‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 210 sur 341 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

4. Rien de pareil chez Eschyle. Xercès, après sa défaite, a déchiré, en lambeaux son costume royal. Atossa va au-devant de lui pour lui l)orter les vêtements qui conviennent à sa diprnité. Quand il paraît en scène (v. 852, Weil), c'est le roi.

qu'il fait de leurs misères ressemble aux plus tristes réalités de cette vie commune dont son pessimisme a voulu voir surtout les ombres. Peut-être ce tableau était-il chargé et noirci : comme un peintre qui se plaît aux oppositions violentes de ton, Euripide avait sans doute forcé les contrastes ; il avait demandé & la mise en scène plus qu'elle n'avait donné jusqu'alors et qu'elle ne doit donner. C'est du moins l'hypothèse que suggèrent les critiques des poètes comiques.

L'admiration, — Les dévouements.

Les spectateurs des tragédies d'Euripide n' étaient pas seulement remués par la pitié ou secoués par la terreur : ils éprouvaient quelquefois une émotion d'un autre ordre, celle de l'admiration. Cette émotion sans doute n'est pas un des ressorts essentiels de la tragédie, où elle se rencontre rareme^it à l'état simple, où elle est presque toujours mêlée de pitié. Aristote, qui, dans sa Poétique, ne formule que les lois les plus générales, n'en a point parlé. Elle nous paraît cependant avoir tenu assez de place dans le théâtre d'Euripide pour qu'il soit utile de l'y signaler.

L'histoire légendaire de la Grèce est pleine des sacrifices consentis par un père et par une mère, roi et reine d'ordinaire, qui, pour sauver leur patrie d'un désastre ou pour lui assurer la victoire sur l'ennemi, livrent à la mort leurs propres enfants, dont ils font les victimes expiatoires que réclament les dieux.

Euripide s'est plu à traiter quelques-unes de ces fables^ très dramatiques en elles-mêmes, puisqu'elles mettent aux prises deux sentiments également puissants : Tamour des enfants et celui de la patrie. En voici des exemples : — Andromède, fille du roi Kèpheus, s'était vantée de surpasser en beauté les Néréides. Comme châtiment de son insolence, Poséidon déchaîne sur le pays une inondation violente et suscite un monstre marin qui ravage les côtes. L'oracle d'Ammon, consulté, déclare que cette situation ne prendra terme que si Andromède est livrée au monstre. Kèpheus, après une lutte cruelle, finit par se résoudre à écouter le conseil du dieu : il fait attacher sa fille à un rocher sur le rivage, où elle va être dévorée, quand survient Persée, qui la délivre*. Nous ignorons sous quelle forme, dans cette tragédie d* Andromède, s'exprimait la résolution de Kèpheus*, et si la pitié qu'inspirait la jeune fille n'y étouffait point l'admiration pour la dure vertu du père'. Nous sommes mieux renseignés sur la pièce d'Érechihée qui offrait une situation analogue. — Du temps où régnait à Athènes Erechthée, qui avait pour femme

1. âratosthèno [Catast.f 15, 17), qui résume, comme il Tindique, le sujet de la tragédie d'Euripide, nous en fait connaître le dénouement : Andromède délivrée nej voulait plus habiter avec ses parents, elle suivait son sauveur. Sur ce drame, voir surtout C. Robert, Arch. Zeiiung, XXXVI (1878), p. 16-20. Wecklein, Comptes rendus de l'Acad. de Munich j 1888, vol. I, p. 87*98.

2. Les fragments assez nombreux de ÏAndromède (n^* 114-156, Nauck) se rapportent presque tous au rôle de Persée ou à celui de la jeune fille.

3. La situation de Kèpheus, on le remarquera, est à peu près celle d'Agamemnon dans VlphigénieetcéHe d*Atbamas dans le Phrixos

ApoUod.. I, 9, 1; Hyg., Faà., 2, 3).

Praxithéa, fille du Géphise, le roi thrace Eumolpos se mit en marche, à la tête d'une nombreuse armée, pour envahir TAttique. Érechthée, sous le coup de cette menace, se hâte de consulter le dieu de Delphes sur les moyens de triompher de Tennemi. Le dieu répond que, si le roi d'Athènes immole sa fille avant que le combat s'engage, la victoire est à lui. Érechthée, pour sauver son pays, obéira au dieu. Mais il n'est pas seul à prendre ce parti. Sa femme Praxithéa, loin de disputer à son mari, comme Clytemnestre, la vie de sa fille, a l'âme assez haute et assez forte pour faire taire en elle la nature et pour dompter, dans l'intérêt de la patrie, les révoltes de sa maternité. £lle consent à l'immolation de sa fille, et elle en donne des raisons, qui nous paraissent un peu subtiles et trop longuement déduites, mais que les contemporains d'Euripide goûtaient sans doute plus que nous. Voici les principales : « La cité, disait-elle, n'a qu'un nom, mais elle comprend des milliers de citoyens. Dois-je les laisser périr, quand je puis acheter le salut de tous au prix du sacrifice d'une seule vie ?... Si, dans ma demeure, au lieu de filles, j'avais des fils, et que la flamme ennemie enveloppât la ville, la crainte de les voir mourir m'empêcherait-elle de les envoyer au combat de la lance? Oui, je voudrais avoir *des enfants capables de combattre, de s'illustrer dans les rangs des guerriers, au lieu de n'être qu'une vaine parure de la cité. Les larmes des mères au moment du départ amollissent souvent les cœurs des jeunes hommes qui courent à la bataille. Je hais les femmes qui préfèrent pour leurs fils la vie à Thon-

néur et qui leur donnent de lâches conseils... Ma fille n'est à moi que par la nature : je l'offrirai comme victime à la patrie. 0 mes concitoyens, prenez le fruit de mes entrailles ; soyez sauvés, soyez vainqueurs ! Non, il n'est pas possible qu'au prix d'une seule vie je renonce à assurer le salut de cette cité. 0 patrie, si tous tes enfants t'aimaient comme je t'aime, il nous serait doux de vivre dans ton sein et tout malheur te serait épargné». » Qu'on ne se méprenne pas sur l'effet que pouvait produire au théâtre de Bacchus un tel langage. Cet effet nous est indiqué par l'orateur Lycurgue, qui, dans son discours contre Léocrate-y cite ces vers, et, avant de les citer, avertit ses auditeurs qu*ils y trouveront « une grandeur d'âme et une noblesse vraiment dignes d'Athènes ». Praxithéa sacrifiant sa fille à la patrie ne paraissait pas une mère dénaturée : c'était une mère vaillante. A d'autres moments de l'action tragique, on s'apitoyait sur la jeune fille : à ce moment-là, la jeune fille était oubliée, et la pitié faisait place à un sentiment d'ordre supérieur, l'admiration.

Dans d'autres tragédies, ce sentiment était inspiré par la victime elle même. Polyxène, qui, près (J'ôtre immolée sur le tombeau d'Achille, ne veut point qu'on la touche, qui d'un mouvement rapide déchire sa robe, mettant à nu sa poitrine qu'elle offre au couteau deNéoptolème', donnait l'exemple du plus beau courage dans la mort. Iphigénie, quand elle connaît

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