensées sur les mystères de la nature 3?» Ces lignes appartiennent à un drame inconnu où la thèse contraire trouvait probablement aussi son développement. Il serait absurde d'y voir, comme on a voulu le faire, une condamnation d'Anaxagore. Elles prouvent simplement, une fois de plus, qu'en vrai poète dramatique, Euripide savait se faire l'interprète de tous les jugements contemporains, admettre tous les points de vue, comprendre et reproduire sur toute chose le'Stao'oç Xdyoç.

J'ai rassemblé jusqu'ici les indices qui témoignent le plus directement d'une influence personnelle d'Anaxagore sur Euripide. Cette influence n'alla point jusqu'à fournir au poète une doctrine capable de satisfaire définitivement son intelligence. Avec les tendances de son esprit, il lui était aussi impossible de se faire l'homme d'un seul système que de rester l'adepte d'une croyance traditionnelle.

A l'époque où il vivait, le grand mouvement religieux et

« Phéniciennes, 543 ss.

« Fragm. 913.

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