‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 200 sur 341 · Vers · texte numérisé non relu

Vers

2. Cf. plus haut les vers 1015, 1045 et suiy., où Évadné dit clairement ce qu'elle va faire.

même exagéré, soit en accumulant les catastrophes, soit en étalant aux regards des spectacles effrayants, rimpression pathétique que doit donner le drame tragique.

La pitié. — Les enfants et les mères, — Les héros misérables.

Un sophiste contemporain des dernières années d'Euripide, Thrasymaque de Chalcédoine, avait écrit un livre sur YArt d'exciter la piêiéK Euripide, pour posséder cet art et pour le pratiquer, n'eut pas besoin des leçons des rhéteurs; il fut touchant par génie plutôt que par étude ; il eut, sans effort pour l'acquérir, ce don des larmes que l'antiquité était unanime à lui reconnaître. Mais, avant d'exprimer à ce sujet toute idée générale, il convient de rechercher, par voie d'analyse, quels sont les moyens particuliers dont Euripide s'est servi pour attendrir les spectateurs, ceux qui sont bien à lui.

La pitié qu'inspirent certains personnages tragiques n'a pas seulement sa source dans les situations où le poète les place ni dans les sentiments qu'il leur prête : elle résulte aussi quelquefois de leur sexe et de leur âge. Une femme en proie sur la scène à une cruelle douleur morale fera plus pitié qu'un homme, parce qu'elle est femme* : que sera-ce si elle est mère? Un enfant menacé d'un grand péril, ou qui

1. Aristote, Rhétorique, III, i. 7. Cf. Platon, Phèdre, p. 267 c.

2. Observatidn que le poète met dans la bouche de Mégara, Hercule, V. 536.

tombe victime de la catastrophe tragique, remuera le cœur plus à fond, parce qu'en face du malheur ou de la mort d'un enfant, on ne peut se défendre de ce sentiment de révolte attristée que provoque la vue d'un mal immérité. Euripide a exploité plusieurs fois avec succès ce dernier sentiment. L'enfant, qu'on ne voit nulle part dans le théâtre d'Eschyle, apparaît chez Sophocle une seule fois*, et en passant. Dans VAjaXy le jeune Eurysace est amené sur la scène pour entendre les adieux de son père, résolu à se frapper de son épée ; on le revoit ensuite, conduit par Teucer, devant le cadavre du héros. Mais cet enfant n'agit pas, ne parle pas : l'intérêt que sa vue inspire ne va qu'à peine jusqu'à la compassion. Il en est autrement chez Euripide, où les enfants sont très touchants, parce que, dans plusieurs de ses drames, c'est leur sort ou leur vie môme qui est en question, et que le poète ne se borne pas à donner au public le spectacle de leur jeunesse et de leur innocence, qu'il leur prête — chose nouvelle — un rôle et qu'il les fait parler.

Au début des Héraclides, les enfants du héros rassemblés, sous l'impuissante protection du vieil lolaos, au pied de l'autel de Jupiter, forment un groupe muet*. Mais on sait qu'ils sont menacés de mort, qu'Eurysthée les réclame, et cela suffitpour que leur présence, même inactive, sur la scène redouble la

\ . Hyllos, dans les Trachiniennes^ n'est pas un enfant : c'est un jeune homme.

2. Vers 48 et suiv. Cf. 238. Ces enfants, comme on le voit par le vers 427, restent sur la scène.

sympathie et l'inquiétude que leur sort inspire. Astyanax, dans les TroyenneSy lui non plus, ne parle pas : tî'est un tout petit enfant dans les bras de sa mère, qui s'attache à elle, qui pleure, sans se douter de ce qui l'attend, parce qu'il la voit pleurer. Mais quels effets le poète n'a-t-il pas tirés de la vue de cette jeune victime condamnée à mort par les Grecs, et combien les adieux qu'adresse Andromaque à son fils ne sont-ils pas plus déchirants, parce qu'il est là, contre son sein * !

Les enfanls, qui n'assistent pas seulement à l'action, qui y prennent encore une certaine part, sont quelquefois associés par le poète à des scènes de deuil que l'effusion spontanée de leurs plaintes et la naïveté de leur douleur rendent plus émouvantes. Auprès d'Alceste, qui vient de mourir, se tiennent, avec son époux Admète, ses deux enfants : une petite fille et un jeune garçon qu'à son langage on peut supposer âgé d'une dizaine d'années. C'est ce dernier — il a un nom, il s'appelle Eumélos — à qui le poète fait exprimer, dans des vers d'une grande simplicité malgré leur forme lyrique, l'impression que peut produire sur de jeunes enfants la mort d'une mère. (t Hélas! quel malheur est le mien! s'écrie-t-il. Ma mère chérie s'en est allée dans le monde d'en bas. 0 père, elle n'est plus sous le soleil. Elle m'abandonne et me laisse orphelin, malheureux ! Vois, vois donc ses paupières fermées, ses mains raidies. » Puis il se rapprochait, il se penchait sur le visage de la

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