‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 102 sur 341 · T. II, p. 480 de la traduction de M. Nolen · texte numérisé non relu

T. II, p. 480 de la traduction de M. Nolen

LBS IDÉES MORALES. 121

Jogie asiatique. Il ne faut donc en aucune façon rendre Euripide responsable de ce que beaucoup d'autres avaient dit avant lui. Mais il est permis de croire que de pareilles idées ne lui répugnent point. Dans tout ce qui reste de son théâtre, on ne rencontre en effet qu'une seule fois des pensées optimistes : c'est en un passage, d'ailleurs suspect, des Suppliantes^. Partout ailleurs, il se montre résolument pessimiste. 11 ne l'est pas seulement par métier, parce qu'il écrit des tragédies : il l'est par tempérament; il l'est aussi par réflexion, pour avoir voulu regarder trop au fond des choses humaines.

Le prophète phrygien, en annonçant aux hommes que la chose la meilleure pour eux c'est de ne pas nattre, ajoutait que ce qu'il y a ensuite de plus avantageux c'est, « une fois né, de mourir le plus t6t possible ». Si les maximes de Silène eussent pu avoir quelque influence sur l'esprit des Grecs, on voit quelles en auraient été les conséquences pratiques. Le néant étant supérieur à l'existence, et l'existence étant un mal, l'instinct qui porte l'homme à éviter ce qui est pour lui un mal l'aurait poussé à se débarrasser de la vie. Euripide n'est point allé jusqu'à cette conclusion extrême. Il a touché en passant à la question du suicide, comme il touche à beaucoup d'autres questions, et il semble avoir adopté sur ce

1. On y a relevé diverses interpolatioDS do détail. Je serais tenté de croire que la partie du discours de Thésée qui s'étend du vers 195 au vers 219, et qui ne répond pas du tout aux paroles d'Adraste, provient en entier d'une tragédie où à la thèse optimiste dont le développement nous a été conservé s^opposait une thèse pessimiste. Ce n*eft là, du reste, qu'une conjecture.

point l'opinion moyenne qui condamne, d'mie façon générale, Thomicide de soi-même, tout en le considérant comme excusable dans certains cas déterminés. Ceux qui prétendaient que, pour échapper aux douleurs de la vie, il faut se pendre ou se jeter du haut d un rocher, ne lui paraissent pas devoir être rangés au nombre des sages : ce sont des malades, des insensés ^ Quand Teucer apprend à Hélène qu'Ajax s'est donné la mort en se jetant sur son épée, Hélène répond : « Était-il donc fou? Car quel est rhomme en possession de son bon sens qui se résoudrait à un tel parti * ? » — Oreste, en proie aux Furies vengeresses du meurtre de sa mère, laisse entendre à Ménélas qu'il a un moyen d'échapper à ses souffrances. Ménélas, qui croit deviner sa pensée, lui réplique : « Ne parle pas de mourir : ce n'est point là de la sagesse'. » — Hercule, meurtrier de ses enfants dans un moment de folie, souhaite la mort, à peine revenu à lui; mais il craindrait de passer pour un Iftche s'il se la donnait : «L'homme qui ne sait pas supporter le malheur, dit-il, n'aura pas non plus le courage d'affronter les traits de l'ennemi *. » Voilà donc le suicide considéré comme une folie et condamné comme une lâcheté.

Il est cependant des circonstances où on peut, non pas l'approuver, mais Texcuser : c'est, par e^iemple, quand la douleur physique dépasse les limites des

Page 1