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J'ai rassemblé jusqu'ici les indices qui témoignent le plus directement d'une influence personnelle d'Anaxagore sur Euripide. Cette influence n'alla point jusqu'à fournir au poète une doctrine capable de satisfaire définitivement son intelligence. Avec les tendances de son esprit, il lui était aussi impossible de se faire l'homme d'un seul système que de rester l'adepte d'une croyance traditionnelle.
A l'époque où il vivait, le grand mouvement religieux et
* Phéniciennes y 543 ss.
* Fragm. 913.
patriotique, suscité par les luttes nationales contre les Mèdes, touchait H son terme. Euripide était du nombre des personnes que l'explication du monde d'un Eschyle et d'un Pindare ne parvenait plus à satisfaire. Au milieu de la confusion des théories qui cherchaient à remplacer les croyances disparues, il ne pouvait étouffer en lui le désir de savoir, ni atteindre à l'indifférence sereine de Socrate. Celui-ci, fier de son ignorance, affiche son dédain pour les grandes questions philosophiques. Euripide s'intéresse constamment et avec une curiosité inquiète au grand travail des esprits qui, dans la capitale de l'empire athénien, remuent les idées nouvelles et préparent l'avenir. Il interroge toutes les opinions, tient compte des diverses solutions du même problème, et, dans cette recherche incessante, ne donne jamais à aucune théorie une adhésion définitive. Dans V Héraclès ' , il répète poétiquement, pour son compte, le mot célèbre : vT.oàcrxw dû T.ollk ôi5aTxô;jL£voc. Retiré dans sa grotte solitaire, il n'a pas seulement étudié, comme le Socrate de Xénophon ^^ les trésors précieux que les anciens ont laissés dans leurs écrits; il recherche aussi les enseignements des sages nouveaux et s'empresse de recueillir tout ce qu'ils lui offrent d'intéressant. Il aime, sur la scène, à indiquer à demi-mot qu'il n'est étranger à aucune des spéculations nouvelles; il est fier de ce nom de « sage « que ses admirateurs lui avaient donné, et que les comiques répétaient par moquerie.
Mais, tandis que des esprits novateurs remettaient en question tous les principes admis par les ancêtres, la majorité des Athéniens, fidèle à la tradition, considérait comme une profanation et une impiété jusqu'au simple exposé d'idées philoso^ phiques dans la tragédie. En somme, celle-ci restait toujours un acte du culte public, et le poète ne pouvait trop ouvertement en transformer le caractère. 11 devait accepter la plupart des règles et des formes extérieures du genre, telles qu'Eschyle
i Vers 674 ss : Oi 7taûaoji.at xà; Xàpixa? Moucrai; auYxaTafAiyvus-, * Méui.y 1, 6, 14.
saeaama
les avait définitivement fixées; il devait aussi conserver, en grande partie, les idées traditionnelles que le peuple s'attendait à y retrouver.
Par une sorte de comproinis, Euripide a essayé de satisfaire à la fois les exigences de la foule soupçonneuse et les curiosités des hommes animés de l'esprit nouveau. C'est là une des raisons de ces longs discours où il développe tour à tour les thèses opposées, religieuses ou impies, conservatrices ou révolutionnaires. 11 flattait ainsi, par surcroît, le goût de la dispute, universel alors chez ses concitoyens. Malgré ses eflorts, il ne réussit point à concilier la mission traditionnelle du poète tragique avec le rôle du philosophe nouveau.' Ses tendances furent sans cesse suspectées, la meute des comiques s'acharna de plus en plus contre lui ; pendant toute sa carrière, il n'obtint que cinq fois le prix, et il finit par s'exiler volontairement auprès d'un roi étranger.
On voit maintenant toute la complexité de? origines de la philosophie d'Euripide: le poète emprunte à des doctrines différentes; il ne présente aucune de ces doctrines sous sa forme technique; s'il ne les modifie pas toujours suivant ses vues personnelles, il doit le plus souvent les reproduire dans des termes qui dissimulent en partie ses véritables tendances, et qui ne paraissent point trop étrangers sur la scène.
