‹ Euripide et l'esprit de son théatreChapitre 226 sur 341 · Vers · texte numérisé non relu

Vers

2. Dion Chrysost., Orat, XXIIÏ, t. II, p. 29, Reiske. Cicër., TusciU., III, 26.

L'ACTION. r= SA DUPLICITÉ. 321

c'est le sort de cette famille, menacée d'abord de mort, sauvée ensuite par Tintervention inattendue de son chef, anéantie enfin par lui dans un accès de folie furieuse. Et, après la catastrophe, comment ne s'intéresserail-on pas au sort du survivant, je veux dire du meurtrier involontaire, de cet Hercule dont le personnage, glorieux naguère, misérable maintenant, domine toute la pièce? C'est par lui que cette pièce est une ; mais il est exact de dire qu'elle est comme coupée en deux par une péripétie violente. Euripide a évidemment cherché un effet de contraste. C'est au moment où Hercule revient triomphant, où ii est le sauveur de sa famille et le libérateur de son peuple, qu'on le voit atte int brusquement du mal le plus affreux qui puisse frapper l'être humain, et que, dans cet état, il est entraîné aux actes les plus atroces. Un Hercule qui aurait paru sur la scène déjà malade, l'esprit troublé, laissant tout deviner et faisant tout craindre, eût été moins tragique que ce héros qu'un coup inattendu frappe en pleine gloire, que ce fort dompté en pleine force. Et ensuite, nouveau contraste, pouvaiton imaginer de scène plus poignante que celle du réveil d'Hercule, reprenant possession de lui-même et voyant ce qu'il a fait? La torture morale de cet homme, si vaillant jadis contre toutes les épreuves, maintenant abattu, honteux, désespéré, et qui veut mourir, éveillait une pitié d'un autre genre que le sort de ses victimes, mais qui n'était pas moins profonde. Il y a donc dans cette tragédie, malgré les apparences, une unité d'un ordre supérieur : la première partie de l'action, qui est de moindre im-

portance, a pour effet de donner à la seconde, qui est capitale, un relief plus saisissant.

La composition des Troyeniies est encore moins conforme aux habitudes générales du théâtre de cette époque. Euripide semble y revenir à Tari d'Eschyle, en nous mettant sous les yeux, non une action qui marche, mais une situation pour ainsi dire immobile, dont on voit seulement, avec une émotion croissante, se succéder les aspects divers. Cette situation est celle du lendemain de la prise de Troie pour les femmes de la famille de Priam, dont l'infortune se déroule devant le spectateur en une série de tableaux. Un seul personnage est toujours présent sur la scène : Hécube, que viennent frapper toutes les douleurs du drame, et qui voit passer tour à tour devant elle, pour en être séparée à jamais, ce qui reste des siens. C'est d'abord sa fille Cassandre, destinée au lit d'Agamemnon, qui sort de la tente du chef des Grecs, une torche à la main, entonnant dans son délire le chant d'hyménée, prophétisant les malheurs qui attendent les Grecs et le renversement de la maison des Atrides. C'est ensuite Andromaque, qui arrive, avec Astyanax dans ses bras, pour annoncer à Hécube la mort récente de Polyxène, sacrifiée sur le tombeau d'Achille. C'est le héraut Talthybios,qui vient dire à Andromaque que le fils d'Hector est condamné à mort par les Grecs et qui lui arrache l'enfant. C'est encore — avec un temps d'arrêt ménagé par le poète dans l'expression de la douleur qui fait un instant place à celle de la vengeance — Ménélas, qui veut reprendre Hélène, mêlée aux captives

troyennes et dont Hécube réclame, avec insistance et acharnement, la mort; c'est enfin le corps d'Astya^ nax qui est apporté dans le bouclier de son père, et auquel son aïeule, après les adieux les plus touchants, donne la sépulture, tandis que Troie est en flammes. Voilà le dénouement. L'incendie de la ville, dont on entend le fracas, éclaire l'ensevelissement du dernier descendant de Priam, et à Hécube, qui va partir, il ne reste plus rien. Où trouver une plus grande unité que dans un sujet comme celui-là? Une patrie anéantie, une famille royale déchue et décimée, que les vainqueurs achèvent de détruire par le meurtre et par l'esclavage : il n'y a point là plusieurs actions, bien que les diverses parties d'une situation unique se succèdent au lieu de s'enchaîner. Qu'importe que la pièce soit dépourvue d'intrigue, sans péripétie, d'une composition simple et presque élémentaire, si elle fait naître l'émotion vraiment tragique que le poète a cherchée, si elle inspire une pitié profonde * pour Hécube et pour ces vaincues qui, en un jour, ont tout perdu?

Le drame des Troyennes se compose d'une succession d'épisodes dont l'ensemble produit cependant une impression simple. Celui des Phéniciennes^ qui est construit tout autrement, a une action assez compliquée pour qu'on ait cru y voir « comme deux tragédies parallèles ' ». Il est certain que, dans les

1. La pitié était rimprcssion dominante, mais il devait s*y mêler un sentiment d'indignation contre la cruauté des vainqueurs. Cette tragédie n'avait rien qui put, comme les Perses d'Eschyle, exalter Torgueil grec.

Page 1