Dans ces conditions, on comprend que les recherches ne peuvent aboutir que difficilement à des résultats entièrement certains. On aurait tort cependant de déclarer vaine ou impossible toute étude générale de la question. On a beau renoncer à l'examiner dans son ensemble, on est forcé de la traiter à chaque instant dans ses détails et de se prononcer sur tel ou tel passage déterminé qui trahit une influence extérieure. Chacun invoque ces passages séparément à l'appui d'une thèse particulière; en attendant, l'étude générale, qui infirmerait beaucoup de ces affirmations isolées, reste encore à faire. Je n'ai pas l'intention de me charger ici de cette lourde tâche; je voudrais simplement annoncer qu'en étudiant chez Euripide les traces de la philosophie d'Anaxagore, je m'efforcerai de ne
point oublier les influences multiples qui viennent compliquer les recherches.
Parmi ces influences, il faut surtout tenir compte de celles des autres philosophes contemporains. Malheureusement, pour la plupart d'entre eux, la question est tout aussi peu élucidée que pour Anaxagore lui-même. Il suffit, pour le montrer, de s'arrêter à quelques noms.
Vis-à vis de Socrate, par exemple, il est difficile de savoir au juste quelle était la situation personnelle d'Euripide. La différence de leurs caractères ne permet guère de croire à l'amitié que des légendes anciennes leur attribuent l'un pour l'autre. Quant à leurs philosophies, elles sont aussi éloignées que possible. Autant Socrate exalte la valeur de la connaissance et la toute-puissance de la raison, autant Euripide insiste sur la faiblesse de la chair qui, malgré les bons enseignements, paralyse la volonté. L'homme a beau voir et connaître le bien, il
pratique le mal ^.
Cependant, à côté de ces affirmations très conformes aux théories ordinaires d'Euripide, on en trouve d'autres qui ont souvent fait penser h la doctrine socratique. Dans les Suppliantes 2, • Adraste déclare expressément que la bonne éducation inspire le sentiment de l'honneur, et que le courage et la vertu peuvent s'apprendre. Mais l'éducation ne joue ici un si grand rôle que pour fournir un argument à la thèse d'un personnage. Ailleurs, Euripide consacre au même thème des considérations différentes. Dans VHécuber^, il se demande si la noblesse des sentiments et la vertu tiennent à la nature ou à l'éducation, et il se contente de faire une certaine part à cette dernière. Il revient au même problème dans VIphigénie en Aulide^; là aussi, il distingue la part de la naissance et celle de l'habitude. Ces considérations se rattachent évidemment à des discussions qui
* Hippolyte, 377-383; fragm. 220, 1068.
« Vers 913 ss.
5 Vers 592-602. Cf. Electre, 367 ss. et fragm. 1068.
* Vers 558 ss.
étaient à l'ordre du jour à cette époque. Mais il faut se garder dy reconnaître trop rapidement une influence socratique. Je songerais plutôt à un disciple d^Anaxagore, Archélaos, cité souvent comme le premier philosophe qui se soit occupé de réihique. D'après un passage de Diogène ^ peu clair à la vérité, il avait enseigné que le juste et l'injuste ont leur origine, non dans la nature, mais dans l'habitude. Euripide, toujours soucieux des problèmes moraux, a dû suivre avec attention les polémiques soulevées par ces doctrines nouvelles sorties de l'école de son maître, et il s'en est souvenu dans les passages qui viennent d'être cités. Il est à remarquer que Socrate lui-même passait pour avoir été initié par Archélaos aux recherches éthiques'^. J'aurai plus loin Toccasion de parler d'un passage des Suppliantes 3, où Tanalogie entre les idées d'Euripide et d'Archélaos est particulièrement frappante.
La question des rapports d'Euripide avec les principaux sophistes, tels qu'Hippias,Thrasymaque, Protagoras, Prodicus, n'a pas l'imporlance qu'on a voulu souvent lui attribuer. Placé à la tête du mouvement intellectuel de son temps, Euripide ne resta étranger à aucune des questions qu'agitaient les sophistes; mais il participait en cela plutôt à une tendance générale des esprits cultivés de son époque, qu'il ne subissait telle ou telle influence particulière. On est trop tenté, lorsqu'on rencontre des coïncidences, de voir toujours dans le poète l'imitateur. On estallé,parexemple, jusqu'à placer Euripide sous l'influence d'un esprit de rang aussi secondaire que le sophiste Antiphon. Je n'irais point cependant jusqu'à refuser toute créance à la tradition ancienne qui fait d'Euripide le disciple de Protagoras et de Prodicus. Des relations devaient naturellement s'établir à Athènes entre les hommes de haute culture, comme elles
« II, 16 : £A£Y£ 8è... xo oîxaiov siva- xal xo a'.a^/^pov ou cpuast, àXXà vo[x(}>. « DioG. Laert, II, 16, HipPOLYTE, 1, 10, 18, Théophiuste, dans Diels, p. 479, 17, et Galien, ibid., p. 500, 7. 5 Vers 200 ss ; cf. Hippolyte, dans Diels, p. 564, 6.
s'établissent encore aujourd'hui dans des centres bien plus importants. Le fragment 189 de VAntiope
ex Travxo<; àv x».; TrpàyfJLaxoç O'.aawv Xo'ywv àyàiva 6£*tx' av, eI li-^tv* eVtj aocpoç
semble bien répéter la devise de Protagoras t : TipwTo; ecpr, ùùo Xoyou; eivai uspl TiavTo; Tipày^aaTOç ctvTue'. fi-évou; àXAr.Aot;.
Il est néanmoins inutile, pour expliquer les étymologies si nombreuses des drames d'Euripide, d'invoquer 1' opOoÉTieia de Protagoras ou les leçons de Prodicus. Dans ses jeux étymologiques, le poète ne fait que suivre un penchant naturel aux Grecs ; celui-ci est très frappant déjà chez Hésiode, et, après lui, il va encore en s'accentuant. Au cinquième siècle, il est général à Athènes; Eschyle ne se plaît guère moins aux étymologies qu'Euripide. Heraclite et surtout ses disciples font d'elles un abus si extraordinaire, que Platon a ridiculisé leur manie dans le Cratyle. Enfin, Anaxagore lui-même, si, comme on l'affirme avec vraisemblance 2, il a le premier interprété dans un sens moral les mythes homériques, n'a pu remplir cette tâche sans recourir fréquemment à des étymologies.
La synonymie était d'introduction plus récente et son usage chez les écrivains trahit l'influence de Prodicus. Bien qu'il connaisse ce procédé, on ne voit pas qu'Euripide en ait fait un emploi constant, à la façon de Thucydide. On ne trouverait guère chez lui d'oppositions de mots synonymes vraiment caractéristiques, telles que celle de TrpàyjxaTa et de epya dans Y Hélène 3.
» DiOG., IX, 51.
î Favorinus, dans Diog. Laert, II, 11. Cette tradition vient de nouveau à rencontre de l'opinion de M. Zeller, d'après laquelle Anaxagore ne se serait point occupé de l'éthique. D'après tout ce qui précède, celle-ci dut tenir une place importante, au moins dans son enseignement oral. — Un disciple d'Anaxagore, Métrodore, alla plus loin dans la voie de l'mterprétation allégorique.
5 Vers 286.
Il f
Il est certain qu'Euripide avait lu Xénophane, et l'antiquité avait déjà signalé dos emprunts qu'il lui avait faits. 11 imitait des vers du philosophe dans sa longue tirade de VAutolycos contre les athlètes t ; dans V Héraclès, sa polémique célèbre contre les dieux conçus comme participant aux passions humaines (Ôsol àvOpwTroTraOerç) est également empruntée au poème du grand monothéiste 2.
Puisqu'Anaxagore avait déjà profité du poème d'Empédocle 3, il y a tout lieu de croire qu'Euripide a connu également les doctrines de ce philosophe. Avec ces deux penseurs, en effet, il explique la naissance comme une combinaison, et la mort comme une séparation des substances. Dans le fragment 316, il semble qu'il nomme d'une façon poétique les quatre éléments qu'Empédocle avait le premier explicitement désignés. Un des points les plus caractéristiques de la philosophie d'Empédocle, était sa doctrine de l'amour, cp'AÔTTri;, considéré comme la cause de la combinaison des substances. Avec le penchant qu'on lui connaît pour les personnifications mythiques, il appelle aussi cette cause 'AcppoSÎTr, ou KÙTipi;. Le fragment 898 d'Euripide indique la connaissance de cette doctrine. Le poète y célèbre la toute-puissance d'Aphrodite, qui est la source de la vie universelle. C'est Aphrodite qui cause le mélange de l'élément humide du ciel avec la matière terrestre, et qui fait ainsi naître et croître toutes choses ^, Une pareille allusion philosophique
* Fragm. 282; cf. Athénée, X, p. 413 c ; Bergk, Lyr , 4» édit., 2, p. H2. Ces attaques, mal comprises, ont fait croire qu'Euripide avait d'abord été destiné lui-même au métier d'athlète.
« Héraclès, 1340-1346; cf. Xenoph., fragm. 7 (Mullach, I, p. 102) et Ps. Plutarque, dans Diels, Doxograplii, p. 580, 15.
3 Zeller le démontre, t. II, p. 434 (traduction française). Cf. Aristote, Métaph., I, 3, 984 a, 11 : 'Avajayopa; Se... x^ p-èv TjXixîqt upoTepo? ûv TOUTOU ('EfjLTTSooxXsou;), xoi^ 0£ Ipyot; uoxEpo;. Anaxagore semble aussi avoir tenu compte des idées de Leucippe.
* Cf. Platon, Sophiste, p. 242 e, où le nom d'Aphrodite rappelle également Empédocle.
Oi
était d'autant mieux de mise sur la scène que cet exposé de la toute-puissance d'Aphrodite avait une apparence mythologique. L'idée même était assez conforme aux théories des Orphiques relatives à l' "Epwç. Ceux-ci avaient autrefois inspiré Eschyle 1, lorsqu'il avait attribué à 1' "Epw; un rôle cosmique analogue à celui qu'Euripide donne ici à Aphrodite. - Instruit comme il l'était, Euripide a aussi très bien connu les Orphiques eux-mêmes, et il y a lieu plus d'une fois de dou- \ ter si c'est à leurs spéculations ou à celles d'un philosophe déterminé que se rapportent ses allusions. Il a célébré la pureté de la vie des Orphiques dans les Cretois'^; dans VHippolyte 3, au contraire, Thésée, sous l'empire, il est vrai, d'une colère excessive, les représente comme des hypocrites qui font parade d'une piété exagérée pour cacher leurs vices, et il se moque des livres qu'ils révèrent. Le chœur de VAlceste^ die encore directement leurs écrits, en célébrant la toute-puissance de la nécessité, 'Avàyxri : « Contre celle-ci, il n'est point de recours, ni dans les livres d'Orphée, ni dans les remèdes des
Asclépiades ».
On peut comparer à ce passage les vers 514-515 de V Hélène : Xôyo; yàp é^riv oi3x £|jlo<;, <rocpwv 5' Itco;, | 5eiv?ic; 'AvàyxTjÇ ouoèv i<r/ùeiy liXéov, « ce discours n'est pas de moi, c'est une parole des sages, rien n'est plus fort que la terrible Nécessité ». Une telle pensée, assez populaire en elle-même et fréquente chez les poètes, n'avait guère besoin de s'appuyer sur l'autorité des sages. Puisque Euripide les invoque expressément, on est obligé, en tenant compte du passage parallèle de VAlceste, de songer aux Orphiques qui avaient introduit YAnanké comme une personnification dans leur théogonie. Mais VAnanké était également un des noms 5 que Heraclite donnait à la loi
* Fragm. 44.
« Fragm. 472.